‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 43 sur 103 · AU PROFESSEUR LE CHEVALIER P. A. PARAVIA · texte numérisé non relu

AU PROFESSEUR LE CHEVALIER P. A. PARAVIA

11 novembre 1840.

Cher chevalier.

J'ai assisté hier aux examens des jeunes filles élevées dans la maison de Sainte-Anne. Aujourd'hui j'ai d'autres affaires, et je regretterais que vous prissiez la peine de revenir sans que j'eusse le plaisir de vous

voir. La comtesse Balbo me dit hier que voiis désiriez quelques notes sur les salles d'asile fondées par la marquise de Barolo.

En 4829, la marquise et l'eu son mari, ayant vu en France de ces petites écoles, eurent sur-le-champ la pensée d'en étabhr de pareilles dans notre pays, et celles qu'ils ouvrirent dans leur propre palais furent les premières de ce côté des Alpes. On s'attache à leur donner un caractère entièrement catholique, parce que, dans d'autres contrées où l'on avait admis des protestants ou des juifs, on s'aperçut que l'instruction religieuse était nulle ou blâmable. On y mit donc pour maîtresses des sœurs de la Providence, aujourd'hui sœurs de Sainte-Anne, et entre les choses qu'elles enseignent sont en première hgne les éléments de la rehgion, y compris le Pater et VAve en latin, et d'autres prières ou hymnes en usage dans TÉghse.

Depuis les deux salles d'asile ouvertes dans le palais Barolo, lesquelles contiennent plus de cent petits garçons et plus de cent petites filles, M"^ la comtesse Eufrasia Valperga de Masino établit une école pareille dans sa maison. — Il y a deux ans, le roi ouvrit deux salles semblables dans cette partie de son palais qui touche aux écuries, et y voulut aussi pour maîtresses les mêmes sœurs de Sainte- Anne fondées par la maison Barolo.

Afin que ces sœurs s'établissent ici et en nombre suffisant, au lieu de les faire venir comme dans l'origine de Locamo, de l'institut de l'abbé Rosmini, la marquise de Barolo vient de fonder un institut pareil. C'est pour y recevoir ces religieuses qu'elle a fait bâtir

le couvent de Sainte-Anne qui est auprès de la Consolala.

Outre qu'elles se chargent de tenir les salles d'asile, ces sœurs donnent encore Téducation dans le couvent dont je viens de parler à des jeunes filles de condition inférieure, qu'elles prennent en pension pour 18 francs par mois.

Croyez-moi, très-estimable chevalier, votre affectionné serviteur et ami.

AU COMTE GIULIO PORRO

Turin, 16 novembre 1840.

Mon bien cher Giuho, Lorsque le professeur Calvi me fit remettre ta bonne lettre, j'étais à la campagne, et avec mes oppressions habituelles, j'eus le regret de ne le point voir. J'aurais cependant fait volontiers connaissance avec lui, et pour lui-même, et parce qu'il est l'ami de mon bienaimé Giuho. Ma vie consiste à passer continuellement d'une souffrance à l'autre, ce qui veut dire que ma petite carcasse est vieille de la tête aux pieds. Tantôt le mal est dans la respiration, tantôt ce sont les fluxions, les douleurs articulaires ou rhumatismales qui me visitent ; et ainsi l'homme vient à rien, et ce qu'il sait faire de mieux, c'est d'ennuyer le prochain en lui racontant ses maux, ce qui est parfaitement inutile. Je m'abstiens autant que je puis de les raconter, et puis voilà que de fll en aiguille je fais comme

les autres pour ne pas priver mes amis d'une connaissance si divertissante et si utile.

Embrasse bien ton père pour moi; dis-lui que je ne fais plus que végéter douloureusement, mais que bien qu'annulé aux neuf dixièmes par les souffrances, il y a cependant en moi un dixième de vie encore chaud, où je garde un doux souvenir de lui et de toute sa famille. Oui, mes amis, je vous aime toujours avec la même constance et vous aimerai éternellement.

A PIETRO GIURIAi.

Turin. 22 novembre 1840.

Mon bien cher (jiuria,

Les vers que tu m'as envoyés sont de la belle poésie, et je t'en félicite.

