A CARLO MARENGO
Turin, 5 octobre 1835.
Très-cher et très-estimable avocat.
Vous m'avez fait un précieux cadeau en me donnant votre nouveau volume de tragédies, et j'ai fait aussitôt mon possible pour ne plus penser à autre chose, et pour m'élever, à l'aide de cette lecture, à des idées beaucoup plus belles et plus poétiques que n'est celle du choléra, — inévitable sujet de presque toutes les conversations d'aujourd'hui. Vive le mérite des bons et beaux livres ! et vive mon cher Marenco qui en a donné un de plus à la littérature italienne ! Je veux vous dire un fait très-simple, mais qui, à mon sens, a une grande signification : c'est qu'en vous lisant, je me suis sur-le-champ attaché à ce que j'avais sous les yeux, que j'ai été en avant avec grand plaisir, et qu'il m'en a coûté, chaque fois que j'ai dû m'interrompre.
Le seul sentiment pénible qui, à plusieurs reprises, soit entré dans mon esprit, d'abord k Toccasion de V Ugolino, ensuite à propos de ï Ezzelino, a été de regretter que de telles tragédies, si remplies de belle poésie, de hautes pensées et d'une action si dramatique, ne soient pas produites à la scène; ou, si on les y porte, n'aient pas pour les exécuter de ces compagnies riches en argent et en artistes qui peuvent seules représenter sans mesquinerie d'aussi vastes compositions. Les petites compagnies obhgées d'économiser, et n'étant pas en mesure de former par dix ou douze répétitions rigoureuses les moindres acteurs comme les principaux, quand elles entreprennent la représentation d'une tragédie dont l'action est vaste, risquent terriblement d'en compromettre le sort. Hé bien, patience ! Toutes vos tragédies, cher Marenco, ne seront point admises à recevoir, au théâtre, les applaudissements qui leur sont dus, mais toutes auront des lecteurs pour les admirer, et des deux couronnes, celle-ci est la plus désirable.
Si de telles tragédies ne rencontraient aucun obstacle ni dans la révision de la censure, ni dans le défaut de ressources des compagnies théâtrales, elles produiraient, je crois, un grand effet sur les spectateurs, les habitueraient à désirer des tableaux historiques de ce genre, et en feraient de bons juges.
Enfm tout ce qui ne va pas à mon gré dans cette affaire ne provient pas de vous, et tout ce qui m'en plaît est l'œuvre de votre génie.
Agréez mes félicitations, et poursuivez votre noble entreprise.
— lo9 —
Je vous prie d'offrir mes respects à votre gracieuse épouse et de me compter au nombre de vos amis.
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBBLLO, A PARIS.
Turin, 9 novembre 1835.
Très-aimable comtesse^
Dois-je vous gronder de m'a voir dit des choses trop bienveillantes que je ne mérite pas, ou vous remercier de m' avoir gardé un si bon souvenir au milieu de tous les enchantements qui vous entourent à Paris? L'amitié dont vous m'honorez m'a toujours été infiniment chère, mais jamais elle ne m'a été mieux prouvée, ni ne m'a paru plus flatteuse que dans le gracieux témoignage que vous m'en donnez parmi les innombrables distractions de cette ville.
Une personne s'était présentée plusieurs fois chez moi, se disant chargée de prendre de mes nouvelles de la part de la comtesse Masino, mais je ne m'étais pas trouvé à la maison, et je n'avais pu démêler si la gracieuse comtesse de l'ambassade était Ottavia ou Eufrasia.
C'était donc vous. Madame, et je vous en exprime ma vive gratitude. Depuis que je n'ai eu le bonheur de vous voir, j'ai vécu entre une santé supportable et une santé mauvaise, et luttant avec les armes de la patience, tantôt contre mes incommodités habituelles^ qui par moments s'aggravent, tantôt contre de nou-
vellcs (ini provenaient de rinfluence cholérique, et que Ton qualifiait du nom de cholérine. Toutefois je n'ai pas gardé le lit, et je serais ingrat envers la bonté divine si je me plaignais. Mes petits malaises ont parci par-là leur bon résultat, celui entre autres de vous inspirer pour moi un peu de compassion, n'est-il pas vrai? Je voudrais vous voir, au contraire, ne plus mériter la mienne, et, qu'à votre retour à Turin, vous pussiez me dire que vous n'avez plus eu ni maux de tête, ni spasmes nerveux, ni palpitations, — sinon de passagères palpitations de joie.
