‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 61 sur 78 · II. S · texte numérisé non relu

II. S

GXVI (70). - A DOM JEAN, aux cellules de Vallombreuse (1). — Du zèle pour le salut des âmes, et des offenses contre Dieu.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir vous rassasier des âmes, pour l'honneur de Dieu, sur la table de la très sainte Croix, en vous y unissant à l'humble Agneau sans tache. Je ne vois pas, mon Père, qu'on puisse prendre cette douce nourriture en un autre lieu. Pourquoi? Parce que nous ne pouvons véritablement la prendre

(1) Dom Jean, ermite de Yaliombreuse, fut un des hommes les plus remarquables du xiv« siècle. Il était de Florence. Sa naissance et ses talenls le placèrent à la tête de l'abbaye de la Sainte-Trinité. Il y tomba dans les plus honteux désordres, et s'abandonna aux pratiques de la magie. Le général de son Ordre l'ayant appris, lui ôta sa charge, et le condamna à une dure prison. Il rentra alors en lui-même, et embrassa les austérités de la pénitence. Lorsqu'il sortit de prison, il refusa de reprendre sa charge, et se retira dans un ermitage de Yaliombreuse, où il vécut dans la coiitemj)lation et Tétude des saintes Écritures. Il convertit un grand nombre de personnes, et mourut dans une extrême vieillesse. Il était très attaché à sainte Catherine, qui le guérit une fois miraculeusement. Il laissa sur les vertus de celle qu'il appelait sa mère plusieurs écrits, parmi lesquels se trouvait une relation de ses voyages qui a été perdue. — Gigli, t. î, p. 462.

sans beaucoup souffrir. C'est avec les dents de la patience et la bouche du saint désir qu'il faut s'en nourrir sur la croix des tribulations nombreuses; et de quelque côté qu'elles nous viennent, que ce soit des murmures ou des scandales du monde, il faut les supporter jusqu'à la mort. C'est le moment, mon très cher Père, de montrer si nous aimons ou non Jésus crucifié, et si nous goûtons cette nourriture; c'est le moment de rendre honneur à Dieu et de travailler pour le prochain. Il faut que le corps et lïime travaillent pour lui : le corps, en souffrant beaucoup, et rame en offrant à Dieu, dans la douleur et l'amertume, les larmes et les sueurs d'une humble et continuelle prière et d'un ardent désir; car je ne vois pas d'autres moyens d'apaiser la colère de Dieu à notre égard et d'attirer sa miséricorde, pour sauver tant de brebis qui périssent entre les mains du démon. Oui, nous ne pouvons le faire qwe par une grande douleur, une compassion de notre iime, et par de ferventes prières.

2. Aussi, mon très cher Père, je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, commençons donc de nouveau à nous perdre nous-mêmes, et à chercher uniquement l'honneur de Dieu dans le salut des âmes , sans aucune crainte servile des peines du jugement des créatures, et de la mort même qui peut nous menacer. Que rien n'arrête nos pas; mais courons, ivres d'amour et de douleur des persécutions dont le sang de Jésus crucifié est l'objet : car, de quelque côté que nous nous tournions, nous le voyons persécuté. Si je jette les yeux sur nous-mêmes, qui sommes des membres corrompus, je vois que nous le perse-

cutons par de nombreux défauts, par les souillures du péché mortel et par le venin de Tamour-propre, qui empoisonne le monde entier. Si je considère les ministres du sang de l'humble et doux Agneau, je ne puis raconter leurs fautes et leurs vices ; si je regarde ceux qui sont sous le joug de l'obéissance, la racine maudite de l'amour-propre, qui nVst pas encore morte en eux, les rend si imparfaits, qu'ils ne voudraient pas donner leur vie pour Jésus crucifié; ils éprouvent plutôt la crainte do la mort et de la peine, que la sainte crainte de Dieu et le respect du précieux Sa>ng. Si je regarde les séculiers qui se sont séparés du monde, ils n'ont pas encore la vertu nécessaire pour fuir l'occasion, ou pour choisir la mort, plutôt que de faire ce qu'il ne faut pas faire ; ils le font par imperfection, ou en suivant de mauvais conseils [[]. Si j'avais à leur en donner, je leur conseillerais de préférer la mort, s'ils veulent atteindre la perfeclion, et de fuir le lieu et l'occasion du péché autant que possible, s'ils se sentent faibles. Ce conseil, il me semble que vous et tous les serviteurs de Dieu, vous devez le donner, quand il peut être utile à quelqu'un; car vous savez bien que jamais, non-seulement par crainte de la peine ou de la mort^mais encore pour faire un très grand bien, il n'est permis de commettre la moindre faute.

