A MONSIEUR L'ABBÉ N. N
Turin, 19 août 1831.
* Mon cher ami^
Ton aimable relation de ta course à la colline de Saint-Ignace m'a fait beaucoup de plaisir. Je t'y ai suivi, non-seulement comme un homme qui se place à côté d'un autre et qui écoute, mais me fourrant tout à fait, autant que j'ai pu, dans ta bonne et belle âme. Mille choses me rendent inférieur à toi, et pourtant je te comprends, je te sens, les réflexions sont comme une lumière homogène à ma vue (ainsi que dit Shakspeare). Sans doute quand on examine sans préjugé les bienfaits que la foi catholique opère toute seule dans ceux et par ceux qui en sont animés véritablement, on a envie de rire et de pleurer de cette pauvre sagesse humaine qui, toute boiteuse et myope, cherche toujours la vérité et la vertu. En boitant et lorgnant, elle peut trouver bien des vérités et des vertus de second ordre, c'est-à-dire utiles et agréables pour ce monde, mais ce ne sera jamais la vérité et la vertu dans le plus noble sens. Et s'il arrive qu'elle s'en approche jusqu'au point de l'empoigner, ce trésor lui échappe, ou bien elle se métamorphose, elle se résout en une autre puissance, elle est identifiée avec la foi ; c'est une sagesse qui émane de Dieu. Toute application
« Cette lettre a été publiée dans la Civiltà cattolica; série ii, vol. xn, Roma, 185f>. {.\ote de P Éditeur.)
de la philosophie à la religion ne vaut rien, excepté quand on entend simplement par là : — Que la pauvre boiteuse peut et doit se mettre dans le chemin qui mène à sa transformation, c'est-à-dire à la foi: événement auquel Dieu veut qu'elle aspire, quoique son accomphssement soit un don gratuit. C'est ce que tous les saints docteurs de FÉglise ont cru, car quoique la foi soit aussi excellente là où elle se trouve sans doctrine, ils ont employé toutes les puissances de la raison pour que le monde, scandalisé de la croix , demeurât confondu en voyant naître de cette croix une doctrine plus ample, plus profonde, plus logique que toute autre qui eût jamais paru. Ce travail de ramener la raison à la foi est le but continuel de l'Église, qui ne cesse de se montrer forte de raisonnements, tout en montrant les vanités de la raison, qui ne cesse d'être éminemment philosophique tout en montrant les vanités de la philosophie. Comme l'esprit humain existe et ne peut pas s'étouffer; comme il est de sa nature de chercher la science; comme cette tendance n'est mauvaise que lorsqu'elle est accompagnée de l'orgueil. Dieu, dans son Éghse, sanctifie cette tendance au lieu de la détruire; il la joint à une humihté qui peut être aussi profonde que celle d'une sainte ignorance, et qui peut admettre en même temps toute l'énergie de la recherche, tout le déploiement des facultés intellectuelles. Témoins les saint Thomas, les saint Augustin, etc. — Dieu a sanctifié la science et l'ignorance. Dieu a tout sanctifié, excepté le mal. — C'est pourquoi l'esprit humain, produisant et reproduisant sous des formes différentes une continuité malheureuse d'erreurs, lors-
qu'il poursuit la science avec orgueil,— la continuité de la science dépouillée d'orgueil doit exister dans l'Église. Jamais le temps n'est venu, jamais le temps ne viendra (tant que la consommation des siècles ne sera pas effectuée) oii l'esprit humain ne tende à la science, et où l'Église abdique le droit de donner des docteurs^ le droit de diriger cette tendance, de confondre savamment l'orgueil, de triompher des erreurs, de marcher d'un pas aussi assuré à côté du subtil philosophe qu'à côté du simple berger. L'Église qui ne s'est jamais épouvantée des travers de l'esprit humain, et qui au savoir de chaque faux système de religion a toujours opposé un savoir plus fort, plus complet, s'épouvantera-t-elle aujourd'hui de la science saintsimonienne ou de toute autre théorie non catholique ? Pas le moins du monde. Les abus delà raison servent au triomphe final de son bon usage, les erreurs servent à la vérité ; la vérité est toujours combattue, car elle doit toujours vaincre.
Ne renonce pas à l'idée de faire un jour l'ouvrage que tu m'indiques. Prépares-y peu à peu toute la force de ton esprit. Du reste il est tout clair qu'en faisant voir combien est parfaite la philosophie du cathohcisme, on finira toujours par humiher l'homme devant la croix, par lui faire sentir qu'une sainte doctrine et une sainte ignorance ne diffèrent en rien dans ce qui est essentiel : — car l'essentiel, c'est la sainteté ! *