‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 44 sur 103 · MON FRÈRE BIEN-AIMÉ · texte numérisé non relu

MON FRÈRE BIEN-AIMÉ

12 juin 1842.

Entre vrais amis, c'est un petit malheur qu'un malentendu d'un moment, après lequel se rétablit aussitôt l'état ordinaire de douce et [)arfaite harmonie.

Je t'aime précisément comme tu es, avec ta vive façon de sentir. Celui qui sent faiblement est moins chaud dans la charité et dans l'amitié. Le bon Cottolengo lui-même me le disait bien; il disait, en manière de plaisan ferie : « Les saints sont tous mauvais » (ce qui revient à dire passionnés et sensibles). Oh ! que je voudrais être mauvais de celte façon, c'est-à-dire en ne cessant de faire du b.en aux autres, et en glorifiant le Seigneur! Voilà bien ta malice; donne-m'en un peu, donne-m'en même beaucoup, et je t'en serai obligé.

Il me semble que les i)lus grands maux de notre siècle sont la tiédeur, l'indilférence, l'insensibilité à tout ce qui n'est pas amour de soi-même, l'égoïsme.

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Mieux vaut qu'il ^ ait un peu de feu dans nos âmes ; tu me i)Iais parce que tu en as. Mon estime pour toi est grande, sans être en rien basée sur les chimères de l'exagération. Elle est parfaitement fondée, au contraire, sur de bonnes raisons et sur Texpérience des faits, et j'en remercie Dieu chaque jour. Je n'ai pu aller hier à Turin, non à cause de mon état, mais à cause de la santé, encore très-faible, de Madame la marquise. Elle est néanmoins sans fièvre. Aie soin de toi, et que Giuseppina se soigne également.

Je me réjouis d'apprendre qu'elle a été affectueusement reçue par les Rosines. ïu as eu raison de lui conseiller d'y aller. Ces rares visites sont de convenance et selon l'esprit de charité. Je ne lui fais pas un crime d'avoir ajourné, puisque sa santé n'a jamais été bonne, et qu'on ne peut monter jusque-là sans une grande fatigue. Je t'embrasse et ferme ma lettre, parce que le messager part.

A GIOVANNI VICO

Lundi 1" août 1842.

Mon cher Vico, Je te remercie de tout ce que tu m'écris. Les bonnes nouvelles que tu me donnes de notre Giorgio me font plaisir,. Je te suis bien reconnaissant de l'affection que tu me portes, et je te la rends de tout mon cœur. — Je lirai la tragédie qu'on t'a chargé de me communiquer, et ensuite je l'enverrai à M'"*^ Briano pour qu'elle ait la complaisance de la rendre. Mais je n'accepte pas la

charge de prononcer un jugement sur cette production. Il est rare que je m'enhardisse à peser les mérites d'une tragédie, me défiant de mon goût, et flottant entre mille incertitudes. Excuse-moi auprès de l'auteur, et fais-lui dire que je me borne à me réjouir de son talent et à lui souhaiter un heureux succès. Bonne campagne ! vis en joie et garde-moi une place dans ton amitié. Je finis en te remerciant aussi des exemplaires du Manfredo que tu as eu l'amabilité de m'offrir.

AU CHANOINE IGHINAi.

Turin, l"août 1842.

Cher et illustrissime chanoine, C'est de la part de Votre Seigneurie une excellente pensée de nous avoir donné de ses nouvelles; j'en étais très-désireux et je vous en remercie comme d'un précieux surcroît de plaisir dans ce jour où pour moi tout est fête. Au l^^ août,, je me vis délivré des chaînes autrichiennes; c'est une seconde naissance. — Je ne dois pas vous remercier pour moi seul. Votre lettre a fait plaisir à Madame la marquise. Je suis chargé par elle de vous dire mille choses, et, entre autres, que vous vous conserviez en joie et bien portant, pour nous arriver tout florissant de santé à la mi-août. Vous pouvez être certain que vous trouverez le i)lus cordial accueil. Madame la marquise rendant pleine justice

1 Du livre Silvio Pellico e il suo tempo, considérations de Pie- Iro Giuria. — Voghera, tip. Gatti, 1854. (Note de V Éditeur.)

