LETTRE LXXXIV
Sous un titre qui ne peut guère être traduit en français que par celui-ci : A deux dames qui cultivent les arts, Silvio Pellico adressait, avec sa lettre du 8 mars 1834, à la comtesse Masino de Mombello et à une autre qui n'est désignée que parle nom de Rosina, de gracieuses stances, dont nous détacherons les deux premières, parce qu'on y sent encore dans toute sa fraîcheur la joie du prisonnier rendu à la liberté.
« Après tant de tourments soufferts, qui est plus « heureux que moi? Le ciel m'a conservé un père, « une mère ! Il m'a gardé vivantes d'autres âmes c( encore; il m'en a donné de nouvelles également « chères, et toute l'Italie sourit au poète qui revient.
(( Brisant les portes de l'horrible prison qui attriste « encore mon sommeil, chaque jour l'aurore, en a m'éveillant, rend ma jouissance plus douce. Les « cités et les champs m'apportent une joie immense; « partout où s'impriment mes pas, je me sens en « liberté.»
Il faut rapprocher ce morceau d'une toute gra-
cieusc petite pièce écrite sur l'album de la comtesse Masino, et où Silvio a esquissé en traits rapides et léj^ers un portrait de cette dame. Mais ces aimables choses ne se traduisent pas.
Puisque j'ai prononcé ce mot d'album, c'est le moment de rappeler que Silvio, comme tous les écrivains célèbres, fut sollicité d'écrire sur bien des albums. Sa modestie s'y refusait d'abord obstinément, mais quand il était obligé de céder il en profitait du moins pour glisser dans ces vers de complaisance quelque grave et pieuse pensée. On en a vu d'heureux exemples dans la correspondance. En voici de plus beaux encore.
« Dieu, qui commandes toute vertu à l'humaine « poussière, ta parole est si imposante, comment « m'élève r à toi?
— « Amour moi-même, j'exige l'amour! Je des- « cends vers celui qui me veut; je le prends dans mes « bras, et l'emporte avec moi dans le ciel.
c( Contemplant des sommets du Pincio le déchn du « premier des astres, nous admirions comme en tou- « chant la divine basilique de Saint-Pierre, il la revêt « de sa lumière, et comme, d'un amour tout céleste, « il s'arrête à la parer de rubis, de saphirs, et de l'or c( le plus éclatant; moi je demeurais dans une muette c( extase, mais à mes côtés j'entendis une àme i)lus « fervente et plus pieuse s'écrier : Voilà les deux plus f( belles œuvres que l'univers ait vu sortir de la « matière idéalisée : Dieu a attaché pour l'homme c( cette lampe dans le ciel; l'homme a élevé à son c( Dieu ce temple sur la terre. »
LETTRES CCXVI— CCXIX.
Ces deux lettres nous amènent naturellement à parler de quelques morceaux de poésie lyrique écrits par Silvio Pellico à l'occasion de plusieurs événements heureux ou malheureux survenus dans la royale maison de Savoie. Une ode sur le mariage du duc de Savoie, aujourd'hui roi de Piémont; un Chant d'allégresse à propos de la naissance du prince Humbert^ né deux ans après, en 48M, de ce mariage, et enfm un Chant funèbre sur la mort de l'archiduchesse Marie- Caroline, sœur de la duchesse de Savoie. Je ne traduirai rien des deux premières pièces. Il me suffira de dire que ce sont comme dans toutes les pièces du même genre, écrites par des hommes de talent, de beaux sentiments exprimés dans un langage élégant et mélodieux, mais toujours un peu artificiel. J'ajoute cependant que Silvio Pellico n'a rien épargné pour donner à ces deux inspirations, d'ailleurs toutes spontanées de sa muse, une certaine couleur nationale.
Le Chant funèbre sur la mort de l'archiduchesse Marie-Caroline , sœur de la duchesse de Savoie, échappe plus que les précédents morceaux à la froideur du genre. Le sujet étant un peu moins officiel, le poète pouvait plus aisément éviter le lieu commun. Le trépas d'une jeune fille qui meurt à la veille d'un mariage désiré touchera éternellement, et si la victime prèma-
turément moissonnée est née sur les marches d'un trône, il y a clans le contraste même de sa haute destinée et du coup imprévu qui la lTa[)[)e aussi inexorablement que la fiancée du pauvre quelque chose qui émeut encore davantage.