Grâce au ciel, le choléra semble près de s'éteindre ; hier, cependant, une femme de chambre de la maison de Borsarelli a été attaquée avec force, et, au bout de quelques heures, elle avait cessé de vivre. Mais nous n'avons plus qu'un ou deux cas par jour, et la majeure partie de ceux qui sont atteints guérissent maintenant. Toute inquiétude a à peu près disparu, si bien que l'on a fermé hier tous les postes de secours, excepté celui du palais de ville. Il ne reste également d'autre infirmerie de cholériques que celle de San Luigi. Je souhaite que vous reveniez, mais vous feriez prudemment, ce me semble, de vous assurer d'abord que l'épidémie s'est complètement éteinte. Que le ciel vous inspire et vous ramène au milieu de nous comme un ange, à l'apparition duquel toutes les mauvaises influences disparaissent.
Qu'est-ce donc. Madame, cette célébrité que vous regardez comme une espèce de bonheur pour moi? C'en serait un, sans doute, si elle prouvait qu'il y a chez moi quelque mérite ; mais ce qu'elle prouve seu-
Icment, c'est que les malheurs d'une captivité de dix ans ont énui les cœurs sensibles. Je suis louché de tant d'indulgence, maiS;, je le vois trop, elle procède de l'illusion qu'on se l'ait en me supposant plus remarquable que je ne suis.
Cette surabondance d'indul^nce dans quelques contrées de l'Europe, et même (pour dire la vérité) parmi mes compatriotes, est pour moi une compensation à la malveillance que quelques autres se sont cru obhgés de nourrir contre le pauvre ijublicain. Mais quoi qu'en aient dit la Foce della Verità de Modòne, et la Voce della Ragione de Pesaro^ et autres journaux auxquels je ne réponds jamais, j'espère encore qu'il y aura dans le paradis un tout petit coin pour le pauvre publicain. C'est ma plus intime espérance, mon ambition, la pensée qui embellit ma vie et mes peines. — Veuillez me rappeler au souvenir du digne comte ; —si Mamiani est là-bas, saluez-le aussi pour moi, et croyez que je tiens à grand honneur de me dire. Madame, votre très-dévoué serviteur, Silvio Pellico.
AU COMTE FEDERICO CONFALONIERI i.
Turin, 17 janvier 1836 2.
Mon cher , mon bien cher Federico^ cette lettre te parviendra-t-elle? Pourrai-je, enfin, revoir ton écri-
i Publiée par la Civiltà cattolica, S'^série;, vol. i. Rome, 1856.
{Note de l'Editeur.) 2 Reçue à Vienne depuis ma sorlie du Spielberg.
(F. Confalonieri.)
ture chérie? Aurai-je la consolation d'apprendre que ta santé est supportable et qu'elle va s'améliorer grâce aux soins que tu pourras en prendre, maintenant que te Yoilà sorti de ce lieu de tribulations et de douleur? Oh ! mon Federico, combien j'ai soupiré pour toi après la fin de cette grande épreuve ! Que de fois je l'ai demandée à Dieu ! Quelle joie de penser qu'enfin tu verras luire, non pas des jours heureux, hélas ! mais des jours moins pénibles, et encore mêlés de quelque vive et durable douceur ! Heureux, hélas ! comment le seraient-ils, après la perte que tu as faite de ton angélique Teresa, qui t'eût consolé de toutes les peines qui t'attendent encore surla terre, et qui eût doublé toutes tes joies en les partageant? Ton cœur aura sans doute deviné, mon bon Federico, qu'entre les amis qui ont pleuré la mort de cette dame héroïque, j'ai été certainement l'un de ceux qui en ont été le plus profondément affectés , en pensant à elle, et surtout en pensant à toi. Je ne cesse de prier pour cette belle âme sainte ; mais en remphssant ce devoir, comment ne pas dire : « Elle est au paradis! » Elle y est, ô mon bien cher ami; c'est elle qui a obtenu de Dieu ta sortie des tristes murs du Spielberg, et cette inspiration de clémence du nouvel empereur qui nous remplit tous aujourd'hui de reconnaissance envers lui, en même temps que d'allégresse. Teresa, du haut de son trône céleste, continuera à être ton bon ange, ton inspiration, l'instigatrice des plus doux sentiments de ton cœur! Mon bon, mon fidèle et généreux ami! j'ai reçu de ton amitié de rares témoignages, dont je ne pourrai jamais assez te remercier ni te bénir. Je prie
Teresa de demander à Dieu que le mérite en rejaillisse sur toi^ en faisant que ta santé se rétablisse entièrement, que tes afflictions s'adoucissent^ et que tu obtiennes pour tout le reste de tes jours cliéris une vie tranquille et consolée.
