A M. HUMBERT FERRAND, A BELLEY
* Monsieur,
Votre demande est franche et me plaît : « Que faut-il répondre à ceux qui disent que les Piombi n'existent plus à Venise, et que, par conséquent, Silvio Pellico n'a pas été dans les prisons ainsi nommées? »
Il y a des gens, mon cher Monsieur, à qui il est inutile de répondre, car ils ont besoin d'accuser à tout prix ; mais si parmi vos amis vous en avez qui vous font cette question, ils sont de bonne foi ; lisez-leur ma lettre.
Tous ceux qui vont à Venise voient le palais des anciens doges, et voient qu'il est couvert de plomb. L'étage le plus élevé de ce palais est appelé par tous les Vénitiens Vêlage sous les plombs (sotto i piombi). Là étaient les prisons d'État du temps de la république; être captif là-dedans se disait : Être sons les plombs. Cela .est connu de tout le monde.
Mais, dit-on, ces prisons ont disparu; il n'y a plus là
que des chambres qui ne font nullement horreur. Les fenêtres y sont grandes, la lumière y abonde : ce ne sont plus les Piombi.
Cela est bientôt dit, mais c'est toujours cependant l'étage sous les plombs, c'est l'étage du palais où jadis la répubhque de Venise mettait ses prisonniers les plus marquants. Et c'est là où tous les Vénitiens actuels savent et peuvent attester que plusieurs carbonari ou soupçonnés carbonari ont été enfermés en 1820 et 1821 . Les prisons de la pohce étaient dans une partie de ce palais; il y avait des cachots placés à d'autres étages, et il y en avait sous les plombs. Le gouvernement autrichien n'en a jamais fait mystère. J'ignore si actuellement les prisons de la pohce sont encore dans cet endroit; mais tous ceux qui habitent Venise ou qui y vont peuvent savoir, comme chose très-notoire, qu'elles étaient là en 1820 et 1821. Les anciens prisonniers d'État de la république, qui étaient aux Plombs, se trouvaient au dernier étage du palais; MOI j'ai été longtemps détenu au dernier étage de
CE PALAIS QUI EST ENCORE COUVERT DE PLOMR *. ai-jc
été aux Plombs ou non?
Au reste, dans mon livre, j'ai dit que ma première chambre sous les plombs avait une grande fenêtre. Je ne l'ai nullement peinte comme un antre obscur; j'ai seulement parlé de la chaleur affreuse que j'y ai souffert, et des insectes qui me dévoraient. J'ai dit que la chambre où j'ai été mis en automne avait deux fenêtres, une grande et une petite; je n'ai rien altéré, rien chargé. Il faut que l'on soit de bien mauvaise humeur pour ne pas en convenir.
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Ne faut-il pas aussi être singulièrement prévenu pour trouver vraisemblable que je dise avoir été dans une prison qui n'aurait pas existé? Que Ton demande à Venise à qui que ce soit, où ont été mis, à Tépoque dont nous parlons, les carbonari que la commission spéciale jugeait, on répondra : « En plusieurs endroits, c'est-à-dire à San Michele di Murano , aux Criminali et aux Piombi. »
Je n'étais pas le seul sous les plombs. J'avais dans la prison, à côté de moi, le marquis Canonici de Ferrare, neveu du cardinal Mattei; dans d'autres chambres étaient quantité d'autres captifs. Si maintenant on ne se sert plus des Piombi pour prison, c'est fort bien; mais le bel argument pour nier ce qu'ils ont été notoirement pour moi et pour tant d'autres !
Je le répète, le gouvernement autrichien n'a jamais fait un mystère de notre détention aux Plombs. Ce n'est point lui qui nie ce fait, ce sont quelques hommes qui n'ont sans doute pas été à Venise ou qui y ont été sans prendre là-dessus des informations convenables. On les a trompés, on a tâché de les indisposer contre moi, ou bien l'erreur est venue d'une parole plus inexacte que méchante; car souvent d'un premier malentendu naît une voix calomnieuse, et cette voix circule tant qu'elle peut.
En voilà bien assez sur ce sujet. Je sais qu'un homme du plus grand mérite % en France, a cru un
1 Chateaubriand. Voyez à propos de celte singulière accusation portée contre Pellico, la lettre du 23 août 1836 à madame la comtesse Ottavia Masino di Mombello, page 175.
{Note de l'Éditeur.)
instant à mes calomniateurs : on aurait voulu le pousser à des hostilités contre moi^ contre moi qui l'honore et qui Taime. Cela m'avait fait un peu de peine; mais, dès lors, je me dis que je devais supporter avec calme toutes les attaques injustes. On ne gagne rien en s'inquiétant, en se défendant; il suffit d'être du côté de la vérité, alors on peut dire : Si Deus prò nobis, quis contra nos?
La fenêtre de la première chambre que j'eus aux Piombi se voit de la grande cour du palais du doge, en venant de la Piazzetta. Elle est à gauche du spectateur, au-dessus du superbe escalier où Marino Faliero fut décapité, et d'où je suis descendu au milieu des sbires pour aller entendre ma sentence sur l'échafaud.
Adieu, Monsieur; ne parlez pas beaucoup de moi : lorsque vous jugerez à propos de le faire, dites seulement que je vous ai paru sincère et que je me glorifie d'être, par la grâce de Dieu, chrétien, catholique, ennemi des révolutions et des fausses philosophies, et non un partisan du désordre, tel qu'on voudrait me faire paraître.
