II
6. Mais je vois que la divine Providence vous a placés dans une barque pour que vous ne périssiez pas sur la mer orageuse de cette triste vie. Cette barque est la vie religieuse, que dirige la vraie et sainte obéissance. Comprenez combien est grande la grâce que Dieu vous a faite, en songeant à votre faiblesse. Celui qui vit dans le siècle n'a que ses bras pour se soutenir sur les flots agités ; mais celui qui est dans la vie religieuse est soutenu par les bras des autres ; s'il est véritablement obéissant, il n'a pas à rendre compte de lui-même, il n'a qu'à obéir à son supérieur. C'est à votre obéissance que je verrai si vous suivez l'Agneau immolé pour nous. Je vous ai dit que je voulais que vous imitiez le doux et bon Jésus, qui a été obéissant jusqu'à la mort, et qui accomplit en tout la volonté de son Père. Dieu veut que vous fassiez la môme chose, et que vous accomplissiez sa volonté en observant fidèlement votre règle, aimant mieux mourir que de ne pas obéir à votre supérieur. Si cependant il se présentait une circonstance (que Dieu ne le permette pas ! ) où le supérieur vous commanderait des choses contraires à Dieu, vous ne devez pas alors obéir, et je ne le veux pas, parce que la créature ne doit jamais obéir à ce qui est opposé au Créateur ; mais, en tout autre chose, il faut toujours obéir, sans jamais vous arrêter à votre consolation spirituelle ou temporelle.
7. Je vous dis cela parce que souvent le démon, sous des apparences de vertu et de perfection, nous fait désirer un lieu, un moment plutôt qu'un autre, en nous disant : Dans ce moment, dans ce lieu, j'ai plus de consolation, et mon àme est plus tranquille. Mais
l'obéissance ne doit pas avoir de préférence ; et je vous répète que vous devez plutôt suivre l'obéissance que la consolation. Sonpjez que c'est là un piège caché où tombent beaucoup de serviteurs de Dieu qui, sous prétexte de le mieux servir, le servent plus mal. Vous savez bien que c'est par la seule volonté qu'on plaît ou qu'on déplaît à Dieu. Si vous, qui êtes religieux, vous avez bonne volonté, le démon ne vous tentera pas avec les choses grossières que vous avez abandonnées, en quittant le siècle, mais il le fera par des motifs spirituels; il vous dira : Il me semble que j'aurais plus de paix et d'amour de Dieu dans ce lieu que dans un autre; et, pour y arriver, vous résisterez à l'obéissance, ou, si vous obéissez, vous le ferez avec peine, et vous perdrez la paix en voulant l'avoir. Il vaut bien mieux renoncer à sa propre volonté, et ne penser à autre chose qu'à faire la volonté de Dieu, en suivant la règle et les ordres de son supérieur. Je suis persuadé que vous serez des aiglons dignes de l'Aigle véritable (l).
8. Les hommes du monde s'éloignent de la volonté de leur Créateur. Lorsque Dieu permet qu'il leur arrive quelques épreuves et quelques persécutions, ils disent : Je ne les voudrais pas, moins parce que je souftre, que parce qu'il me semble qu'elles me séparent de Dieu. Mais ils se trompent; c'est la passion sensuelle qui les fait tomber dans les pièges du
(l) Les saints Pères disent que Taigle éprouve ses aiglons en leur faisant contempler le soleil; il précipite du haut des airs ceux qui ne peuvent en soutenir les rayons. (S. Ambroise, in Comm. Psalni. CXVIII, p. 429. —S. Augustin, Tract. XVI, in Job.)
démon, et fuir la peine, qu'ils craignent plus que le péché. L'ennemi se sert de ce moyen pour tromper tous les hommes. Il faut donc vaincre notre volonté. Les séculiers obéissants observent les commandements de Dieu, et les religieux les commandements et les conseils, comme ils l'ont promis à leur profession. Ainsi donc, mes enfants, soyez obéissants jusqu'à la mort, pour acquérir les véritables et solides vertus. Pensez que vous serez aussi humbles que vous serez obéissants; car de l'obéissance vient l'humilité, et de l'humilité l'obéissance, et toutes les deux viennent de la source d'une ardente charité; vous trouverez cette source de la charité dans le côté de Jésus crucifié, et c'est là que je veux vous voir chercher votre refuge et votre demeure. Sachez que le religieux hors de sa cellule meurt comme le poisson qui est hors de l'eau, et je vous parle de la cellule du côté de Jésus, où vous trouverez la connaissance de vous-mêmes et de sa bonté.
9. Soyez donc embrasés d'un ardent désir, courez, entrez et restez dans cette douce retraite, et ni les démons ni les créatures ne pourront vous ravir la grâce, et vous empêcher d'atteindre votre but, qui est de voir et de goûter Dieu. Je termine. Obéissez jusqu'à la mort en suivant l'Agneau, qui est la voie et la règle. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié ; cachez -vous dans les plaies de Jésus crucifié. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Aimezvous, aimez-vous les uns les autres. Doux Jésus, amour.
CXXX (84). - A FRÈRE MATHIEU THOLOMEI, de l'Ordre des Frères prêcheurs (1). — De la manière d'aimer et de servir Dieu sans rechercher son intérêt et sa consolation. — De la visite du Saint-Esprit.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très cher Fils dans le Christ le doux Jésus, moi; Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir chercher Dieu en vérité, sans aucun motif d'intérêt personnel et humain; car avec de semblables motifs nous ne pouvons plaire à Dieu ; Dieu nous a donné le Verbe, son Plis unique, sans penser à sa propre utilité. Il est bien vrai que nous ne pouvons être utiles à Dieu en aucune manière, mais il n'en est pas ainsi pour nous; car, lors même que nous ne servons pas Dieu par intérêt, nous en retirons un grand avantage. Dieu a la fleur, c'està-dire l'honneur, et nous le fruit de l'utilité. Il nous a aimés sans être aimé, et nous aimons parce que nous sommes aimés. 11 nous aime gratuitement, et nous l'aimons par devoir, parce que nous sommes tenus de l'aimer, et que nous en retirons un avantage. Nous ne pouvons rendre à Dieu un amour gratuit, puisque
(1) Frère Mathieu Tliolomei était |ils de François Tholomei. Sainte Catherine convertit son frère Jacques et ses deux sœurs, Françoise et Genocchia, qui furent tertiaires de l'Ordre de Saint-Dominique. (Vie de sainte Catherine, 11^ partie, ch.7.)