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GXL (9i). — AU FRÈRE RAYMOND DE GAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. — 11 faut se dépouiller de l'amour-propre et de la crainte servile pour pratiquer la sainte justice envers Dieu, envers le prochain et envers soi-même.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le cœur dépouillé de tout amour de vous-même, afin que l'amour-propre ne vous empêche pas d'être l'époux de la Vérité, et ne vous rende pas un pasteur timide. La crainte ne doit pas vous ôter le zèle de la sainte justice envers vous et envers ceux qui vous sont soumis (l). Car, là où règne l'amour-propre ne peut briller la justice. Celui qui s'aime lui-même ne peut se rendre ce qui lui appartient, c'est-à-dire la haine et le mépris par la connaissance de lui-même; il ne rend pas à Dieu la gloire et l'honneur de son nom ; il ne donne pas à son inférieur l'exemple d'une vie sainte et parfaite ; il ne reprend pas celui qui a des défauts, et n'est pas bienveillant pour celui qui est bon, en l'encourageant, l'aidant et l'attachant à l'Ordre. Ainsi donc, celui qui reste dans l'amour-
(1) Sainle Callierine envoya le B. Raymond à Rome en 1377; et il y fui nommé prieur du couvent de la Minerve.
propre commet l'injustice, et n'accomplit pas la justice. Il faut nous dépouiller de nous-mêmes, nous revêtir de Jésus crucifié, monter sur la barque de la très sainte Foi, et voguer sans crainte sur la mer orageuse du monde. Car celui qui est dans cette barque ne doit pas avoir de crainte servile; sa barque est fournie de toutes les provisions que IVimo peut désirer. Lorsque les vents contraires viennent nous attaquer et nous empêcher de satisfaire sur-lechamp nos désirs, il ne faut pas nous en inquiéter, mais avoir une foi vive; car nous avons de quoi nous nourrir, et la barque est si forte, que les vents les plus terribles, en la poussant sur les écueils, ne pourront jamais la briser.
2. Il est vrai que souvent la barque sera couverte par les flots de la mer, mais ce n'est pas pour que nous perdions courage; c'est pour que nous nous connaissions mieux, et que nous distinguions plus parfaitement le calme de la tempête. Dans le calme, nous ne devons pas avoir une confiance déréglée, mais nous devons, avec une sainte crainte, avoir recours aux humbles et continuelles prières, et rechercher avec un ardent désir l'honneur de Dieu et le salut des ûmes, dans cette barque de la Croix. C'est pour cela que Dieu permet aux démons, à la chair et au monde, de nous persécuter et de nous couvrir de leurs flots tumultueux. Mais si l'âme qui est sur cette barque ne se tient pas sur le bord, mais se place au centre, dans l'abfmo de Tardent amour de Jésus crucifié, elle n'en recevra aucun mal : elle en deviendra, au contraire, plus forte, plus courageuse à supporter les peines, les fatigues
et les injustes reproches du monde, parce qu*eUe aura éprouvé et goûté le secours de la Providence divine. Dépouillez-vous donc de l'amour-propre, et revêtezvous de la doctrine de Jésus crucifié. Je vous en conjure, je veux que vous entriez dans cette barque de la très sainte Croix, et que vous traversiez cette mer orageuse à la lumière d'une foi vive, avec la pierre précieuse d'une vraie et sainte justice envers vousmême et envers vos supérieurs. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXLÏ (95). - AU FRERE RAYMONDDE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. — Il faut travailler avec zèle, patience et charité au salut des âmes.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir porter le fardeau des créatures par amour pour l'honneur de Dieu et pour leur salut. Soyez un vrai pasteur, et gouvernez avec sollicitude les brebis qui vous sont, ou qui vous seront confiées, afin que le loup infernal ne les ravisse pas; car, si vous commettiez quelque négligence, il vous en serait demandé compte. Oui, voici le moment de montrer qui a faim ou non, et qui a pitié des morts
que nous voyons privés de la vie de la grâce. Travaillez donc avec courage, avec une vraie connaissance et avec d'humbles et continuelles prières, jusqu'à la mort. Sachez que c'est la voie qu'il faut suivre, si vous voulez connaître et être l'époux de l'éternelle Vérité ; il n'y en a pas d'autre.
