A MADAME JOSÉPHINE PELLICO
Turin, 10 décembre 1830.
"^ Ma chère sœur,
Ta tendre amitié contribue à mon contentement, et je t'en sais bien bon gré. Chacune des expressions que tu m'adresses montre ton excellent cœur. Il y a bien peu de familles si cordialement unies que la nôtre ; et y a-t-il rien de plus doux que de s'entr'aimer de toute son âme, père, mère et enfants? L'attachement qui nous unit tous vient sans doute de nos chers parents, dont la bonté est si faite pour inspirer la tendresse et le désir d'être bon. Toi, notre Mariette, nos frères et moi, nous sommes des oiseaux d'une nichée, (jui ne sont nulle part si à leur aise que lorsqu'ils se chuchottent à l'oreille ce joli petit ramage : « Je t'aime j je t'aime, je t'aime. »
J'ai entendu avant-hier le panégyrique de la Conception, par François, aux Rosines. J'ai été fort satisfait de notre modeste orateur, qui, sans faire beaucoup de tapage, sans menacer de sauter en bas de la chaire pour tirer les oreilles des auditeurs et des au-
ditrices, sans leYer les jambes pour escalader le ciel^ s'insinue, plaît, persuade, et sait bien faire aimer Notre-Seigneur, sa sainte mère et tous ces braves gens qui sont là-haut en Paradis.
La révérende mère, le théologien Martinengo, le père Maurice, les pharmaciennes, tout le monde se rappelle de toi et t'aime bien. Ta charmante élève Barbarina a chanté le Tantum ergo avec une jolie voix et beaucoup de grâce. Nous avons promis au théologien Martinengo d'aller un de ces jours visiter toute la maison des Rosines. François a fait une promesse plus méritoire : il s'est engagé pour le panégyrique de la Fête-Dieu.
Bonjour, ma bonne sœur, toute notre nichée te chuchotte les mots je t'aime, je t'aime, je t'aime, y compris Mariette, sais-tu? Car bien qu'elle soit avec les esprits bienheureux (à ce que j'espère), elle ne cesse pas d'être aussi avec nous, bien près, ainsi que toi qui lis cette lettre à Quiers, et que pourtant j'embrasse ici sur mon cœur. La santé de papa et de maman est comme à l'ordinaire. Prions Dieu qu'il nous les conserve. Louis, François et moi nous nous portons bien aussi. Mes poumons n'ont plus rien qui les gêne. A force de prier pour moi vous m'avez désenterré, ressuscité, rajeuni, délicié. Il ne vous manque plus que de me pousser avec vous en paradis. Adieu, nous t'embrassons tous et de bon cœur. *
AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO '
Villanuova, lundi 11 juillet 1831.
Mon clicr Gian Gioseffo, Coniniont veux-tn que je t'écrive ({uelques mots de consolation, si je ne puis moi-même me consoler de ton absence? La comtesse espérait beaucoup que tu serais revenu. Moi, je le désirais autant qu'elle, mais je ne l'espérais guère, et j'attribue moins notre malheur à l'inflexibilité du père Giannotti, qu'à la délicatesse de ta belle âme, qui n'aura pas voulu affliger ce vieillard rigide en insistant jusqu'à faire violence à sa volonté. Tu es un adorable composé d'amour, d'indépendance et de bonté qui te rend très-propre à la dépendance. Tu es cet enfant qui semble toujours dire non à son père, et qui fait toujours oui. Oh ! que tu mérites d'être aimé, et que je t'aime! Personne plus que toi ne soupire après un peu de distraction^ et
1 Le père Gian GioselFo Boglino^, prêtre de l'Oratoire, a été un des plus constants amis de Silvio. Les lettres que celui-ci lui a adressées et dont quelques-unes ont paru, traduites en français dans la Revue contemporaine de Paris *, sont de celles de notre recueil où Silvio a épanché avec le plus d'elTusion les sentiments de son âme. {Note de l'Editeur. )
1 Voir \a Revue contemporaine des 30 sept., 15 et 30 octobre 1854. Les admirateurs de Silvio liront avec beaucoup d'intérêt les précieux articles de M. Marchese. Nous saisissons nous-méme avec empvesscmciil l'occasion de lui témoigner ici toute notre gratitude pour la manière trop flatteuse dont il a bien voulu apprécier nos propres travaux sur Silvio Pellico. {Noie du Traducteur )
personne plus que toi ne sait sacrifier ce goût, soit à des égards, soit au devoir. Mais pendant que je t'en loue, sache bien que je murmure et que j'ai grand'peine à me résigner. Oh! comme je jouirais de t'avoir près de moi ! — Hier nous avons eu la douce, l'angélique comtesse Morelli, son mari, l'avocat Eandi de Saluées et trois autres visiteurs. Après dîner nous avons trotté par les mêmes chemins que nous nous étions tracés le premier jour. Nous parlions souvent de toi, et j'ai le cœur ravi de te voir tant aimé. Aujourd'hui nous irons, je crois, à Savighano.
