A CARLO MARENGO
Turin, 12 décembre 1333.
Monsieur et très-estimable avocat.
Je vous remercie des choses gracieuses que vous avez la bonté de me dire et de Fhonneur que vous m'avez fait de me donner votre opinion sur mon Tommaso Moro. Votre courtoisie vous a peut-être t'ait juger cette tragédie avec un excès d'indulgence. Quant au style que j'ai employé, vous êtes si bon juge en pareille matière que, là oii il ne vous a pas plu, il faut qu'en effet il ne soit pas heureux. Je tâcherai de mieux faire une autre fois. — Dal Pozzo s'est chargé d'une triste affaire en écrivant cette apologie; mais je crois qu'il pense ce qu'il dit ; son erreur, en ce cas, venant du jugement et non de la volonté, il faut le plaindre. Pour moi, je ne lui réponds pas une syllabe, comme je n'ai jamais répondu à aucun de ceux qui, en d'autres occasions, se sont montrés, la plume à la main, peu bienveillants à mon égard.
Mon frère Luigi vous salue, et vous prie d'user des livres en toute liberté.
Je suis impatient de lire votre nouvelle tragédie, V Ugolino. J'espère que les difficultés de la censure se seront aplanies. Don Gorresio m'a dit grand bien de cet ouvrage, et je suis persuadé qu'il ne sera pas inférieur à vos autres tragédies.
L'amitié dont vous m'assurez m'est très-précieuse, et je suis heureux de voir que la mienne vous agrée.
AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO
Mardi... 1833.
Mon Gian Gìoseffo,
Pourquoi ne pas laisser ton frère me dire comment tu as passé la nuit? Mais d'après ton silence je présume que les douleurs ne t'auront plus tourmenté. Toutefois ne néglige aucune'précaution, je t'en prie et je te l'ordonne. — Tu es en ce moment au chevet d'un mourant, et tu partages ses angoisses et celles d'une famille affligée ! Généreux ministère que celui de souffrir avec les malheureux et de leur donner la plus sublime des espérances. Aime-le ce ministère, ô mon Gian Gioseffo, mettons tout notre bonheur à aimer Dieu et l'homme en Dieu; et que notre vie tout entière ne soit que rehgion et amour !
AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO
Camerano... 1833.
Mon Gian Gioseffo,
J'ai fait un bon voyage ; nous sommes arrivés hier soir à dix heures à Camerano par un magnifique clair de lune. Je me porte à merveille, et cette excellente famille Balbo m'est bien chère. Je regrette cependant d'être de quelques toises plus loin de ma famille et de toi. Ma mère s'est attendrie en me voyant partir, et son chagrin m'a affecté. Il m'affecte encore quand j'y
pense. Une autre année, je ne veux plus prendre avec personne rengagement d'aller à la campagne. — Hier matin, pendant que j'étais avec le père du comte Balbo et avec la vieille comtesse, je sais que tu es venu voir Cesare. Je devine que tu avais aussi la bonne intention de m'embrasser, et je t'en remercie. J'accourus, mais tu étais déjà parti. Mon baiser a volé après toi sur la route ; ne l'as-tu pas senti se poser sur ce front plein de candeur que j'aime tant?
Salue Comilissam Euphrasiam dilectissimam nobis in Domino. Elle avait l'autre jour un air de santé qui faisait vraiment plaisir à voir. Il ne se passe pas de jour que je ne me réjouisse de penser qu'une âme si belle et si noble doit encore, pendant quelque temps, continuer avec nous son pèlerinage sur la terre ; recommande-lui toujours d'avoir grand soin d'elle, et dis-lui quelquefois que, bien que le plus insignifiant de tous les admirateurs de ses vertus, je suis cependant l'un des premiers, si l'on regarde à l'intensité de l'estime et de l'atYection. — Avant-hier soir je passai un bien bon moment avec l'excellent chevalier de Biandrate, avec lequel j'allai à sa Vigna rendre visite aux Barante. Je te prie de le saluer aussi pour moi et de lui dire que je l'aime beaucoup.
