Lettres de Silvio Pellico
Silvio Pellico est mort à Turin, dans la nuit du 31 janvier au 1"' février 1854. Un des rêves de ma vie avait été de pouvoir le visiter dans la retraite où il vivait depuis sa sortie du Spielberg. La nouvelle de sa mort, en me surprenant au fond de l'Andalousie, est venue me ravir une espérance que je nourrissais dans mon cœur depuis plus de vingt ans. Mais quelques mois plus tard, ce hasard qui dispose de ma vie, et qui souvent en dispose si bien que j'aime à Tappeler de son vrai nom, la Providence , m'amenait sur les lieux mêmes où Silvio Pellico a vécu, où il a chanté, où il a souffert, et devant la tombe modeste sous laquelle il repose maintenant. C'était du moins une compensation au rêve qu'il ne m'avait pas été donné de réaliser. Au lieu d'une visite à un homme célèbre (il m'eût permis lui-même de dire à un ami) j'ai ac-
compii nn pèlerinage sur les traces d'un saint. Quoique ce pèlerinage n'ait pas toujours abouti là où j'eusse voulu aller^ il m'a du moins ému et consolé. Quelques personnes pourront sourire à l'idée que cette préoccupation m'ait suivi dans un premier voyage à Milan, à Gênes, à Venise, à Vienne, à Turin. J'avoue, sans honte, que si elle ne m'a pas rendu insensible aux grands souvenirs que rappellent ces lieux fameux, elle a été cependant ma première et ma plus chère pensée.
A Milan , Manzoni vivait encore, mais j'oubliai l'auteur des Fiancés, du roman que Silvio Pellico appelle une œuvre colossale, pour ne chercher que les prisons de Sainte-Marguerite, où, le vendredi 13 octobre 1820, à trois heures de l'après-midi, Silvio fut conduit, accusé d'affihation aux sociétés secrètes. Depuis cette époque, la partie du bâtiment où il fut enfermé a été démolie. Mais ces voûtes basses avaient vu passer le détenu, mais c'était dans l'une de ces cours que venait jouer, sous sa fenêtre, le petit muet qui revit à jamais dans une de ses pages les plus touchantes; mais ces murs avaient sans doute gardé l'écho de la chanson de Madeleine. Dans ce sombre édifice, qui fut jadis un couvent, et où la police autrichienne siège encore comme en 1820, il restait assez de Silvio pour que je m'arrêtasse debout sur le seuil et hasardant un regard furtif à l'intérieur, à évoquer tous les incidents de sa première captivité. Silvio Pellieo demeura à Sainte -Marguerite jusqu'au 19 février 1821, environ quatre mois. Il y reçut la visite de son père, accouru de Turin, et celle du comte
Porro. 11 y connut le faux duc de Normandie. Ce fut là enfin que^ dès le second jour^ il comprit que la religion seule enseigne la patience et la résignation. Lorsqu'il se demanda d'où viendrait à ses .infortunés parents la consolation d'une telle épreuve, une voix d'en haut répondit : — De celui qui donna à une mère la force de suivre son fils au Golgotha; et cette force que Dieu devait donner à la sienne, il commença dès lors à sentir qu'elle entrait aussi dans son cœur.
Jusque-là, il le dit lui-même, s'il n'avait pas été hostile à la rehgion , « il la suivait peu et mal. » De ce jour il résolut de lui être plus fidèle, et avec le temps, il en reprit les salutaires pratiques. Ce n'est donc pas la douleur qui , à la longue, a maîtrisé son âme et Ta rendue au christianisme. Même quand cette âme luttait encore, elle se sentait vaincue d'avance, et il ne lui avait manqué que la solitude pour se reconnaître et se redonner à Dieu tout entier. Les tourments et la colère pourront bien lui arracher des cris de souiîrance ou de malédiction; l'impétuosité de l'homme mettra plus d'une fois en péril la modération du martyr, mais dès les premiers jours , il faut le répéter, Silvio Pellico avait abdiqué toute haine entre les mains de Dieu.
Le 21 février, il arrivait à Venise. J'ai parcouru une à une les étapes de ce voyage de Milan à Venise. En passant devant la porte, alors fermée, du théâtre de la Scala, comment ne me serais-je pas souvenu de ces belles soirées durant lesquelles, dans la loge de Monsignor Lodovico de Brème, son ami, oi^i l'esprit
parlait toutes les langues de l'Europe, Stendhal se vit souvent assis entre lord Byron et Silvio Pellico, « charmant poëte, mort depuis dans les prisons de TAutriche, » dit le spirituel touriste, qui heureusement alors se trompait? Et en suivant ces boulevards aux vastes ombrages, ne croyais-j e pas' entendre ce cri de Silvio : — « 0 cours de la Porte-Orientale, ô jardins publics , où tant de fois me promenant avec Monti , avec Foscolo-, avec Lodovico de Brème, avec Borsieri , avec Porro et ses enfants, avec tant d'autres qui me sont chers, je m'étais entretenu avec eux, plein de vie et d'espérance ! »
Avec lui je traversai Padoue et Vérone , avec lui j'entrai dans Venise. Quand je me trouvai, pour la première fois, dans la cour de ce merveilleux palais des doges, mon regard chercha d'abord cette fenêtre des Plombs qui donnait sur le toit de Saint-Marc, et d'où le prisonnier apercevait au delà de la basilique l'extrémité de la Piazza. « Ma fenêtre aux Piombi^ dit Silvio Pelhco dans une lettre écrite en français, n'était pas ovale, mais carrée et grande..., on la voit de la grande cour du palais du doge en venant de la Piazzetta. Elle est pour le spectateur qui regarde ce superbe escalier où Marin Faher a été décapité, et d'où je suis descendu au milieu des sbires pour aller entendre sur l'échafaud ma sentence de mort, sur la Piazzetta; elle est,dis-je, au-dessus de cet escalier, mais à la gauche du spectateur, et elle donne sur les Plombs de l'église Saint-Marc. » Cette fenêtre, si nettement décrite, je la cherchai avidement, mais, hélas! elle avait disparu. Cette partie même des
Plombs n'existait plus; comme elle dépassait le niveau de la toiture, on venait de la démolir, et les ouvriers étaient encore occupés à enlever Técliafaudage. — « Là , me dit mon guide , était encore, il y a deux mois, la prison de Silvio Pellico. )) Le lendemain , étant entré, sur le quai des Esclavons , dans l'atelier d'un photographe, j'eus le bonheur de mettre la main sur une vue intérieure du palais, où se voyait la précieuse fenêtre, telle que Silvio la dépeint, une échelle appliquée contre la saiUie du mur semble attendre l'ouvrier chargé de la démolition.
« Je montai l'escalier des Géants, et après avoir traversé plusieurs galeries et plusieurs salles, nous arrivâmes à un petit escalier qui nous conduisit sous les Plombs. )) Ce sont les termes du récit de Silvio, qui devient ici le mien. Si je ne retrouvai plus sa chambre, je pus du moins visiter la prison voisine, où vinrent s'offrir à la fois à mon imagination tous les détails de cet épisode de son livre. Je cherchais dans tous les coins cette petite table où il écrivait des tragédies, qu'il raclait ensuite avec un morceau de verre, et sur le coin de laquelle Zanze venait s'asseoir pendant qu'il écrivait. Je me récitais à moi-même cette délicieuse idylle de la prison, qu'un autre poète, M. de Chateaubriand, n'a pu parvenir à gâter dans ses Mémoires (où il gâte d'ailleurs tant de choses) , en montrant l'héroïne de ce divin chapitre vieillie, et reniant à demi le souvenir qui la rend immortelle. C'était donc à deux pas d'ici , de l'autre côté de cette cloison, et dans une chambre toute pareille à celle où j'étais, que Silvio PeUico avait, avec une abnégation
sublime, poëte, renoncé à la gloire, fils et frère, à toutes les joies de la famille.