Je vais répondre à tes questions sur le dogme, effrayant, sans doute, mais incontestable de l'enfer. Avant tout, souviens-toi que dans mon petit livre, Dei Doveri deir uomo, petit livre dont tu me dis avoir été content, comme aussi dans n'importe lequel de mes ouvrages où je touche à la religion, je me déclare ce que je suis, en effet, catholique, complètement cathohque. Cela veut dire qu'il n'est aucun dogme enseigné par l'Église sur lequel j'élève le plus petit doute. — Dieu s'est fait homme, il a enseigné la vraie

1 Du livre Silvio Pellico e il suo tempo, considérations de Pietro Giuria.— Voghera, tip. Gatti, 1854.

{Note de l'Editeur. )

doctrine, et cette doctrine, vainement tourmentée [)ar les hérétiques, n'est restée inmiuable que dans notre Église. — L'existence de Tenfer est positivement enseignée, et non comme punition passagère (il n'en existe que dans cette vie et dans le purgatoire), mais comme châtiment éternel. Lorsque dans notre conversation sur le feu de Tenfer, je te dis que nous en ignorions la nature; quand je te dis que je n'avais aucune répugnance, soit à le considérer comme une peine spirituelle, soit à me le figurer comme un feu pareil au nôtre, qui serait en réalité l'élément de l'âme perdue; quand je te cilai l'opinion de saint Augustin, que la miséricorde divine opère jusque dans Fenfer, j'entendis exprimer ma ferme conviction que l'enfer est, comme toutes les manifestations de la puissance divine, une chose excellente, une chose supérieure à toute censure, une chose certes que nous admirerions si nous la connaissions bien. Cette espèce d'épouvante qu'il éveille en moi n'est nullement de la répugnance à croire un tel dogme. Plus'grande que l'épouvante est chez moi la certitude que Dieu est juste, que Dieu ne perd point une âme légèrement, que les damnés sont tous pour de très-justes motifs exclus du salut. Sur tout cela, je suis tranquille (c'est-à-dire sur l'existence de l'éternel châtiment et l'excellence du jugement de Dieu sur les damnés). Il ne me reste que la crainte de mériter moi-même la damnation, mais c'est une crainte qui ne m'accable pas, grâce au trésor d'espérance que nous possédons dans le divin mystère de la rédemption et dans les sacrements. — C'est une illusion que de dire : Comment? l'homme qui aura été

vertueux pendant nombre d'années sera perdu pour toute l'éternité, parce qu'il sera mort en état de péclié mortel? etc.— La vaine subtilité de cette objection, et autres semblables, tombera si nous réfléchissons que rien n'arrive par l'effet du hasard ni par un caprice dans le gouvernement de la ProYidence. Nous avons les plus grands, les plus parfaits, les plus infaillibles motifs de nous confier en la justice de Dieu, justice si pleine, si surabondamment mêlée de bonté, qu'il en est venu lui-même à soutTrir pour nous, afin de nous ennobhr, de nous soutenir, de nous sauver ! abaissement qui semblerait folie, si, avec cette folie de la croix, nous ne voyions pas se répandre une sainte sagesse qui atteste sa divinité et confond tout l'orgueil humain, tant elle est une source féconde de vertus sociales, de vertus privées, de vertus sohtaires et intimes, d'innocence, de repentir, de régénération. Si les méchants abondent, quelle en est la raison ? C'est qu'ils ne suivent pas la religion. Suivez-la et soyez bons, soyez élus. Templum Dei estis et spiritus Dei habitat in vohis... Les faits prouvent que toutes les hérésies, après une certaine période de prétendue sagesse, depuis les plus anciennes jusqu'aux Saint-Simon iens, Immanitaires et autres semblables, toutes se montrent faibles, corrompues par la fausse logique, les contradictions, les incertitudes, la tendance à l'incrédulité. J'ai fait de tout cela une étude approfondie, et mes velléités de doute se sont évanouies. C'est ce qui t'arriverà, mon doux ami, à toi qui sens Dieu et aimeslebeau spirituel. Plus tu étudieras et réfléchiras, plus tu découvriras combien est sublime et incontes-

table cliaquc partie de renseignement catholique. — Loin de nous les subtilités de cette lâche tolérance qui nous ferait ouvrir le paradis au malfaiteur qui ne se repent pas. — Courage et énergie ! L'enfer existe et il s'accorde ayec les perfections de l'Éternel juge, et même avec les mystères de sa miséricorde. Que nous importe' si de tels mystères gardent encore quelque obscurité sur la terre? Ils brilleront de toute leur lumière dans peu de jours, quand nous serons sortis de cette enfance qu'on appelle la vie. — L'enfer existe; et sans lui, la religion et la vertu ne signifieraient pas grand'cliose. Songes-y. — Adieu, aime ton Silvio et prie pour lui.