Mille choses à tous les amis, en commençant par les premiers que tu rencontreras, ou plutôt en commençant par ton frère. J'ai vu hier Gioberti, et comme il n'était pas seul, je lui dis que je t'avais chargé de lui communiquer quelque chose. Je lui fis entendre que c'était un avis d'être prudent, mais je ne m'exphquai pas. — J'ajouterai pour ta gouverne, qu'avant
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de partir, j'ai encore vu un instant la personne bienveillante qui m'avait parlé de cela ; et elle m'a répété avec grande insistance ce qu'elle m'avait déjà dit, en ajoutant qu'il y avait certainement quelqu'un qui travaillait contre Gioberti, et de manière à faire naître de sérieux désagréments, même pour toi...
Je t'embrasse de toute mon amitié.
P. S. La comtesse Masino t'enverra (je ne me rappelle pas bien le nombre) des exemplaires des Hymnes de Mamiani , pour lesquels vous avez réuni des souscriptions, Gioberti et toi. Distribuez-les, recevez-en le prix (c'est deux livres par exemplaire); et ensuite fais-moi le plaisir de porter toute la somme à mon frère Luigi. La comtesse t'enverra peut-être quelques exemplaires en plus de ceux pour lesquels vous avez souscrit, Gioberti et toi. Retire le tout; distribuez ce qui vous regarde, je distribuerai moimême les autres, à mon retour. Adieu, doux ami.
AU PÈRE GIA.N GIOSEFFO BOGLINO
Très-cher Gian Gioseffo,
Tu as enfm surmonté ta paresse, et tu m'as écrit. J'en suis charmé, et, à mon tour, je t'écris pour te dire encore que ton amitié m'est chère et que je pense souvent à toi. Non-seulement je pense à toi pour me figurer quel bonheur tu ressens à voir ces contrées et ces nobles esprits qui en sont l'honneur, quel charme tu éprouves à faire un tel voyage avec une aussi excellente famille que celle du comte Masino, en com-
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iiiençant par cette digne comtesse; mais souvent encore je pense à toi avec une certaine inquiétude, et je me dis : « Retournera-t-il ou non à Toratoire de Saint- Philippe? S'il se retire de cette congrégation, fera-t-il bien? Les dégoûts qu'il y a trouvés (et je serais assez en peine de dire de quelle nature ils sont) ont déjà fait parler la ville ; le plus beau triomphe pour Gian Gioseffo ne serait-il pas de rester dans cette congrégation et de faire voir au monde qu'il n'ajamais cessé d'y être aimé?« — C'est là, avec mille autres choses, ce que je me dis à part moi, ignorant ce que je dois précisément souhaiter pour toi, mais souhaitant toujours que tu prennes le bon parti, — que tu ne paraisses pas dans ton tort, — que tu n'aies pas à te repentir. Toutes ces inquiétudes sont une preuve de l'attachement que je te porte, et de mon peu de penchant à approuver les changements de carrière. Je sais néanmoins que toutes les règles souffrent exception. Penses-y bien, et agis avec prudence, mon cher Savonarole ; mais non comme Savonarole...
Quirina m'a écrit la grande satisfaction qu'elle avait eue à faire connaissance avec toi, et tout son regret de t'avoir vu trop peu. Présente mes hommages à l'excellente comtesse Eufrasia, non par de froids hommages, mais de ceux qu'elle mérite si particulièrement, et que j'ai pour elle dans le cœur. Dis-lui que j'ai été en grand souci de la maladie de sa chère enfant^ et que j'ai prié de cœur pour la malade et pour la mère* Dis-lui que je me réjouis de la guérison. Mes respects aussi à M. le comte et à Mademoiselle. — Si tu revois Gino Capponi et les autres qui ont de
ratt'eclion pour moi, ne manque pas de les saluer. Je suis sur les montagnes de Saluées près de Busca, au Roecolo, délicieuse \illa du marquis d'Azeglio; mais bientôt je retourne à Turin. Adieu, je t'embrasse, et suis de toute mon âme ton très-affectionné Silvio.
A M. ANTOINE DE LATOURi.
Turin, 25 janvier 1834.