Oli ! si mon amitié pouvait contribuer à apporter quelque soulagement à Ion âme ! Personne ne t'a connu, ne t'a aimé comme moi; personne ne peut plus que moi aimer, apprécier, vénérer la bonté et la noblesse de ton cœur. J'espère qu'il viendra un jour où je pourrai, au moins un moment, te revoir et t'enibrasser avant de mourir. Ali! jusque-là aimons-nous, disons-nous réciproquement que nous nous aimons, et prions Dieu l'un pour l'autre. Entre autres bienfaits que je te dois, quel service tu m'as rendu, quand tu m'as déclaré que tu ne voyais absolument la vérité que dans l'Eglise catholique ! Cette conviction de ton esprit diminua alors les doutes qui tourmentaient le mien, et ces doutes cruels finirent par disparaître tout à fait. A présent, c'est ma consolation suprême de croire à cette grande vérité. Les hommes m'ont dit, et' te diront peut-être, que je suis un bigot, mais tu ne prendras pas garde à leurs dérisions. Je tâche d'être un vrai chrétien, et s'il m'est difficile d'en avoir les vertus, j'ai déjà du moins la grâce de la foi. Elle m'allège les amertumes de la vie. Dieu m'a fait trouver dans mon pays beaucoup d'âmes indulgentes à mon égard, et celles-ci infiniment plus nombreuses que celles qui, par un système ou par l'autre, se sont cru en droit de me mépriser et de me dénigrer. Je me montre rarement et à peine dans le monde; je ne
m'occupe jamais de politique; je déplore le caractère malveillant et implacable de toutes les opinions exagérées, j'ai recours au Tout-Puissant pour qu'il répande dans les cœurs un peu plus de charité, en commençant par moi-même qui aime la charité, mais qui n'en ai pas assez. Mes yieux parents vivent encore, ils m'aiment et je suis heureux de pouvoir par ma filiale tendresse réjouir un peu leur âge avancé. Mon bon frère Luigi est avec nous. Par suite de la sentence qui m'a frappé, il a été éloigné de tout emploi. Nous sommes satisfaits de notre humble condition qu'a soulagée une main bienfaisante ! Nous ne pouvons dire que nous soyons pauvres, et je suis plus heureux ici que si je jouissais d'une fortune brillante loin de mes parents et de mon pays. Mon autre frère, qui est prêtre, a passé depuis un an dans la Compagnie de Jésus. Celle de mes sœurs qui vit encore est toujours dans son humble retraite des Rosines. Telle est la situation de ma famille. Tous nos cœurs te chérissent et prient pour toi. Adieu, mon bien-aimé Federico, je t'em- . brasse de toute mon âme. Soigne ta santé, essuie tes larmes, supporte avec une douce résignation les maux inévitables de la vie. Consolons-nous de tout, en aimant Dieu, en aspirant à Dieu. J'espère que tu m'écriras; oh! que je suis impatient d'avoir à baiser encore une lettre de toi ! Adieu, excellent ami. Je suis et serai toujours ton reconnaissant et tendrement dévoué, Silvio Pellico.
AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO
Turin, 7 février 1836
Mon bien cher Boglino, Je te remercie de tout cœur de l'aimable et affectueuse lettre par laquelle tu me donnes des nouvelles de M""^ la comtesse, et me répètes que tu m'aimes ; répétition qui me charme, parce que moi aussi je t'aime. Je te remercie du plaisir que tu m'as fait éprouver, en me disant que mon nom ne sonne pas lro[) mal là où tu es. Mais tu sais que de loin toutes les choses ont coutume de se grossir dans l'esprit des hommes. Tu me connais, et tu peux désabuser les personnes qui me jugent avec trop d'indulgence. Mais est-il bien vrai que tu me connaisses? Si je ne me trompe, tu m'as vu avec deux loupes d'espèce différente, mais fausses toutes deux. La première fut celle de l'enthousiasme, et je te parus alors tout ce que tu aurais voulu que je fusse; la seconde fut celle que daignèrent te présenter certains de mes ennemis qui se croyaient obligés de me retirer leur estime, parce que je ne philosophe pas et ne politique pas à leur sublime façon. Tu ne leur as pas prêté une foi aveugle, cependant tu n'as pu t'empêcher de me plaindre comme un pauvre petit homme à vue bien courte ; et néanmoins, dans ta compassion magnanime, tu as continué à me vouloir du bien. La première loupe faussait l'objet dans un sens, la seconde le faussait dans le sens opposé. En conséquence, non, non, tu n'as pu jusqu'ici me connaître que fort
imparfaitement, par un calcul approximatif, incertain et variable. Mais à cela il n'y a pas grand mal, si tu continues à m'aimer. — Du reste, toi et moi nous sommes d'accord sur un point essentiel ; nous croyons Tun et Tautre que toute philosophie antichrétienne est une bouffonnerie , aucune sagesse humaine n'étant véritable et sainte en dehors de celle que Dieu a révélée et révèle encore aux cœurs humbles et aimants. Les principes les plus justes en eux-mêmes deviennent iniques dans leurs conséquences, toutes les fois qu'ils sont professés par des âmes violentes, superbes, vindicatives, c'est-à-dire par de prétendus héros qui n'ont rien de l'esprit chrétien. De tels héros sont les gâte-métier de notre siècle. Non, le progrès social ne sera jamais l'œuvre des factions haineuses, impatientes et calomniatrices. Il viendra à la suite des vertus domestiques et de la charité civile, ou il ne viendra jamais. Je vois l'humanité en mouvement, et toujours possédée de l'espoir d'avancer dans la voie du bon et du vrai; mais avancera-t-elle réellement? Je ne le sais, nul ne le sait. Toutes les formes de gouvernement ont leur côté faible. Dans toutes, l'honnêteté peut trouver place, comme dans toutes, l'hypocrisie, l'intrigue, la corruption.
Laissons donc de côté les illusions de la politique, faisons chrétiennement tout le bien que nous pouvons, chacun dans notre sphère ; prions Dieu pour tous, et gardons la sérénité, l'indulgence, la force du cœur. Adieu, mon cher ami.
xeni
AU COMTE FEDERICO CONFAL ONIE RP.
Turin , 28 mars 1836 2.
Mon Federico, le plus cher ami de mon cœur pour toute la vie, pour toujours ! il te faut donc abandonner riiémisphère que nous habitons; et cependant je ne puis croire que nous ne devions plus nous embrasser avant de mourir! Oh! de quels vœux ardents mon âme t'accompagne, et demande à Dieu de t'épargner les souffrances dans cette longue traversée et dans ces nouveaux climats où tu vas reposer ta pauvre téle fatiguée de tant de douleurs ! Puisses-tu y trouver, je ne dirai pas Tallégresse , il n^y a plus, hélas ! d'allégresse ni pour toi ni pour moi ! Puisses-tu trouver partout allégement à l'inévitable regret des pertes immenses que tu as faites ! Mon pauvre Federico ! je pleure comme un enfant sur toi, sur la mémoire vénérée de Teresa, sur la sainte amitié que les années du malheur ont resserrée entre nous, et je te bénis du bien, de tout le bien que tu m'as fait, et en des temps où ce fut pour ton Silvio une grande et véritable providence! Maintenant, mon généreux ami, ne t'afflige pas s'il te faut cesser ici un des sacrifices que tu accomplissais avec le plus de plaisir. Dieu, qui dispose pour moi toutes choses avec une si miséricordieuse
* Publiée dans la Civiltà cattolica, S'^ série, vol i. Rome, 1856.
