‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 91 sur 103 · CCCXXXIII · texte numérisé non relu

CCCXXXIII

A M. LE COMTE LUIGI PORRO, A MARSEILLE

Très-clier comte Porro,

La venue de Giulio à Turin m'a causé un des plus

\it's plaisirs que j'aie eus de ma vie; c'est un jeune homme excellent et infmiment aimable, d'un cœur bienveillant, et doué de jugement. Plusieurs fois on m'avait dit de lui des choses dignes d'éloge, et particulièrement qu'il ne donnait pas dans le travers, aujourd'hui trop commun à Milan, parmi les jeunes patriciens, d'abandonner la bonne société pour s'encanailler. Je l'ai trouvé enfui tel qu'il m'avait été dépeint par des gens de bien, et je m'en suis réjoui ; je m'en réjouis comme s'il n'était pas seulement votre fils, mais aussi le mien. Il a de l'aisance sans trop d'abandon, et une légère ombre de timidité qui lui sied et annonce une âme déhcate. Outre le plaisir que j'ai eu à le voir, figurez-vous combien aussi j'ai été heureux d'avoir de vous les plus fraîches nouvelles, de vous qui me fûtes toujours cher, souverainement cher, de vous que je me rappelle chaque jour avec une haute estime, comme l'un des hommes les plus sincères, les plus honorables que j'aie rencontrés sur la terre. Ajoutez à cela ce portrait de vous qui m'est envoyé par M.Borelly, portrait dans lequel je retrouve vos traits, et ce regard, et cette expression mêlés de sourire et de mélancolie, et qui m'a vivement ému. En vérité votre ami m'a fait un grand cadeau, et je lui en suis profondément reconnaissant.

Les meilleurs amis que j'aie ici, savoir le marquis et la marquise de Barolo, ont voulu que je leur présentasse mon Giulio^ que je l'amenasse à dîner et ont été charmés de lui. J'ai également une véritable amie dans la bonne comtesse de Masino. Elle n'a pas accueilli avec moins de bienveillance le cher Giulio, et

elle veut (jne, lorsqu'il reviendra à Turin, il demeure eliez elle. Dans le même hôtel où est Giulio sont aussi les Arcliinto, et j'ai revu hier la eomtesse Cristina ([ui est toujours bonne, sincère et naturelle comme au temps où elle était jeune fille. Elle n'esl pas de ces Milanais qui ont peur de déplaire à l'Autriche s'ils me voient. Je dois dire cependant que de ces peureux il n'y en a guère. Je ne pourrais compter tous les témoignages d'estime que me donnent ouvertement mes anciennes connaissances.

Quelques questions de Giulio m'ont surpris et fait sourire. Mais je dois dire d'abord qu'il y a mis toute la délicatesse et la bonne grâce possibles. Cet excellent jeune homme était venu ici avec la prévention qui lui avait été insinuée en France, à ce que je puis voir, que ma croyance religieuse m'avait abaissé, rendu sauvage, ou du moins que je me montrais tel. Vous qui m'avez connu, cher comte, pendant des années de vie commune, vous n'aurez jamais admis l'opinion de ceux qui me croient hypocrite. — Niais, je pourrais l'être, mais dissimulé, jamais. Ma croyance religieuse est donc telle que je la manifeste ; je suis chrétien et complètement catholique, ce qui est le fruit d'études, de méditations, de comparaisons, d'où il est résulté pour moi que tous les systèmes d'irréligion philosophique, et même celui du prétendu déisme, n'ont absolument aucune base. Cette conviction qui est la mienne, je n'ai pas rougi, je ne rougis pas de la professer, mais sans aucun but d'intérêt humain. Et je ne nie crois pas précisément devenu un imbécile parce que j'aime et prie Dieu, non avec les rites de la ma-