* Monsieur, Le roman auquel je travaille sera fort honoré si ITiabile écrivain qui a si bien traduit mie Prigioni voudra le traduire. Je ne pourrais rien désirer de mieux. Mais malheureusement je n'ai encore qu'un croquis très-imparfait et des matériaux. Les journaux se sont trop hâtés d'annoncer un ouvrage que je ne sais presque pas si je ferai. J'en ai cependant envie. Je travaille peu et lentement. Il me faudra, certes, plus d'un an. En attendant, je vous remercie de la
* Ici, dans une note, l'Éditeur italien parle de nous et de notre traduction des Prisons en termes beaucoup trop bienveillants pour que nous consentions à les reproduire. Mais ce serait mutiler un texte qui doit nous être sacré comme à tout le monde que de rien retrancher aux lettres que Silvio Pellico nous a écrites à diverses époques. Comment résister d'ailleurs à la tentation de laisser toute leur publicité aux témoignages d'une bienveillance, oserais-je dire d'une amitié, dont il est permis d'être fier? Du reste il convient de remarquer que toutes ces lettres à nous adressées ont été, comme l'indique un astérisque, écrites en français. Enfin, il ne nous appartient pas de supprimer un passage de la note italienne où l'on annonce que cette traduction de la correspondance de Silvio Pellico, éditée par M.Denlu, sera publiée à Paris presque en même temps que le texte à Florence. {Note du Traducteur.)
dispositioB bienveillante où vous êtes à mon égard. Yotre estime et votre bonté me sont infiniment chères. — J'ai lu dans un journal une notice biographique par vous de M. Maroncelli, qui sert d'annonce à votre traduction des Anni del dolore K J'espère que ce livre sera intéressant. Et comment ne le serait-il pas, s'agissant d'un excellent homme qui a tant souffert? — Je suis charmé que vous soyez aussi son traducteur. Yotre aimable sympathie pour nous montre bien l'auteur de la Vie intime. Ce livre, plein de belle poésie et de sentiments délicats et élevés^ est au nombre de mes livres choisis. Il aurait suffi à me révéler que vous êtes bon.
Veuillez présenter mes respectueux hommages à M™^ de Montjoie.
J'ai l'honneur d'être, etc., etc. *
A M'^e LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO ^.
8 mars 1834.
Très-excellente comtesse, Il faut qu'il y ait un grand charme à vous obéir, puisque moi, qui, tout amoureux que je suis de la poésie, sens s'évanouir aussitôt toute ma passion pour
1 Celte notice, qu'on peut lire à la suite de notre traduction des Prisons, devait^ en effet , précéder le récii que Maroncelli se proposait d'écrire lui-même de sa captivité; mais il parut pour l'Amérique où il est mort, et je ne crois pas qu'il ait jamais rien écrit de ce livre. {Noie du Traducieur.)
2 Cette lettre, dit une note de l'Éditeur, était accompagnée d une pièce de vers qui avait pour titre : A due Cullrici del Bello,
[Note du Traducteur.)
les vers dès que quelqu'un m'en demande,— moi qui resterais volontiers/non pas dix ans mais dix jours en prison plutôt que d'écrire, sur un thème donné, un sonnet ou la moindre chansonnette, — moi qui prends presque en grippe quiconque veut de mes vers, — nonseulement je ne vous ai pas prise en grippe. Madame la comtesse, mais je vous ai obéi.
Je voudrais avoir pu faire quelque chose de mieux que ces strophes. Accueillez-les telles qu'elles sont, au moins comme une preuve bien extraordinaire de mon bon vouloir, étant donnée cette hydrophobie de ma plume pour les choses lyriques , — ou comme une preuve bien ordinaire de mon aveugle docilité envers vous. C'est avec cette aveugle docihté que je me dis votre tout dévoué.
A M. LE COMTE EDMOND DE SÉGUINS-VASSIEUX
CARPENTRAS (vAUCLUSE).
Turin, 26 avril 183J.
