HÉRÉSIES REKOUV. PAE LES PROTESTANTS
] tl hérésie cTAërius renouvelée par Luther.
Prenez la peine , Monsieur , de vous éclaircir par vous-même de la vérité du fait. J'ai actuellement devant moi le sixième tome des Œuvres de saint Augustin, de l'édition d'Erasme parFroben , édition qui ne doit pas vous être suspecte* Il ne tiendra qu'à vous , Monsieur , de vérifier ma citation , et de vous en assurer par vos propres yeux. Voici ce que je lis dans le livre que le saint docteur a composé sur les hérésies : ce Les Aériens ont pris leur nom d'un certain ce Aérius, qui, élevé seulement à la prêtrise, et ce chagrin, dit-on, de n'avoir pu se faire orcc donner évêque , se jeta dans l'hérésie d'Arius , c< à laquelle il ajouta quelques dogmes de sa c< façon , disant qu'il ne fallait offrir ni prières , « ni sacrifices pour les morts , et qu'on ne dec< vait pas célébrer avec solennité les jeûnes ce ordonnés par l'Eglise , mais que chacun dec< vait jeûner lorsqu'il le trouverait à propos , a pour ne pas paraître être asservi à la loi ; il « disait aussi , qu'il n'y avait aucune différence ce ou distinction à faire entre l'évèque et le prêcc tre (1).»
(1) Aeriani ab Aerio quodam sunt nominati , qui eu m esset Presbyter , doluisse fertur , quod Episcopus non potuit ordinari , et in Arianorum hseresim lapsus propria quoque addidisse dogmata nounulla , dicens ora re , *el olferre pro mortuis oblalionem non oportere , nec statuta solcm-
286 scuâatB lettre.
Vous voyez, Monsieur, que saint Augustin et toute l'Eglise de son temps a regardé les trois dogmes d'Aérius , que je viens de rapporter, comme autant d'hérésies. Car je vous prie de remarquer qu'Aérius n'a pas été mis dans le catalogue des hérésiarques pour s'être attaché au sentiment d'Aldus, puisque saint Augustin a entrepris de faire une liste, non des sectateurs , mais des chefs ou auteurs d'hérésies ; c'est donc pour les dogmes qui lui ont été particuliers qu'il a été compté au nombre des hérésiarques. Arias avait déjà trouvé sa place dans le catalogue, Aérius y trouve la sienne à son tour ; c'est donc pour une doctrine nouvelle , et différente de celle du chef des Aériens , qu'il y a été placé ; et comme il n'est pas permis de douter qu'un Père aussi savant et aussi éclairé n'ait été parfaitement instruit de la doctrine de l'Eglise , et ne nous Tait rapportée avec une exacte fidélité dans un livre où il s'agissait de parler avec exactitude et précision ; dès que nous voyons les trois dogmes d'Aérius rangés par le saint docteur au nombre des hérésies , n'avons-nous pas le droit de conclure que toute l'Eglise de son temps portait le même jugement sur la doctrine d'Aérius, Je vous connais , Monsieur , trop de bonne foi poçr appréhender de votre part un désaveu sur une remarque aussi évidente.
Saint Epiphane , qui a écrit avant saint Au*
niter esse celebranda jejunia , sed cum quisque voluerit , esse jejunandum , ne videatur esse sub tege ; dicebat eliam Presbyterum ab Episcopo nullâ différend* débere discerni. T. 6. Ed. Froben. p. 35.
HÉRÉSIES EBNODV, PAB LES PROTESTANTS. 287
gustin , attribue à Âérius les mêmes erreurs , et le place également dans son catalogue des hérésies. Voici comme il le fait parler en rapportant sa doctrine : ce Que revient-il à un mort « des prières et des aumônes que les vivants « font pour lui (1)? À quoi bon établir des ce jours de jeûne ? ce sont là des jougs et des <« servitudes qui conviennent aux Juifs , et non ce aux chrétiens (2). Quel pouvoir a Tévêque ce que n'ait pas le prêtre ? il n'existe entre Tun ce et l'autre aucune différence (3). »
Telle est , Monsieur , la doctrine que saint Epiphane traite d'hérétique , d'extravagante , d'insensée , et qu'il compte pour la cinquantecinquième hérésie qui a infecté le christianisme (4). Vous trouverez dans les catalogues que nous ont laissés saint Jean Damascène (5) et Isidore de Se ville, la condamnation des mêmes articles, conçue à peu près dans les mêmes termes dont s'est servi saint Augustin. Ainsi je me dispenserai de rapporter les paroles de ces deux Pères.
Voilà donc le fait , Monsieur , c'est que tous les Pères qui ont dressé un catalogue des hérésies , depuis le commencement du christianisme , tous , sans en excepter un seul , y ont
(i) Nam ut virus o?et, aut in pauperes bona sua dispenset» ouid ex ea te tandem àd mortuum redît ? T. 4* Ed. Petaviî p. 997.