Je n'en suis pas moins un pauvre pécheur. Votre Silvio Pellico. *
A M. GIUSEPPE POMBA.
16 février.
Mon cher Monsieur Pomba, Le Levita d'Efraim * de M. Marenco est une œuvre
* Celte tragédie, jusqu'ici inédite, vient d'être publiée dans
r.piK
d'un grand mérite quant à Texccution. Le sujet est vraiment scabreux, et je crois, comme le croit l'auteur lui-même, qu'on aurait de la peine à le supporter sur la scène. Mais il est traité avec une merveilleuse délicatesse et une singulière fécondité de sentiments. Cette tragédie plaira certainement beaucoup à la lecture, et on pardonnera l'extrême hardiesse du choix du sujet, grâce au naturel avec lequel l'action est développée, et à la rare supériorité du style et de la versification. Le pire qu'on puisse dire sera : quel dommage que tant de talent ait été appliqué à un sujet si malheureux !
Je vous prie de transmettre à M. Marenco toutes mes féUcitations. Tout ce que j'ai vu de lui jusqu'ici atteste un génie puissant.
Croyez-moi, cher Monsieur Pomba, votre très-affectionné serviteur et ami.
Très-estimable Fea, Un livre écrit avec un aimable talent et un bon esprit est pour moi une lecture attrayante; aussi aimé-je votre Giuliano. L'exemplaire que vous m'en avez offert m'est précieux, et je vous en remercie infiniment. Ce récit n'est pas sans défaut à mes yeux, mais il abonde en nobles qualités, assez grandes pour
uii volume de h Biblioteca nazionale avec les autres œuvres posthumes de Carlo Marenco. {Note de l'Editeur.)
faire oublier les défauts. ,]e ne m'étendrai pas sur les louanges, et je vous dirai simplement en quoi je trouve de Fimperfection, vous déclarant d'ailleurs que je ne tiens nullement pour infaillibles mes jugements littéraires, mais que je les regarde au contraire comme pleins d'incertitude. L'expérience m'a démontré que souvent je me suis trompé en jugeant^ dans le blâme comme dans l'éloge.
L'histoire intime de quelque partie de la vie d'un homme est, à mon avis, un excellent sujet de livre, mais l'art exige une condition que vous n'avez peutêtre pas assez remplie. Elle consiste à ne pas se contenter, pour donner de la grandeur à cet homme, de le montrer assailli par une passion violente et ferme dans la vertu, mais à particulariser ses actions. Je ne demanderais pas trop d'incidents, mais je voudrais un plus grand nombre de circonstances, une peinture plus marquée, plus variée, de la généreuse conduite d'un si digne amant. Vous abandonnez trop au lecteur le soin de supposer ses actions, et vous vous bornez trop à peindre en lui un adorateur sans tache, en omettant de spécifier. Je veux dire qu'en omettant les spécifications, en négh géant de peindre les actions particulières de votre héros, ses traits de grandeur d'âme, sa faculté d'agir, vous avez fait, si je ne me trompe, que les lecteurs ne sentiront pas assez la noble nature de l'âme de Giuliano. Il agit trop peu sous les yeux du spectateur. Il aime, il pense, il souffre, il est irréprochable : c'est à merveille; mais on voudrait voir en relief, dans le développement des faits, la pratique de ces magnanimes sentiments. Ainsi croîtrait
rimporiance poétique et morale du personnage. Il n'appartient pas à une épocjne chevaleresque, et il ne peut honorer sa belle par des entreprises guerrières, mais que du moins on voie qu'il Thonore en s'élevant au-dessus de lui-même dans telle ou telle rencontre. Ici il protégera énergiquement un opprimé; là il foudroiera un méchant de son indignation; ailleurs il développera une pitié peu commune; autre part il sera grand dans le pardon; même dans un rang peu élevé, de telles choses sont possibles, et Fart les réclame dans un drame ou dans un roman d'amour.
Le livre que vous avez publié m'est une garantie que vous avez tout ce qu'il faut pour composer de bons romans. Peut-être alors en méditant sur ces observations critiques d'un ami, vous continuerez à montrer le même talent que dans Giuliano, et à faire preuve, en outre, de plus de puissance, en donnant au personnage que vous aurez choisi, la grandeur qui lui appartient.
En attendant, agréez la sincère et parfaite estime de votre très-affectionné Silvio PelUco.
AU MARQUIS CESARE CAMPORI, A MODÈNE
Monsieur le marquis.
J'avais à peine reçu votre bonne lettre que j'écrivis deux lignes à Paravia pour lui demander ce que je devais répondre à Votre Seigneurie relativement à
cette crainte d'un refroidissement dans son amitié. Paravia me remet le billet que j'inclus ici (d'où j'infère qu'il vous a écrit) ^ ce qui me fait espérer que toute apparence de refroidissement aura disparu entre vous. Paravia et moi nous sommes des mois sans nous rencontrer, parce que nous habitons deux quartiers opposés de la ville, et que ma mauvaise santé m'oblige à mener une vie très-retirée.
Je vous remercie, cher marquis, de votre obligeant souvenir, et je vous souhaite les plus grandes consolations, y compris les applaudissements des gens instruits. Et si vous en trouvez de malveillants, sachez répondre à cette malveillance d'une façon digne de votre belle âme, par la prière et le pardon*. Ne vous défendez pas, n'ayez pas l'air d'y prendre garde, et, en attendant, profitez du déchaînement même de la critique en usant de tous les moyens pour faire mieux.
Agréez l'expression sincère de l'estime de votre bien dévoué serviteur.