J'emportai sur les lagunes le souvenir de ces scènes mouillées de larmes, tour à tour amères et douces. Parmi ces îles sans nombre qui sont comme les étoiles de Venise, et qui , semées autour d'elle, font cortège à cette reine des eaux , j'effleurai , un jour, celle de San Michele. San Michele sert aujourd'hui de cimetière à Venise, et son principal édifice est un couvent de capucins. Silvio Pellico y fut mené la veille du jour où la sentence devait lui être lue. Il y avait précisément une année qu'il avait été transféré de Milan à Venise. On le fit descendre sans bruit par un escaher dont l'interminable spirale semblait devoir conduire aux puits, ces prisons plus redoutables encore de l'ancienne république , mais aboutit en réalité à une porte donnant sur la lagune, derrière le palais.
De là, surla droite, on aperçoit le Pont des Soupirs. Dans un lieu désert, où la lagune étroite et morne semble avoir la profondeur de l'abîme, je n'avais pas besoin d'un grand effort pour m'associer aux pensées qui, à ce moment, assainirent l'âme du prisonnier. L'aspect de la gondole qui l'attendait à la dernière marche ne lui rappela d'abord que les joyeuses promenades sur le lac de Corne ou sur le lac Majeur, où j'ai vu passer aussi sa douce et pensive figure, entre les deux fils du comte Porro; mais peu à peu le doux rêve faisait place à la défiance. Effrayé de ce mystérieux enlèvement, Silvio se prenait, sur le point de la quitter, à regretter cette prison , « où il avait aimé quelqu'un, et où « quelqu'un l'avait aimé. » Si peu fait qu'il soit pour
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cette terre, liiomme y prend aisément racine, et presque toujours il emporte je ne sais quel regret inexplicable des lieux mêmes où il a souffert.
Arrivé à San Michele , Silvio fut enfermé dans une chambre qui donnait sur une cour, sur la lagune et sur File de Murano. Cette belle île de Murano, où se fabriquent aujourd'hui encore ces frêles verroteries qui ont été un des caprices du moyen âge, n'est séparée de San Michele que par un canal. Ce fut dans cette autre prison que Pellico reçut d'abord la nouvelle de sa condamnation. Mais l'amertume de ce moment lui fut bien adoucie par la joie de se retrouver avec Maroncelli, qu'il n'avait pas revu depuis que, l'un et l'autre, ils avaient été arrêtés. Il leur fut accordé de passer la journée ensemble.
Condamnés à mort tous les deux, la clémence impériale commuait la peine en quinze ans de détention dans la citadelle de Spielberg. Cette sentence devait être signifiée le lendemain aux condamnés, en présence de Venise entière. Lorsqu'on eut de nouveau séparé les deux amis, la nuit et la solitude livrèrent à l'âme de Silvio un assaut terrible. Un moment le vaincu résigné à Dieu faillit redevenir le vaincu frémissant de l'homme, un condamné vulgaire jetant à la face de ses juges et du ciel l'anathème du désespoir ; mais la crise ne dura que quelques heures, et quand le jour reparut, à défaut d'une entière résignation, il avait du moins repris ce calme apparent qui en est le signe et en assure le retour.
Un échafaud avait été construit sur la Piazzetta, devant les arcades de la galerie extérieure du palais
ducal. Avec quelle émotion je rassemblai en idée, sur le lieu même, jusqu'aux moindres détails de cette scène imposante ! Là se dressait Téchafaud ; entre ces deux colonnes, un peu plus rouges que les autres, se tenait debout le greffier de la commission. Silvio Pellico, accompagné de son ami , descendit par Fescalier des Géants. 11 dut entendre sur les marches le frémissement de la foule avertie, que suit aussitôt un grand silence. 11 disparut un moment sous la voûte de cette porte, il jeta peut-être un regard à sa droite sur ces piliers grandioses, rapportés de Saint-Jean-d'Acre, au temps où Venise était libre. J'aurais voulu mettre mon pied sur chaque pierre où il posa le sien, lorsqu'il marchait dans l'espace vide que laissait devant lui la double haie de soldats allemands. 11 monte les degrés de l'échafaud, l'y voici. « Le capitaine autrichien nous cria de nous tourner vers le palais et de lever les yeux en haut. » Où allait donc le regard des deux pauvres condamnés? Sans doute vers cette autre place plus grande, pleine pour eux de souvenirs, sur ce lion de Saint-Marc, si fier encore sur sa colonne, quand tout est devenu si humble à ses pieds, sur ces lagunes où le Bucentaure, dont le modèle n'est plus qu'une des curiosités de l'arsenal , venait recevoir l'époux de la mer, sur cette foule où quelque regard ami leur parlait encore d'avenir et d'espérance, sur ce Campanile au pied duquel des légions de pigeons (c'était précisément l'heure où ils venaient jadis recevoir leur nourriture des mains de la république) attristaient leurs yeux par l'image de la hberté. Enfin les pauvres Itahens, dont la jeunesse allait être exilée sous un
ciel froid et brumeux, première prison fermée sur Tautre, ne devaient-ils pas éprouver un insatiable désir de s'enivrer une dernière fois du parfum de cet air si pur, de Taspect de ce ciel si bleu, de Téclat de ce soleil déjà si brûlant, de tout ce qui pour eux était alors la patrie?
Mais déjà les condamnés ont pris la route du Spielberg. A Vienne, qu'ils durent traverser pour se rendre en Moravie, les grandes rives du Danube, ces délicieux remparts, cet éblouissant Graben, ce ravissant Prater, ces voûtes recueillies de Saint-Etienne, les champs même de Wagram m'entretinrent de Silvio. Il avait passé par Wagram pour aller à Brûnn , dont le Spielberg est la citadelle. J'attendais avec impatience le moment d'y aller moi-même. Je savais cependant que Ton avait démoli au Spielberg la partie des bâtiments qu'avaient eue pour prison les détenus italiens. Ce mécompte est de ceux dont le cœur se console plus aisément que Timaginaiion; quelle bonne grâce aurait-on à se plaindre d'une mesure qui cache peut-être une réparation, surtout si c'est à Silvio que l'on doit que ces tristes prisons ne revivent plus que dans son livre ?