3. Ainsi donc, de quelque côté que nous nous tournions, nous ne trouvons que défauts. Je ne doute pas que si un seul eût été assez parfait pour sacrifier

(1) Il est sans doute question ici des désordres arrivés pendant l'interdit de Florence.

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sa vie dans les circonstances qui so sont présentées et qui se présentent chaque jour, lo Sang eût crié miséricorde et lié les mains de la justice divine ; il eût brisé les cœurs des Pharaons, qui sont plus durs que le diamant; et je ne vois pas d'autre moyen de les briser que le Sang. Hélas! hélas! hélas! que mon âme est à plaindre! Je vois la religion chrétienne tomber dans la mort, et je ne pleure pas, je ne gémis pas sur elle! Je vois les ténèbres obscurcir la lumière; ceux qui avaient reçu la lumière de la très sainte Foi dans le sang du Christ deviennent aveugles ; la pupille de leur intelligence s'éteint, et nous les voyons tomber dans la fosse, c'est-à-dire dans la gueule du loup infernal, dépouillés de vertu et morts de froid. Ils sont privés de la charité de Dieu et du prochain, ils en ont rompu les liens, et ils ont perdu le respect de Dieu et du précieux Sang. Hélas! je crois que mes iniquités en sont cause.

4. Aussi je vous conjure, mon très cher Père, de prier Dieu pour moi : demandez-lui qu'il me délivre de tant d'iniquités, et que je ne sois pas cause de tant de mal, ou qu'il me donne la mort. Je vous conjure de mettre ces enfants morts sur la table de la très sainte Croix, ^t de prendre cette nourriture en les baignant dans le sang de Jésus crucifié. Je vous assure que, si vous et les autres serviteurs de Dieu, vous ne vous appliquez pas par de ferventes prières et par d'autres moyens à corriger tant de désordres, le jugement de Dieu s'accomplira, la justice divine étendra sa verge; et si nous ouvrons les yeux, nous verrons déjà un des plus grands châtiments qui puissent nous frapper en cette vie, celui d'être privés

de la lumière, de ne pas voir la ruine et le malheur de l'âme et du corps. Celui qui ne voit pas ne peut se corriger, car il ne hait pas le mal, et il n'aime pas le vrai bien. Dès qu'on ne se corrige pas, on devient plus mauvais, et il me semble que nous sommes pires que le premier jour. Il ne faut donc s'arrêter jamais. Il faut, si nous sommes les vrais serviteurs de Dieu, souffrir beaucoup avec une vraie patience, et travailler pour le prochain et pour l'honneur de Dieu, par de nombreuses prières et d'ardents désirs. Que les soupirs soient notre nourriture, et les larmes notre breuvage , sur la table de la Croix. Je ne vois pas d'autres moyens. Aussi, je vous ai dit que je désirais vous voir vous rassasier des âmes sur la table de la très sainte Croix.

5. Je vous prie de veiller sur ceux qui sont vos enfants et les miens, selon le besoin de chacun. Nourrissez-les, et rendez-les parfaits autant que vous le pourrez. Désirons avec ardeur mourir à toute volonté, spirituelle ou temporelle, ne cherchant pas notre consolation, mais seulement le bien des âmes, et nous réjouissant d'être sur la Croix avec Jésus crucifié, et de donner notre vie, s'il le faut, pour la gloire et l'honneur de son Nom. Moi, je me meurs, et je ne puis mourir en entendant et en voyant offenser mon Seigneur et mon Créateur. Aussi je vous demande l'aumône de vos prières, pour moi et pour les autres. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilectionde Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CXVII (71). — A DOM JEAN, religieux des cellules de Vallombreuse, que demandait le Pape Urbain VI. — De la vertu de charité et de ses ellets. — La nourriture ([u'clle prend est le salut des âmes.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. MoQ très cher Fils et Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir consumé dans la fournaise de la divine charité. La charité consume l'eau de l'araour-propre; elle fait que l'homme se perd lui-même, c'est-à-dire qu'il ne se cherche pas pour lui, mais pour Dieu, sans désirer sa propre consolation. Il aime le prochain, non pour lui, mais pour Dieu, travaillant à son salut autant qu'il lui est possible; et il aime Dieu pour Dieu, parce qu'il sait qu'il est la souveraine, l'éternelle Bonté, si digne d'être aimée. Oh! que la charité est une douce et bonne mère! Elle nourrit sur son sein les vertus qu'elle enfante, et aucune vertu ne peut nous donner la vie de la grâce, si elle n'est élevée et nourrie par la charité. Elle est une lumière qui dissipe les ténèbres de l'ignorance, et qui fait connaître plus parfaitement la vérité; et en la connaissant, on l'aime davantage. Elle est un vêtement qui recouvre notre nudité. Oui, l'âme qui est privée de vertu en a honte, comme un homme a honte de sa nudité : la charité la couvre du vêtement des vraies