(2)Sed neque jejunii instituenda est ulla ratio, haccemm omnia fudœorum propria sunt , et cuidam servitutis jugo subjecta ; p. 907*
(S) Quinam in re Presbytero Episcopus antecellit ? nullum inter utrumque discrimen est; p. 906.
(4) Tom. I. Edit. Petavii , pag. 908.
(5) Edit.Qa9i1.pag. 581.
placé les trois dogmes d'Aérius, et ont pté* tendu que regarder la prière et le sacrifice pour les morts comme inutile , se croire affranchi de l'obligation de jeûner aux jours marqués par l'Eglise , confondre Tordre de la prêtrise avec celui de l'épiscopat, comme si l'un et l'autre avaient les mêmes pouvoirs, formaient autant de sentiments condamnables et hérétiques .
Or , Monsieur , je vous le demande , ces trois articles ne font-ils pas partie de votre doctrine? n'enseigne-t-on pas chez vous , qu'il est inutile de prier pour les morts ? Dès que vous n'admettez après la vie que le paradis ou l'enfer, et sans vouloir reconnaître un troisième endroit que nous nommons purgatoire , de quoi servi* raient aux morts les prières des vivants ? Votre Mélancthon a beau nous dire dans l'article douzième de l'Apologie de la Confession d'Augsbourg (1) , que vous ne défendez pas de prier pour les défunts, que vous ne prétendez pas prendre parti pour Aérius , et soutenir comme lui l'inutilité de la prière pour les morts (2) : votre conduite ne dément-elle pas un langage si peu sincère? qui d'entre vous prie pour les morts ? qui ne regarde pas la pratique des catholiques comme une pratique superstitieuse ? quel serait l'objet ou le but de votre prière? n'entendons-nous pas tous les jours les railleries que vous nous faites , sur le soin que nous
(1) Sciraus , veteres loqui de oratione pro mortuis , quam nos non prohibenros* Edit. Grossii, p. 274.
(2) Aerios sensit , quod orationes pro mortuis sint inutiles , neque nos patrocinaraur Aario ; p. 275.
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avons de prier poar nos proches et amis décédés ? Mais à quoi a pensé Mélanchthon d'ajouter an même endroit qu'Aérius n'a pas été condamné pour avoir rejeté le sacrifice poar les morts (1) ? avait-il la le texte de saint Augustin que j'ai cité? y avait-il pris garde? s'en souvenait-il lorsqu'il écrivait son Apologie ? ou a-t-il cru pouvoir nous en imposer par le ton assuré avec lequel il a osé débiter une si grande fausseté ? Prenez-y garde, Monsieur , rien n'est plus formel que les paroles de saint Augustin : « Le dogme d'Aérius, dit-il, était de soutenir « qu'il ne fallait ni prier, ni offrir des sacri- «x 6ces pour les morts (2). » Vous voyez , Monsieur, comme le Saint joint ici le sacrifice à la prière , et comme il condamne Aérius pour avoir rejeté l'un et l'autre. Peut-être me direzvous , pour disculper en quelque sorte Mélanchthon , qu'il n'avait apparemment pas lu cet endroit de saint Augustin. Je le veux, Monsieur; mais son ignorance empèche-t-elle que votre doctrine sur la prière et les sacrifices pour les morts ne soit entièrement la même que celle d'Aérius ? les paroles de saint Augustin , qui sont si claires , ne font-elles pas assez voir la vérité? la négligence de Mélanchthon à s'instruf et sa hardiesse à parler sans réflexion , peu1 elles vous mettre à couvert? Ce n'est t
(1) Falsô cilaat adversifii contra doi ^mnitlnrunn Aerii , qi propterea dainoawm es» , quod negaiarit in I"' lirii et mortuii ; pag. VU.
(9) Dicen» orare »el offerre pro mortuii obblk- .: > n , Tom. 6. Ed. Frobeo. p. 25. - ■
tom. a.
290 SIXIEME LETTKB.
Monsieur : Mélanchthon, non content de dire en général qu Aérius n'a été blâmé que d'avoir rejeté la prière pour les morts , ose encore citer nommément saint Epiphane > et soutenir que s'il a condamné Aérius , c'est seulement par rapport à l'inutilité de la prière pour les morts ( 1 ) ; mais en ce point comme en tous les autres il s'est encore trompé , ou a cherché à tromper ses lecteurs. Car saint Epiphane enseigne comme saint Augustin, en termes exprès, que le dogme d' Aérius consistait à repousser le sacrifice pour les morts (2).