* Monsieur le comte, Vous m'avez écrit la lettre la plus aimable du monde; on a du plaisir à être jugé avec indulgence par quelqu'un qu'on estime et qu'on aime. Votre suffrage sur mes livres suffirait à me faire croire qu'ils contiennent quelque chose de bon, car vous avez trop de noblesse d'âme pour être flatteur, et trop d'esprit pour applaudir à ce qui serait tout à fait dénué de mérite. Je suis charmé que mon Discorso sur les devoirs des hommes vous paraisse utile; ce n'est
cependant pas à vous qu'il peut ^'être, comme vous avez la modestie de supposer; car les vérités sur lesquelles j'ai tâché de fixer Tattention des jeunes gens sont déjà gravées dans votre cœur. Il ne m'a pas été difficile de le connaître dans le petit nombre de jours que j'ai eu le bonheur de passer auprès de vous à Caméran. — Ce pauvre cher Caméran, hélas! est devenu bien triste. L'été dernier, j'y ai encore été. Notre César ^ était encore un des maris les plus heureux de la terre. Cette femme si vertueuse, si douce, jouissait de la vie comme si elle devait la conserver bien des années; elle était enchantée de ses beaux enfants; elle se consacrait à son ordinaire à leur éducation, toute sa gloire c'était de les aimer, d'aimer son mari, d'être bonne avec tout le monde ^. Quelle perte pour César et pour tous ces petits ! Quand je les vois, je sens mon cœur se serrer; le malheur qui les a frappés n'est pas de ceux qu'on exagère, il est réellement grand. Mais dans tout ce que Dieu fait, il y a un motif excellent, et il faut y souscrire en adorant sa sagesse.
* Le comte Cesare Balbo chez qui, étant à la campagne à Camerano, M. de Séguins connut pour la première fois Silvio Pellico, en juin 1 831 . Le père du comte Cesare Balbo (Prospero) avait épousé en secondes noces la comtesse de Séguins, aïeule du comte Edmond de Séguins, à qui est adressée cette lettre.
(Note de l'Editeur,)
2 La comtesse Félicité Balbo, née de Villeneuve-Chenonceaux, épouse du comte Cesare, à qui elle avait donné six fils, fut une femme ornée des plus rares vertus, chère à tous ceux qui la connurent, et a laissé une mémoire longtemps regrettée. Le portrait touchant que fait d'elle dans cette lettre Silvio Pellico ne pouvait être plus fidèle. {Note de l'Editeur.)
Il a ôté d'ici-bas une âme sainte, il a abrégé son épreuve.
Vous saurez ([ue Prosper et Louis vont entrer à TAcadémie militaire; Louis a été nommé page, Henriette est dans une pension.
Je crois qu'on n'ira plus à Caméran pour bien des années. On préférera pour villégiatura une vigne ici sur la colline. Comme elle est près de Turin, probablement Mme votre grand'mère et S. E. M. le comte y iront aussi. La santé de M'^^ de Balbo s'est admirablement rétablie; dans son grand âge, c'est un prodige. Son esprit est toujours vif et aimable à son ordinaire. — Je lui ai dit le plaisir que m'a fait votre charmante lettre. Elle vous aime beaucoup. Et qui est-ce qui ne
vous aime pas? — Toute la maison S que j'ai été
saluer de votre part est bien sensible à votre souvenir; là aussi on se souvient de vos mérites et de cette aimable modestie qui leur donne tant de relief.
Les ouvrages pour lesquels vous avez la bonté de me faire de^ compliments ont plu à un certain nombre de personnes et déplu à beaucoup d'autres.— Il y a des gens qui trouvent honteux que je sois catholique et que je me fasse gloire de l'être. Ils sifflent maintenant mes pièces quand on les joue. Ils croient me faire de la peine, et ça m'est égal. Je ne suis d'aucun parti exagéré; j'aime la justice, et par conséquent le bon ordre et la religion. Il n'y a que du mauvais dans les fanatismes de toute espèce. Je sais que vous êtes de mon avis et j'en suis charmé.
Quand vous écrirez à M. votre père, veuillez lui présenter mes très-humbles respects. Adieu, Monsieur,
conservez toujours un peu d'attachement pour votre dévoué Silvio Pellico. *
A M-^e LA COMTESSE DE BENEVELLO.