En attendant que le choléra qui , à cette époque, sévissait à Brûnn, me permît de me mettre en route, je pensais à tous ceux dont j'allais retrouver les fantômes au Spielberg, le comte Oroboni , le bon Schiller, et cette mère si compatissante du surintendant. Malheureusement l'heure du départ arriva pour nous avant que le fléau n'eût laissé les chemins libres, et je passai de nuit et sans le voir, hélas ! au pied même du
Spielberg. Avec quelle avidité, pendant que l'impitoyable locomotive m'emportait de Tienne à Dresde, j'interrogeais ce profond horizon, où, à chaque instant, je croyais voir se dresser devant moi la sombre citadelle ! C'était au mois d'août , et pendant l'une de ces nuits ardentes qui parfois, même dans le Nord , laissent entrevoir toute chose. Deux heures avant d'arriver à Brunn, un orage terrible éclata, mais j'avais si bien pris mes renseignements, que j'espérais encore, ne fût-ce qu'entre deux éclairs, apercevoir en passant le Spielberg. La pluie qui alors tomba par torrents ne me laissa pas même cette consolation. J'ai conservé de cette nuit une impression cruelle, et Silvio Pellico se fût encore trouvé dans sa prison, que je n'aurais pas été plus ému. Heureusement , la veille je m'étais promené dans ces jardins historiques de Schœnbrunn, où le prisonnier, rendu à la liberté par la volonté de l'empereur, rencontra l'empereur lui-même.
De Vienne, par la Styrie et la Carinthie, il avait regagné Milan, sous l'escorte, cette fois bienveillante, de la police autrichienne ; il avait, à dix ans de distance, revu ces mêmes villes, si tristement traversées jadis, quand elles étaient pour lui le chemin du Spielberg, Vérone, Brescia, Padoue, Vicence, Mantoue. Mais son pauvre cœur n'était guère plus tranquille que la première fois. A chaque station il laissait un compagnon, un frère : à Brescia, Tonalli ; à Mantoue. Maroncelh ; et, chaque jour plus affligé, il se remettait en route , se demandant s'il retrouverait ses parents. Il n'aurait donc laissé au Spielberg cette famille de l'exil, deve-
nue si chère à son cœur, que pour rencontrer au foyer paternel la solitude et la mort ? Cette cruelle pensée ôtait tout son charme à la liberté même.
Mais le moment approchait où devaient cesser pour lui toutes les tristesses de Fame. A Novarre, en touchant le sol de la patrie, il reçut enfin une lettre de sa famille. Quand j'arrivai moi-même à Novarre, je ne songeai pas à me faire montrer le champ de bataille de rhéroïque Charles- Albert; j'étais plein de la joie dont avait débordé le cœur de Texilé en apprenant que tous les siens étaient encore vivants, excepté sa plus jeune sœur. Dans Tamertume de ses regrets, ce lui fut une douceur de croire qu'il devait surtout sa liberté aux pieuses intercessions de celle qui n'était plus.
Silvio Pellico, revenu à Turin, y vécut encore vingtquatre ans , dans la pratique des vertus chrétiennes dont il avait fait à Milan, à Venise, au Spielberg le difficile apprentissage. Je reviendrai plus loin avec détails sur cette dernière époque de sa vie, qui eut aussi ses épreuves et ses mécomptes, mais qui, dans son ensemble, eut sa douceur, et dont le silence même, après le grand éclat de son livre, fut un enseignement. Et, en effet, après avoir raconté à ses concitoyens et au monde cette incomparable légende de la prison, il passa plus de vingt ans encore à prouver par la modération de sa vie, de ses opinions , de son langage, que l'adorable récit n'était ni une vengeance déguisée, ni un calcul de l'hypocrisie ; et, après avoir vu mourir son père, sa mère et l'aîné de ses frères, il mourut lui-même avec la simplicité d'un saint, laissant
chacun bien convaincu qu'il n'eût pas écrit la relation de ses souffrances en 1853, sous un roi constitutionnel, autrement qu'il ne l'a fait en 1832.
J'arrivai à Turin au mois de novembre de Tannée suivante. Je n'avais que peu d'heures à passer dans cette ville; mais je n'avais aussi qu'une idée : celle de m'agenouiller devant le tombeau de Silvio Pellico. Un Vénitien distingué, M. Guillaume Stefani, le môme qui en ce moment vient de payer sa dette au Piémont, sa patrie adoptive, en prenant le soin pieux de réunir les lettres éparses dont je publie la traduction, voulut bien me servir de guide au Campo Santo. Il faisait un temps sombre et pluvieux ; cependant je n'éprouvais pas le besoin de trouver la nature en deuil sur la tombe de Silvio. La beauté du ciel, l'éclat d'un doux soleil d'automne n'ont rien qui doivent troubler les cendres du juste. Je n'apportais moi-même devant cette pierre, si doucement retombée sur une vie pleine de bonnes œuvres et de pensées chrétiennes, qu'un seul regret, le regret de n'avoir pas connu vivant celui que je venais visiter dans le champ des morts.
Le Campo Santo de Turin est formé d'une double enceinte qu'entoure un majestueux portique. En prenant à gauche par le sentier de verdure où M. Stefani me précédait, je lisais çà et là des noms illustres, dont quelques-uns se rencontrent souvent sous la plume de Silvio, les Barolo, les Balbo : plus d'un ami l'avait devancé là. Je hâtai le pas avec une impatience involontaire : mon guide m'arrêta enfin devant une humble sépulture, du milieu de laquelle s'élevait une pyramide de marbre d'environ sept pieds de haut. Sur la
partie supérieure de cette pyramide se détachait en relief un médaillon avec cet exergue : Silvio Pellico. C'était bien cette figure souffrante, un peu chétive, qu'on retrouve dans tous ses portraits. — « Silvio, écrit Tun de ses amis, avait un front élevé, large, serein, sur lequel brillaient les nobles et graves pensées , Fœil tirant sur le bleu, le regard triste, pénétrant, fixe, affectueux; des lèvres très-minces où se dessinait de temps à autre un sourire plein de mélancolie et de mansuétude. »
Je retrouvai dans le médaillon, rendus plus frappants encore par la mate blancheur du marbre, ces divers caractères. N'étaient-ils pas résumés aussi avec simplicité et grandeur dans cette épitaphe ?
c( Silvio Pellico, né à Saluées, le 24 juin 1789, mort à Turin, le 31 janvier 1854.
« Sous le fardeau de la croix, il a appris le chemin du ciel et nous Ta enseigné; chrétiens, priez pour lui, et suivez-le. »
Un rosier croissait parmi d'autres fleurs, au pied de la pyramide ; il portait une dernière rose: je la cueillis en souvenir de celle que Maroncelli offrit, dans la prison, au chirurgien qui venait de lui couper la jambe.
Mon pèlerinage finissait à la tombe de Silvio Pellico. Le lecteur pourra le recommencer dans la collection de ses lettres : elles embrassent depuis son premier séjour à Milan, où la gloire lui sourit pour la première fois sous les traits de Françoise de Rimini jusqu'à la veille de sa mort, à Turin. Commentaire éloquent de ses Mémoires, c'est encore un document qui met au-
dessus de tout soupçon la sincérité du récit et la bonne foi de l'écrivain.