Qui n'admirera donc ici la belle défense de Mélanchthon pour se débarrasser de cette funeste ressemblance avec les Aériens? il dit d'abord que vous ne trouvez pas à redire à la prière qui se fait pour les morts , première fausseté. Il ajoute ensuite qu' Aérius n'a pas été condamné pour avoir rejeté le sacrifice pour les morts , seconde fausseté. Il prête de plus à saint Epiphane une restriction qui se trouve démentie par les paroles du Saint, troisième fausseté. N'est-ce pas là un fondement bien légitime pour nous reprocher avec amertume notre injustice à vouloir confondre votre doctrine avec celle d' Aérius (3) ? Est-ce ainsi qu'on répond aux accusations les mieux fondées et les plus près-
(1) Epiphanius testatur Aerium sensisse , quod orationes pro ni tint inutiles : id reprehendit, neque nos Aerio patrocinamur. Edit.
mortuis sint inutiles : id reDrehendit. necme nos Aerio Datrocinamur. Edit. Grossii, pag. 275.
(2) f ide quidem existens Arianus perfectissimus , verum ampliùs docet , non oportere offerre pro his qui dormierunt. In Ànacephaleosi. T. 2. Ed. Petav. p. 148*
(3) Allegant veteres haereses, et cum his falsô comparant nostram causam , ut illâ coNatione praegravent nos ; p. 275.
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santés? n'y a-t-il qu'à accumuler faussetés sur faussetés pour se tirer d'affaire? suffit -il de crier â la calomnie pour paraître innocent ? estce satisfaire à ses adversaires que de leur reprocher faussement je ne sais quelle envie de noircir et de flétrir par des comparaisons odieuses avec les anciens hérétiques? Que Mélanchthon corrige ses bévues ou ses infidélités , et dés-lors la vérité de notre reproche paraîtra à découvert. N'est-il pas étonnant que l'auteur de deux de vos livres symboliques ait avancé trois faussetés en quatre lignes , et que , non content de cela , il y ajoute immédiatement après un quatrième mensonge encore plus grossier que les précédents , en nous reprochant d'enseigner ce que c< la Messe dite pour les plus grands pécheurs , m leur mérite par elle-même , et sans aucun « bon mouvement de leur part , la rémission ce de la coulpe et de la peine, pourvu qu'ils n'en et arrêtent pas l'effet par un obstacle posi- « tif (1)? >3 Est-il permis de farcir une profession de foi de pareilles extravagances ? vos partisans dans la lecture de l'Apologie croient ne lire que des articles de foi; la discussion du seul passage qui nous occupe est bien capable sans doute de leur en donner une tout autre idée , puisque cet endroit n'est , comme vous l'avez vu, qu'un tissu de mensonges et de calomnies. Que penser encore de ces livres symboliques , où l'auteur a ménagé si peu la vérité , et moins encore sa réputation?
(1) Scelesté defenditU » quod Missa ex opère operato jastificet > quod mereatur remiasionem culpae et pœnae , etiam injuste , pro quitus applisator , si non ponant obicem. Art. 13. Ed. Grossii, p. 275.
$92 SIXIÈME LBTTRB.
Mais n'en voilà que trop sur le premier article de la doctrine d'Aérius. Le second, qui regarde l'obligation du jeûne aux jours marqués par l'Eglise , ne vous est pas moins commun avec lui que le premier. Car vous l'avouerez, Monsieur, vous ne qualifiez les jeûnes établis par l'Eglise que de traditions humaines ; vous les méprisez souverainement; vous soutenez qu'ils ne peuvent obliger personne en conscience. On ne sait chez vous garder ni carême , ni vigile , ni quatre-temps : vous voulez être libres pour jeûner quand il vous plaît ; et si vous le faites quelquefois , c'est par le mouvement d'une dévotion particulière , sans prétendre jamais vous astreindre à aucune loi. Votre Luther témoigne dans cent endroits de ses écrits sa jalousie pour la liberté qu'il appelle évangélique , c'est-à-dire pour l'exemption parfaite de tout joug qu'on voudrait imposer aux consciences par des lois humaines. Les Aériens, au rapport de saint Jean Damascène , ne gardaient aucune abstinence , et mangeaient aux jours de jeûne, sans aucun discernement de viandes, tout ce qui flattait leur appétit : ils n'observaient ni mercredis, ni vendredis; jours consacrés dans l'Eglise d'Orient à l'abstinence, comme le vendredi et le samedi le sont encore aujourd'hui dans l'Eglise d'Occident (1). Se peut-il sur le précepte du jeûne une plus grande conformité de sentiment
(1) Jejunium feriâ quartâ et sextâ , et quadraginta diebus scrvari proliibet , stala haec damnât omuia. Carnibus et cibis oranis generis usus est sine Religione. De Haercsibus. Ed. Basiieensis , p. 581.