Salue de ma part le père Solari . —Mon frère se porte bien; Briano aussi. — Aucune nouveauté littéraire. — J'espère que tes Cantiche te feront grand honneur, et je le souhaite vivement. Je voudrais encore que la fortune vhit de compagnie avec l'honneur! — Adieu.

AU MARQUIS CESARE CAMPORI, A MODÈNE

Turin, 11 décembre 1840.

Monsieur le marquis, Votre poëme ^ est une composition infiniment remarquable, et je vous remercie de me l'avoir envoyé. L'excellente duchesse était de ces âmes dont le départ de ce monde est un malheur pour beaucoup de ceux

^ In morte di Maria Beatrice di Savoia y duchessa di Modena.

[Note de l'Editeur.)

qui survivent. On ne pouvait louer une plus belle vertu, et Votre Seigneurie a tout ce qu'il faut d'esprit et de cœur pour traiter un tel sujet. Bravo encore une fois !

J'attache un grand prix au souvenir que vous gardez de moi, qui mérite si peu tout ce que vous voulez bien me dire d'affectueux.

Je continue à végéter, inutile à tout le monde, et non sans douleurs ; mais le Seigneur ne m'a accordé, ne m'accorde encore que trop de biens, et je serais coupable de me plaindre. Mes souffrances ont augmenté au commencement de l'automne; en ce moment l'oppression est tolérable.

Vous qui êtes jeune, et qui avez tant de disposition pour le bien, vivez en santé et en belle humeur.

Croyez aux sentiments d'estime et de gratitude avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

CLYI

A PIETRO BORSIERI.

Turin, 16 décembre 1840.

Mon bien cher Borsieri, Il est inutile de te dire que, tout en gardant le silence, chaque jour cependant je voulais t'écrire. Ta bonne lettre tomba dans un moment où je souffrais beaucoup; et ce me fut une grande consolation d'apprendre par cette lettre que vous allez tous bien et que vous vous souvenez de moi. Maintenant, après un automne déplorable, mes poumons reprennent un tant

soit peu de force^ et, depuis deux semaines, je n'ose trop me plaindre. Je ne te parle pas d'une triste provision de douleurs rhumatismales articulaires qui sont de famille. Luigi les a parfois aiguës, je les ai moins vives; lui et moi, nous nous encourageons mutuellement dans les divers maux qui nous affligent, et ce ne sont pas tous maux du corps!... 11 continue à habiter la petite ville voisine de Chieri, non par goût, mais par économie. Nous nous visitons quand nous le pouvons, et il ne nous arrive jamais d'être ensemble sans parler de toi avec une vive tendresse, et aussi, hélas ! avec douleur, à cause de cette mauvaise étoile qui te poursuit. Tu me disais que tu allais à Trente pour y vendre un reste de propriété. Oh! que nous serions heureux d'apprendre que tu as lieu d'être content de tes affaires ! Il est difficile, après de si cruels malheurs, de retrouver des jours paisibles! Mais tu es bon, tu as un esprit énergique, et j'espère que ces qualités seront estimées leur prix. Que Dieu le veuille et te rende, autant que possible, le séjour de la patrie agréable et propice 1 Qu'il joigne à ses autres bienfaits le don d'une bonne santé et la joie de voir bien portants ton frère et tes sœurs. Offre-leur à tous mes plus cordiales salutations. Quoique je te sois bien inutile, continue de m'aimer. Je t'embrasse également au nom de Luigi. Adieu, mes très-chers amis. Priez pour moi. Je me recommande particulièrement aux saintes prières de tes sœurs, dont je connais l'angelique vertu.

A PIETRO GIURIAi.

Turin, 19 janvier 1841.

Cher Pietro,

De tout mon cœur je te rends souhaits pour souhaits, je te remercie de ton doux souvenir, de tes expressions amicales, et aussi de ces stroplies que j'ai lues avec plaisir. — Te voilà donc à Asti. Combien je voudrais que chacun de ces changements améhoràt ta position ! Je ne sais comment tu te trouveras dans cette ville. Tout homme porte en son cœur une inclination sans cesse renaissante à gémir, à murmurer, à se plaindre des lieux, des choses, des personnes, et ce malheureux penchant est inné en nous, parce que, nés divins, nous aspirons à une destinée divine. Mais la vertu veut que nous mettions un frein à nos emportements, que nous nous accoutumions à patienter et à sourire de tout ici-bas, en reconnaissant que le bonheur est rare sur la terre. Entre autres biens, je te souhaite cette faculté de savoir être content et sourire, je ne dis pas faute de sentir, mais i)ar un sentiment élevé et religieux.

