II. — SAINTE G.VTIIEUINE
hommes engourdis dans la tiédeur ont vomi, par crainte du châtiment, la corruption du péché dans la sainte confession. Ils ont un peu commencé à vouloir entrer dans la voie de la vérité ; mais, comme ils n'avancent pas, il faut qu'ils retournent en arrière. Ils jettent le regard de leur intelligence sur leur vomissement ; ils s'étaient convertis en pensant au châtiment, et ils se mettent à considérer le plaisir sensuel, qui leur fait perdre la crainte ; ils retournent ainsi à leur vomissement, et se nourrissent de la corruption de leurs désirs et de leurs attachements. Aussi ceux-là seront beaucoup plus coupables et plus dignes de punition que les autres.
14. Voilà comment je suis outragé par mes créatures, et c'est pourquoi, mes enfants bien-aimés, je veux que vous ne ralentissiez pas votre ardeur ; augmentez-la, au contraire, et nourrissez-vous sur la table du saint désir. Que mes vrais serviteurs se lèvent, et qu'ils apprennent de moi, le Verbe éternel, à mettre les brebis perdues sur leurs épaules, et à les porter au milieu des peines, des veilles et des prières. Vous passerez ainsi par moi, qui suis le pont, comme je l'ai dit, et vous serez les époux et les enfants de ma Vérité ; et je répandrai en vous Une sagesse, une lumière de foi qui vous donnera la parfaite connaissance de la Vérité, et vous fera acquérir toute perfection.
15. 11 plut ensuite à la bonté et à l'amour de Dieu de se manifester lui-même et de me dévoiler ses secrets. 0 mon doux Père ! la langue est trop faible pour les dire ; l'intelligence est éblouie en les contemplant, et le désir en est si entlamméj que toutes
CXXXVl. — AUX nELIfTlEUX 399
les puissances de l'iimc demandent ensemble à quitter la terre, parce que l'imperfection y est trop grande, et qu'elle veut arriver à sa fin, et goûter avec les bienheureux rétcrnelle et adorable Trinité. C'est là qu'on rend gloire et honneur à Dieu, c'est là que brillent les vertus, la paix, les désirs des vrais ministres et des religieux parfaits qui, pendant cette vie, ont été comme des flambeaux ardents placés sur le candélabre de la sainte Église pour éclairer le monde entier.
16. 0 mon Père I quelle différence avec ceux qui vivent maintenant, et dont Dieu se plaignait avec le zèle de sa justice. Il disait : Ceux-là ressemblent à la mouche, dont la nature est si grossière, qu'après s'être posée sur des choses douces et odoriférantes, elle va se placer sur des choses repoussantes et immondes. Ces coupables ont goûté la douceur de mon sang ; ils quittent la table de l'autel, où ils ont consacré et administré mon corps et les autres sacrements delà sainte Église, qui répandent une odeur si douce et si suave, que l'âme qui la goûte véritablement reçoit la vie, et ne pourrait vivre sans cela, et ils ne craignent pas ensuite de se livrer à l'impureté, et de souiller tellement leur ame et leur corps, que non seulement leur iniquité m'est odieuse, mais que leurs péchés répugnent aux démons eux-mêmes.
17. Lorsque la Bonté divine, mon très cher Père, eut répondu à ces trois demandes, elle répondit à une quatrième, que je faisais pour obtenir le secours de sa providence dans une circonstance où quelqu'un se trouvait. Je ne puis vous dire cette ailaire par lettre, mais je vous la raconterai de vive voix, si
Dieu ne me fait pas la grâce et la miséricorde de séparer mon âme de mon misérable corps avant de vous voir. Vous connaissez la loi mauvaise qui combat contre l'esprit, et vous savez que je dis la vérité lorsque je désire en être délivrée. Je vous disais donc que l'éternelle Vérité a daigné répondre à la quatrième demande de mon ardent désir.