Turin, 30 avril 1834.
* Madame,
Lors de ces malheureux troubles de Lyon et de Paris, j'ai bien été en peine pour vous, Madame. Ils sont passés, grâces à Dieu, et vous n'en avez pas essentiellement souffert. J'étais d'autant plus en peine, que la renommée nous chuchotait à l'oreille le charmant secret de votre grossesse ; il y avait à craindre que les frayeurs causées par ces vilains héros du désordre ne vous fissent beaucoup de mal. Venez, venez achever dans notre bon et tranquille pays la plus belle et digne œuvre qu'une femme adorable pour sa beauté et ses vertus puisse faire, — une jolie créature qui lui ressemble. Donnerez-vous cette fois un frère aux trois petites Grâces ? Je vous le souhaite de tout mon cœur, si cela vous fait plaisir; quoique pour mon compte si je m'étais marié, j'aurais mieux aimé avoir des filles. Il n'y a pas de doute que votre aimable sexe est meilleur que le notre. Nous avons plus de difficulté à nous élever au-dessus de l'ignoble région de l'égoïsme et de l'orgueil : la douceur et la générosité sont des éléments presque toujours innés dans l'âme féminine, et de là se forment aisément toutes les plus estimables qualités. Mais comme il y a des exceptions honorables pour notre sexe, si vorts voulez faire un garçon, je
vous promets ([ii'il sera aussi bon et aussi beau que SCS trois charmantes sœurs, — aussi bon et aussi beau que vous. — Je ne suis pas étonné que Paris, malgré SCS enchantements, ait bien des choses qui ne vous plaisent pas : il faut du temps pour que les esprits se calment et se rapprochent des doctrines vraiment sociales. Ces doctrines ne pourront jamais s'asseoir sur rincrédulité et le mépris de tout principe. Il est fort malheureux que, parmi ceux qui auraient pu soutenir la religion, il y ait eu des gens passionnés pour l'intrigue ; ils ont sans doute fait beaucoup de mal à la cause du christianisme ; mais Tédifice de Dieu ne s'écroulera pas.
Notre cher petit Turin n'est pas sujet aux alarmantes vicissitudes de Paris; le plus grand événement de ces jours-ci n'est que la chute de ma tragédie Corradino. La pièce était mauvaise, mais au lieu de tomber tout doucement et d'être tolérée grâce à quelque chose de passable qui s'y trouvait, la faction jacobine l'a joyeusement sifflée, pour me punir enfin de n'être qu'un bigot. De jolies lettres anonymes m'ont honoré de toute espèce d'injures. On me reproche mes croyances religieuses et les liens que j'ai avec des personnes de la noblesse. On me conseille de regagner l'estime des braves gens en changeant de conduite.— Qu'ils sont enfants ! Même avant ma captivité, même quand je rêvais d'heureux changements politiques en Italie, ai-je jamais fraternisé avec les démagogues? Non, jamais! Ils sont bien simples de croire que je doive, que je puisse leur appartenir, et que leurs conseils puérils et leurs puériles menaces me
fassent changer de conduite et rougir d'être modéré et chrétien.
Pendant que cette faction m'injurie ainsi par ses lâches lettres anonymes^ un journal de Pesaro {la Voce della Ragione) me maudit d'une autre façon, disant que je ne suis qu'un jacobin masqué, et que les Autrichiens auraient mieux fait de me pendre. Je ris de tout cela et continue mon chemin.
Adieu, Madame. *
A M, LE PROFESSEUR PIER ALESSANDRO PARAVIA
Vigna Barolo, 2 juillet 1834.
Très-estimable professeur et ami.
Vous m'avez fait un présent qui m'est bien cher; votre Pline est une merveille. Je vous en remercie vivement. Vous avez su si bien y approprier notre gracieuse langue, qu'il semble n'en avoir jamais parlé une autre.
Je vous remercie également des choses aimables que vous m'avez écrites. Je regrette de n'avoir pu me trouver dimanche à Turin, pour aller offrir mes hommages à la digne comtesse Ottavia, et faire avec elle, avec mon cher Paravia, et avec ce Romani que j'estime beaucoup, l'excursion projetée de Grugliasco.
