‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 59 sur 78 · CIX. — AUX IlEMGIIilX · texte numérisé non relu

CIX. — AUX IlEMGIIilX

de son intérieur. L'ùme y connaît la doctrini^. de la vérité, et y goûte le lait do la douceur divine. Ce lait sort du soin do la chai'ité par la Passion de Jésus crucifié, et elle ne trouve d'autre bonheur que d'être sur la Croix avec lui. Cette prière produit et donne le fruit de l'état unitif, où l'âme arrive à une telle union, qu'elle ne s'aime plus pour elle-même, mais qu'elle s'aime pour Dieu, qu'elle aime son prochain pour Dieu, et Dieu pour son infinie bonté. Elle voit qu'il est digne d'être aimé et servi par nous, et alors elle l'aime sans mesure. Elle meurt à toute volonté mauvaise pour courir avec plus d'ardeur, et elle se plaît à se reposer dans la chambre et sur la couche de son Epoux, où Dieu se manifeste, et où elle voit les diverses demeures qui sont dans le palais du Roi éternel. Elle se réjouit et juge avec respect les différences qu'elle voit dans les créatures, en reconnaissant en toute chose la volonté de Dieu, et non celle des hommes; elle évite ainsi les faux jugements et ne se scandalise pas des œuvres de Dieu ni de celles du prochain.

9. Les délices de la vie bienheureuse que goûte cette âme, puisse Dieu vous les faire éprouver par son infinie miséricorde! car je ne voudrais ni ne pourrais vous les raconter de vive voix ou par lettres. Ainsi, vous savez ce qui fait persévérer fermement dans la connaissance de nous-mêmes, comment nous y arrivons, et où nous trouvons la lumière, qui doit nous servir de guide. Nous la trouvons, avons-nous dit, dans la doctrine de Jésus crucifié; et c'est la prière qui nous y conduit, et nous y conserve : telle est la vérité. Je veux donc, mon très

cher et très doux Fils, que vous puissiez accomplir le vœu de la sainte obéissance, à laquelle vous vous êtes soumis depuis peu. Restez toujours dans la cellule de la connaissance de vous-même, parce que autrement vous ne pourriez pas y être fidèle. C'est pour cela que je vous ai dit que je désirais vous voir dans la cellule de la connaissance. Une fois que les ennemis sont chassés, et que le plus dangereux est mort, c'est-à-dire que la volonté sensitive est détruite, cette cellule se remplit et s'embellit de l'ornement des vertus. Que ce soit là le but de vos efforts; car il ne suffît pas que la cellule soit vide, il faut qu'elle se remplisse. Je veux donc que vous vous appliquiez toujours à vous connaître, et à connaître en vous le feu et la bonté de la charité divine. C'est cette cellule que je voudrais vous voir toujours porter avec vous dans l'île et partout où vous aurez à faire. Ne la quittez jamais, ni au chœur ni au réfectoire, ni au chapitre, ni dans les exercices où vous serez appelé. Renfermez-vous en elle. Je veux que dans la prière actuelle, vous appliquiez votre intelligence à plus considérer la charité de Dieu que le présent que vous paraissez recevoir, afin que votre amour soit pur, et non mercenaire.

10. Je veux aussi que vous vous teniez dans votre cellule autant que vous le permettra l'obéissance, et que vous aimiez mieux y demeurer avec la guerre que d'en sortir pour avoir la paix ; car le démon emploie cette ruse avec les solitaires pour les dégoûter de leur cellule. Il leur cause plus de ténèbres et de tentations dedans que dehors, afin qu'ils y viennent avec terreur, comme si la cellule était