18. Elle me disait : Ma fille, la Providence ne manquera jamais à qui voudra la recevoir, c'est-à-dire à ceux qui espèrent parfaitement en moi. Ceux-là m'appellent en vérité, non seulement par la parole, mais par l'amour et avec la lumière de la très sainte Foi. Ils ne me goûtent pas dans ma providence, ceux qui me crient seulement : Seigneur, Seigneur ; et s'ils ne me demandent pas d'une manière plus sainte, je ne les reconnaîtrai pas et je ne les regarderai pas dans ma miséricorde, mais dans ma justice. Ainsi, je t'assure que ma providence ne leur manquera pas s'ils espèrent en moi ; mais je veux que tu voies avec quelle patience il faut que je supporte ces créatures, que j'ai créées à mon image et ressemblance avec un si tendre amour. Et alors, ouvrant l'œil et l'intelligence pour obéir au commandement divin, cette âme vit comment l'éternelle et souveraine Bonté avait créé uniquement par amour, et avait racheté avec le sang de son Fils toutes les créatures raisonnables, et comment aussi c'était le même amour qui leur donnait les épreuves et les consolations.
19. Dieu lui disait : Le sang répandu pour vous vous manifeste la vérité ; mais ceux qui sont aveuglés par l'amour d'eux-mêmes se scandalisent et s'impatientent; ils considèrent comme leur ruine et leur
malheur, et ils jugent avec haine ce que je fais par amour et pour leur bien, pour leur épargner les peines de l'enfer et leur faire gagner la vie éternelle, lis se plaignent de moi, et détestent ce qu'ils devraient respecter; ils veulent juger mes jugements secrets, qui sont tous droits ; mais ils font comme l'aveugle, qui, avec le toucher, le goût, ou d'après le son de la voix, peut juger en bien ou en mal, selon sa petite et imparfaite connaissance; il ne voudra pas croire celui qui a la lumière, et il voudra, dans sa folie, se conduire avec sa main ; mais le toucher le trompe, parce qu'il ne voit pas l'animal immonde qu'il prend pour nourriture ; son oreille aussi est trompée par le charme de la voix, parce qu'il ne voit pas celui qui chante et qui cherche à le séduire par ses chants pour lui donner la mort. Ainsi font ces aveugles qui ont perdu la lumière de la raison ; ils touchent avec la main des sens les plaisirs du monde, qui leur paraissent bons; mais, parce qu'ils ne voient pas, ils ne s'aperçoivent pas que ces choses sont mêlées d'épines, de misères, de tourments, et que ceux qui les possèdent sont insupportables à eux-mêmes. Ceux qui les aiment d'une manière déréglée avec la bouche du désir, les trouvent doux et agréables à prendre, et c'est la nourriture immonde du péché mortel qui souille l'âme.
20. Ainsi, celui qui ne va pas avec la lumière de la Foi se purifier dans le Sang, tombe dans la mort éternelle. La voix de l'amour-propre est agréable à entendre, parce que l'âme se laisse conduire par sa sensualité ; mais elle ne s'aperçoit pas que cette voix l'égaré, la fait tomber dans l'abîme et la livre à ses
ennemis chargée des chaînes du péché. Car ceux qui sont aveuglés par l'amour-propre et par la confiance qu'ils mettent en eux-mêmes et dans leur sagesse, ne s'attachent pas à moi, qui suis la voie pour les conduire, la vie véritable et la lumière. Celui qui va par moine peut marcher dans Terreur et dans les* ténèbres. Ils n'espèrent pas en moi, qui ne veux autre chose que leur salut, et qui leur envoie tout par amour. Je suis pour eux un scandale, et cependant je les porte avec patience ; Je les souffre parce que je les aime sans être aimé d'eux. Ils me persécutent sans cesse par l'impatience, la haine, les murmures et des infidélités nombreuses ; et ils veulent, dans l'aveuglement de leur esprit, pénétrer mes jugements secrets, qui sont tousjustes et inspirés par l'amour. Ils ne se connaissent pas encore eux-mêmes ; ils ne savent pas que celui qui ne se connaît pas ne peut ni me connaître ni comprendre ma justice. Veuxtu, ma fille, que je te montre combien le monde se trompe sur mes desseins cachés; ouvre l'œil de ton intelligence et regarde en moi.