Je ne suis qu'infhnnilés. Le froid me déchire; je prêche à autrui la patience, et j'en ai moi-même une bien petite dose pour soutfrir. #.Tournons-nous vers

1 Du livre Silvio Pellico e il suo lampo, considérations de Pietro Giuria.— Vogliera, lip. (Jatli, 185'!.

{Note de l'Editeur.)

Dieu, el iivoc lui uous serons forts, ou notre laiblesse sera soutenue.

Si tu fais une excursion. à Turin, j'aurai bien de la joie à te revoir.

A PIETRO BORSIERI.

Turin, 25 février 1841.

Mon bien clier Borsieri,

Je te donne la triste nouvelle de la mort de notre pauvre Luigi, arrivée par apoplexie. Il était un peu souffrant comme toujours, mais, en apparence, moins malade que moi. Le jeudi 18, il se leva, et, à l'heure du dîner, il se mit à table. Il avait à peine mangé une bouchée, qu'il pâht, s'évanouit; on le porta dans son lit. Cela se passait à Chieri, où il demeurait. On m'envoya un exprès. Le vendredi, au point du jour, je partis. Je le trouvai vivant; mais, grand Dieu! dans quel état! Il ne pouvait dire une parole; seulement il me parla des yeux, et ce fut aussi des yeux qu'il s'unit aux cérémonies de l'extrême-onction, aux prières, aux exhortations des prêtres. La science des médecins fut inutile. Cette agonie se prolongea jusqu'à samedi vers onze heures, puis un saint homme étant venu le bénir avec une relique de^^saint Joseph, mon Luigi rendit l'âme sous cette sainte bénédiction.

Donnez-lui tous, mes bons amis, un soupir fraternel, et priez pour lui. Depuis longtemps déjà son intelligence était devenue toute religieuse, toute ca-

tholique. Adieu, mes frères, mes sœurs, je vous embrasse et suis voire frère.

A PIETRO GIURIAi.

Turin, samedi-saint 1841.

Très-cher Pietro,

Tu as une âme sensible et qui peut apprécier la perte que j'ai faite. Mon cher Luigi était peu connu de toi, mais tu sais à quel point nous étions unis. Un caractère plus candide et plus noble, je ne Tai jamais rencontré. — Je te remercie de ta sympathie. Venant ^

de toi, elle m'est précieuse, car je la sais sincère.

Je me résigne à la mort de Luigi comme à toute chose, et je bénis Dieu. Néanmoins mes jours se sont obscurcis; et ce n'est pas seulement l'âme qui souffre, mais toute ma personne, tout cet être malade et fatigué.

Excuse-moi si d'tci à quelque temps je ne te parle pas de tes précédentes lettres, auxquelles je n'ai pas répondu. Qu'il te suffise de savoir que je t'aime et suis heureux de ton amitié.

' Du livre Silvio Pellico e il suo tempo, considérations de Pietro Giuria. — Voghera, tip. Gatti, 1854.

AU.MARQUIS CESARE CAMPORI, A MODÈNE^

Turin, 22 avril 1841.

Monsieur le marquis,

La perte d'un frère, la maladie d'une sœur, et d'autres afflictions qui furent la suite des premières, ne -me permirent pas de lire sur-le-champ le volume des tragédies de votre ami \ Aussitôt que mon esprit eut retrouvé un peu de calme et la faculté de pouvoir se distraire, je lus ce recueil et je me fais un devoir de vous prier, Monsieur le marquis, d'en offrir à Tauteur si distingué toutes mes félicitations ^ Le comte Abbati Marescotti a la puissance tragique, le vers brillant, une âme élevée et religieuse. Avec un tel fond, on ne fait pas de poésies médiocres.

Conservez-moi votre bienveillance , Monsieur le marquis, et veuillez me croire votre très-dévoué serviteur.

* Éditée dans le journal de Modène, il Silfo.

{Note de l'Editeur.)

2 Le comte Abbati Marescotti, de Modène.

{Note de r Editeur.)

3 Voyez, aux lettres sans date, celle qui est adressée par Pellico au susdit comte Abbati Marescotti, actuellement conseiller au ministère de l'intérieur pour l'instruction publique à Modène.

{Note de l'Editeur.)