A répoque où Silvio publia Mes Prisons, la généralité des lecteurs se laissa d'abord gagner au charme émouvant, à l'irrésistible douceur, à la clémence de la narration, mais quelques-uns s'obstinèrent à ne voir dans la modération de langage qu'une manière ingénieuse de mettre en défaut la censure , et un moyen d'autant plus sûr d'atteindre la vengeance, qu'on semblait y avoir renoncé. Non, mille fois non, il n'y eut rien là de semblable : cet ennemi si habile à dissimuler sa haine était simplement un chrétien. Ce qu'il venait de raconter à ses lecteurs, il le répétait ainsi à sa famille, à son frère le prêtre, à sa sœur l'austère religieuse, à ses amis présents ; il ne l'écrivait pas autrement aux absents. Dans l'abandon de la correspondance la plus famihère , il ne lui échappe jamais un mot qui témoigne d'un reste d'amertume : depuis longtemps il en avait épuisé la dernière goutte. Tel on le voit redevenu libre, tel il était déjà dans la prison. Vous sentez à chaque ligne que sa modération d'aujourd'hui ne lui coûte aucun etï'ort ; il l'avait eue dans les années mêmes d'une jeunesse qui eut toutes les illusions de cet âge sans aucune de ses violences. Ce que rêvait dès lors Silvio PeUico, ce n'était pas une révolution, mais l'indépendance de l'itahe, et il continua à l'espérer, même après avoir cessé presque d'y croire. 11 se ralliait à ce grand cri que Machiavel a jeté à la fin de son livre du Prince, cri généreux qui demande grâce pour tant d'odieuses leçons : Arrière les Barbares ! C'était, j'en conviens, un crime im[)ar-
donnablc aux yeux de TAutriclie. L'Autriche, maîtresse de Milan, détendait sa conquête, et on ne peut Ten blâmer beaucoup ; mais je tiens à établir que, dès sa première jeunesse, Pellico était dans un camp qui, à aucune époque, n'a été celui de la révolution.
Pendant que d'autres, plus ardents, se précipitaient étourdiment ou avec fureur dans les sociétés secrètes. Fauteur de Françoise de Rimini, le poétique secrétaire du comte Porro, le tendre précepteur de ses deux enfants, travaillait avec ce qu'il y avait de plus distingué dans la jeune aristocratie de Milan à fonder un journal littéraire. Le titre de ce journal, le Conciliateur, n'annonçait rien de bien violent. Toutefois, prenez garde : sous ces fleurs de la poésie se cachait peut-être le serpent d'Eden. Silvio savait et avoue lui-même, trentequatre ans plus tard, que le journal avait pour but de secouer la torpeur nationale. Mais savez-vous comment il s'y prenait lui-même pour tirer l'Italie de sa léthargie ? il se livrait à de calmes et sérieuses études sur les tragédies de Chénier, sur la Marie Stuart de Schiller, sur le Corsaire de Lord Byron, sur Rogers, sur Campbell, sujets assez nouveaux alors , surtout en Itahe, mais qui accusent plutôt, on en conviendra, la hauteur sereine des vues de l'esprit que l'emportement des passions politiques.
Le silence que Silvio Pellico a gardé sur le fond du procès a fait croire à la plupart des lecteurs qu'il avait appartenu aux sociétés secrètes. Comment , en effet, pouvant ruiner d'un mot la base de l'accusation principale, n'a-t-il pas prononcé ce mot; ou, s'il l'a dit devant les juges , ne l'a-t-il pas répété dans son livre ?
J'étais, je Tavoue, comme tout le monde, inquiet et bien près d'être convaincu. Mais c'est dans sa correspondance qu'il faut cherclier la vérité, et la voici exprimée avec toute franchise et avec un suprême sentiment de justice : — « Eh ! mon Dieu ! écrit en français Silvio Pellico à la comtesse Masino, est-ce qu'il n'y a qu'un degré de culpabilité ? n'est-on qu'une de ces deux choses : innocent ou digne d'être condamné à mort et traîné par grâce dans les chaînes du Spielberg?... Puisque je n'aimais pas la domination autrichienne, mon devoir aurait été de réprimer et de cacher mes dangereux sentiments, ou d'abandonner les pays gouvernés par l'Autriche. Au lieu de cette conduite sage et chrétienne , je croyais que l'on pouvait professer ouvertement l'opposition, et j'avais la folie de voir sous un aspect avantageux les sociétés secrètes qui pullulaient en Italie.
c< Jamais je n'ai été à aucune de leurs assemblées ; jamais je n'ai eu sous les yeux les statuts de la Carboneria : cette société devait s'implanter à Milan, mais les statuts n'y étaient pas encore. »
Et, si ces paroles si nettes avaient besoin d'être fortifiées de preuves, je me bornerais à rappeler que M. Andryane ne fut arrêté, trois ans plus tard, que pour avoir apporté de Gênes à Milan les statuts et les diplômes de ces sociétés secrètes, quand, depuis deux ans déjà, Silvio était au Spielberg.
Il faut en admirer davantage la résignation sublime avec laquelle , après un moment de lutte, acceptant une sentence qui était à ses yeux l'arrêt de Dieu plutôt que celui des hommes , il se tait sur un point de
fait si grave, et dédaigne pour ainsi dire de mêler Thistoire de son âme avec celle de son procès.
Je voudrais raconter maintenant la dernière époque de la vie de Silvio Pellico. Les lecteurs, je le sais^ la retrouveront dans ces lettres; mais je voudrais, leur en laissant toute la nouveauté, reconstruire, à Taide de documents puisés ailleurs et un peu partout, cette douce légende des suprêmes années. Elle aurait, du moins, le mérite de compléter, en l'éclairant, la correspondance elle-même, et de faire connaître des mots admirables, des opinions sincères et peu communes, des fragments ignorés ou peu répandus en France K
Silvio Pellico était arrivé à Turin, le 17 septembre 1830, faible, épuisé, respirant avec difficulté, et ayant grand besoin des soins d'une mère pour réparer une santé presque perdue. Le bonbeur de se retrouver au milieu des siens était déjà le plus efficace des remèdes ; mais ce bonheur ne lui faisait pas oublier ceux qu'il avait laissés dans les fers, et l'un de ses premiers soins fut d'écrire aux parents de Borsieri pour leur parler de son infortuné compagnon, et met-
1 Silvio Pellico avait écrit lui-même cette histoire de la seconde moitié de sa vie, et l'un de ses amis, Pietro Giuria, raconte lui en avoir entendu lire de nombreux chapitres, et en avoir tenu les cahiers dans ses mains. Au mois de novembre 1837, l'auteur de Mes Prisons voulut bien m'envoyer quelques feuilles du précieux manuscrit en m'autorisant à en donner une traduction française. Ce fragment est aujourd'hui tout ce qui en reste, la plus grande partie ayant été brûlée, par suite de quelque scrupule, assurément digne de respect, mais dont tout le monde regrettera les cruelles conséquences.
{Note du Traducteur.) b
— XVIÎI —
Ire ainsi dans celte pauvre famille un peu de la joie qu'il rapportait dans la sienne.
Cette joie était immense. La famille de Silvio Pellico se composait encore de cinq personnes :— d'abord, son père, beau vieillard à longs cheveux blancs, âme saine et forte, intelligence cultivée, de qui Silvio avait reçu le génie poétique en même temps que la vie ; car Honorato Pellico avait été poète en son jeune âge; — son frère Luigi, également poëte et auteur d'aimables comédies, esprit modeste et sûr; — un second frère, François, qui s'était fait prêtre, et plus tard jésuite ; — puis le génie austère de la maison, celle de ses sœurs qui avait survécu, Joséphine, supérieure d'un couvent de Résines, qui venait de loin en loin, à Turin, prendre aussi sa part des joies de ce retour inespéré; haute et noble figure de religieuse que Silvio avait l'art de faire sourire, et à laquelle il adresse, et presque toujours en français, ses lettres les plus charmantes , les seules peut-être où s'éclaire d'un rayon de gaieté le fond mélancolique de sa pensée ; — sa mère enfin , cette sainte femme qui avait entouré de soins si tendres sa maladive enfance , et qui , après l'avoir reconquis , le soutenait chaque jour dans ses nouvelles épreuves, et qui, d'instinct, l'encouragea plus que personne à écrire et à publier ses Mémoires, Il appartenait à un cœur de femme et de mère de comprendre mieux que les sages Théroisme chrétien d'un pareil récit ; de telle sorte que, si Honorato Pellico a donné le poëte à l'Italie, c'est peut-être , c'est surtout à la mère que Tltalie doit le martyr.