2. Gardez-vous bien de fuir les fatigues, mais recevez-les avec joie, et allez au-devant d'elles avec un saint désir, en disant : Soyez les bienvenues; dites encore : Quelle grâce me fait mon Créateur, en me faisant souffrir pour la gloire et l'honneur de son nom ! En agissant ainsi, l'amertume sera votre douceur et votre consolation ; vous offrirez avec ardeur vos larmes et vos soupirs pour les pauvres brebis qui sont en la puissance du démon. Alors les soupirs seront votre nourriture, et les larmes votre breuvage. N'employez pas autrement votre vie ; réjouissez-vous, reposez- vous sur la Croix avec Jésus crucifié; et, en le faisant, vous serez le doux fils de Marie et l'époux de l'éternelle Vérité. Je ne vous en dis pas davantage. Donnez votre vie pour Jésus crucifié ; anéantissez-vous dans le sang de Jésus crucifié ; prenez la nourriture des âmes sur le bois de la Croix, avec Jésus crucifié ; noyez-vous dans le sang de Jésus crucifié. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXLII(96).- AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs (1). — Du bonheur de soutirir et de mourir pour l'Église.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le serviteur et l'époux fidèle de la Vérité et de la douce Marie. Oui, ne tournons jamais la tête en arrière, malgré les obstacles et les persécutions du monde ; mais ayons une ferme espérance à la lumière de la très sainte Foi, pour traverser avec courage et persévérance cette mer orageuse. Glorifions-nous dans les souffrances, sans chercher notre gloire, mais la gloire de Dieu et le salut des âmes, comme le faisaient les glorieux martyrs qui, pour la vérité, étaient prêts à soufìnr les tourments et la mort. Aussi c est avec le sang répandu par amour du Sang qu'ils ont fondé les murailles de la sainte Eglise. 0 doux Sang ! qui ressuscites les morts ; ô Sang ! tu donnes la vie, tu dissipes les ténèbres dans les esprits aveuglés des créatures raisonnables, et tu leur donnes la lumière ; doux Sang, tu rapproches ceux qui sont séparés ; tu
(1) Cette lettre est écrite do Florence, après rémeute du 22 juin 1378, dans laquelle sainte Catherine faillit périr. (Vie de sainte Catherine, III^ p.,ch. G.)
revôts ceux qui sont nus, tu rassasies les affamés, et tu désaltères ceux qui ont soif du Sang, et avec le lait de ta douceur tu nourris les petits, ceux qui sont petits par une humilité sincère, et innocents par une vraie pureté. 0 Sang 1 qui ne s'enivre pas de toi ? Ce sont ceux qui s'aiment eux-mêmes, parce qu'ils ne sentent pas ton parfum.
2. Oui, mon cher et doux Père, dépouillons-nous de nous-mêmes et revêtons-nous de la vérité : nous serons alors des époux fidèles. Je vous annonce qu'aujourd'hui je veux commencer une vie nouvelle, pour que mes péchés ne me privent pas encore du bonheur de mourir pour Jésus crucifié; car je vois bien que c'est ma faute si jusqu'à présent j'en ai été privée. Mon désir s'était grandement augmenté, et je brûlais de souffrir, sans l'avoir mérité, pour l'hon, neur de Dieu et le salut des âmes, pour la réformation et le bien de la sainte Église. Mon cœur se fendait d'amour et de désir de sacrifier ma vie; ce désir m'était doux et pénible: doux, parce que j'étais unie à la Vérité ; pénible, parce que mon cœur souffrait de voir l'offense de Dieu et cette multitude de démons qui obscurcissaient toute la cité, et aveuglaient les intelligences; il semblait que Dieu les laissait faire par justice et par vengeance. Aussi, je me consumais en gémissements, je redoutais le malheur qui était près d'arriver, et qui pouvait empêcher de conclure la paix. Mais Dieu, qui ne méprise pas le désir de ses serviteurs, nous protégea, ainsi que la douce Marie, notre Mère, dont le nom avait été invoqué avec les larmes et les angoisses du désir ; et dans cette émeute et ce bouleversement, il n'y eut pour ainsi
dire d'autre mal que la mort de ceux que frappa la justice.
3. Ainsi fut satisfait le désir que j'avais de voir la providence de Dieu ôter la puissance aux démons, et les empêcher de faire tout le mal qu'ils voulaient faire. Mais le désir que j'avais de donner ma vie pour la Vérité et pour la douce Épouse du Christ ne fut pas exaucé. L'éternel Époux de mon âme m'a bien trompée, comme vous le racontera de vive voix Christophe. Aussi je pleure, parce que la multitude de mes péchés est si grande, que je n'ai pu mériter que mon sang donnât la vie et la lumière à ces pauvres aveugles. Mon sang n'a pas réconcilié le fils avec le père; mon sang n'a pas cimenté la pierre dans le corps mystique de la sainte Église. Il semble que les mains de celui qui voulait frapper étaient liées. Je disais : C'est moi, prenez-moi, et laissez ceux qui m'accompagnent ; c'était comme des coups de poignard qui leur perçaient le cœur. 0 mon Père ! ressentez en vous une grande joie, car je n'ai jamais goûté de semblables mystères avec tant de consolation. C'était la douceur de la vérité, l'ivresse d'une conscience libre et pure, c'était le parfum de la douce providence de Dieu ; c'était la jouissance des nouveaux martyrs, annoncée, vous le savez, par l'éternelle Vérité. La langue ne pourrait suffire à raconter le bonheur qu'éprouvait mon âme. Je sentais si bien ce que je devais à mon Créateur, que, si j'avais pu livrer mon corps aux flammes, il me semblait que je n'aurais pas assez reconnu les grâces que nous avions reçues, moi, mes fils et mes filles. Je vous dis tout cela, non pas pour que vous vous en affligiez,
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mais pour que vous en ressentiez, au contraire, une douce et sainte joie, et que, vous et moi, nous commencions à nous plaindre de mon imperfection ; car c'est mon péché qui m'a privée d'un si grand bien. Oh ! que mon âme eût été heureuse, si j'avais donné mon sang pour la douce Épouse, pour Tamour du Sang et pourle salut des âmes. Oui, réjouissons-nous, et soyons des époux fidèles.