[Note de l'Editeur.) 2 Reçue à Gradisca. [Note de V Éditeur.)
clémence, a porté quelques âmes vertueuses à me vouloir du bien, et le nécessaire m'est assuré. Ma reconnaissance envers toi sera éternelle, comme sera éternelle aussi l'eslime et la tendresse que ton caractère aimant, fort et loyal, m'a inspirée. Tu mérites de trouver des amis partout : tu en trouveras. Il n'est pas possible de te connaître à fond sans t'aimer, et t'aimer beaucoup. Mais personne, ô Federico, personne (il me semble) ne pourra t'aimer plus que moi. Souviens-toi toujours que j'ai lu dans tous les secrets de ton noble cœur, et que je n'ai pu me défendre de m'attacher à toi plus qu'à aucun autre mortel que j'aie jamais connu ; souviens-toi que nos deux âmes ont découvert entre elles une harmonie toute particulière ; prie pour moi chaque jour, et chaque jour je prierai pour toi. Que le temps ni l'absence ne détruisent jamais, n'affaiblissent jamais l'étroite fraternité qui nous a unis.
Oh ! oui , certainement je t'écrirai , et ma plus grande consolation sera de recevoir tes lettres ! Quand pourras-tu me dire que ta santé a été assez forte pour triompher des épreuves de ce grand voyage, et que tu n'es mécontent ni du pays, ni des hommes au milieu desquels tu es appelé à vivre ?
Ton esprit est fort et religieux, et ces heureuses qualités contribueront à te donner du calme , de telle sorte que le physique même y gagnera. Oh ! comme je le désire! Quand tu penseras à moi, sois bien persuadé que si je n'ai pas dû m'expatrier, si je jouis encore des douceurs de la famille, ce n'est pas sans qu'il s'y mêle bien des larmes, sans une véritable et journalière participation à tes peines. Je souffrirais de
bon cœur pour te soulager, mon incomparable ami, mon soutien, mon bienfaiteiuM J'ai confiance que Dieu le conservera ce grand courage que tu as toujours montré dans le malheur, et dont la base est Tintime croyance aux yérités religieuses. Cette conviction, grâce au ciel, est aussi la mienne, et je sens qu'elle est l'unique base de toutes les vertus auxquelles nous devons aspirer. Les hommes nous sont enlevés par le malheur, par la mort, par mille causes, accidents ou perfidies. Mais Dieu reste toujours à ceux qui embrassent saintement la croix.
Embrassons-la ensemble, et nos âmes ne seront jamais désunies ! Adieu, homme aussi cher que malheureux ! je ne cesserai jamais, jamais de te bénir, de t'aimer, de te désirer, de l'attendre.
ALA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
18 avril 1836.
* Madame la comtesse.
Demain au soir je serai chez vous, un peu tard, mais j'aurai certainement l'honneur d'imprimer mes lèvres sur ce beau poing qui s'était si aimablement serré pour frapper mes pauvres ennemis. Vos nerfs, votre estomac ont donc bien souffert des joyeux coups de sifflet dont une partie du pubhc m'a condamné mercredi soir? Je suis infiniment fâché du mal que cela vous a fait, et je vous demande pardon d'en avoir été la cause, quoique bien contre mon gré. Avez-vous deviné que pendant ces huées, j'ai pensé à vous avec
Tin véritable chagrin, m'imaginant l'agitation et la Ij'istesse que votre belle âme devait en ressentir ? Pour ce ({ui me regardait, je n'étais ni surpris, ni affligé, ni irrité contre les siffleurs. Je ne serais pas sincère si je leur donnais tout à fait tort. Ma tragédie, qui i)araissait bonne à la lecture, je Fai vue pleine de défauts à la représentation. Puis-je être bien en colère contre des jeunes gens, qui, pour moins s'ennuyer, s'amusent à siffler ? La désapprobation était un peu outrée, voilà tout. Je suis sûr qu'il y a plus de vivacité dans ces bonnes gens-là que de malveillance. Si ma tragédie avait eu de Tin té rôt, ils auraient été émus malgré eux, ils auraient laissé le sifflet de côté pour s'égosiller et bien faire enfler leurs généreuses mains à m'applaudir. Le peu de mérite de la pièce a changé l'amour en haine; mais ce sont des haines d'enfants. Ils ont dit : « La tragédie est mauvaise, donc il est aussi mauvais, donc il est vrai que c'est un bigot, un jésuite, un monstre : allons, chers et magnanimes camai'ades, terrassons-le ! »
Croyez, Madame, que c'est comme cela, et riez-en. Vos maux de tête viennent de ce que, par excès de bonté, vous donnez quelquefois trop d'importance aux choses; vous vous affligez pour tout le monde. Je vous conjure de vous corriger de ce défaut, — quoique je vous sois extrêmement reconnaissant de l'avoir aussi eu pour moi.