cause do toutes leurs agitations. Je ne veux pas que vous tourniez la tête en arrière. Soyez constant et persévérant; no restez jamais oisif, mais employez le temps à la prière, aux lectures saintes et à dos occupations manuelles. Ayez toujours la mémoire pleine de Dieu, afin que votre âme no tombe pas dans la nonchalance. Voyez en toute chose la volonté de Dieu, comme je vous l'ai dit, afin que vous ne tombiez pas dans l'ennui et le murmure à l'égard de vos Frères. Je veux encore qu'une prompte obéissance brille en vous ; n'obéissez pas en partie et à moitié, mais complètement. Ne résistez jamais en la moindre chose aux prescriptions de la règle ou de votre supérieur ; mais soyez un miroir de l'obéissance et des usages de l'Ordre, vous appliquant à y être fidèle jusqu'à la mort, vous méprisant vous-même, tuant votre volonté propre, et mortifiant votre corps par les mortifications que prescrit la règle. Je désire aussi que vous vous efforciez de supporter avec charité les actions et les paroles, qui vous paraissent quelquefois insupportables, soit par une illusion d'un démon, soit à cause de votre faiblesse, soit parce qu'elles le sont réellement ; il faut résister en ces choses comme en tout le reste, pour observer la parole du Christ, qui dit : « Le royaume du ciel appartient à ceux qui se font violence. » Que votre mémoire s'emplisse et déborde du sang de Jésus crucifié, des bienfaits de Dieu et du souvenir de la mort, afin d'augmenter en vous l'amour, la sainte crainte, et l'estime du temps. Regardez tout avec l'œil de l'intelligence éclairé de la très sainte Foi. Que votre volonté agisse avec promptitude, sans être

arrêtée par l'amour déréglé de ce qui est hors de Dieu . Quand les démons visibles ou invisibles vous livrent bataille, ou que votre chair fragile se révolte contre l'esprit, en quelque chose que ce puisse être, je veux que vous ouvriez votre cœur au Prieur, ou, en son absence, à un autre pour lequel vous vous sentirez le plus de confiance, et que vous croirez le plus capable de vous guérir. Je veux que vous évitiez le mouvement de la colère qui se porterait à votre langue, et vous ferait dire des paroles capables de causer du trouble et du scandale , mais que vos reproches et votre haine se tournent contre vous-même.

11. Telles sont les choses que Dieu et la perfection, que vous avez choisie, réclament. Moi, votre indigne et misérable mère, qui cause tant de mal et ne fais aucun bien, je désire les voir dans votre âme. Je vous prie donc, et je vous presse de la part du bon et doux Jésus crucifié, de vous appliquer à persévérer jusqu'à la mort, afin que vous soj-ez ma gloire, et que vous obteniez la couronne de la béatitude par une longue persévérance, qui seule est couronnée. Je ne vous en dis pas davantage. Faites en sorte que je n'aie point à gémir et à me plaindre de vous à Dieu. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus. Jésus amour.

ex. — AUX RELIGIEUX 261

ex (G'i). - A UN RELIGIEUX CHARTREUX, retenu en prison. — Il faut se ^'lorilier dans la tribulalion par le souvenir de l'amour do Jésus-Christ, et par celui do nos péchés.

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très cher et bien-aimé Frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu, je vous écris et je vous encourage dans le précieux sang de son Fils, avec le désir de voir votre cœur et votre âme unis et transformés dans l'amour consommé du Fils de Dieu, parce que, sans ce véritable amour, nous ne pouvons avoir la vie de la grâce, ni supporter les peines avec une bonne et parfaite patience. Je ne crois pas, mon très cher Frère, que nous puissions avoir cette vraie charité, si notre âme ne regarde pas l'ineffable amour que Dieu a eu à son égard, et surtout si elle ne contemple pas le doux Agneau immolé sur le bois de la très sainte Croix, où le seul amour l'a tenu attaché et cloué. Je vous assure, mon très cher Frère, qu'il n'y aura pas d'amertume qui ne devienne douce, ni de fardeau qui ne devienne léger.

2. J'ai appris la peine et les tribulations que vous avez ; nous pensons que ce sont des tribulations, mais si nous ouvrons l'œil de la connaissance de nousmêmes et de la bonté de Dieu, nous y verrons de grandes consolations. La connaissance de nous-mêmes nous fera voir notre néant, et comment nous avons toujours commis le péché et l'iniquité. Quand l'âme