4. Je ne veux pas vous en dire davantage sur ce sujet ; Christophe vous en parlera et vous entretiendra d'autres choses. Je veux seulement vous dire de prier le Christ de la terre de ne pas retarder la paix à cause de ce qui est arrivé ; qu'il la fasse, au contraire, avec bien plus d'empressement, afin qu'il puisse s'occuper des grands desseins qu'il a pour l'honneur de Dieu et la réformation de la sainte Église; car cet événement n'a rien changé, et maintenant la ville est parfaitement tranquille. Priez-le de se hâter , je le demande au nom de la Miséricorde, car c'est le moyen d'arrêter les offenses sans nombre qui se commettent contre Dieu. Dites-lui qu'il ait pitié et compassion de ces âmes qui sont dans les ténèbres; dites-lui qu'il me tire promptement e prison ; car, si la paix ne se fait pas, il me semble impossible de m'éloigner, et je voudrais pourtant aller goûter le sang des martyrs, visiter Sa Sainteté, et me retrouver avec vous pour vous raconter les admirables choses que Dieu a faites dans ces derniers temps pour réjouir notre esprit, pour enivrer notre cœur, et augmenter notre espérance à la lumière de la très sainte Foi. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXLIII (97). -AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. — Conversion et supplice de Nicolas Tuldo, de Pérouse (1).
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon bien-aimé Père et très cher Fils dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et Tesclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris pour me recommandera vous dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir embrasé, anéanti dans ce très doux sang, qui est enflammé du feu de la plus ardente chanté. Oui, c'est le désir de mon âme de vous voir dans ce sang, vous, Nanni et mon fils Jacomo ; car je ne vois pas d'autre moyen de parvenir aux vertus principales qui nous sont nécessaires. Très doux Père I votre âme est devenue pour moi une nourriture, et, à chaque instant, je .prends cette nourriture à la table du doux Agneau immolé avec tant d'amour. Vous ne parviendrez jamais à cette bonne petite vertu de la véritable humilité, si vous n'êtes anéanti dans le Sang, et cette vertu naîtra de la haine, et la haine de l'amour. Je veux
(1) Nicolas Tuldo était un jeune noble de Poreuse qui fut condamné h mort pour avoir mal parlé des magistrats de Sienne. La rigueur excessive do cette sentence l'avait tellement exaspéré, qu'il repoussait tous les secours de la religion, lorsque sainte Catherine vint le visiter. Son supplice est représenté à fresque, par le Sodoma, dans la chapelle de notre sainte, à Saint-Dominique de Sienne.
donc que vous vous cachiez clans le côté entr'ouvert "du Fils de Dieu ; c'est une demeure toute remplie de parfum ; le péché même y prend une agréable odeur ; là l'épouse bien-aimée se repose sur un lit de feu et de sang ; là se voit et se manifeste le secret du cœur du Fils de Dieu.
2. 0 Cœurl ô vase qui déborde pour enivrer et désaltérer tous les désirs de l'amour I Vous donnez la joie, vous éclairez l'entendement, vous remplisses la mémoire, vous la captivez tellement, qu'il est impossible de retenir, de comprendre, d'aimer autre chose que ce doux et bon Jésus. 0 Sang ! ô feu I ineffable amour ! que mon ame serait heureuse de vous y voir anéanti ! Je veux que vous fassiez comme celui qui puise de l'eau avec un vase pour la verser sur d'autres choses. Oui, versez l'eau d'un saint désir sur la tête de vos frères, qui sont nos membres unis au corps de la douce Épouse, et prenez garde aux illusions du démon, qui, je le sais, veut et voudra vous arrêter. Qu'aucune créature ne vous fasse reculer; mais persévérez toujours dans ce que vous verrez le meilleur, jusqu'à ce que nous voyions couler le sang avec de doux et amoureux désirs. Cou* rage donc, mon doux Père; ne dormons plus» Je sais bien que maintenant je ne veux plus me reposer et m'arréter. J'ai déjà reçu une tête dans mes mains, et j'en ai ressenti une douceur que le cœur ne peut comprendre, la bouche raconter, l'œil voir, et l'oreille entendre. Dieu a bien surpassé les autres mystères qui ont précédé, et que je ne vous dis pas parce que ce serait trop long,