‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 67 sur 78 · II · texte numérisé non relu

II

nous sommes obligés de l'aimer ; tandis qu'il était libre à notre égard, il nous a aimés avant d'être aimé, et il nous a créés à son image et ressemblance. Ainsi donc nous ne pouvons lui être utiles en l'aimant, et nous ne pouvons l'aimer d'un premier amour.

2. Et je dis cependant que Dieu, qui nous a aimés sans intérêt, veut être aimé de nous de la même manière. Comment pourrons-nous faire ce qu'il demande, puisque nous ne pouvons rien faire pour lui ? Je vais vous dire le moyen qu'il nous a donné de l'aimer généreusement, sans penser à notre propre avantage : nous devons être utiles non pas à lui, puisque nous ne le pouvons pas, mais à notre prochain. Par ce moyen nous pourrons faire ce qu'il nous demande pour la gloire et l'honneur de son nom. Afin de lui témoigner notre amour, nous devons servir et aimer toutes les créatures raisonnables, et étendre notre charité aux bons et aux méchants, aussi bien à ceux qui nous nuisent et se révoltent contre nous , qu'à ceux qui nous font du bien ; car Dieu ne s'arrête pas aux personnes, mais aux saints désirs, et sa charité s'étend aux justes et aux pécheurs. Il y en a qu'il aime comme des fils, d'autres comme des amis, d'autres comme des serviteurs, d'autres comme des fugitifs qu'il voudrait voir revenir : ceux-là sont les pauvres pécheurs qui sont privés de la grâce. Et comment leur montre-t-il sa tendresse paternelle? En leur donnant le temps, et avec le temps les moyens de se repentir de leur péché, en leur ôtant l'occasion et le pouvoir de faire tout le mal qu'ils désirent, et en leur donnant des motifs de détester le vice et d'aimer la vertu. Cet amour de la vertu leur ôte la volonté de

pécher ; et ainsi avec le temps que Dieu leur donne par amour, d'ennemis ils deviennent amis ; ils retrouvent la grâce, et sont dignes d'êtres les héritiers du Père.

3. L'amour filial paraît en ceux qui servent Dieu en vérité, sans aucune crainte servile. La volonté propre est détruite et morte en eux ; ils obéissent pour Dieu jusqu'à la mort à toute créature raisonnable. Ce ne sont pas des mercenaires qui servent par intérêt, ce sont des fils dévoués qui méprisent les consolations et se réjouissent des tribulations. Ils cherchent comment ils peuvent devenir semblables à Jésus crucifié, et se nourrir de ses opprobres, de ses fatigues et de ses peines. Ceux-là ne cherchent et ne servent pas Dieu à cause des douceurs, des consolations spirituelles ou temporelles, qu'ils reçoivent de Dieu ou de la créature. Ils ne recherchent ni Dieu ni le prochain pour eux-mêmes, mais ils cherchent Dieu pour Dieu, parce qu'il est digne d'être aimé ; ils s'aiment pour Dieu, pour la gloire et l'honneur de son nom , et ils servent le prochain pour Dieu, lui rendant tous les services qu'ils peuvent lui rendre. Les enfants suivent ainsi les traces du Père, en se livrant tout entiers à la charité du prochain ; ils aiment les serviteurs de Dieu comme ils aiment leur Créateur ; ils aiment les imparfaits avec le saint désir de les voir arriver à la perfection, et ils offrent pour eux de continuelles prières. Ils aiment les méchants ensevelis dans le péché mortel, parce que ce sont des créatures raisonnables que Dieu a créées et rachetées comme eux avec le même sang. Ils gémissent de leur damnation, et ils donneraient leur vie pour les en retirer. Ils

aiment leurs ennemis, leurs persécuteurs, parce que ce sont des créatures de Dieu, comme nous l'avons dit, et aussi parce que ce sont des moyens et des occasions d'exercer leurs vertus et de les rendre parfaites, surtout cette douce et royale vertu de la patience, qui ne se scandalise, ne se trouble jamais, et n'est ébranlée par aucun vent contraire, par aucune persécution des hommes.