A M. LE COMTE TULLIO DANDOLO

Turin, 17 mai 184L

Cher comte ,

Je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour vous parler du charmant présent de vos Reminucenze e fantasie, si pendant que je hsais et goûtais ce beau livre, il ne fût arrivé dans ma famille un bien douloureux événement. Mon pauvre frère Luigi, qui n'était pas seulement un frère pour moi, mais un véritable ami, m'a été enlevé en trois jours.

Je n'ai encore recommencé à lire aucun livre, mais je vous remercie du vôtre, et je le reprendrai aussitôt que je pourrai. Vos pensées, votre style, votre âme ont un grand charme pour moi. Je vous embrasse, et avec vous vos enfants et Fava, et je me dis votre bien affectionné.

A PIETRO GIURIAi.

Vigna Barolo, 21 juin 184L

Très-cher Giuria ,.

Je te remercie de tes amicales félicitations sur le succès de mon Iginia. Tu voudrais que je t'en disse quelque chose, mais tout ce que je sais c'est que M^ne Bettini sollicita l'approbation de la censure, et la trouva plus indulgente qu'elle ne l'avait été il y a bien

* Du livre Silvio Pellico e il suo tempo^ considérations de Pietro Giuria. — Voghera, tip. Gatti, 1854.

{Note de V Éditeur.)

clfîs années. La tragédie fut permise avec un lé£i:er cliangement dans un petit nombre de vers. ïActrice et ses camarades l'étudièrent avec zèle. Briano assista aux répétitions, enseigna, dirigea, interpréta. Je n'ai vu, moi, ni les répétitions, ni les représentations, et je me tenais également préparé à apprendre un succès ou la nouvelle qu'on m'aurait sifflé, comme on fit au Corradino. Le matin qui suivit la première représentation, Briano, Fea et Vico eurent l'amabilité de venir à la Vigna Barolo, où je demeure, et de m'apporter en toute hâte la nouvelle des applaudissements.

Je suis affecté de la perte que le pauvre Briano a faite de son enfant. C'est le quatrième qu'ils perdent; et quoique ce soit un grand bonheur pour ces petites âmes, les parents en sont inconsolables.

J'attends les vers que tu imprimes. Je regrette, mais sans m'en étonner, que tu ne publies pas le Botzari, sujet d'un genre ardu. — Je t'embrasse de tout cœur.

AU BARON ACHILLE DU LAURENS, A AVIGNON

Turin, 7 juillet 1841.

Monsieur, ,

Je vous dois encore des remercîments pour toutes les choses aimables qu'il vous a plu de m'écrire, en .date du 30 avril ; pardonnez-moi une paresse causée par de grandes tribulations. Après la perte si douloureuse que j'avais faite de mes chers parents, je croyais n'être plus destiné à voir mourir aucun des miens, d'autant plus qu'étant toujours moi-même

plus on moins malade, il était probable que ma vie s'éteindrait avant beaucoup d'autres. Il n'en a pas été ainsi ! Un frère sain, robuste, que tout le monde aurait regardé comme assuré de me survivre, m'a été enlevé tout à coup, et c'était mon meilleur ami ! Mais l'homme ne doit pas se plaindre de ce qu'il a plu à Dieu de décider. Son adorable volonté est la seule bonne, nous devons nous y conformer. Je voudrais remplir ce devoir, mais mon pauvre cœur sent vivement. Ma santé déjà peu solide en est devenue plus misérable. Voilà pourquoi, Monsieur, je suis plus que jamais un mauvais correspondant pour tout le monde. Vous êtes si indulgent que vous m'excuserez.

Je puis vous donner des nouvelles assez récentes de votre digne cousin, M. le chevalier Manfredo. Il se porte bien, et va se trouver chargé d'affaires à cause d'une absence que le comte Rossi doit faire de Pétersbourg. Ce n'est pas le chevalier lui-même qui me l'écrit, mais un ami commun, le prince Wiasemski.

Je vous réitère le témoignage de ma respectueuse estime, et en vous priant de me conserver vos bonnes grâces, auxquelles j'attache un prix infmi, j'ai l'honneur d'être, etc.

CLXIY A M. LEONARDO FEA.

Turin, 16 août 1841.

Très-estimable Monsieur,

J'ai à vous remiCrcier et à me plaindre de vous. L'iionneur que vous m'avez fait est plus que je ne mé-

rite, et je n'en serais digne que si j'eusse pu atteindre au but que je visais ; j'en suis resté fort éloif^né.