N'ai-je pas été heureux que cette charmante demoiselle anglaise, qui est un ange % et dont l'âme est
* Lady Walpole. {Noie de VEditenr.)
si iiuisicale, n'ait pas été au th(iàtre le soir de cette horrible musique sifflante ? J'espère bien que demain soir j'arriverai chez vous à temps pour l'entendre chanter.
Adieu, Madame, je suis aussi de cœur et d'âme et rien de plus, etc. *
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
20 avril 1836.
Très-honorée comtesse ,
Quel dommage qu'à cette magnifique élégie de Romani doivent, dans cet album, succéder mes vers ! Mais mon devoir est d'obéir aux deux hautes et gracieuses volontés qui me le commandent. Vous, Madame la comtesse, vous êtes trop aimable pour vous plaindre que je ne vous aie pas communiqué ces vers. S'ils ont quelque prix pour la mère de la jeune fille qui n'est plus, ils n'en ont aucun pour les autres. Je les composai sur l'heure même et les envoyai à Paris comme un douloureux souvenir d'anniversaire.
Agréez l'expression de l'estime toute particulière et du respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
XCYI
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
Turin , 5 juin 1836.
* Madame, Vous êtes bien bonne de m^avoir communiqué ce
que M. de Haller vous'a écrit de flatteur à mon égard. Les expressions disent beaucoup trop. Quand vous lui répondrez, veuillez, Madame, Feu remercier de ma part, et lui offrir le petit livre des Doveri que je joins ici. Si vous pouvez me procurer pour quelques jours Fédition allemande de sa Restauration de la science politique, ie lirai cet ouvrage avec grand plaisir.
Et ce bon M. de Haller a donc aussi des craintes sur ma manière de penser? J'ai été quelquefois étonné de ce malheureux besoin qu'ont les hommes de se méfier, de soupçonner, de pencher pour les suppositions peu consolantes. Maintenant, je n'en suis plus ni surpris, ni fâché, je vois que cela est naturel. Il y a surtout des positions, telles que la mienne, où un homme ne peut trouver que peu d'âmes comme la vôtre, qui poussent Findulgence et la confiance à l'excès. Ne me justifiez point, je ne le fais jamais avec personne. Pour ces deux jours dévie que nous avons, qu'importe que l'on nous attribue quelque abomination de plus que celles dont nous sommes coupables devant Dieu? C'est même bon pour équilibrer l'effet des jugements; car n'est-on pas toujours trop estimé et trop loué par quelqu'un ?
J'espère que j'aurai l'honneur de vour voir avant votre départ pour la campagne. Mercredi, je quitte aussi la ville ; nous allons à la vigne Barol.
Daignez agréer Fassurance des sentiments distingués de respect et de dévouement avec lesquels, etc. *
XCYII
A M. ANTOINE DE LATOUR
Turin, 26 juin 1836.
"^ Monsieur^
Vous m'avez fait grand plaisir de me faire connaître votre ami, M. Foisset% que j'ai trouvé bien digne de l'attachement que vous avez pour lui. Il pourra vous dire que je ne vous ai point oublié. Monsieur. Vous m'avez témoigné tant de bienveillance, que je serais trop ingrat si je ne vous aimais l)as. M. Foisset m'a dit de bien belles choses de vous; j'ai été enchanté d'entendre cet éloge sortant du cœur, mais je vous avais déjà deviné.
Depuis le départ de mon malheureux MaroncelU pour l'Amérique, je n'ai jamais plus eu de ses nouvelles ; si par hasard vous en avez, veuilkîz me les communiquer. Aura-t-il trouvé un peu de bonheur? Son âme si confiante, si facile à se faire des illusions et si portée à l'enthousiasme, sera-t-elle bien dans un pays de calculs et d'idées peu poétiques, tel que les
1 M. Théophile Foisset, alors juge au tribunal de Beaune, aujourd'hui conseillera la cour impériale de Dijon, homme d'une véritable élévation de cœur et d'esprit, auteur de travaux trèsintéressants sur le président de Brosses et d'articles remarqués dans le Correspondant. Catholique à la fois sincère et intelligent, écrivain excellent, mais peu prodigue de lui-même, M. Foisset est un de ces hommes, de plus en plus rares, que le pays natal sait quelquefois retenir et qui gardent toute leur valeur en province, où des amitiés illustres vont souvent les chercher.