Lorsque, autour de cette chère famille que Dieu
venait de rendre à Silvio, se furent groupés les amis d'autrefois et ceux que lui avaient donnés depuis le malheur et la renommée, que pouvait-il lui manquer encore? Hélas ! la liberté de ceux qu'il avait laissés au Spielberg, et le retour de ceux qui gémissaient loin de leur patrie. Sa pensée se reportait surtout vers celte autre famille qui avait été la sienne à Milan, celle des Porro. Le comte Porro vivait exilé à Marseille, et séparé de ses enfants, qui continuaient à habiter Milan. Nous avons de la pieuse fidélité des souvenirs de Silvio un précieux témoignage : c'est une espèce dépître qu'à peine revenu à Turin , il adressait au comte Porro, et dont voici le début :
c< Je n'ai pas vécu avec toi, cher Porro, les années de l'adversité ; c'étaient, au contraire, les beaux temps où nous fûmes unis d'un lien si fraternel qu'il en est peu d'exemples parmi les âmes heureuses.
« Et quoique, devenus la proie d'une fatalité irrésistible, nous ayons été depuis arrachés l'un à l'autre^ que tu aies pleuré au loin le sol de la patrie, pendant que moi, des fers chargeaient mes pieds;
c( Ni, certes, tu ne m'as oublié, ni ton ami ne t'a mis en oubli ; et le ciel sait tout ce que mon cœur a répandu de gémissements sur tes jours attristés par l'exil!
« Vivant avec toi, j'étais lié à toi par la noblesse de ton âme ^ par les périls et le repos tour à tour parta-^ gés, mais, plus que tout le reste, par notre douce et commune tendresse pour tes chers fils confiés à mes soins.
« Us étaient mon ambition la plus chère ! Ils étaient
le souci de ma vie^ mon espérance ! Et comme ils aimaient à faire montre de leur filial amour pour toi et aussi pour moi !
« La foudre tomba et rompit le charme de nos jours heureux. A moi elle vous ravit tous, à moi elle ravit toute joie; toi, tu pris, sans tes enfants, le chemin de l'exil !
« Et ce n'est qu'après deux lustres que j'ai revu mes vieux parents et les rivages paternels ! Cependant tes fils avaient grandi sans moi, et je n'ai plus revu leurs bien aimés visages !
« Et il ne m'est pas permis de franchir les murs de leur ville natale, ni à eux de fouler mes sentiers; nous nous aimons, mais, depuis que nos lèvres ne se les disent plus, combien de nos pensées mutuelles nous échappent !
« Je les ai tant aimés, je les aime tant, que toujours je repense à ces jeunes esprits; je voudrais te voir rendu à leurs embrassements, et je demande à Dieu d'ouvrir leur âme à tous les nobles instincts.
« Mais qu'ils brillent en eux purs des dangereux prestiges qui entraînent les âmes ardentes, et qu'ils ne soient pas, comme nous, les tristes victimes de l'amour de la patrie ! »
Après que Silvio eût repris peu à peu la douce habitude de ce bonheur de tous les jours, qu'il se fût accoutumé à se revoir entouré des siens, à sentir le soleil d'Italie entrer chaque matin dans sa chambre, à s'agenouiller librement dans quelque éghse voisine de la maison paternelle, et que sa santé se fût un peu
raffermie, en entendant murmurer à son oreille les ^ers applaudis au théâtre, il se souvint que, lui aussi, il avait été poëte.
Quoi donc? Avait-il jamais cessé de l'être ? N'avaitil pas composé sous les Plombs r/g^mm d'Asti et V Ester d'Engaddi ? deux tragédies qu'il lut un soir, de sa fenêtre de San Michele, à trois de ses compagnons qui occupaient la prison voisine. Et, au Spielberg même, n'avait-il pas composé de mémoire une autre tragédie, Leoniero da Dertona? Celui qui, à la mort d'Alfieri, et à peine âgé de quatorze ans, avait versé des larmes, larmes généreuses qui semblaient promettre un successeur à l'auteur de Philippe H et de Mirrha, celui qui, à vingt ans, écrivait Françoise de Rimini, et trouvait dans son cœur assez de passion pour suffire aux cinq actes d'une tragédie, sans rien avoir à ajouter au pathétique récit du Dante ; celui qui plus tard, accusé d'abord, condamné ensuite, au milieu des soucis d'un procès criminel et sous le froid soleil de la Moravie, avait chanté dans la souffrance et dans la misère, redevenu libre dans la force de Tâge, devait il craindre de trouver moins fidèle Tinspiration de la Muse ? Lors même qu'il n'aurait pas rapporté du Spielberg le goût de la solitude et des veilles studieuses, il avait été officieusement averti d'éviter de se montrer dans les lieux pubhcsoù sa présence lui attirait de trop bruyants hommages.
Avant de préluder à des œuvres nouvelles, Pellico commença par recueillir et par imprimer celles qui avaient été le fruit généreux des mauvais jours. Un
certain nombre d'autres, antérieures à celte époque , avaient été perdues, ses papiers saisis à Milan ne lui ayant jamais été rendus. Ces publications Toccupèrent pendant toute Fannée 1831.
Ce fut en 1832 qu'il écrivit Mes Prisons. Il raconte lui-même, dans une suite de chapitres nouveaux dont le texte est encore dans mes mains et n'a jamais été publié, comment ce livre fut reçu en Italie K Son apparition y causa plus de bruit que n'avait fait le retour même de l'auteur. Si la modération inattendue de la relation excita partout de vives sympathies, il se rencontra aussi, comme nous l'avons dit, des incrédules ou des contradicteurs qui ne tardèrent pas à devenir des ennemis. Ceux qui attendaient de Silvio Pellico, parce qu'ils ne savaient de lui que ses malheurs, une œuvre de colère et de vengeance, dont on eût aimé à faire le manifeste d'un parti, lui refusèrent le droit de pardonner à ceux qui avaient, en lui, voulu frapper Tltalie elle-même, nes'apercevantpas, dans l'aveuglement de la passion, que ce pardon magnanime servait bien autrement que leurs fureurs la cause de l'Italie.