Vos critiques sur mes productions me persuadent ; mais assurément votre coup d'œil, si perçant dans Texamen et les jugements des œuvres de Fes|)rit, en eût trouvé à faire bien davantage, s'il n'eût été émoussé d'avance par la douce bienveillance que vous me portez. Je vous dirai franchement que je ne suis content d'aucune des compositions sorties de ma plume : les défauts y surpassent les beautés. Vous qui êtes jeune et qui avez une âme noble et ardente, vous serez, j'espère, de ceux qui ajouteront à la gloire de noire littérature. Votre manière d'envisager l'étude est la mienne; l'étude doit être une excitation puissante et sacrée aux sentiments généreux, aux actions généreuses, une heureuse harmonie entre le, savoir profane et le savoir religieux, entre les investigations hardies de l'inteUigence et l'humilité sincère du chrétien, entre le mépris de tout ce qui est bas et l'indulgence envers les hommes.

Adieu, conservez-moi votre bienveillance, mais sans illusion ; votre affection et celle de vos bons amis m'est précieuse.

A GIOVANNI VICO

Turin, 16 août 1841.

Mon cher Vico, Je voulais t'écrire à toi quelques hgnes sur l'article de Fea, je me suis ensuite décidé à lui écrire à luimême ; remets-lui, je te prie, l'incluse. Quelle belle

àme f|ìie colle de ce jeune homme ! Mais en cette occasion il ale défaut de me regarder pour ainsi dii'e à travers la loupe de sa candeur et de sa bonté. Et vous, ses intimes, vous avez le même défaut. Mais je me connais trop bien pour ignorer à quel point je suis dépourvu de génie et de vertu. Soyez plus justes, et bornez-vous à dire que si je ne me suis pas élevé très-haut, la postérité daignera peut-être m'excuser en pensant à mes années de douleur. — Il est certain que j'eusse produit davantage et me fusse livré à des études plus fortes.

Courage, braves amis, étudiez, vous autres, composez, et toujours dans des vues nobles et saintes ! — Je t'embrasse. Aime ton Silvio.

A PIETRO BORSIERI.

Turin, 19 décembre 1811. •

Mon bien cher Borsieri, Caponago m'a annoncé le dessein où il est de venir à Turin pour une affaire, et je l'attends avec joie, quoique je regrette de sentir que mes infirmités m'ont rendu si inactif et si inutile. Mais ma joie serait double et archidouble s'il pouvait t'amener avec lui. Il m'a écrit : Oh ! que nous allons nous trouver changés!— Quant à moi, je le suis grandement de visage et de forces; je ne le suis pas moins dans ma manière de juger la plupart des intérêts de ce monde. Mais je ne suis nullement changé de cœur envers mes bons amis. Je n'ai pas besoin de te répéter quel souvenir je

garde do la famille Borsieri. J'ai rencontré pcn d'àines aussi sincères, aussi aimantes que les vôtres. Dis-le k tes excellentes sœurs et à notre Gaetano, afin qu'ils continuent à m'aimer et à prier pour moi. Écris-moi et donne-moi des nouvelles de chacun de vous, et ajoute en particulier l'état dans lequel ta santé se trouve, si les palpitations te laissent le calme et la force nécessaires pour te livrer aux travaux littéraires. Veille à te conserver, et salue de ma part, d'abord ceux de ta famille, puis, l'un après l'autre, ce petit nombre de nos amis qui restent près de toi. Dis à mon bien cher Porro que sa lettre m'a fait plaisir, parce que j'en conclus qu'il est plein de vie. Prie Federico de m'excuser si je ne lui ai pas encore répondu, et avec lui salue sa femme de ma part.

Je végète du mieux que je puis, mais non sans douleurs. Adieu, aime-moi, aimez-moi tous en famille et portez-vous bien.

A PIETRO BORSIERI.

L'année va finir, et je veux, avant qu'elle s'achève, l'adresser un salut et te demander de tes chères nouvelles, de celles de Gaetano et de tes sœurs. Que de fois, durant cette année, je me suis dit que je n'en verrais pas la fin! Et cependant me voici toujours; seulement j'ai la douleur de voir malades des personnes excellentes : l'une est ma sœur, qui, depuis la mort du pauvre Luigi, n'a fait que languir; l'autre est

la marquise de Barolo, ma bienfaitrice, qui, depuis une quinzaine de jours, est en proie à des souffrances dangereuses, et je vis entre la crainte et Tespérance à chaque alternative de symptômes pires ou meilleurs. Si tu vois Gonfalonieri, dis-lui de m'excuser si, depuis son retour en Lombardie, je ne lui ai écrit qu'une seule fois : je répondrai à sa lettre; salue-le de ma part, et offre mes devoirs à la comtesse. Donne le bonjour aux chers Porro, à Caponago, qui m'avait annoncé qu'il viendrait à Turin et que je ne vois point paraître; à tous nos amis, parmi lesquels je mets en premier lieu tout ce qui appartient à cette famille Borsieri, toujours si chère à mon cœur. Bonne année ! adieu; aimez-moi, je vous aime de cœur.