Toutes les heures que je ne passe pas en société, je les consacre à rêver sur mille choses, et toujours s'y mêle le souvenir de mes amis, et particulièrement le tien. Si je ne craignais l'oppression de poitrine et pour cette raison ne m'abstenais d'écrire, il me semble que j'aurais du plaisir à composer; mais les égards que je dois à ma santé me font caresser la paresse. Parmi les choses que je rumine et que je me propose d'écrire un jour, est une exposition claire, pleine, large de la doctrine vraiment catholique. Si je réussissais à la bien faire, selon mon intention, il en ressortirait, je crois, d'une manière évidente, que cette doctrine s'accorde [)arfaitcment avec les progrès de la raison. Plus je réfléchis au schisme malencontreux dusaint-simonisme, plus il me semble qu'il faudrait prévenir de pareilles erreurs par des démonstrations faites avec soin.
Salue de ma part Gioberti et Bruno, que j'aime chèrement, et prie-les de me rappeler au souvenir de deux aimables dames, M"'^ Bruno et M"'"^ Condolo.
Écris-moi, et si tu veux faire mieux encore, tâche
(le revenir à Villanuova. M"'t> la comtesse , h; comte, la jeune fille, le chevalier Biandrate, don Pellegrino, tous te chérissent et te saluent.
Adieu, embrasse pour moi ton frère et aime-moi toujours.
P. S. L'abbé Peyron t'aura porté ce matin une autre lettre de moi (mardi matin); je t'embrasse encore.
AU PERE GIAN GTOSEFFO BOGLINO.
3 août 1831.
Mon cher Gian Gioseffo, Crois-le bien, même un peu d'asthme a du bon. On en guérit en huit ou dix jours, et en attendant, comme on ne peut remuer beaucoup, c'est du temps de gagné pour réfléchir, pour se rappeler les morts et les vivants, pour descendre au fond de son âme, s'y entretenir avec elle et avec Dieu. Cette conversation intérieure réjouit, rafraîchit l'esprit, et il est bien juste que l'esprit s'égaye un peu aux dépens du corps. Je m'affligerais si ce rhume devait donner beaucoup d'inquiétude ou d'ennui à mon père, mais il avoue lui-même qu'il n'y avait pas à s'inquiéter. C'est simplement, comme tous les rhumes, une légère inflammation qu'il faut laisser passer avec les égards qui lui sont dus; elle augmente pendant quelques jours, puis elle décroît. Si on veut prendre des tisanes, c'est à merveille ; n'en prend-on pas, ça revient au même. L'oppression de poitrine empêche qu'on ne parle
beaucoup ; mais comme de ma nature je suis peu éloquent, que je me taise faute de respiration ou faute d'esprit, la différence n'est pas grande. — Le Jour oii Luigi vint me yoir, le mal était à son apogée; maintenant je m'approche par degrés de la guérison, et, en attendant, je jouis de cet air excellent, quoique je ne puisse courir de côté et d'autre sur les collines. — Sais-tu que le site est admirable? partout des vignobles et des champs ; çà et là quelque petite prairie ; des horizons larges, étroits, resserrés, variés de cent façons. Il n'y manque qu'un palais, en place duquel il y a une habitation quelconque, une vraie chaumière. Mais s'il nous tombait des hôtes , l'étable et la grange sont là ; ne peut-on, à la rigueur, y passer une nuit ?
Il y eut un an avant-hier que je revenais à Turin, de ma captivité. Quel jour de chères émotions! revoir après une si longue absence, après de si cruelles angoisses, un père ! une mère ! deux frères ! — Oh ! que grandes et nombreuses ont été, dans ma courte existence, les douleurs et les joies ! Que Dieu soit béni pour les unes et les autres ! Je ne changerais mon sort contre celui de personne au monde.
Mais il est tard et je n'y vois plus. Adieu, mon Gian Gioseffo. Laisse-moi t'appeler ainsi, sans perdre aucune de ces quatre belles syllables, c'est un gros nom qui me plaît. Ne va pas faire la bêtise de m'attendre pour aller à la campagne en canavois. Je te rejoindrai plus tard à Masino ; mais pars dès que cela te conviendras, entends-tu? Adieu, sois en joie, aime-moi et salue les amis,