Voici le début de ce Chant funèbre :
« Ah! les pleurs des rois ressemblent aux larmes « les plus amères qui coulent dans Thumble demeure « de rindigent : sous les toits les plus augustes, l'éclat « des lambris disparaît quand la mort s'assied à côté « du trône. Toute la terre est un autel où la douleur (( immole le saint comme Fimpie ; la différence n'est (( que de Tautre côté du tombeau. Celui-ci s'élance « vers le ciel; celui-là tombe en des tourments nou- « veaux. »
Le poëte, après avoir raconté en quelques vers les joies de cette douce réunion des deux sœurs si brusquement interrompue par la mort, se représente luimême suivant le convoi de la jeune princesse.
« Je suis les longues funérailles, je vois ces deux « pures paupières abaissées à jamais; puis je reviens « ici et je contemple le deuil de mon Roi, celui de ses « fils et de sa fille, et je dis au Seigneur : — Seigneur, « pourquoi avez-vous voulu plonger dans la tristesse « ces cœurs innocents ?
« Et le Seigneur me répond : — Mes décrets brillent « d'une lumière que tu ne sais pas voir; je n'ai pas a fait la joie pour mes plus chers fidèles dans cette (( vallée d'épreuves et de gémissements. Celui-là n'arc( rive pas au repos de mon royaume qui n'a pas
« connu les douleurs de la croix; le chemin de la a croix est le seul qui associe Thomme à son divin « Sauveur.
« — Je vous entends, grand Dieu, et j'adore vos « lois. Mais ayez pitié de nous; voyez, nous sommes « faibles. Envoyez la consolation à ces cœurs déchirés; « nous aimons nos Rois et leurs enfants, et horrible, c( horrible est leur blessure. »
Qui ne sent tout ce qu'il y a d'élévation et de pathétique dans ce dialogue, et surtout dans cette prière, où le sujet, se portant médiateur entre Dieu et ses maîtres, demande grâce pour la royauté éplorée?
Rien ne met mieux en lumière la sincérité que portait Silvio dans les opinions dont on lui a reproché la modération, qu'une sorte d'épître en vers insérée dans l'Appendice, et dont je détache ce remarquable fragment * :
c( Le tourbillon des événements, une espérance har- « die qui ne fut pas bénie dans le ciel, nous entraî- « nèrent alors; mais nos cœurs, tourmentés par de si c( cruelles angoisses, en ont tiré, j'espère, une lumière « plus haute.
« Parfois, peut-être, dans tes jours de solitude, tu « te dis : a Quelle sera la pensée de Silvio? Serait-il c( encore le jouet de cette vaine illusion qu'on peut « former un faisceau des diverses nations de l'Italie? »
1 Voyez aussi rinlroduclion. (Note du Traducteur.)
« Noble ami, jo brûle eneore du inéme amour pour c( ritalie, mais ce n'est plus cette ardeur frénétique, (( et je gémis de voir qu'elle enq)ire elle-même ses « destinées en élevant son regard vers une œuvre « impossible.
« Et si ma voix pouvait se faire entendre des inforc( tunés que dévore la flamme de l'amour de la patrie : « Éteignez, leur crierais-je, éteignez les colères capce tieuses sans cesse allumées entre vous...
« J'aime ma patrie comme autrefois, mais ce n'est « pas, je le vois, ce n'est pas par la fureur que sa « gloire peut se fonder; la vraie vertu consiste à s'ai- « mer les uns les autres, et à tourner l'épée contre les c( envahisseurs.
« Quiconque gémit sous le joug d'une tyrannie « acerbe, et se croit le droit de le briser avec le fer, « déchire la patrie sans lui apporter la paix. Et qui a l'emporte à la fin? un soldat hypocrite.
c( Ou, si parmi les citoyens ne surgit pas traître use- « ment quelque soldat pour mettre un frein à tant c< de rage, c'est l'étranger rusé qui fait irruption. Il « vole, il tue et veut encore que l'on voie en lui un « sauveur. C'est pour cela que celui qui sait tout n'a « jamais dit d'aiguiser les poignards contre les Nérons, « loin de là. 11 Condamne toute violence et ne nous « veut pas lâches, mais fidèles au trône.
c( Fidèles au bon roi, fidèles au tyran, mais décidés « à subir l'opprobre et la mort plutôt que d'acheter la « faveur au prix de basses complaisances, plutôt que « de partager l'iniquité des forts.
« Tels sont mes sentiments^ et tels sont les tiens, si « j'en crois la renommée qui, à coup sûr, dit vrai. « Gardons dans nos âmes le noble désir de voir la c( patrie heureuse; mais, arrière les héros infâmes « de la férocité.
« Et demandons à Dieu que ces héros abjects s'ap- « pellent une bonne fois du nom de malfaiteurs, et « qu'on sache bien que, si la fièvre brûle nos cœurs, (i cette lièvre ne fut jamais celle d'une vulgaire « folie... »