21. Je regardais avec un ardent désir, et il me montrait le malheur qui était arrivé h celui pour lequel j'avais prié ; il me disait : Je veux que tu saches qu'afin de le sauver de la damnation éternelle, j'ai permis ce malheur, pour que son sang lui fit trouver la vie dans mon sang. Je n'avais pas oublié le respect et l'amour qu'il avait pour Marie, ma très douce Mère; c'est donc par miséricorde que j'ai fait ce que les ignorants prennent pour de la cruauté, parce que l'amour-propre les aveugle et qu'ils ne connaissent pas la vérité ; mais, s'ils vou-
laient dissiper ce nuage, ils la connaîtraient et ils l'aimeraient; ils recevraient tout avec respect, et dans le temps de la récolte, ils moissonneraient la récompense. Mais, toujours, en ceci comme en autre chose, mes enfants, j'accomplirai votre désir en patientant beaucoup; ma providence les assistera, peu ou beaucoup, selon la mesure de leur confiance en moi ; je dépasserai môme cette mesure, pour satisfaire le désir de mes serviteurs qui prient pour eux. Car je ne méprise jamais ceux qui s'adressent humblement à moi, pour eux-mêmes ou pour les autres ; et même je vous invite à me demander miséricorde pour eux et pour le monde entier. 0 mes enfants ! concevez et enfantez le salut du genre humain par la haine, l'horreur du péché, et par l'ardeur et les transports de l'amour.
22. 0 mon très cher et très doux Père 1 en voyant et en entendant la Vérité suprême, il me semblait que mon cœur ne pourrait y résister; je meurs, et je ne puis mourir. Ayez compassion de votre pauvre fille, qui souffre tant des offenses commises contre Dieu, et qui ne saurait comment se soulager, si le Saint- Esprit, dans sa clémence, ne m'avait pas inspirée et donné le moyen de le faire en vous l'écrivant. Fortifions-nous tous dans le Christ le doux Jésus, et les peines seront notre soulagement. Acceptons avec empressement et s ms négligence la douce invitation que Dieu nous fait. Mon doux Père, réjouissez-vous puisque vous êtes si tendrement appelle; souffrez avec joie, avec patience et sans vous affliger, si vous voulez être l'époux de la Vérité et la consolation de mon âme; car vous ne pourrez autrement avoir la
grâce, et vous me causerez une grande amertume. Aussi, je vous ai dit que je désirais vous voir suivre et aimer la vérité. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Bénissez le frère Matthieu dans le Christ, le doux Jésus (1).
23. Cette lettre, et une autre que je vous ai envoyée, ont été écrites de ma main dans l'île de Roche, au milieu de soupirs et de larmes si abondantes, que mes yeux ne pouvaient plus voir ; mais j'étais dans l'admiration de moi-même et de la bonté de Dieu, en considérant sa miséricorde envers les créatures raisonnables, et les merveilles de sa providence à mon égard. Comme mon ignorance me privait de la consolation de me confier à quelqu'un, il m'a donné la faculté de pouvoir écrire, afin qu'en sortant de l'extase je pusse soulager un peu mon cœur et Tempècher d'éclater. Il ne voulait pas me retirer encore des ténèbres de cette vie ; il a miraculeusement donné cette faculté à mon esprit, comme fait le maître pour l'enfant auquel il donne un modèle. Aussitôt qu'il m'eût quittée, avec Tévangéliste saint Jean et saint Thomas d'Aquin, je commençai à apprendre comme en dormant. Pardonnez-moi de trop vous écrire; mais les mains et la langue s'accordent avec le cœur. Doux Jésus, Jésus amour,
(1) Frère Matthieu Tholomei, auquel est adressée la lettre cxxx.
GXXXVII (91). — AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. —
De la patience dans les persécutions. — Du dévouement h l'Église,
AU NOM DE JESUS CRUCIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très cher et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir combattre généreusement contre les tentations et les embûches du démon, contre la malice et les persécutions des hommes, et contre l'amour-propre. Celui qui ne se délivre pas de cet ennemi par la vertu et par une sainte haine ne peut jamais être fort dans les combats que nous avons à souffrir tous les jours. L'amour-propre nous affaiblit, et il est nécessaire de s'en préserver par la force de la vertu, que nous acquerrons dans l'amour ineffable que Dieu nous a manifesté par le moyen du sang de son Fils unique. Cet amour que nous puisons dans l'amour divin nous donne la lumière: la vie et la lumière pour connaître la vérité nécessaire à notre salut, pour acquérir la perfection véritable, et pour tout souffrir avec patience, force et constance jusqu'à la mort. Cette force nous vient de la lumière qui nous fait connaître la vérité, et nous acquérons par elle la vie de la grâce divine. Enivrez-vous du sang de l'Agneau sans tache, et soyez donc le serviteur fidèle, et non
pas infidèle de votre Créateur. N'hésitez pas; ne tournez pas la tête en arrière dans les combats et dans les ténèbres où vous vous trouvez ; mais persévérez avec foi jusqu'à la mort, parce que vous savez bien que la persévérance vous donnera la récompense de vos peines.