à vos talents et à votro excellent caractère. Je ne parle pas de moi, qui ne compte pour rien, mais qui ai de si bonnes raisons pour vous aimer et vous estimer autant. Jouissez des jours que vous passez en famille, et sachez ensuite vous en arracher sans trop de chagrin.

Ici rien de nouveau. Le petit peuple de Sainte-Anne est retourné à Sainte-Philomène. Nous faisons aujourd'hui. Madame la marquise, le père Bernardo et moi, une excursion à la Vigna, d'où nous descendrons pour visiter le petit peuple. Peut-être Madame la marquise ira-t-elle dans quelques jours à Pollenzo en s'arrêtant deux ou trois jours à San-Martino dagli Alfieri ; moi, pour ne pas rester en ermite à Turin, j'irai à Chieri chez ma sœur.

Veuillez rendre à vos respectables parents les compliments de Madame la marquise, et leur faire agréer les miens. — Quand vous verrez le comte Buruggi, offrez-luî mes devoirs.

Je suis de tout cœur, cher et aimable chanoine, etc.

CLXXYI

AU CHEVALIER CESARE CANTÙ

Turin, 22 août 1842.

Monsieur et honoré chevalier.

Notre ami Briano m'a apporté une douce offrande dans les courtoises et affectueuses expressions que vous m'adressez. L'estime d'hommes distingués comme vous est un bien que j'apprécie intiniment. Souvenezvous de moi, surtout aux heures où votre pieuse intelhgence cherche force et consolation aux pieds du Sei-

gnenr, et deinandez-lui aussi force et consolation ponr moi.

Je vous souhaite toute sorte de félicités, et suis Yotre bien affectionné serviteur.

CLXXYII

AU MARQUIS CESARE CAMPORI DE MODÈNE

Turin, 1" septembre 1842.

Monsieur le marquis.

Les deux tragédies lyriques ^ que je vous remercie beaucoup de m' avoir données sont réellement d'excellentes compositions, et je les ai fort goûtées. Vous avez traité ces deux sujets en homme qui sent avec force et avec délicatesse, et qui possède à fond Tart de préparer, de nouer et dénouer un drame. Pensées, sentiments, vers, style, tout ici me plaît; et cependant il me reste une exigence, mais ceci regarde plutôt Tavenir.

Il me semble qu'avec votre talent vous devriez aborder de plus vastes tableaux. Des drames lyriques, si vous voulez, mais je les voudrais plus étendus, plus longuement développés. Je serais plus ému si le cher poète ne m'abandonnait pas si vite. A mon avis, les auteurs de ce genre de drames se perdent tous depuis que, se laissant tyranniser par les convenances de la musique, ils ont restreint le champ marqué par Métastase.

* Nepomuceno Orsini et Osmia étaient les titres des deux tragédies lyriques écrites par le marquis Campori, auxquelles fait allusion la présente lettre. {Note de l'Editeur.)

— nii —

An siir[)liis, ma |)lainte vient pcul-citre de Tcxcellence même de vos deux tragédies lyriques^ qui me les aura fait trouver trop courtes.

Vous voyez, en sonnne, que. je ne saurais vous adresser aucune critique importante sur ces charmantes com[)ositions. Agréez mes sincères applaudissements, et croyez-moi votre tres-dévoué et trèsobligé admirateur.

P. S. Remarque qui ne touche point à la poésie, mais purement de fait. Au xuf siècle, le nom de Népomucène n'existait pas encore. Il n'a été donné qu'après saint Jean, martyr bohème, né dans la ville de Nepomuk, mort en 1383, très- vénéré des Bohèmes et des Allemands, mais sans culte authentique jusqu'à sa canonisation, qui eut lieu en 1729. Votre Seigneurie a pris le nom donné par Dandolo, et n'a pas à se reprocher ce péché, d'ailleurs très- véniel.

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