4. Ceux-là sont ceux qui cherchent Dieu sans intérêt, et qui l'aiment en vérité comme de légitimes et chers enfants ; et Dieu les aime comme un véritable Père; il leur manifeste le secret de sa charité pour leur faire avoir l'héritage éternel. Aussi courent-ils tout enivrés du sang de Jésus-Christ, tout embrasés du feu de la divine charité qui les éclaire parfaitement. Ils ne courent pas dans la voie de la vertu à leur manière, mais à l'exemple de Jésus crucifié, dont ils suivent les traces; et s'il était possible de servir Dieu et d'acquérir les vertus sans peine, ils ne le voudraient pas. Ils ne font pas comme les autres, comme les amis et les serviteurs, qui quelquefois servent par un motif d'intérêt. Ils aiment beaucoup, parce qu'ils connaissent leurs besoins et le bienfaiteur qui peut et veut les secourir. Ils étaient d'abord serviteurs, parce qu'ils connaissaient leurs fautes et la peine qui devait les punir; et alors avec la crainte de la peine, ils ont chassé le vice, et avec l'amour ils ont embrassé la vertu en servant le maître qu'ils avaient offensé. Ils ont commencé à espérer en sa bonté, en pensant qu'il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. S'ils restaient dans la crainte, ils ne pourraient avoir la

vie et arriver a la grâce parfaite de leur Seigneur, mais ils seraient des serviteurs mercenaires. 5. Il ne faut pas rester non plus dans l'amour du

fruit et de la consolation qu'on reçoit de celui dont on est l'ami, parce que cet amour ne serait pas durable; il disparaîtrait quand cesseraient les douceurs, les consolations et les jouissances spirituelles, ou quand viendraient les vents contraires de la persécution ou les tentations du démon. Il céderait alors aux attaques de l'ennemi, aux combats delà chair; la privation des consolations spirituelles serait sa ruine, et les injures, les persécutions des créatures produiraient l'impatience. On aime alors d'un faible amour, comme saint Pierre, qui, avant la Passion, aimait Jésus-Christ tendrement; son amour n'était pas fort, et il faillit en présence de la Croix. Mais ensuite il quitta cet amour de la douceur, après la venue du Saint-Esprit; il perdit la crainte pour revêtir un amour puissant et éprouvé dans le feu de nombreuses tribulations. Quand il eut l'amour filial, il les supporta toutes avec une vraie patience, et courut au-devant d'elles avec une grande allégresse, comme s'il eût été à des noces et non pas à des tourments. Il en était ainsi, parce qu'il avait l'amour filial; mais s'il était resté dans l'amour de la douceur et dans la crainte, pendant et après la Passion de Jésus-Christ, il ne serait jamais parvenu à la perfection des enfants de Dieu ; il n'aurait pas été le champion de la sainte Église et le sauveur de tant d'âmes.

G. Mais remarquez le moyen que prirent saint Pierre et les autres disciples pour pouvoir perdre la crainte servile et l'amour faible des consolations.

pour recevoir le Saint-Esprit, comme le leur avait promis la Vérité suprême. L'Écriture dit qu'ils se renfermèrent dans le Cénacle, et qu'ils y restèrent dans des veilles et des prières continuelles pendant dix jours, et que le Saint-Esprit vint ensuite. C'est cette doctrine que nous devons suivre. Toute créature raisonnable doit se renfermer dans la solitude, et y rester dans les veilles et la prière pendant dix jours, afin de recevoir ensuite la plénitude du Saint-Esprit. Lorsqu'il fut venu, il éclaira les disciples des lumières de la vérité, et ils virent le secret de l'ineffable charité du Verbe, avec la volonté du Père qui ne voulait autre chose que notre sanctification. C'est ce que nous a montré le sang de ce tendre et doux Verbe, qui revint à ses disciples; car dans la plénitude du Saint-Esprit, étaient à la fois la puissance du Père, la sagesse du Fils, la clémence et la bonté du Saint-Esprit. Ainsi fut accomplie la parole du Christ qui disait à ses disciples : « Je m'en irai et je reviendrai vers vous. » Il revint en effet, parce que le Saint-Esprit ne pouvait pas venir sans le Fils et sans le Père, car il ne fait qu'une même chose avec eux. Il vint donc avec la puissance qui est attribuée au Père, avec la sagesse qui est attribuée au Fils, et avec la bonté et l'amour qui sont attribués au Saint- Esprit.

