‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 71 sur 78 · C'est à cela que l'appelait et l'attirait la Vérité · texte numérisé non relu

C'est à cela que l'appelait et l'attirait la Vérité

CXXXVr. — AUX RELIGIEUX 393

suprême en répondant à la troisième demande que lui faisait faire la faim de votre salut. Il lui disait : Ma fille, je veux que tu lui consacres tous tes soins ; mais ni toi, ni lui, ni aucune autre, vous ne pourrez rien sans souffrir les nombreuses persécutions que je permettrai. Puisqu'il désire mon honneur dans la sainte Église, dis-lui qu'il doit aimer et vouloir souffrir avec une véritable patience ; c'est à cela que je verrai que lui et mes autres serviteurs cherchent véritablement mon honneur ; et alors il sera mon cher fils, et il se reposera sur le sein de mon Fils unique, dont j'ai fait un pont, afin que vous puissiez tous parvenir à goûter et à recevoir la récompense de vos peines.

7. Sachez, mes enfants, que le chemin a été rompu par le péché et la désobéissance d'Adam, et qu'ainsi personne ne pouvait parvenir à sa fin, ce qui était opposé à ma Vérité, qui avait créé l'homme à mon image et ressemblance pour qu'il eût la vie éternelle et qu'il me possédât, moi qui suis la souveraine et éternelle Bonté. La faute avait enfanté les ronces et les épines de la tribulation, et un fleuve dont les eaux sont toujours furieuses. C'est pourquoi je vous ai donné mon Fils comme un pont, afin que vous puissiez passer ce fleuve sans vous noyer. Oui, ouvrez l'œil de l'intelligence, et voyez qu'il vient du ciel à la terre ; car, de la terre, on ne pouvait le faire assez grand pour passer le fleuve et pour vous sauver. Aussi, mon Fils a uni les hauteurs du ciel, c'est-à-dire sa nature divine, à la terre de votre humanité. Il faut passer par ce pont, en cherchant la gloire de mon nom dans le salut des âmes, en

souffrant la peine et la fatigue, en suivant les traces du doux et tendre Verbe. Vous êtes mes ouvriers ; je vous ai envoyés travailler à la vigne de la sainte Église parce que je veux faire miséricorde au monde ; mais craignez de passer sous le pont, car ce n'est pas là le chemin de la vérité.

8. Sais-tu quels sont ceux qui passent sous e pont ? Ce sont les pasteurs coupables, pour lesquels je sollicite vos prières, pour lesquels je demande vos larmes et vos sueurs; car ils sont plongés dans les ténèbres du péché mortel, ceux qui vont par le fleuve, et ils tombent dans l'éternelle damnation s'ils ne prennent pas mon joug et ne le mettent pas sur leurs épaules. Il y en a aussi qui, par crainte de la peine, s'approchent de la rive et sortent du péché mortel. Ils sentent les épines de la tribulation lorsqu'ils ont quitté le fleuve ; et, s'ils ne se lai>:sent point aller à la négligence, s'ils ne s'endorment pas dans l'amour d'eux-mêmes, ils atteignent le pont, et commencent à monter par l'amour de la vertu ; mais s'ils restent dans l'amour-propre et la négligence, tout leur nuit; ils ne persévèrent pas, mais le moindre vent contraire les fait retourner à leur vomissement.

9. Cette âme voyait les différentes manières dont les hommes se perdaient, et Dieu lui disait : Admire ceux qui vont par le pont de Jésus crucifié. Et elle en voyait beaucoup qui couraient sans aucune peine, parce qu'ils n'avaient pas le fardeau de leur propre volonté; ils étaient les enfants véritables, qui s'abandonnent eux-mêmes, et vont avec un ardent désir chercher uniquement Ihonnour de Dieu et le

ex XXVI. — ATIX REMOIEUX 395

salut des àmes. L'amour les conduisait, et ils allaient par Jésus crucifié, qui est le pont ; l'eau courait dessous, et les épines qu'ils foulaient aux pieds ne leur faisaient aucun mal, c'est-à-dire que, dans leur amour, ils ne s'arrêtaient pas aux épines des persécutions nombreuses, mais ils supportaient avec une patience véritable les prospérités du monde, qui sont de cruelles épines, car elles donnent la mort à l'âme qui les possède avec un amour déréglé. Ils les méprisaient comme si elles eussent été empoisonnées, et leur unique désir était d'être sur la Croix avec Celui qu'ils aimaient.

