FRÈRES ET SOEURS
Vienne, 10 août 1830.
Quand jo m'y attendais le moins, — quand la longue habitude de la réclusion me trouvait déjà résigné ta n'avoir plus que dans le ciel la consolation d'embrasser ceux qui me sont cliers, — tout d'un coup, voici la grâce!— Il m'est impossible, mes bien-aimés d'exprimer la reconnaissance avec laquelle j'ai reçu ce don inespéré. Tous mes sentiments sont en tumulte et leur foule même me rend incapable de les expliquer.
Ces sentiments sont : Adoration pour ce Dieu de miséricorde qui ne m'a pas abandonné dans le malheur,— élans d'amour vers tous ces cœurs dont J'ai éprouvé la bonté, — désir ardent, désir immense de sécher les larmes que j'ai coûtées à une si bonne, si chère famille. — Mais à ces douces émotions et à mille autres que je puis à peine discerner s'en mêle une pourtant bien douloureuse ! Trouverai-je vivantes toutes les personnes de ma famille? Elles étaient toutes si nécessaires à mon cœur ! J'aurai tant à réparer par ma tendresse auprès de toutes et de chacune pour les tourments que je leur ai causés î Oui, le malheur m'a plié, je peux soutenir quelque coup qui... — Oh! mes parents ! oh ! mes frères ! oh ! mes sœurs, qui de vous me tendra les bras? Je le sais, je le sais! tous, si vous vivez ! Si l'un de vous me manque, veuillez y préparer mon cœur en ïii'écrivant sans retard à Milan.
Ne vous inquiétez pas si mon arrivée se fait un peu attendre : nous ne pouvons voyager vite parce que nos santés exigent des précautions. J'ai eu besoin moimême de prendre quelques jours de repos dans cette ville.
L'acte de clémence par lequel S. M. Fempereur a daigné me comprendre parmi les graciés, est du 26 juillet, — et aussitôt les plus promptes mesures furent prises pour que la volonté souveraine reçût son accomplissement. La nouvelle de la grâce nous fut donnée le 1^^ août; nous quittâmes le soir même ce séjour de malheur, et après être restés à Brûnn jusqu'à l'arrivée du commissaire qui devait nous accompagner, nous partîmes le 6 au matin et arrivâmes à Vienne dans la soirée du 8. — Je pense que dans cinq ou six jours nous pourrons nous remettre en voyage.
C'est avec une bonté extrême que nous sommes traités depuis que nous avons cessé d'être sous le coup de la loi ; l'intention bienfaisante de Sa Majesté a pour interprète des cœurs pleins de bienveillance et de noblesse.
Qu'ils soient tous bénis de Dieu !
Ne craignez pas, ô mes bien chers, que tant d'années d'éloignement et de misère aient desséché mon âme, et que vous ne retrouviez plus en moi le Silvio qui vous aimait tant. Je suis toujours le même Silvio. Le malheur ne m'a pas rendu pire; au contraire, j'oserai le dire, il m'a fait meilleur. Et le véritable but du reste de ma vie sera toujours toujours, de me rendre meilleur encore. Réjouissez-vous avec moi en Dieu. Lui qui m'a tant assisté dans toutes les douleurs
physiques et morales crune longue captivité, ne peut manquer de nous assister encore ! Il ne me renvoie clans vos bras que, pour qu'à Faide de cette consolation, nous nous relevions ensemble des cruelles angoisses que nous avons souffertes.
L'affluence des pensées et des émotions me fait écrire sans ordre, — comme un enfant. J'aurais tant de choses affectueuses à vous dire,— et je ne les trouve pas. Pardonnez-moi ma stupidité du moment.
Ah ! que de torts plus graves vous avez à pardonner à votre Silvio ! — et je sais, je sais que votre amour couvrira tous ces torts !
Sachez, pour votre gouverne, cpie rien ne nous manque pour le voyage. L'empereur en paye tous les frais, et on pourvoit généreusement à tout ce c|u'exigent nos santés.
Je brûle de vous revoir tous; — mais hélas! je tremble d'en trouver ciuelqu'un de moins.
En attendant, je vous embrasse avec la dernière tendresse et le plus ardent désir de contribuer à la joie de vos cœurs à tous, et particulièrement à ceux de mes vénérés parents.
A M. ONORATO PELLICO.
Novarre, 12 septembre 1830.
Mon bien-aimé père.
Oui, oui, le ciel a exaucé nos vœux ; oui, le meilleur des pères, oui, la plus chérie des mères, mes chers frères, mes chères sœurs, votre Silvio est sorti
de la longue sépulture où il a tant déploré et ses propres fautes et les chagrins causés par lui à de si bons parents, à une si chère famille !
Ma santé est passable. Outre la clémence dont l'Empereur a usé envers moi en me rendant la liberté, il a voulu que je fusse transporté avec les plus grands égards, afin que j'arrivasse bien portant dans ma famille : la manière dont j'ai été traité dans le voyage a été un nouveau trait de cette bonté souveraine.
Que Dieu bénisse tous ceux qui ont compati à mon sort et qui m'ont fait du bien ! — vous d'abord, mon père chéri. Votre lettre m'a comblé de consolation. Je l'attendais avec la dernière anxiété, n'ayant pas vu à Milan M. Lavaria, j'étais sans nouvelles précises de la famille. Seulement par M. le consul avais-je appris que mon adoré père et mon cher Luigi étaient vivants. Oh ! que Dieu soit loué !
S. E. M. le comte Tornielh a eu la bonté de me faire savoir ici que si j'avais besoin d'argent, je n'avais qu'à parler. Puis il m'a envoyé la précieuse lettre qui en ce moment me remplit d'ivresse.
Oh ! mon bon père ! — si mon séjour ici ne se prolonge pas, je n'aurai pas l'occasion de profiter de ces offres; en cas de besoin je m'en prévaudrai, et je vous prie, en attendant, de recevoir mes plus tendres remercîments. Entre les personnes de la famille que vous me nommez, mon cher père, vous ne me dites rien de notre bonne Mariette ; mon cœur craint de ne plus la retrouver ! elle avait si peu de santé !
Je vous écris en hâte et puis à peine vous marquer les sentiments qui viennent en foule inonder mon
Ame. Je ne m'étends pas, pourrie point retarder le départ de cette lettre. Mais comment ne pas yous dire encore quelle est aussi ma reconnaissance i)our la généreuse attention de S. E. M. le comte, gouverneur de cette \ille, qui m'a fait donner pour le tem[)s que je dois être retenu ici un bon logement à l'abri de tous les ennuis auxquels ma situation aurait pu m'exposer?
Que Dieu bénisse tous mes bienfaiteurs ! Père cliéri, mère bien-aimée, je vous embrasse avec le reste de la famille, et je me flatte que sous deux ou trois jours ce seront de véritables et complets embrassements.
Mon cœur est déjà près de vous.
Votre très-malheureux naguère, maintenant heureux et toujours bien tendre Silvio.
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