CLXYIII

A PIETRO GIURIA».

. Turin, jeudi 24 février 1842

Mon cher Giuria, Il est dur de ne pouvoir contribuer à secourir des infortunés ! mais on me fait souvent des appels semblables, et tout le monde ignore que je n'ai pas des ressources proportionnées aux désirs de mon cœur. Tout le monde ignore qu'ayant vécu bien des années hors du Piémont, je suis uni par le lien étroit d'un malheur commun à des personnes qui sont aujourd'hui

* Du livre Silvio Pellico e il suo tempo, considérations de Pietro Giuria. — Voghera, tip. Gatti, 1854.

{Note de l'Editeur.)

dans une triste situation. Tout le monde i^more, en outre, que je suis tout à fait étranger (la chose a été réglée ainsi) au généreux usage que Madame la marquise fait de son argent. Tout cela est cause qu'aujourd'hui je n'ai pas le pouvoir de secourir même une famille que tu connais. J'en suis profondément affecté. Madame la marquise répand ses différentes aumônes ou elle-même, ou par l'entremise des curés, et cela pour observer un ordre constant et invariable; elle n'admet pas d'autres intercesseurs.

Accepte donc l'expression sincère de mon regret. — J'espère que ton indisposition n'aura pas eu de suites. Soigne-toi bien.

Les Mémoires d'un prisonnier, dont tu me parles, je les ai eus dans les mains, et ils sont intéressants. Je ne les ai plus. L'auteur est Andryane, homme de sentiments généreux, mais trop indulgent quand il apprécie mes faibles actions. Ses volumes contiennent diverses anecdotes de prison dont je ne pouvais parler. J'aurais nui à mes compagnons de captivité. Si inutile que tu me voies, crois-moi, ce que je suis, le plus affectionné de tes amis.

A PIETRO GIURIAi.

Turin , l^' mars 1842.

Très-cher Giuria, Tu es mauvais juge de ta Canzone, que tu pourrais

1 Du livre Silvio Pellico e il suo tempo, considérations de Pietro Giuria. — Voghera, tip. Gatti, 4854.

— MH —

sans vanité estimer \)lus que lu ne lais. Je te remercie de me Tavoir fait connaître. Il y a du goût et de la pensée.

La tragédie que tu entreprends de traduire me paraît convenir à notre théâtre, et ton vers libre y fera à merveille. Mais comme elle a déjà été traduite, tu n'auras pas le mérite de la nouveauté, sauf dans la supériorité de Texécution. C'est un mérite que les lettrés sentent, mais eux seuls, ou bien peu d'autres. J'en dis autant de la traduction de quelque tragédie que ce soit, si elle est très-connue.

Si tu te donnais cette peine pour ne publier qu'un volume, j'y verrais peu d'avantage ; le public n'y prendrait pas garde, l'œuvre manquant de nouveauté. Mais l'entreprise peut être bonne par l'importance qu'elle acquiert de la multiplicité des choses que vous vous proposez de recueillir.

Mais je ne vaux pas grand'chose pour donner des conseils sur cette matière, n'ayant pas la moindre expérience de ces sortes d'entreprises.

Guéris-toi vite et complètement, et reprends ta belle Canzone. — Lorsque je publiai Mie Prigioni y je ne prononçai pas le nom d'Alexandre Andryane ni de plusieurs autres, parce que la moindre allusion de ma part aurait pu leur nuire tant qu'ils étaient en prison. Je ne nommai que le petit nombre de ceux avec qui j'étais notoirement lié d'une intimité fraternelle ; je dis notoirement en ce qui est de la connaissance que pouvait en avoir le gouvernement autrichien.

Je suis en proie à mes douleurs habituelles d'esprit

et de coi'i)S. Je ne vois pas la j^^uérisoîi de Madame la marquise faire de proj^rès; ma sœur est toujours malade^ et d'autres malheurs, qui ne me sont pas personnels, me déchirent le cœur.

Mais courage ! Thomme doit gémir sans cesser de se conformer aux volontés du Seigneur. Chacun doit porter sa croix, et il faut la porter de bonne grâce jusqu'à la fin.