10. Il y en avait d'autres qui avançaient lentement ; et pourquoi avanraient-ils lentement ? Parce que le regard de leur intelligence s'attachait, non pas à Jésus crucifié, mais aux consolations qu'ils trouvaient en Jésus crucifié, ce qui leur donnait un amour imparfait et les arrêtait souvent dans leur progrès. Saint Pierre fit de même avant la Passion ; il ne considérait que le bonheur d'être avec Jésus ; et quand ce bonheur lui fut ôté, il faiblit. Mais il retrouva la force quand il se renonça lui-même, et ne voulut connaître et chercher autre chose que Jésus crucifié. Ceux-là aussi sont faibles et ralentissent l'ardeur de leurs saints désirs, lorsqu'ils se voient privés de ce qu'ils aiment et delà consolation. Puis, quand viennent les attaques et les tentations du démon, des créatures, quand ils souffrent des faiblesses de leur cœur qui n'a plus ce qui le charmait, ils sont abattus, et s'arrêtent dans la voie de Jésus crucifié, parce qu'en Jésus crucifié ils ont voulu suivre le Père, et goûter l'abondance des con-

solations ; car dans le Père ne peut être la peine, elle est seulement dans le Fils. C'est ce qui me fait dire qu'ils suivent le Père ; et ils ne peuvent se guérir de leur faiblesse, s'ils ne suivent pas le Fils.

11. La Vérité suprême disait aussi : Je dis que personne ne peut venir à moi. si ce n'est par le moyen de mon Fils unique; car c'est lui qui vous a fait la voie que vous devez suivre; il est la voie, la vérité, la vie. Ceux qui vont par cette voie goûtent et connaissent la vérité. Ils goûtent l'amour ineffable que j'ai montré dans les peines qu'il a souffertes pour vous. Tu sais bien que si je ne vous avais pas aimés, je ne vous aurais pas donné un tel rédempteur; mais, parce que je vous aimais éternellement, j'ai livré à la mort honteuse de la Croix mon Fils unique; c'est par son obéissance et sa mort qu'il a détruit la désobéissance d'Adam et la mort du genre humain. Ils connaissent ainsi ma vérité, et la connaissant ils la suivent ; et ils obtiennent la vie éternelle parce qu'ils ont passé par la voie de Jésus crucifié; ils sont arrivés, et ils sont entrés par la porte de la vérité, et ils se trouvent dans l'océan de la paix avec les bienheureux. Tu vois donc bien, ma fille, qu'ils ne peuvent être forts par un autre moyen, et que l'homme ne peut devenir l'époux de ma Vérité et atteindre la perfection à laquelle je Tai appelé, si ce n'est pascette voie. Toute autre voie est pénible et imparfaite, parce que l'unique cause de la peine est la volonté propre, spirituelle ou temporelle. Aussi, celui qui n'a pas de volonté n'éprouve aucune peine personnelle, mais il ressent seulement une grande peine de l'offense qui

m'est faite. Cette peine est bien réglée parce qu'elle est accompagnée de la charité, qui rend l'âme prudente et l'empêche d'oublier, dans l'affliction, ma douce volonté.

12. Il y en avait d'autres qui commençaient à monter , c'est-à-dire à connaître leurs fautes, seulement par crainte de la peine qui suit la faute. Ils s'étaient retirés du péché par crainte du châtiment, et cette crainte était imparfaite ; mais beaucoup couraient de cette crainte imparfaite à la crainte parfaite, et ils parvenaient par leur zèle au second et au dernier degré. Beaucoup aussi tombaient dans la négligence, et s'asseyaient à l'entrée du pont par la crainte servile ; ils apportaient au commencement tant de nonchalance et tant de lâcheté, qu'ils ne s'enflammaient pas d'ardeur par la connaissance d'eux-mêmes et de la bonté de Dieu à leur égard, et ils restaient dans leur tiédeur. Pour ceux-là, disait la douce Vérité, tu vois, ma flUe, qu'il est impossible que ceux qui n'avancent pas par la pratique de la vertu ne retournent pas en arrière. Car l'âme ne peut vivre sans amour, et ce qu'elle aime elle s'applique à le connaître davantage et à le servir. Et si elle ne s'étudie pas à se connaître elle-même, où connaîtra-t-elle la grandeur et l'abondance de ma charité ? Ne la connaissant pas, elle ne peut l'aimer; ne l'aimant pas, cilene me sert pas ; elle est ainsi privée de moi ; et, parce qu'elle ne peut rester sans amour, elle retourne à l'amour misérable d'elle-même.

13. Ceux-là font comme le chien qui, après avoir vomi ce qu'il a mangé, regarde ce qu'il a vomi, le reprend et se nourrit de cette sale nourriture. Ces

Page 1