voit qu'elle a ofifensé son Créateur, le Bien souverain et éternel, elle se hait tellement elle-même, qu'elle veut s'en venger et se punir, et elle est contente de souffrir toutes sortes de peines et de fatigues pour satisfaire à l'offense qu'elle a faite à son Créateur. Elle pense que c'est une grande grâce que Dieu lui a faite, de la punir en cette vie, et de ne pas réserver ses châtiments pour l'autre vie, où les peines sont infinies. 0 mon très cher Frère dans le Christ Jésus, si nous considérions la grande utilité qui se trouve à souffrir des peines en cette vie, pendant que nous sommes des voyageurs qui s'avancent toujours vers la mort, nous ne les fuirions pas. Nous retirons bien des avantages d'être éprouvés maintenant. Un de ces avantages est d'être conformes à Jésus crucifié dans ses peines et ses opprobres ; et l'âme peut-elle trouver un plus grand trésor que d'être revêtue de ses opprobi'es et de ses peines ? Un autre avantage, c'est que la souffrance punit l'âme, et détruit ses péchés et ses fautes; elle augmente la grâce et procure des trésors dans la vie éternelle, par les adversités que Dieu lui envoie, pour pouvoir les récompenser un jour.

3. Ne craignez pas, mon très cher Frère, si vous avez vu ou si vous voyez que le démon, pourempêcher la paix et la patience de votre cœur et de votre âme, vous remplit d^ dégoûts et de ténèbres, vous trouble l)ar des pensées et des tentations, et paraît même faire révolter le corps contre l'esprit. Quelquefois encore, l'esprit de blasphème voudra souiller votre cœur par ses attaques : non pas qu'il espère faire tomber votre âme dans ces fautes, parce qu'il sait

ex. — AUX RELIGIEUX 263

bien qu'elle est décidée à mourir plutôt que d'offenser Dieu par sa volonté ; mais il agit ainsi pour lui causer une si grande tristesse, en lui montrant des péchés où il n'y en a pas, qu'elle abandonne tous ses exercices. Je ne veux pas que vous agissiez ainsi. L'âme ne doit jamais s'attrister d'aucun combat, et ne jamais abandonner aucune prière, aucun exercice de piété, quand même elle devrait rester seulement devant la Ca'oix, en disant : Jésus ! Jésus ! Je me confie en notre Seigneur Jésus-Christ. Vous savez bien que si le mal se présente à votre pensée, et si la volonté n'y consent pas et préférerait mourir, il n'y a pas péché ; il n'y a que la volonté qui puisse rendre coupable.

4. Fortifiez- vous donc dans une sainte et bonne volonté ; ne vous inquiétez pas des pensées qui se présentent, et songez que la bonté de Dieu permet aux démons d'attaquer ainsi votre âme pour vous faire humilier et reconnaître sa bonté, pour vous faire recourir intérieurement à lui dans ses très douces plaies, comme le petit enfant recourt à sa mère. Nous serons toujours reçus avec tendresse par cette douce mère, la charité. Pensez que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. Et son amour est si grand, qu'il nous envoie des tribulations. En permettant les tentations comme les consolations, il ne veut autre chose que notre sanctification, et c'est afin de procurer notre sanctification qu'il a pris pour lui-même des peines si grandes et la mort honteuse de la très sainte Croix. Demeurez donc dans les douces plaies de Jésus-Christ et dans la sainte dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

26i LETTRES DE SAINTE CATHERINE

CXI (65). - A L'ABBÉ DE SAINT- ANTHIME (1). — Il

faut éviter de juger les autres, et profiter de la diversité des dons de chacun.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris c^ns son précieux sang, avec ledésir de vous voir avec la vraie etdouce lumière, qui est nécessaire à l'âme, pour que l'œil de l'intelligence puisse voir, contempler et comprendre la souveraine et éternelle volonté de Dieu en nous. C'est cette vue qui instruit l'homme, le rend prudent et l'empêche de juger légèrement la volonté des hommes comme le font souvent les serviteurs de Dieu, sous l'apparence de la vertu et du zèle de la charité. Cette lumière rend l'homme courageux et sans crainte ; elle lui fait juger avec le respect convenable la volonté de Dieu sur lui. Ce que Dieu permet, les persécutions ou les consolations, ce qui vient des hommes ou du démon, tout lui paraît arriver pour notre sanctification : il se réjouit de l'amour infini de Dieu, et il espère en sa providence, qui pourvoit à toutes nos nécessités, donnant tout avec mesure, et augmentant

(1) L'abbaye de Saint-Anthime fut fondée par Charlemagne, et passa des Bénédictins aux religieux de Saint-Guillaume. L'abbé auquel est adressée cette lettre est frère Jean de Gano, d'Orviete, disciple bien-aimé de sainte Catherine. Il lui administra les derniers sacrements, et fut un des témoins dans le procès de Venise.

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