Publié en 1834-, le petit Discours sur les devoirs des hommes renouvela le succès de Mes Prisons, mais ranima la lutte un moment assoupie. Moins que jamais, les partis extrêmes se résignèrent à voir Silvio associer dans un même culte la religion et la liberté ; mais les esprits éclairés, qui voyaient, comme lui, dans cette alliance, le salut de l'avenir, se rangèrent du côté de celui qui, condamné à souffrir pour la
1 Voyez la note de la page XVII. (Note du Traducteur. J
liberté, prenait le monde à témoin, non de ses souifrances, mais de sa rési^^nation, A la tête de ces courageux défenseurs de Pellico se distinguaient surtout l'abbé Gioberti, encore peu connu, et le comte César Balbo, unis alors dans la même cause, mais qui devaient bientôt se séparer : Tun, demeurant fidèle aux inspirations d'une politique à la fois prudente et ferme, pendant que Tautre, se laissant emporter à toutes les violences de la passion irritée, allait compromettre un beau génie dans de misérables querelles.
Après, et même durant ces luttes, où Silvio intervenait le moins qu'il pouvait, il eut un moment d'entrain et de demi-renaissance qui put faire croire à ses amis que dix ans de souffrance pouvaient s'effacer de la vie d'un homme. Il se reprend aux beaux rêves littéraires; il fait des plans de tragédies; il commence un roman dont il place l'époque au sein de notre révolution; il raconte ses premières années; non content d'écrire lui-même, il anime les autres. Il presse le comte Balbo d'achever ce beau livre des Espérances de r Italie, rempli des nobles illusions de l'un et de l'autre. Pendant l'hiver, il voit , non pas le monde , mais quelques familles choisies ; pendant l'été, il va de château en château, aux environs de Turin, à la villa Camerano, chez le comte Balbo; à la Vigna du marquis de Barolo; à Masino, chez la comtesse de Mombello; à Chieri, où il gravit un peu essoufflé, mais si heureux ! la colline que couronne le couvent des Rosines. Mais un événement auquel il ne s'attendait guère allait bientôt lui apprendre qu'il avait affaire à une
autre génération que celle qui avait applaudi les belles scènes de Françoise de Rimini. Il eut alors, en etfet, la malheureuse idée de faire représenter une nouvelle tragédie, Corradino. Elle éprouva une chute complète et excita même des risées. Mais cet échec n'était pas fait pour avoir raison d'un tel courage, et c'est lui-même qu'il faut entendre racontant cette triste soirée. Avec quelle bonne grâce il oublie le premier ce dont les spectateurs auraient dû se souvenir! La pièce sifflée trouve dans Silvio un juge aussi impitoyable que tous les autres ; et ici je ne traduis pas, c'est encore lui-même qui écrit en français : — ci Puis-je être bien en colère contre des jeunes gens qui, pour moins s'ennuyer, s'amusent à siffler? La désapprobation était un peu outrée, voilà tout. Si ma tragédie avait eu de l'intérêt, ils auraient été émus malgré eux; ils auraient laissé le sifflet de côté pour s'égosiller et bien faire enfler leurs généreuses mains à m'applaudir. » Vainement, dans la suite, ses amis, sans qu'il s'en mêlât, firent-ils applaudir la Gismonda et VJginia : la chute éclatante de Corradino avait été pour lui une révélation. Il avait compris, avec cette fermeté d'esprit dont ilne'se départait que pour juger les autres, que la faculté tragique s'était à jamais retirée de lui : mais avait-elle jamais été bien puissante? La Françoise de Rimini, qui restera son chef-d'œuvre, est-eUe autre chose qu'une élégie charmante de la famille de Bérénice ? Plus on pénètre dans l'âme candide de Silvio Pellico, plus on cherche à se rendre compte des ressources de son génie poétique, moins on y découvre le don de mettre en relief ces passions vigoureuses sans les-
quelles le drame n'est pas. Quirina Mag^^iotti, Tamie de Foscolo, avait eu raison de lui offrir, comme au plus digne, la montre d'Alfieri ; mais elle n'avait pu lui communiquer le génie tragique du maître. Nul, d'ailleurs, ne sentait mieux que Silvio ce qui manquait à Alfieri lui-même, ce qu'il y avait d'artificiel et de tendu dans cette tragédie au pas de charge. — « Quand j'entends une musique militaire, disait-il en souriant, et particulièrement le bruit du tambour, je me rappelle toujours les tragédies d'Alfieri : elles me font le même effet. » Les personnages de Silvio n'ont rien de cette roideur de soldats en parade, qu'il reproche si spirituellement et avec tant de vérité à son prédécesseur ; mais ont-ils cette trempe énergique qui remplace chez Alfieri bien des qualités absentes? Silvio avait surtout les qualités du style ; mais ce rare mérite ne servait guère chez lui qu'à dissimuler la mollesse de la composition et l'effacement des caractères. Ajoutons, d'ailleurs, qu'après avoir été lui-même, sur la place de Venise, le héros d'une véi^able tragédie, il devait trouver désormais bien pâle toute conception imaginaire de l'esprit, et je croirais volontiers que , s'il continua d'écrire des compositions dramatiques, ce fut un peu par habitude. Sa pensée, accoutumée à se produire sous cette forme, ne s'apercevait pas d'abord que, tout en gardant l'expression poétique, elle ne créait plus. Il le comprit enfin, et en arriva même à écrire ces paroles empreintes de quelque tristesse : — c( La manie de faire des tragédies était pardonnable quand j'étais jeune; je ne l'ai plus. » D'où venait cependant à Silvio Pellico tant de sére-
nité dans la disgrâce littéraire? Un mot de lui jette une grande lumière sur Tétat de son âme à cette époque : « Que mon nom soit ou non célèbre^ écrivait-il dans une lettre qui n'a pas été recueillie, qu'importe? Toutes les louanges qu'on me donne empêchent-elles qu'une infinité d'hommes obscurs ne soient meilleurs que moi ? » Devenir meilleur, telle était désormais sa grande affaire. Voilà pourquoi, s'écartant de plus en plus de la voie commune, il continuait son œuvre sur lui-même et cherchait à faire de son âme le plus accompli de ses ouvrages.
Mais, pour pouvoir se livrer sans trop de distraction à ce travail. intérieur, il lui fallait un asile qui ne fût pas un couvent, et où, sans renoncer à jouir du commerce de sa chère famille, il se vît à l'abri des soucis de la vie matérielle, une de ces saintes retraites qui tiennent de la vie monastique par la prière, mais qui se rattachent encore au monde par les œuvres extérieures de la charité. Cet asile lui fut noblement offert au palais Barolo. On éprouve un légitime orgueil à se dire que la bienfaitrice de Silvio Pellico, celle à qui il dut le repos et la consolation de ses derniers jours, était une Française, une Colbert, qui, en épousant le marquis de Barolo, se crut doublement obligée, et par le beau nom qu'elle quittait, et par celui qu'elle avait pris. Chrétienne sincère et d'une active charité, et approuvée, soutenue par un mari dont la vertu était à la hauteur de la sienne, la marquise de Barolo n'eut pas de repos qu'elle n'eût doté sa patrie adoptive de ces écoles gratuites tenues par des sœurs, dont elle avait admiré en France les salutaires effets. Elle fonda
donc des écoles d'abord, puis des salles d'asile, enfin des infirmeries. Elle avait besoin, pour l'assister dans ses travaux, de quelqu'un dont la vocation eût toutes les délicatesses de la sienne et qui lui servît d'intermédiaire, notamment auprès des évêques, dont le droit et le devoir étaient de surveiller ces pieuses fondations. Elle cherchait une âme patiente et douce , un esprit qui sût parler tour à tour la langue des petits enfants et celle des princes de l'Eglise ; une plume exercée et toujours prête : qui, mieux que Pellico , pouvait être appelé à remphr les multiples fonctions de ce sacerdoce de la charité ? En 1815, il avait enseigné dans le collège des Orphelins militaires, à Milan ; plus tard, on le sait , il avait été chargé d'élever les enfants du comte Eriche, et ensuite ceux du comte Porro ; et il ne laisse échapper aucune occasion de dire tout le charme qu'il trouvait à s'occuper de l'enfance. D'un autre côté, l'ardeur de sa foi et la modération éclairée de ses opinions le rendaient éminemment propre à la partie, que j'appellerais diplomatique, de ses attributions. On a dit quelque part que Gioberti , en devenant premier ministre, avait eu la pensée (mais le temps lui manqua pour la réaliser), de créer en faveur de Silvio Pellico un ministère de la bienfaisance publique. Sans que ces grands mots lui fussent venus à la pensée, la marquise de Barolo eut l'instinct de cette aptitude de Silvio, et en fit sans bruit le ministre de la bienfaisance privée. Du reste, loin de s'enorgueillir de cette noble confiance, Silvio Pellico, tout en grandissant le bienfait , n'est occupé dans sa correspondance qu'à se faire lui-même petit et à diminuer l'idée
qu'on pouvait prendre de son crédit. Il dit quelque part avec une humilité charmante : « Je suis simplement un hôte que madame la marquise a la bonté de souffrir. » C'était bien mieux que cela.