conneri e, mais avec ceux de TÉglise. Quant à feindre des sentiments religieux que je n'aurais pas, en un mot, à faire Thypocrite, ceux qui les premiers l'ont imaginé et crié sur les toits sont une vile engeance qui ne me connaît pas. Giulio m'a dit que vous repoussiez avec une généreuse confiance ces indignes clameurs. Naturellement, par suite des événements passés et de ma manière de voir, j'ai des ennemis de deux espèces, mais je ne m'en inquiète pas. Les uns sont de fanatiques serviteurs de l'Autriche qui me voudraient voir damné; mais j'espère bien, malgré eux, aller en paradis. — Les autres sont ces brouillons, libéraux de carrefours, jeunesse sans expérience, exaltée par un jacobinisme ignorant et irréligieux qui déshonore dans toute l'Europe le nom autrefois honorable de libéral. Ils voudraient que je fusse comme eux. Et quand donc l'ai-je été? mon patriotisme ne fut jamais celui des jacobins. J'abhorre tous les fanatismes populaires, comme le plus funeste, le plus grossier, le plus stupide des fléaux politiques; et si j'éprouvai quelque exaltation de patriotisme, il se borna à la foUe espérance de voir chassées de notre Italie les dominations étrangères. Je fis, en d820, un rêve irréalisable, mais beau, mais digne, mais pur. C'était le véritable amour de la patrie, et il n'y en a pas d'autre ! A notre malheureux, mais noble délire, ces héros du meurtre voudraient donc que je substituasse leur abject jacobinisme avec la doctrine de la haine, de l'irréligion, du poignard et de toutes les turpitudes? Ils ne méritent pas de réponse, et je ne réponds à aucun d'eux; mais je n'en gémis pas moins de voir la canaiUe usurper le

titre d'amie des lumières. Ces lumières, je ne les ai jamais connues. J'en ambitionnai d'antres quand j'étais jeune; et maintenant ({ue je suis \ieux, je me trouve peu changé à cet égard, aimant toujours la vérité et la justice, mais les aimant sans délire, — les aimant en chrétien.

Ce fut pour moi , du reste , une bonne fortune de n'avoir pas voulu fraterniser avec nos gâte-métier du jour, qui se disent ici libéraux. Chaque année, ils ourdissent des trames insensées , pleines de bassesses et d'infamies; ils ^ entraînent quelqu'âme honnête et sans expérience ; puis ils se trahissent et s'immolent réciproquement. Si je ne les eusse repoussés loin de moi, j'aurais été à mon tour sacrifié par leur démence.

J'ajoute que , si les dominations étrangères ne sont pas de mon goût, je n'ai jamais été, je ne serai jamais l'ennemi du gouvernement piémontais. C'est notre gouvernement à nous, il est italien. Il est, pour beaucoup de raisons, chose sacrée à mes yeux. Un citoyen n'a pas le droit de se constituer l'ennemi des autorités établies, surtout quand ce sont des autorités nationales. Je vois en somme, et je dis hautement que toutes les conspirations sont un détestable moyen d'arriver et qu'il en dérive toujours des calamités publiques, d'inutiles défaites, ou des victoires souillées par la perversité. — Conclusion de ma manière de voir en pohtique, je reste tranquille ; je ne crois pas qu'un simple citoyen ait autre chose à faire pour la société que de vivre dans son sein connue un galant homme, en détestant tous les excès.

J'ai exposé tout cela à Giulio qui m'a, je crois, compris et approuvé ; il est reparti hier et doit être maintenant à Milan.

Adieu, très-cher et très-estimable ami , vous saurez que , de mes compagnons de captivité , les uns sont allés en Amérique , les autres sont demeurés pour cause de maladie, à Gradisca. On dit que Gonfalonieri a reçu l'autorisation de se retirer à Corfou. L'infortuné ! qu'il a souffert ! J'ai eu de grands motifs de l'estimer et de m'attacher à lui.

Adieu , je vous embrassse de toute mon âme et fais des vœux pour qu'il vous soit bientôt permis de revenir au milieu de vos enfants. Que Dieu le veuille ! et puissé-je vous embrasser en personne !

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