Présentez mes respects à la comtesse, au comte et au chevalier. Dites à Romani qu'il doit me compter parmi les plus sincères appréciateurs de son mérite.
Depuis que je suis à la campagne, mes poumons respirent plus hbrement. Je viens quelquefois à la
ville pour embrasser mes parents^ mais sans m'y arrêter. Je veux cependant y venir une fois pour vous dire de vive voix combien votre Pline me plaît, et je vous porterai les vers que vous me demandez.
LXXXYIII
A M. ANTOINE DE LATOUR
* Monsieur,
Vous m'avez fait un don précieux, en m'envoyant votre charmante traduction de mon petit livre des Doveri degli uomini. L'introduction que vous y avez ajoutée en augmente infiniment le prix. Il faut beaucoup de tact et beaucoup de talent pour écrire des pages semblables. Dans tout ce que vous dites, il y a pénétration et vérité , quoiqu'il vous soit arrivé comme il arrive aux peintres bienveillants, vous m'avez embelli. Il faut bien que je vous pardonne cette aimable faute. Je vous en remercie même, car je suis fort aise que vous m'aimiez. Je vous aime aussi, d'abord par reconnaissance, puis par véritable estime. Vos belles poésies de la Vie intime vous font aimer. On n'a pas ces nobles idées et ces doux sentiments par effort d'art : il y a là le cachet de la vertu. L'art peut malheureusement être fort grand sans vertu; mais celle-ci lui donne cependant un charme auquel rienne supplée.
Votre langage sur la rehgion est beau ; il porte le caractère d'une persuasion complète. Il me semble que, lorsque cette persuasion manque, on se trahit toujours un peu, et alors la parole s'efforce en vain d'être puissante, elle est faible. — Que ceux-là se trom-
pent , qui croient pouvoir donner l'apparence du christianisme à une philosophie vague et qui s'imaginent être là le seul christianisme possible dorénavant ! — Leur simulation est comme toute simulation, quelque chose de misérable et d'impuissant. Il n'y a de fort que la vérité; et certes celle-ci est tout de bon dans la doctrine catholique, prise dans toute sa sublime et sainte sévérité.
Depuis plusieurs mois, je ne travaille plus à mon roman historique. Lereprendrai-je? Je n'en sais rien. Ma santé a été dérangée, et cela m'a forcé à être un peu paresseux. Au reste, dans le roman que j'avais commencé, il y a des défauts qui me déplaisent trop et pas assez de beautés.
Je ne sais plus ce qu'est devenu Maroncelh, depuis son arrivée à New- York ; en auriez-vous des nouvelles? Son excellent cœur est plein d'amitié pour moi; mais je regrette que, croyant sans doute me faire plaisir, il ait composé la notice biographique sur mon compte qu'il a pubhée avec ses additions. Ne m'ayant pas consulté, et, ne conservant sur certaines choses que des réminiscences confuses, il est devenu inexact sur bien des points, et a donné des interprétations inconcevables qui ne pouvaient faire à moins que de prêter des armes à mes ennemis. Patience ! Dans ce siècle de passions politiques et d'exagération, il est difficile à un ami de bien comprendre son ami. En attendant les journaux de Modène, de Pesaro, etc., se réjouissent à me dire des injures, au nom de la religion. A leurs yeux, je ne suis qu'un impie caché, un révolutionnaire, un séducteur.— Je ne réponds ni
à ces gcns-là, ni aux fanatiques du libéralisme (jui me blâment tic ce que je ne parta^^^e pas leurs folles illusions. Je n'ambitionne de plaire ni aux uns ni aux autres. Ils n'auront de moi d'autre réponse que ma conduite sans masque, sans servilité vers aucun des partis violentS;, et aussi chrétienne qu'il me sera [)0Ssible. Peut-être, un jour, je publierai aussi ma petite biographie.
Adieu, Monsieur, agréez l'assurance des sentiments de considération et d'estime bien sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. *