Les loisirs que lui laissaient encore , dans les premières années^ ses occupations journalières et le soin d'une santé chaque jour plus exigeante, il les employa à mettre en ordre et à multiplier ses poésies lyriques. En 1837^ il les publia en deux volumes, qu'on pourrait appeler le testament de son génie et les confessions de son âme. Le premier contient un certain nombre de Cantiche, récits poétiques d'une forme nouvelle, plus étendue que la ballade, moins familière que la légende, dont il a doté la littérature italienne , et que Gioberti qualifie « d'unique et d'incomparable. »
Ces charmants petits poèmes, pleins d'un doux intérêt, étaient comme une dernière et humble transformation sous laquelle se déguisait encore chez Silvio le goût persistant de la poésie dramatique. Il y épanchait avec amour ce romanesque du cœur que tout poète apporte avec lui en naissant, et qu'il avait pris longtemps pour l'instinct de la vocation tragique.
Le second volume de Poésies inédiles, car tel est le titre du recueil , était tout lyrique. J'ai essayé autrefois d'y retrouver toute la biographie du poète*; cette analyse tiendrait ici trop de place, et je demande la permission d'y renvoyer le lecteur : mais plutôt qu'il relise le recueil lui-même.
On sera touché de cet hymne d'amour qui s'élève
* Revue française du 1 5 janvier \ 838.
vers Dieu de chaque f)age, du souvenir de chaque événement de la vie, et de celui de tous les êtres que Silvio a aimés. Après les joies et les douleurs de la famille, on y verra passer, dans un lointain lumineux, deux personnages illustres qui furent les initiateurs de sa première jeunesse, Foscolo et Volta ; on y verra refleurir cette jeunesse elle-même, avec toutesses aspirations généreuses : Dieu, Famour et la liberté ! Plus tard viendront, avec les jours d'épreuves, les sombres rêves de la prison. Faites-y descendre bien vite, mon Dieu, ce rayon d'en haut qui perce les plus froides murailles, les murailles les plus épaisses, et qu'à sa lueur s'y dessinent encore ces pâles figures qui, dans les Mémoires, ont fait couler de si douces larmes ! La vie actuelle tient aussi sa place dans ce livre : comment n'y trouverait-on pas quelques-uns de ces tableaux attendrissants dont la charité delà marquise de Barolo rendait chaque jour son ami témoin? La Salle d'asile, entre autres lui a inspiré une élégie des plus suaves , et dans le morceau qui a pour titre : Une F emme , qui ne reconnaîtrait celle en qui Turin saluait alors la Providence de tant d'orphelins ?
Cependant on eût dit que Dieu n'avait donné à Silvio Pellico une famille nouvelle que pour lui rendre moins accablante la douleur de se voir enlevés l'un après l'autre les membres de cette première famille, au sein de laquelle il vivait toujours par le cœur. Ce fut sa mère que Dieu reprit d'abord à son amour ; cette sainte femme mourut le 12 avril 1837, bénissant Dieu qui, après avoir ramené l'absent dans ses bras, lui avait accordé près de sept années pour s'accoutu-
mer à l'idée de le perdre encore. Si le coup fut rude pour tous^ combien plus pour Silvio^ qui avait eu en sa mère , depuis son retour , un guide et un oracle ! Mais lui seul pourra trouver des paroles pour déplorer une telle perte.
Au mois de mai de Tannée suivante^ la famille était de nouveau agenouillée autour d'un lit de mort. La fin d'Honorato Pellico fut douce comme l'avait été celle de la compagne de toute sa vie. Pour comprendre le vide qui se fit dans Tâme de Silvio , il faut relire une lettre où il peint au comte Gonfalonieri l'agonie du vieillard. Rappelons également ce passage de la dédicace de Leoniero da Dertona :
« Je garde ineffaçables dans ma mémoire les jours où, vous, ô mon père, vous initiiez vos fils à Fétude, et, leur apprenant à écrire en vers, vous les avertissiez qu'il ne fallait pas cultiver son esprit pour en devenir vain, mais par amour du beau intellectuel et pour l'accord qui existe entre le beau et la vertu. » — « Ils m'ont appris , disait-il encore après cette double perte, d'abord à vivre, puis à mourir. »
« Etant allé le visiter, écrit un de ses amis, quelques jours après la mort de son père, je le trouvai seul comme toujours, assis à un bureau, pâle, plus concentré que de coutume, et le front penché sur sa Bible. »
Telle sera désormais l'attitude ordinaire de Silvio Pellico. La famille, accourue pour faire face au malheur commun, se dispersa alors pour toujours. J'ignore si François Pellico, qui déjà, je crois, était à Lyon, qu'il habite aujourd'hui , avait pu abandonner son poste. La mère Joséphine reprit le chemin de son cou-
vent, et ce fut sans doute peu de temps après que Luigi se retira dans son voisinage, à Chieri, où la famille possédait une laiterie. Ce dernier, chaque jour plus triste, était affligé d'une surdité précoce qui ajoutait à sa mélancolie. Le 18 février 1841, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui l'enleva le surlendemain. Silvio, averti sur-le-champ, eut du moins la consolation de le trouver encore vivant. Luigi mourut en saint, comme son père et sa mère : on ne sait pas mourir autrement dans cette famille. Après ce nouveau coup frappé si près de lui , Silvio écrivait avec une adorable expression d'amour fraternel : « Mes jours se sont obscurcis. »
L'état de sa santé empirait d'année en année : chacune de ces épreuves avait emporté quelque chose de sa vie ; depuis la dernière, les crises étaient devenues plus fréquentes, plus longues, plus douloureuses. C'étaient de continuelles suffocations aggravées par une toux opiniâtre, par de fortes douleurs de poitrine, qui souvent le retenaient des mois entiers au lit ou dans sa chambre, et le rendaient incapable de toute occupation suivie; la lecture même lui devenait alors difficile. De chacune de ces crises, Silvio Pellico se relevait plus faible, mais plus résigné ; et ce que j'admire ici, comme dans tout le cours de sa vie, ce n'est pas que le malheur et la souffrance l'aient ramené au christianisme, c'est que chez lui le christianisme ait triomphé de cette double et redoutable épreuve.