7. Les Apôtres l'ont bien montré : car aussitôt l'amour leur fait perdre la crainte ; la vraie sagesse leur révèle la vérité, et ils marchent armés d'une grande puissance contre les infidèles ; ils renversent à terre les idoles et chassent les démons. Ce n'était pas avec la puissance du monde et avec la force du

corps, mais avec la force du Saint-Esprit et avec la puissance divine que leur avait données la grâce. Il en sera de môme pour tous ceux qui quitteront le vomissement du péché mortel et les misères du monde pour commencer à goûter le souverain Bien, et à se passionner pour sa douceur. Mais, comme je Tai dit, celui qui resterait dans la crainte n'évitera pas l'enfer. Il ferait comme le voleur qui a peur de la potence, et qui ne vole pas; s'il ne craignait pas le châtiment, il volerait. Il en est de même de celui qui aimerait Dieu pour la douceur qu'il y trouve; son amour ne serait pas fort et parfait, il serait faible et sans consistance, tandis qu'il faut prendre la voie et le moyen de persévérer et d'arriver à la perfection.

8. Le moyen d'y arriver est de faire comme saint Pierre et les disciples ont fait; il faut qu'à leur exemple, ceux qui sont arrivés à l'amour du Père, ceux qui sont ses enfants ou qui veulent le devenir, entrent et s'enferment dans la connaissance d'euxmêmes. C'est la cellule que l'âme doit habiter. Dans cette cellule, elle trouve une autre cellule, la cellule de la connaissance de la Bonté divine à son égard. La connaissance d'elle-même lui donne une humilité sincère avec une haine sainte de l'offense qu'elle a faite et qu'elle fait à son Créateur, ce qui la porte à une vraie et parfaite patience; la connaissance de Dieu qu'elle trouve en elle lui donne la vertu d'une ardente charité, qui lui inspire de saints et d'amoureux désirs. Et alors elle se livre aux veilles et à la prière continuelle, parce qu'elle se tient enfermée dans cette douce et glorieuse retraite de la connaissance de Dieu et d'elle-même. Elle veille non seule^

ment de corps, mais d'esprit, car l'œil de son intelligence ne se ferme jamais, et reste toujours fixé sur son objet, sur l'amour ineffable de Jésus crucifié; il y voit l'amour et sa propre faute, car c'est pour sa faute que le Christ a donné son sang. Alors l'âme s'excite avec ardeur à aimer ce que Dieu aime, et a détester ce qu'il déteste. Toutes ses œuvres sont dirigées vers Dieu, et elle fait tout pour sa gloire et l'honneur de son nom, et c'est là cette prière continuelle que recommande saint Paul lorsqu'il dit : « Priez, et ne cessez jamais. » C'est là le moyen de n'être pas seulement serviteur et ami, de ne pas se borner à la crainte servile et à l'amour fragile de sa propre consolation, mais d'être à la fois serviteur. ami, et fils véritable; car en étant fils, on ne cesse pas d'être serviteur et ami, mais on l'est en vérité, sans penser à soi, et en ne songeant qu'à plaire à Pieu.

9. Les disciples restèrent dix jours dans le Cénacle, et l'Esprit-Saint descendit sur eux. De même l'âme qui veut arriver à la perfection doit rester renfermée dix jours, c'est-à-dire dans le^ dix commandements de la loi; et avec ces commandements elle observera les conseils, car les commandements et les conseils sont liés ensemble, et on ne peut observer les uns sans les autres. Ceux qui vivent dans le monde doivent observer les conseils mentalement par le saint désir, et ceux qui sont séparés du monde doivent les observer mentalement et réellement. C'est ainsi qu'on reçoit l'abondance du Saint-Esprit, avec la vraie sagesse de la lumière parfaite et de la connaissance, avec la force et la puissance contre

toute sorte d'attaques, surtout contre soi-même en triomphant de la sensualité. Mais il est impossible de le faire si vous vous dissipez dans les conversations, si vous désertez votre cellule, et si vous négligez le chœur. C'est parce que je le comprenais que je vous disais, quand vous m'avez quittée, de vous appliquer à fuir les conversations, à aimer votre cellule, à ne pas abandonner le chœur et la table commune, autant qu'il vous serait possible, et à persévérer dans les veilles et la prière. Yous remplirez ainsi le désir que je vous exprimais en disant que je voulais vous voir chercher Dieu en vérité et sans aucun intérêt. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CXXXI (85). - A FRÈRE MATTHIEU THOLOMEI, DE SIENNE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs à Rome, et à DOM NICOLAS DE FRANCE, religieux de la chartreuse de Beauregard. — De la

force nécessaire pour résister aux attaques de nos ennemis, et de la charité qui doit y être jointe.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir combattre courageusement sur le champ de bataille, sans jamais tourner la tète en arrière pour quelque cause que ce

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