2. J'ai appris d'une servante de Dieu qui vous offre sans cesse à lui dans la prière, que vous aviez éprouvé de grands combats, et que votre âme est dans les ténèbres par les illusions et les artifices du démon, qui veut vous faire voir de travers ce qui est droit, droit ce qui est de travers (1). Il agit ainsi pour vous arrêter dans vos progrès, et vous empêcher d'atteindre votre but ; mais prenez courage, parce que Dieu a veillé et veillera sur vous, et que sa providence ne vous manquera pas. Aj^ez soin en toute occasion de recourir à Marie, et d'embrasser la sainte Croix. Ne vous laissez pas troubler, mais traversez cette mer orageuse sur la barque de la miséricorde divine. Je sais que des religieux et des séculiers, des membres du corps mystique de la sainte Église vous ont persécuté et vous persécutent ; je sais que vous avez eu des désagréments, et que vous avez reçu des reproches du Vicaire de Jésus-Christ, Vous avez souffert pour vous et pour moi de tout le monde ; ne contestez pas, mais supportez tout avec patience, en vous retirant sur-le-champ et en vous renfermant dans la connaissance de vous-même ; considérez pieusement que Dieu vous a rendu digne
(1) Sainte Catherine parle d'elle-même. Dieu lui avait donné le privilège de voir l'état des âmes.
de souffrir pour l'amour de la Vérité, et d'être persécuté pour son nom, et jugez -vous avec une humilité sincère, digne de la peine et indigne de la récompense. Tout ce que vous aurez à faire, faites-le avec prudence, ayant toujours Dieu devant les yeux ; que toutes vos paroles et vos actions soient dites et faites en présence de Dieu et de vous-même. Dans le saint exercice de la prière, vous trouverez pour maître et docteur le Saint-Esprit, qui répandra en vous une lumière de sagesse qui vous fera discerner et choisir ce que demande son honneur. C'est la doctrine que nous a donnée la Vérité suprême, qui a pourvu à tous nos besoins avec un amour infmi.
3. S'il arrive, mon très cher Père, que vous vous trouviez en la présence de Sa Sainteté notre très saint Père, le Vicaire du très doux Jésus, recommandez-moi humblement à lui (1) ; demandez-lui pardon de tant de fautes commises contre Dieu par ignorance et négligence ; j'ai désobéi à mon Créateur, qui m'invitait h crier vers lui par mes désirs et mes prières, et à m'adresser moi-même à son Vicaire. Ce sont ces fautes sans nombre qui sont cause, je crois, des persécutions qu'il a souffertes, et on peut attribuer à mes iniquités les maux de la sainte Église. Il a bien raison de se plaindre de moi, et de me punir de mes fautes; mais dites-lui que je ferai tous mes efforts pour m'en corriger, et lui mieux obéir. J'espère de la bonté de Dieu qu'il jettera un regard de sa miséricorde sur l'Épouse du Christ et de son Vicaire, et
(1) Le B. Raymond jouissait de toute la confiance de Grégoire XI.
aussi sur moi ; il m'ôtera mes défauts et mon ignorance, il donnera à son Épouse la consolation de la paix ; il la renouvellera au milieu des souffrances, car il est impossible d'arracher sans peine les épines et les abus qui étouffent tout dans le jardin de la sainte Église.
4. Pour le Saint-Père, Dieu lui fera la grâce d'être courageux, et de ne tourner la tête en arrière pour aucune difficulté, aucune persécution que lui feront ses enfants coupables. Il sera constant et persévérant ; il ne fuira pas le travail, mais il se jettera comme un agneau au milieu des loups avec la faim et le désir de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, ne s'inquiétant pas des choses temporelles pour s'appliquer aux spirituelles. S'il fait ainsi ce que demande la Bonté divine, l'agneau deviendra le maître des loups, et les loups deviendront des agneaux ; et nous verrons la gloire et l'honneur de Dieu, le bien et la paix de la sainte Église. Il est impossible de réussir d'une autre manière. Ce n'est pas par la guerre, mais par la paix, la douceur et par des peines spirituelles que le père doit punir son fils qui a commis des fautes. Hélas ! hélas ! hélas ! très saint Père, le premier jour que vous êtes venu à votre poste, vous l'avez fait. J'espère en la bonté de Dieu et en votre sainteté ; ce qui n'est pas fait, vous le ferez : c'est le moyen de sauver les intérêts temporels et spirituels.
