A MONSEIGNEUR ARTICO, ÉVÊQUE D'ASTI
Turin, 27 février 1844,
Excellence très-révérée.
Il m'est doux d'avoir une place assurée dans le cœur d'un si digne et si saint évêque ; son affection est une bénédiction qui, je Fespère , m'attirera du ciel beaucoup de miséricordes. De la Pastorale, je dirai que je Tai lue avec un extrême plaisir. Le sujet en est important, et vous Tavez naturellement traité en maître: justesse dans les pensées, absence de toute exagération, chaleur d'âme, diction belle et forte, en somme tout ce qu'on devait attendre d'un savant apôtre plein d'amour pour Dieu et pour les âmes.
A la première occasion, j'en enverrai un exemplaire à Gioberti; il verra avec satisfaction que V. E. lui a fait l'honneur de le citer, en rapportant de lui des choses qui, en effet, sont excellentes et tout à fait dans l'esprit de l'EgUse romaine. La dédicace que m'a adressée Gioberti est généreuse , mais trop au-dessus de mon mérite. Le livre del Primato^ est aussi, à mes yeux, une œuvre eminente. Les points contestables sont accessoires et peu en relief , et la substance de l'ouvrage est un trésor d'éloges pour la divine sagesse de l'Eghse. — Gioberti a de la sympathie pour moi, sans
* Le titre complet de l'ouvrage de Gioberti est celui-ci : Del primato civile e morale degli Italiani.
{Note du Traducteur.)
que nous ayons eu roccasion de nous voir beaucoup. — A mon retour en Piémont, en 1830 Je trouvai i)armi les jeunes prêtres, amis de mon frère Francesco, maintenant jésuite, le bouillant Gioberti. Je reconnus en lui un génie élevé, une foi ardente, un cœur sincère ; il ne lui manquait qu'un peu plus de prudence : il était j)assionné pour la cause des pauvres Polonais, et ne craignait pas de se nuire en disant à tous tout ce qu'il pensait. Les temps étaient critiques : il fut soupçonné, arrêté et exilé.
Je ne lui avais jamais écrit, ni lui à moi, quand voici apparaître dans le Primato cette dédicace d'une si chaleureuse amitié ; alors, pour la première fois, je lui écrivis pour lui exprimer deux sentiments qu'il m'inspirait également : d'une part, la reconnaissance; de l'autre, le regret d'un éloge si excessif.
Il me répondit quelques lignes affectueuses, heureux, disait-il, de savoir que j'eusse trouvé quelque chose de bon dans son livre.
Je lui avais donné le conseil de se modérer encore davantage, de ne s'emporter ni contre Rosmini, ni contre les Rosminiens ni contre personne. Sur cela il ne m'a fait aucune réponse ; c'est, ce me semble, une âme très-noble, mais un peu sauvage, pleine d'amour et de colère, de sincérité et d'audace.
Dans son traité del Buono, il y a une préface de nouveau étincelante de colère contre ses détracteurs, dont il ne nomme néanmoins aucun. Prions Dieu d'en faire un saint; et dans ce cas il appartiendra à la catégorie de saint Jérôme, chez qui, avec beaucoup d'emportement, abondait la charité. — Telle est, Monseigneur,respècede
relations courtes et rares , que j'ai eues avec Gioberti.
Je me ^.recommande aux saintes prières de V. E. révérée et très-chère, et je la supplie de demander au Seigneur un peu de bonne santé pour ma bienfaitrice, qui depuis quinze jours est indisposée. Elle souffre d'ailleurs avec résignation, et n'a d'autre volonté que la volonté de Dieu.
Avec les hommages et les remerciements de M"^ la marquise , veuillez agréer les miens. Bénissez-moi, conservez-moi votre bienveillance , et croyez-moi, comme je le suis avec la plus profonde vénération, de Votre Excellence, Monseigneur, le très-humble et affectionné serviteur.
A. M. LE PROFESSEUR A. IGHINA».
Turin, 2 mai 1844.
Monsieur le Professeur , En vous remerciant de vos amicales et trop généreuses louanges à l'occasion de mon Canto funebre, je dois vous dire que je l'avais composé uniquement pour être lu à M^^ la marquise ; mais elle eut la pensée qu'on pouvait en faire hommage au Roi. Il ne s'en fit pas une véritable publication ' : on n'en imprima
1 Du livre Silvio Pellico e il suo tempo, considéralions de Pietro Giuria.— Voghera, tip. Gatti , ^ 854. [Note de l'Editeur.)
* Le Canto funebre, auquel fait allusion cette lettre, avait été écrit à roccasion de la mort de Tarchiduchesse Marie-Caroline, sœur de la duchesse de Savoie, Marie-Adélaïde, et on ne tira en effet de ce chant qu'un très-petit nombre d'exemplaires.— Nous tâcherons de le faire connaître en tout ou en partie dans l'Appendice. {Note du Traducteur.)
qu'un petit nombre d'exemplaires , et voilà pourquoi, mon cher professeur, il y eut un grand nombre de nos amis, et vous entre autres, à qui je ne pus avoir le plaisir d'en offrir un. Mais votre chère et honorée personne m'était venue à l'esprit.— Ceux-là, du reste, m'ont fait trop d'honneur qui vous ont rendu compte de mon pauvre Chant; et il faut toute votre amabilité pour que vous m'en parliez avec tant de partialité. La bienveillance de votre jugement pourra s'être égarée; mais j'avoue qu'elle m'est chère, parce qu'elle vient, je le sais, d'un esprit sincère. En outre^ le suffrage d'un savant professeur se reçoit toujours avec plaisir, au risque d'en prendre de l'orgueil.
Mes humbles hommages , je vous prie, à Monseigneur, et, avant les miens, veuillez lui offrir ceux de M"'^ la marquise, qui vous présente aussi ses devoirs.
J'ai l'honneur d'être de tout mon cœur, etc.
AU TRÈS-RÉVÉR. PÈRE ANTONIO BUONFIGLIO,