Non, ne croyez pas que Silvio Pellico soit entré, libre penseur , et patriote fougueux au Spielberg , pour en sortir croyant et apaisé : le monde se plaît k ces grands
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coups de théâtre. Il était réservé à Silvio Pellico de lui donner le spectacle d'un héroïsme moins bruyant, mais plus rare. Doué d'une âme naturellement religieuse et modérée, l'adversité ne fit que réveiller en lui des instincts comprimés plutôt qu'étouffés par Tentraînement de la jeunesse et des illusions de la politique. Suivons-le à Milan, dans les années mêmes qui précèdent la catastrophe : nous le verrons sans cesse préoccupé de ces grands problèmes rehgieux qui intéressent la destinée humaine. Ses poésies nous le montrent, à cette époque, montant le soir avec Foscolo Tescalier du Dôme, s'avançant avec respect sous ces voûtes solennelles, et là, par ses paroles et par son exemple, jetant un tel trouble dans l'âme du sceptique qu'il s'en revenait tout pensif.
Ses vers nous le montreront encore demandant au grand Volta comment on échappe au doute, et recueillant tout ému de sa bouche des aveux qui étaient autant de précieuses leçons. N'est-ce pas à lui enfin que j'entends Byron faire cette singuhère confidence, que, un jour ou l'autre, il ira au Vatican se jeter aux pieds du pape?
Plus tard, quand il est arrêté, quel est le hvre qu'avec le Dante il emporte à Sainte-Marguerite? une Bible, sa Bible. A Venise, il laissait bien la poussière s'accumuler parfois sur cette chère Bible ; mais avec quelle pieuse honte il enlevait ensuite cette poussière qui l'accusait !
A Venise encore, non content de prier, il catéchise les autres. Souvenons-nous de Juhen, cet incrédule des Plombs, qu'il s'obstine à vouloir convertir malgré
lui, et auquel il adresse, dans une série de lettres furtives, une apologie eu forme des doctrines de l'Evangile. L'aventure, hélas! tourna à la confusion du pauvre missionnaire, mais qu'importe ? S'il ne convertit pas Julien, Julien réussit-il mieux à le faire dévier de ses principes?
Non, disons-le bien haut : ce n'était pas un incrédule que l'Autriche gard;i dix ans dans ses |)risons. Elle aurait tort de se faire honneur d'une conversion qui ne fut pas son ouvrage; il faut s'étonner, au contraire, que, l'ayant reçu chrétien, elle ne l'ait pas renvoyé incrédule ; et là est, selon moi, la vraie grandeur de Silvio. Tenté dans la captivité par toutes les misères à la fois, si son corps en resta à jamais brisé , l'âme, du moins, sortit victorieuse de la lutte.
On Ta déjà vu, on le verra mieux encore par sa correspondance. C'est le moment de dire un mot de quelques-uns de ceux à qui ces lettres sont adressées.
Le premier en date est Foscolo. Ugo Foscolo, âme fougueuse, poète énergique, n'est guère connu, en France, que par son roman des Dernières lettres de Jacopo Ortis, imitation originale de Goethe. Lorenzo est un autre Werther, mais un Werther italien, dont la Charlotte est moins une réalité vivante qu'une personnification de la patrie. Le poème des Tombeaux , œuvre supérieure de Foscolo, avait ramené Silvio de Lyon, où il vivait auprès d'un parent de sa mère, et, en le rendant à son pays, l'avait donné à la poésie. Présenté à l'auteur par son frère Luigi, il était, en peu de jours, devenu un de ses amis les plus chers, un de ses disciples les plus fervents. Silvio ne cherchait pas
à se soustraire au joug impérieux du maître ; mais^ à l'insu de l'un et de l'autre, son âme tendre prenait un secret empire sur Vâpre génie de Foscolo. Il réussissait parfois à le contenir, et ramenait, par une appréciation plus élevée des dogmes de la religion, au respect de ceux qui en pratiquaient les devoirs. Manzoni, tout jeune alors, et récemment conquis au christianisme, dont il n'a plus déserté la cause, était de ceux dont le seul aspect retenait dans les bornes cet impétueux Foscolo. 11 y avait dans ce petit-fils de Beccaria, dans ce débutant à peine connu , mais qui devait un jour effacer Foscolo comme poète dramatique, comme lyrique et comme romancier, je ne sais quoi qui le maîtrisait en le charmant à demi. «Taisez-vous, disait-il à ses amis, quand ils essayaient de railler le grave jeune homme ; Manzoni ne pense pas comme nous, mais il fera mieux que nous. » Et Foscolo, retrouvant dans Silvio comme un autre Manzoni , moins rigide et plus attrayant, et qui acceptait avec orgueil un ascendant dont l'autre n'avait pas Fair de s'apercevoir, aimait à la fois Silvio comme un disciple et comme un jeune frère. Ce qui a pu être recueiUi des lettres de Pellico à Foscolo se rattache à quelques-unes des dernières années de la vie du second, de 1815 à 1818. Silvio n'autorisa la publication de ces lettres, après une longue résistance, qu'à la condition d'y pratiquer certaines coupures, qui, hâtons-nous de le dire, leur laissent leur vrai caractère. C'est bien toujours, en effet, cette naïveté de la jeunesse, qui, ne voyant dans ce monde rien de plus digne de son culte que le génie, en adoriî jusqu'aux défauts; et, toujours facile aux belles illu-
sioris, éprouve le besoin de trouver un idéal qui les lui tasse admirer vivantes. Foscolo avait été pour Silvio ce premier idéal. Rien, au surplus , ne démontre mieux la [)ureté d'âme de Silvio, la noblesse instinctive de ses sentiments, la modération relative de ses opinions, que le peu qu'il a eu à retrancher, en 1853, dans ces lettres écrites de 1815 à 1818.
Revenu, envers Foscolo, à des jugements moins passionnés sous tous les rapports , il a apprécié en lui le poète avec discernement: « Foscolo, disait-il, est plus original que Monti, plus puissant, plus philosophe. Il eût été meilleur poète , s'il eût continué à écrire dans la manière de ses Tombeaux. Mais il resta trop strictement fidèle aux formes classiques, ce qui autorisait Byron à dire qu'il ressemblait plutôt à un Grec ancien qu'à un Italien moderne. »
On sera touché autre part du soin qu'il prend de faire disparaître toutes les plaisanteries qu'il s'était autrefois permises contre le vieux Monti, grand poète, mais âme timide et patriote prudent. Lorsqu'il rendait cette tardive justice à l'auteur à! Arhiodème , ne faisait-il pas un retour sur lui-même? il marque avec impartialité et finesse le caractère de ce talent. — «Monti, dit-il, possédait a un degré éminent la beauté artistique ; mais je n'aurais jamais cru possible qu'il sortît de là, à si peu de distance, quelque chose de pareil aux hymnes de Manzoni. »
c( — Monti , disait-il encore , est moins adulateur qu'il ne le paraît ; dans l'instant où il écrivait, il écrivait avec conscience ; mais, dominé par son impression du moment, il lâchait bride à son enthousiasme^