et solides vertus. Elle est une nourriture, qui nourrit râmc et sa faim; car sans la faim, la nourriture no serait point agréable. Aussi nous voyons que l'âme qui se nourrit clans cette fournaise veut toujours prendre cette nourriture; et plus elle en prend, plus elle a faim. Quelle est cette nourriture? C'est l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Elle cesse de chercher sa propre gloire, mais elle court toute transportée chercher celle de Dieu sur la table de la Croix; elle se rassasie d'opprobres, elle embrasse la honte, les humiliations, et se conforme entièrement à la doctrine du Verbe. En suivant fidèlement ses traces, elle ne trouve pas dures la peine et les fatigues; elle s'y complaît au contraire, parce qu'elle s'est abandonnée elle-même par une sainte haine. Aussi brille en elle la vertu de patience avec ses sœurs, la force et la longue persévérance.

2. Ceux qui agissent ainsi ont un avant-goût de la vie éternelle, et ceux qui restent dansl'amour-propre ont un avant-goût de l'enfer; car ils deviennent insupportables à eux-mêmes, en s'aimant d'une manière déréglée, ainsi que les créatures et les choses créées. Elle est donc bien bonne, la charité, cette douce mère? Il ne faut pas dormir; mais il faut la chercher avec un zèle ardent , si on l'a perdue par sa faute. Je dis perdue, car on peut la retrouver pendant qu'il en est temps encore. Si on l'a imparfaitement, il faut tâcher de l'avoir parfaitement. Ne dormons plus, lorsque nous sommes appelés et invités à secouer le sommeil. Dormirions-nous au moment où nos ennemis nous attaquent? Non. La nécessité nous appelle, le besoin nous presse, et l'amour doit nous

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réveiller. A-ton jamais vu plus do inallicurs quo nous n'en voyons aujourd'hui dans la sainte Eglise? Les enfants qu'elle avait nourris sur son sein se sont levés contre elle et contre leur Père; ils ont indignement attaque le Christ sur terre, le Pape Urbain YI, le vrai Souverain Pontife, et ils ont nommé un antipape, un démon incarné, comme tous ceux qui le suivent. Nous devons nous hâter de secourir notre Père dans cette nécessité, puisqu'il demande avec douceur et humilité l'assistance des serviteurs de Dieu ; il veut les avoir près de lui (l). Il faut répondre à son appel en nous consumant dans la fournaise de la charité. Ne restons pas en arrière, mais avançons toujours avec cette conviction parfaite, qui ne se laisse ébranler par aucune considération humaine. Entrons courageusement sur ce champ de bataille avec une humilité forte et sincère.

3. Répondez donc au Souverain Pontife Urbain VI, qui vous demande avec une grande humilité, non à cause de notre mérite ou de nos vertus, mais à cause delà bonté de Dieu et de son humilité. Aussi, je vous conjure par l'amour de Jésus crucifié d'accomplir promptement la volonté de Dieu et la sienne. Je verrai par là si vous aimez véritablement Dieu et la réforme de l'Eglise, et si vous n'êtes pas attaché à votre propre consolation. Je suis persuadée que, si vous avez consumé l'amour-propre dans la fournaise de la charité, vous n'hésiterez pas à abandonner votre cellule et ses consolations ; mais vous habiterez la cellule de la connaissance de vous-même, et vous

[\) Il s'agit du bref dont il est parlé dans la lettre XGIX.

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