[Note du Traducteur,)
Étals-Unis? Pauvre ami! je pense souvent à tout ce qu'il a souffert, et je voudrais de tout mon cœur que la fortune lui sourît ! Je voudrais aussi qu'il se désenchantât de ce que les passions politiques ont de brillant; car elles ne valent rien pour lui : elles ne valent rien pour la plupart des hommes.
Adieu, Monsieur; je reverrai dans quelques jours M. et M"!*^ Foisset qui sont partis pour Gênes. Us avaient le projet de faire une course à Milan ; niais il paraît qu'ils y renoncent à cause du choléra qui se ré[)and en Lombardie.
Agréez l'assurance de mes sentiments distingués d'estime et de sympathie. "^
A M. LE COMTE PORRO
Turin, 28 juin 1836.
Cher comte et excellent ami.
Puisqu'il ne m'est pas donné de vous embrasser moi-même en réalité, je vous embrasse en esprit, et vous réitère l'assurance de ma vive et inaltérable amitié. Ma santé est telle quelle, et je serais assez content de la vie, si je voyais une fin aux afflictions d'un si grand nombre de mes amis. Mais, hélas ! les douloureuses conséquences de cette funeste année 1820 durent encore en grande partie.
Je trouve, toutefois, une vraie consolation dans l'adoucissement apporté au sort des malheureux que j'avais laissés au Spielberg. Il est décidé qu'ils s'em-
barqucront à Trieste pour rAméricjue; en attendant leur départ, ils sont au château de Gorizia, mais simplement détenus, avec toutes leurs aises et permission de voir leurs parents. Je ne sais à quelle époque ils devront s'embarquer. Que volontiers j'eusse cherclié à les aller embrasser ! Mais il m'est interdit d'entrer en Lombardie, et nous sommes loin de pouvoir espérer (|u'on nous accorde de pareilles facilités. Je traîne mes jours dans une paix assez grande , mais cette paix je la dois à ce que je vis très-retiré et presque sans correspondances. Si du moins elles m^étaient possibles avec mes amis de cœur !
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
Turin, 23 août 1836.
* Madame,
Tous ceux qui ont de la bonté pour moi excèdent en indulgence, et vous. Madame, plus que beaucoup d'autres. Votre lettre me donnerait de l'orgueil, si je n'avais pas le bonheur de reconnaître combien tout ce que je fais de passable est médiocre. Quand j'aurai achevé la lecture de l'ouvrage de Haller, je lui écrirai, et je le remercierai de ce qu'il m'a jugé avec tant de bienveillance.
Ce que Chateaubriand a dit * (à ce que Ton nous a
1 Je ne sais, en effet, si M. de Châleaubiiand eut le mauvais goût de lenir le langage dont je crains qu'on n'ait quelque rai-
rapporté^ car je n'ai rien lu d'écrit à ce sujet) pour jeter des doutes sur ma véracité, à propos des Piombi de Venise, est comme si l'on disait : — Pellico nous parle d'une commission spéciale, et moi qui ne l'ai pas vue, je vous annonce qu'elle n'a pas existé. Que voulez-vous que je réponde, Madame? Rien. — L'accusation est trop étrange; elle n'a pas besoin d'être réfutée. On ne peut pas même la ranger au nombre des calomnies, car tout le monde à Venise, — et dans toute la monarcliie autrichienne c'est une chose connue, — ^sait que les Italiens jugés et condamnés à Venise, ne pouvant pas tous être enfermés dans un seul lieu, ont eu pour prison, les uns les Piombi et les autres San Michele di Murano.