Je souhaite le bonheur à Flechia ; mais qu'il est rare que le mariage le donne î

Je l'embrasse et suis ton Silvio.

ALA COMTESSE OTTAVIA MASINO

DI MOMBELLO.

Jeudi 21 avril 1842.

^ Madame la comtesse.

Dans le billet que vous me faites l'honneur de m'adresser, vous me dites que M'"^ la marquise Brignole désirerait voir les écoles qui suivent tes asiles de renfance. Je vois par là. Madame, que vous supposez que Mme de Barol a aussi institué de ces écoles dont vous parlez. Mais les écoles qui suivent les asiles de l'enfance sont une institution publique, c'est-à-dire étabhe par la ville de Turin. Ce sont, pour les garçons, les Frères de la doctrine chrétienne, dits Ignorantins, et, pour les fdles, les Sœurs de Saint-Joseph. Les unes et les autres prennent les enfants de sept ans et les élèvent gratis, convenablement à la classe populaire. M"»*^ de Barol ne préside point à ces écoles. Il y en a dans les différents quartiers de la ville.

J'ai mentionné Tautre jour le couvent de Sainte- Anne, institué par M"*' de Barol. Là les bonnes sœurs de Sainte-Anne donnent éducation, non gratuitement, mais à fort bon marché, à des pensionnaires. Il y en a plus de cinquante. Je ne saurais pas vous dire, Madame, si on peut facilement aller le visiter. M'"^ de Barol est sortie, et je ne la verrai qu'à cinq heures. Mais il me paraît, d'après vos expressions, que ce que Mme la marquise Brignole demanderait à voir, ce sont plutôt les écoles des Sœurs de Saint-Joseph.

J'ai un exemplaire de ma faible et humble poésie à vous offrir. Quoique vous l'ayez déjà lue et honorée de votre indulgente approbation, permettez-moi de la mettre à vos pieds.

Quand vous verrez M^e la marquise Brignole, je vous prie de vouloir bien lui présenter mes respectueux devoirs.

Bien des choses, je vous prie, à M. le comte. J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus distingués d'estime, de considération et de dévouement, etc. ^

AU PÈRE FERAUDI.

Turin, 7 mai 1842.

Oh! quel aimable reproche! quelle douce fâcherie ! quelle agréable philippique ! Ta colère, celle de Giuseppina, celle de la famille Daviso, sont autant de preuves d'indulgence et d'amitié.

Je reçois ces injures et ces fureurs comme autant d'angéliques sourires, et je vous en remercie mille

fois. — MaiS;, en vérité, Thymnc que tu me demandes, et dont je t'envoie six exemplaires (l'un desquels je te prie de taire a^^récr à la famille Daviso), est une faible composition, où je n'ai mis de bon que la volonté. — J'ai fait une excei)tion pour la Propagation de la foi; mais, en général, je ne compose jauiais de ces pièces à l'occasion des fêtes, etc.; ces occasions se succèdent et se répètent sans fin. Le temps me manque pour cela. J'aime ces fêtes, je loue ceux qui les chantent, mais je préfère ne m'unir aux fidèles que par la prière et par la participation aux divins mystères. Pour la Saint-Joseph, je laisse écrire les autres.

Aie bien soin de ta tête chérie; je compte, pour Giuseppina et pour toi, sur Famélioration de la saison.

Mets-moi, avec l'hymne, aux pieds de la famille Davi so.

Je t'embrasse et suis de tout cœur ton Silvio.

AU PROFESSEUR PIER ALESSANDRO PARAVIA

3 juin 1842.

Très-cher chevalier.

L'exemplaire de votre discours dont vous m'honorez m'est un présent souverainement agréable. J'avais lu cette composition exquise, mais je ne la possédais pas. Je me réjouis de l'avoir, et surtout de la tenir de votre amitié. C'e^t, comme vos autres discours, un travail d'un goût parfait, pour le choix des idées et pour leur expression toute pleine de convenance et de grâce. Chaque fois que je fis quelque chose de vous, je m'en

félicite avec notre pays; il n'est pas possible qu'un tel professeur ne propage point des dnctrines vivifiantes.

Je n'ai plus un seul exemplaire de ma Canzone^ mais je verrai à en trouver un et je vous Fenverrai.

Je suis toujours assez souffrant; toutefois la campagne a un peu dilaté mes poumons; je respire mieux.

Vivez en bonne santé et en bonne humeur, et tenezmoi pour ce que je fais profession d'être, votre bon serviteur et ami.

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