5. Vous savez ce qui vous a été dit ; Dieu vous demande de travailler à la réforme de la sainte Église en punissant les abus, et en choisissant de bons pasteurs. Faites la paix avec vos enfants cou-
pables en prenant le moyen le meilleur et le plus agréable à Dieu, et vous pourrez ensuite soutenir avec ces armes l'étendard de la très sainte Croix contre les infidèles. Je crois que nous négligeons de faire ce qu'on peut faire non par la force et par la guerre, mais par la paix, la douceur, en punissant les fautes de chacun, non pas autant qu'il le mérite, parce qu'il ne pourrait le souffrir, mais autant que le malade est capable de le supporter: et nous sommes sans doute ainsi cause de tous ces malheurs, ces ruines et ces révoltes qui affligent l'Église et ses ministres. Je crains que si on n'y remédie en faisant ce qu'on n'a pas fait, nos péchés ne nous attirent de plus grands désastres que ceux que peut causer la perte des choses temporelles.
6. Tous ces malheurs et toutes vos peines viennent de moi, misérable, de mon peu de vertu et de mes nombreuses désobéissances. Très saint Père, voyez à la lumière de la raison et de la vérité ce que vous avez à me reprocher, non pour me punir, mais pour me plaindre. A qui m'adresser, si vous m'abandonnez? Qui me secourra, qui sera mon refuge, si vous me chassez ? Mes persécuteurs me poursuivent, et je me réfugie vers vous et vers les autres serviteurs et enfants de Dieu ; et si vous m'abandonnez en vous irritant et vous indignant contre moi, je me cacherai: dans les plaies de Jésus crucifié, dont vous êtes le Vicaire, et je sais qu'il me recevra, parce qu'il ne veut pas la mort du pécheur ; et lorsqu'il m'aura reçu, vous ne me chasserez pas, et nous resterons à notre poste pour combattre généreusement avec les armes de la vertu par la douce Épouse du Christ.
C'est là que je veux terminer ma vie dans les larmes, les sueurs, les soupirs, et donner mon sang et la moelle de mes os. Et si tout le monde me chasse, je ne m'en tourmenterai pas, mais je me reposerai en pleurant et en souffrant sur le sein de la douce Épouse. Pardonnez-moi, très saint Père, toute mon ignorance, et les offenses que j'ai commises contre Dieu et Votre Sainteté. C'est la Vérité éternelle qui m'excuse et me rassure. Je vous demande humblement votre bénédiction.
7. Pour vous, mon très cher Père, je vous recommande d'être auprès de Sa Sainteté plein de courage, sans inquiétude et sans crainte servile. Mais avant tout, soyez fidèle à votre cellule en présence de Marie et de la très sainte Croix, fidèle à l'humble et sainte prière, à la véritable connaissance de vousmême. Ayez une foi vive et une ferme volonté de souffrir ; puis marchez en assurance, et faites tout ce que vous pourrez faire pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes, jusqu'à la mort. Communiquezlui ce que je vous écris dans cette lettre, selon que l'Esprit-Saint vous l'inspirera. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu, Doux Jésus, Jésus amour.