Le gouvernement- n'en faisait pas mystère. Je n'étais pas le seul qui fût aux Piombi; il y avait le marquis Canonici de Ferrare, neveu du cardinal Mattei, et une quinzaine ou une vingtaine d'autres, ou carbonari, ou soupçonnés de carbonarisme. Il faut être singulièrement aveuglé par le désir d'accuser, pour dire des simplicités aussi extraordinaires que celle de nier que les Piombi aient été des prisons en 1820-21-
son de l'accuser à l'occasion du livre de Silvio. Mais dans ses Mémoires d'outre- tombe ^ il a soigneusement effacé tout ce qui pouvait donner lieu à quelque reproche de ce genre. On y lit même de irès-piquanls détails sur Zanze. Le soin que prit le grand écrivain^ eu passant à Venise, de rechercher ce qu'était devenue l'intéressante fille du geôlier des Piombi, prouve assez, pour le dire en passant, que \es Mémoires de Silvio Pellico avaient agi sur cette puissante imagination comme sur le cœur de tout le monde. {Note du Traducteur.)
22. Ce n'est pas moi qui raconte un fait : c'est toute Venise (jui sait ce fait; ce sont des milliers d'autres qui le savent. — Que maintenant on ne se serve plus des Piombi pour prison, c'est fort bien : le bel argument pour nier ce qu'ils ont été notoirement pour moi et pour tant d'autres! — Il n'est pas possible que le gouvernement autricliien ait voulu trom[)er là-dessus Chateaubriand ni d'autres personnes : il y a des mensonges trop manifestement impudents pour que des bonmies graves osent les débiter. Je croirais plutôt que Chateaubriand ayant demandé à voir les Piombi, on lui ait simplement dit que ce ne sont plus des prisons, et que son imagination échauffée, irritée par quelque individu autrichien (non par le gouvernement) ait conçu avec légèreté Fidée que mon séjour aux Piombi a été une fable. Quand il fut de retour de Venise à Paris, on me dit qu'il déclamait dans les salons contre mon livre, assurant qu'il n'y a plus de Piombi depuis la répubhque. On m'ajouta qu'il voulait écrire contre moi. Il me vint dans la pensée de lui adresser une lettre, pour l'engager à mieux s'informer avant d'entreprendre une accusation dont il aurait bientôt dû rougir. L'abbé Peyron vit cette lettre, mais je renonçai à l'idée de l'envoyer. Ce n'était ni une prière, ni des explications; c'était le langage d'un homme indigné qui dit à un autre : « Si vous êtes consciencieux, réfléchissez à la turpitude que vous commettriez par la plus absurde des assertions. » J'ai bien fait de ne pas envoyer cette lettre. Au reste, on m'écrivit de Paris que M'"*^ Récamier avait persuadé Chateaubriand qu'il se faisait du tort
s'il m'attaquait. Depuis lors^ personne ne m'a dit qu'il ait écrit contre moi. 11 l'a donc fait quelque part^ d'après ce que M. Ferrand vous a dit? Tant pis pour M. de Chateaubriand! Je ne m'en inquiète pas. Il aura cru bien faire; mais il a agi avec légèreté. Je ne suis pas non plus informé si d'autres écrivains français m'ont attaqué. Je lis peu les journaux, je ne suis guère au courant des agitations littéraires. Elles ne m'ont jatnais extrêmement intéressé ; elles ne m'intéressent plus du tout.
Ma fenêtre aux Piombi n'était pas ovale, mais carrée et grande dans la première chambre que j'y eus. On la voit de la grande cour du palais du doge, en venant de la Piazzetta. Elle est, pour le spectateur qui regarde ce superbe escalier où Marin Falier a été décapité, et d'où je suis descendu au milieu des sbires, pour aller entendre sur l'échafaud ma sentence de mort sur la Piazzetta; elle est, dis-je, au-dessus de cet escalier, mais à la gauche du spectateur et elle donne sur les plombs de l'éghse de Saint-Marc. Dans le temps où j'étais là, le marquis Canonici était mon voisin : sa fenêtre était plus à gauche pour le spectateur, c'est-à-dire à ma droite. On défendait alors aux curieux d'aller sur les plombs de l'église, parce que de là ils auraient pu nous voir et nous parler. — La chambre qu'on me donna depuis avait deux fenêtres, une grande et une petite; elles n'étaient pas ovales non plus.
Je vous remercie du long passage de Haller que vous avez eu la bonté de copier pour moi. Si vous écrivez à ce digne homme, dites-lui, je vous prie, que
son suffrage ine fait plaisir^ et que je lui en suis obligé.
Agréez, Madame, Tassurance des sentiments bien distingués d'adnn' ration et d'estime avee lesquels j'ai Thonneur d'être, etc. *