CXXXVIII (92). — AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. —
Du zèle à acquérir la vertu, et du trésor de la patience.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très cher et très doux Père, et aussi mon Fils négligent et ingrat dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un zèle véritable et parfait pour acquérir et conserver les vertus, parce que sans zèle, l'ame ne trouve pas la vertu, et ne conserve pas celle qu'elle a. L'amour est ce qui remplit le cœur de zèle, et fait aller l'affection où se trouve la vertu; si l'âme n'a pas de zèle, c'est signe qu'elle n'aime pas. Il faut donc aimer généreusement, sans intérêt, sans recherche de soi-même ou de quelque créature raisonnable; et, pour arriver h ce doux amour, il nous faut ouvrir l'œil de l'intelligence pour connaître et voir combien Dieu nous aime ; et pour avoir cette connaissance, il faut que les pieds de l'affection nous conduisent à la cellule de la vraie connaissance de nous-mêmes, parce que dans cette connaissance nous concevons la haine de la sensualité et l'amour de Dieu, à cause de son ineffable charité, que nous trouvons en nous. Et alors le cœur se lève plein d'ardeur et de désir, et cherche le moyen le plus parfait d'employer son temps i le temps paraît toujours précieux, parce que
c'est avec le temps que sa volonté peut acquérir ou perdre son trésor. Il voit que le seul moyen d'arriver à la vertu véritable est la charité envers le prochain. Cette charité vient de la 'connaissance de Dieu, parce que dans la bonté de Dieu l'âme voit et connaît son amour infini, qui ne s'étend pas seulement à elle, mais à toute créature raisonnable, à ses amis et à ses ennemis,
2. L'âme peut aimer l'un plus que l'autre, selon qu'elle y trouve l'attrait de la vertu. Celui qui est vertueux, elle l'aime par amour de la vertu, et comme créature. L'injuste et coupable pécheur, elle l'aime, parce que Dieu l'a créé, et pour qu'il quitte le vice et pratique la vertu. Elle a ainsi pour l'honneur de Dieu faim et soif des âmes, et, pour les arracher des mains du démon, elle sacrifierait sa vie. Son zèle lui fait sacrifier son temps et ses consolations ; qu'elles soient nouvelles ou anciennes, elle y renonce pour son prochain. Une servante de Dieu disait : « 0 mon Seigneur, que voulez-vous que je fasse! » Et il lui fut répondu : « Honore-moi, et sers le prochain; offre-moi des honneurs pour moi, et des peines pour le prochain.
3. Et quel service lui rendre ? Des services spirituels et corporels. Il faut le servir spirituellement en offrant de saints désirs, d'humbles et continuelles prières, avec joie pour ceux qui sont vertueux, avec douleur pour ceux qui sont ensevelis dans la mort du péché mortel. Il faut supporter avec une patience véritable les scandales, les infamies et les murmures des méchants contre nous, sans jamais pour aucune cause ralentir l'ardeur de nos prières, de nos
désirs et de notre zèle pour leur salut. C'est ainsi que Tâme se conforme à Jésus crucifié en se nourrissant avec lui sur la croix douloureuse du désir, et cette croix fut plus cruelle pour le Christ que celle où était attaché son corps. Je dis aussi que Dieu demande pour le prochain des services corporels. Il faut que nous nous fatiguions pour lui, et que nous lui rendions tous les services possibles en souffrant toutes sortes de désagréments et de peines corporelles. Quelquefois Dieu permet que nous ayons à supporter des autres la faim, la soif, la violence, les persécutions, comme les saints martyrs qui enduraient tant de peines et de tourments ; mais notre imperfection est si grande, que nous ne sommes pas encore dignes du bonheur d'être persécutés par Jésus-Christ. C'est ainsi que nous devons servir le prochain, honorer Dieu, et tout utiliser pour la gloire et l'honneur de son nom : autrement nos peines ne porteraient pas des fruits de vie, et nous aurions en ce monde un avant-goût de la mort éternelle. Que l'amour de Dieu nous fasse chercher son honneur et le salut des âmes, et que cet amour se prouve dans nos rapports avec le prochain par la vertu de la patience.
4. 0 patience, que tu es aimable ! 0 patience, quelle espérance tu donnes à celui qui te possède ! 0 patience, que tu es reine et maîtresse, et jamais tu n'es dominée par la colère! 0 patience, tu fais justice de la sensualité, lorsqu'elle veut s'irriter et lever la tête; tu portes avec toi un glaive à deux tranchants, le glaive de la haine et de l'amour pour frapper et abattre sa colère, l'orgueil et la moelle de l'orgueil,
l'impatience I Ton vêtement est le soleil avec la lumière de la vraie connaissance de Dieu et avec la chaleur de la divine charité ; ses rayons frappent ceux qui te persécutent, et allument les charhons ardents de la charité sur leur tête ; ils brûlent et consument la haine dans leurs cœurs. Oui, douce patience fondée sur la charité, c'est toi qui portes des fruits pour le prochain, et qui rends honneur à Dieu ; ton vêtement est couvert des étoiles de toutes les vertus, car la patience ne peut être dans l'àme sans y faire briller les vertus. Elle ressemble à la lumière de la lune dans la nuit de la connaissance d'elle-même; et après cette connaissance vient le jour avec la grande lumière et la chaleur du soleil, qui est le vêtement de la patience. Comment donc ne pas se passionner pour une aussi douce chose que la patience? comment ne pas aimer souffrir pour Jésus crucifié (1) ?
5. Souffrons donc, très cher et très doux Père ; ne perdez pas le temps, et appliquez-vous à vous connaître vous-même, afin que cette reine habite votre âme ; elle vous est bien nécessaire. Vous vous trouverez ainsi sur la Croix avec Jésus crucifié , et vous vous nourrirez de sa nourriture. Dieu vous appelle, et vous choisit. Il vous semblera être éclairé par la lune pendant que vous souffrirez; mais vous trouverez dans la souffrance la lumière du soleil. Votre âme alors trouvera une vie nouvelle dans la vertu ; vous la conserverez, et vous la rechercherez avec plus de zèle et de perfection jusqu'à ce que vous
(1) Dialogue, ch. xcv.
soyez arrivé à votre fin, et vous deviendrez conforme à Jésus crucifié, qui a souffert tant de peines, de tourments et d'opprobres. Pourquoi a-t-il souiïert? Parce que la sagesse divine a vu que l'offense faite au Père devait être suivie du châtiment. L'homme était sans force, et ne pouvait satisfaire. Alors Celui en qui n'était pas le poison du péché a satisfait avec un ardent amour, Imitez en cela son exemple; si vous êtes vertueux, souffrez les injustices de ceux qui vous injurient sans que vous les ayez offensés. La souffrance est toujours juste de la part de Dieu, car nous l'offensons toujours. Le Christ a souffert jusqu'à la mort, et il est ressuscité glorieux; nous ferons de même : il faut que tous les serviteurs de Dieu souffrent jusqu'à la mort de la sensualité ; car quand la sensualité sera morte, l'âme ressuscitera à la grâce ; le vice sera vaincu ; elle régnera glorieusement avec la patience; elle en sera revêtue, et elle persévérera jusqu'à ce qu'elle monte au ciel.
6. Toutes les vertus qui sont Tornemcnt de la patience restent sur la terre ; la charité seule entre triomphante dans le ciel ; mais elle porte avec elle le fruit de toutes les vertus, et surtout le fruit de la patience. La patience est intimement unie à la charité; elle en est la moelle (1), car elle se montre toujours revêtue d'amour; elle n'en est jamais dépouillée, puisque la patience sans la charité ne serait pas une vertu. Mais lorsque l'amour véritable et parfait est dans l'âme, elle le montre en souffrant les peines, les opprobres, les mépris, les affronts, les tentations
(l) Dialogue, ch. x.
du démon, les combats de la chair, les murmures des méchants et les mensonges de ceux dont le cœur et la langue ne sont jamais d'accord ; elle supporte tout avec une sainte et vraie patience, avec un ardent désir de servir Dieu et le prochain. Elle se retire dans la cellule de la connaissance d'elle-même, et dans cette connaissance elle trouve la connaissance de la bonté de Dieu à son égard ; elle s'y plaît, elle s'y engraisse. Dans sa cellule, elle prend avec peine la nourriture des âmes ; sa table est la sainte Croix, et son repos la gloire et l'honneur du nom de Dieu. C'est là qu'elle a choisi sa couche. Elle trouve ainsi la table, la nourriture, le serviteur, c'est-à-dire le Saint-Esprit et l'honneur du Père, où elle se repose ; et parce qu'elle a trouvé cette cellule intérieure si douce, elle la défend à l'extérieur autant qu'il lui est possible.
7. Cher Père et Fils négligent, rappelez-vous la doctrine de Marie et de la douce "Vérité suprême; apprenez que vous devez rester dans la connaissance de vous-même, et y offrir d'humbles et continuelles prières. Vous devez étudier votre intérieur, connaître la vérité et fuir toute conversation, excepté celle qui est nécessaire au salut des âmes pour les tirer des mains du démon par la sainte confession. Aimez pour cela être avec les publicains et avec les pécheurs ; pour les autres, aimez-les beaucoup, mais fréquentez-les peu. N'oubliez pas alors de réciter à son temps l'office divin ; ne soyez jamais paresseux et négligent quand vous avez quelque chose à faire pour Dieu et pour le service du prochain ; mais, dès que vous aurez fini, réfugiez-vous dans votre cellule,
et ne vous dissipez pas dans les conversations sous prétexte de faire le bien. Je suis persuadée que si vous êtes vraiment zélé et affamé de vertus, vous ferez, et vous n'oublierez jamais ce que je vous ai dit. Sans zèle, vous ne le ferez pas, et vous ne conserverez pas môme ce que vous avez. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir un zèle véritable et parfait. Oh! oui, j'espère de Marie, ma douce Mère, qu'elle accomplira mon désir. Perdez-vous vousmême, et ne cherchez que Jésus crucifié, sans vous arrêter à aucune créature.
8. Priez les glorieux apôtres Pierre et Paul, pour qu'ils nous donnent, à moi et à mes pauvres enfants, la grâce de nous plonger dans le sang de Jésus crucifié, et de nous revêtir de la douce vérité. Et moi, si c'est sa volonté, que Dieu me retire de cette vie ténébreuse ; car la vie est ma peine, et la mort mon plus grand désir. Prenez courage, et réjouissons-nous, car notre joie sera grande dans le ciel. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXXXIX (93) - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. —
Comment il faut aimer et suivre la vérité, qui est la volonté (Je Dieu à notre égard.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des
serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir l'époux véritable de la Vérité, son disciple, son ami fidèle; mais je ne vois pas le naoyen de goûter et de posséder cette Vérité , si nous ne nous connaissons pas nousmêmes. C'est par cette connaissance que nous comprenons véritablement notre néant. Nous voyons que nous tenons notre être de Dieu, qu'il nous a créés à son image et ressemblance. Dans la connaissance de nous-mêmes, nous trouvons encore la régénération que nous devons à Dieu, qui nous a fait renaître à la grâce dans le sang de son Fils unique, dans ce sang qui nous a manifesté la vérité du Père.
2. La vérité était qu'il nous avait créés pour la gloire et l'honneur de son nom, pour nous faire participer à son éternelle beauté, et pour nous sanctifier en lui. Qui prouve que ce soit la vérité ? Le sang de l'Agneau sans tache. Et où trouvons-nous ce sang? Dans la connaissance de nous-mêmes. Nous avons été cette terre où a été fixé l'étendard de la Croix ; nous avons été le vase pour recevoir le sang de l'Agneau qui coulait de la Croix. Pourquoi avons nous été cette terre ? Parce que la terre ne suffisait pas à tenir droite la Croix; elle se serait refusée à cette injustice, les clous eussent été insuffisants pour l'attacher, si l'amour ineffable qu'il avait pour nous ne l'eût retenu. Oui, c'est l'ardente charité qu'il avait pour l'honneur de son Père et pour notre salut qui le fixait à la Croix; nous sommes la terre où elle a été plantée, le vase qui a reçu le sang. Ceuli qui le reconnaîtra et sera l'époux de cette Vérité, trouvera dans le sang la grâce, la richesse et la vie
de la grùce; sa nudité sera couverte et revêtue de la robe nuptiale ; il sera tout imprégné du feu et du sang répandu par amour, et uni à la Divinité. Dans ce sang, il se nourrira de miséricorde; dans ce sang, il dissipera les ténèbres, et goûtera la lumière, parce que dans ce sang il perd le nuage de l'amour-propre sensltif et la crainte servile qui cause la peine, et il reçoit la sainte crainte et l'assurance de l'amour divin qu'il a trouvé dans le Sang. Tandis que celui qui n'aimera pas la vérité, ne la connaîtra pas dans la connaissance de lui-même et du Sang, comme celui qui marche généreusement, sérieusement et sans crainte servile. La foi vive ne consiste pas seulement en paroles, mais elle brille en tout temps, c'est-àdire dans l'adversité comme dans la prospérité, dans le temps de la persécution comme dans le temps de la consolation; rien ne peut diminuer la foi et la lumière de celui que la vérité éclaire véritablement non seulement par goût, mais en réalité.
3. Je dis que si cette lumière et cette vérité ne s'étaient pas trouvées dans l'àme, elle n'en serait pas moins le vase qui recevrait le Sang, mais ce serait pour son jugement et sa confusion; elle serait dépouillée du vêtement de la grâce, et elle ressentirait la justice non par le défaut du Sang, mais pour avoir méprisé le Sang. Celui qui est aveuglé par l'amourpropre ne voit pas, et ne connaît pas la vérité dans le Sang, et il re'çoitpour sa ruine et avec une grande amertume. Il est privé de la joie du Sang, de la douceur et du fruit du Sang, parce qu'il ne se connaît pas lui-même; il ne connaît pas le Sang en lui, et il n a pas été l'époux fidèle de la Vérité.