‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 96 sur 103 · AU COMTE CESARE BALBO, A CAMERANO · texte numérisé non relu

AU COMTE CESARE BALBO, A CAMERANO

Turin, jeudi 20 juillet.

Très-cher comte ,

Mon petit voyage à âne, jusqu'à Chieri^, fut des plus heureux. Le médecin vous aura donné de mes nou-

1 Les lecteurs ont probablement déjà remarqué que Chieti et Quiers sont un seul et même lieu, celui où se trouvait le couvent de la sœur de Pellico. Nous avons employé presque

Yelles de Cortandonc. Un peu au delà de ce lieu, le soleil modéra ses ardeurs, et nous eûmes une soirée délicieuse, tempérée par une brise caressante. Que de fois je me retournai pour chercher des yeux Camerano ! la route de Cesasco, le château de Cesasco ! — Le comte et la comtesse Balbo et leurs aimables enfants sont peut-être à regarder de là-bas le chemin que je suis , et à faire des vœux pour que mon destrier soit paisible, et qu'il ne m'arrive aucune aventure sinistre. Quelles belles âmes! la sincérité et la cordialité même ; comme elles m'ont accueilli en véritable ami ! comme elles montraient un obligeant regret de ce que je les quittais , de ce que j'hésitais à prendre rengagement absolu de revenir ! Eh bien, je reviendrai ! — Voilà ce que je me disais avec mille autres choses semblables, tantôt à part moi, tantôt avec Boscaccio ; et le Boscaccio, qui n'était nullement aviné, ou qui l'était seulement à ce degré qui dispose à la franchise, me causait un plaisir extrême, ens'écriant: — Oh! pour un brave monsieur et une brave dame, monsieur le comte et madame la comtesse , on peut dire que ceux-là le sont ! Tout le pays les aime; et comme ils sont affables avec tout le monde ! et leurs petits anges de fils ! Peut-on voir de plus jolies créatures ?

Nous avions pour compagnon de voyage le père et le fils de Boscaccio (celui-là un vieillard stupide, ce-

indifleremment, dans ceUe traduction, le mot italien ou le mot français, tantôt par suite d'un systènie générai adopté pour les noms propres, tantôt par quelque autre occurrence du moment.

[Note du Traducteur.)

lui-ci un garçon de dix ans, très-YÌf ), et un soldat (\ìì\, muni d'un congé indéfini, va se refaire campagnard, et dit que rien ne lui met de la joie au cœur comme de quitter Todieusc livrée de l'uniforme pour s'occuper uniquement des intérêts de sa pauvre famille. Plus loin, nous rejoignîmes trois autres conducteurs de bêtes de somme, qui tous cheminaient vers Turin pour y vendre des poules, des œufs, des lentilles, du grain , etc.

Lorsqu'on a perdu de vue Camerano et Cesasco, on entre dans un bois que l'on dit avoir été autrefois un repaire de voleurs et dans lequel ils sont aujourd'hui devenus rares ; ce bois s'étend fort loin sur les dernières pentes et dans les dernières vallées, jusqu'à la plaine. Ici la nuit commence à devenir un peu fraîche, surtout aux approches de Chieri ; nous y arrivâmes à minuit ; je passai la nuit au Cheval blanc, et de bon matin, je me transportai aux Rosines.

Je n'étais nullement fatigué de ma cavalcade, mais je respirais avec quelque difficulté : l'oppression a augmenté pendant toute la journée d'hier. Ce matin, je suis parti de Chieri très-oppressé, mais aujourd'hui je suis beaucoup mieux.

Mais vous , cher comte, tâchez , en ce qui est de la santé , de donner le bon exemple à toute la famille: vous y gagnerez doublement , parce que vous vous porterez mieux, et parce que vous sentirez plus d'ardeur pour avancer dans votre œuvre philosophique. Les trois chapitres que voils m'avez lus me font désirer de vous y voir travailler sans longues interruptions. Ce n'est pas une chose seulement bonne , mais

d\in mérite distingué ; vous me feriez un bien grand plaisir en m'écrivant que tous yous en occupez avec quelque assiduité. S'il y a quelques points sur lesquels nous ne nous expliquerions pas en termes identiques, la difîérence de nos vues sera toujours fort petite , et lorsque je vous fais un peu opposition , je ne suis jamais tellement obstiné dans mes opinions que je ne finisse par dire sincèrement en moi-même : Il se pourrait bien que je me fusse trompé.

Du reste, dans un livre, comme dans la vie d'un homme, il importe d'avoir raison sur la plupart des choses, et si on ne Ta pas sur toutes absolument, le mal n'est pas grand. Chaque fois que je fis mon Pascal, je sens combien je serais satisfait d'avoir composé un petit volume comme celui-là, quoiqu'il s'y trouve quelques expressions outrées qui peuvent donner lieu à des discussions.

Les modifications que me demande la censure pour laisser passer mes Mémoires sont peu de chose. Je m'occuperai bientôt de l'impression.

Adieu, cher comte, ayez soin de votre santé, travaillez et aimez-moi.

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLlNQi.

Camerano, vendredi 12 août.

Cher Gian GioselTo, Tu ne veux pas, lorsque j'écris à la maison, que

* L'autographe deceUe lettre appartient à madame la baronne Crova, sœur du défunt comte Cesare Balbo. C'est à Tobligeanle

— rU3 —

j'omette de f écrire aussi deux lignes. Eh l)ieii,je le dirai que je suis charmé d'être venu à Gamerano. J'y ai gagné de connaître de phis [)rès et phis intimement cette vertueuse famille Balbo. Je ne sache [)as au monde de spectacle plus délicieux qu'une famille bien unie et de mœurs aimables^ distinguées, et en même temps simple et sans cérémonie. Un mari et une femme qui s'airhent et s'estiment; des fds bien élevés sans qu'on les tyrannise; un domestique peu nombreux et accoutumé à tout faire avec convenance ; de l'ordre et de l'économie sans avarice, et au contraire avec cette abondance raisonnable qui rend la vie confortable; une sociabilité vraie, c'est-à-dire le goût bienveillant d'un libre échange d'idées et de sentiments, et l'art de donner à cet échange un caractère constant de fraternité réciproque, en même temps que de réciproque déférence ; des pensées élevées et nourries de l'étude de la civilisation et d'une foi ferme et éclairée dans la seule doctrine libérale parfaite, qui est l'Évangile; tout cela se trouve heureusement réuni ici, sur une gracieuse petite colhne, dans un charmant château où il y a de bons livres, un beau jardin dont on jouit, de johes vues sur une campagne émaillée de bourgs, de villages fleuris, et un certain frère réjoui, qui a nom Silvio Pellico, lequel comme tu sais, sans être enthousiaste de rien, apprécie de cœur le beau et le bon partout où ils se

intervenlion de M. Bonifazio Silva, professeur de rhétorique à Nice, que nous devons de pouvoir publier ce précieux et fidèle portrait de Tillustre famille du coinie Balbo.

{Note de l'Editeur. )

montrent. Il est tant de lieux sur la terre où manquent et le beau et le boni II faut alors prendre patience, et ne pas s'indigner pour cela contre la pauvre race humaine, qui au milieu de ses sottises et de ses perversités, est encore çà et là parsemée d'enfants de Dieu qui soupirent du mieux qu'ils peuvent après la vérité, la vertu, l'amour.

. Adieu, bon ami ; as-tu envoyé le Chateaubriand au chevalier Biandrate? Porte-toi bien ainsi que tes frères, et les amis Gioberti et Bruno, ainsi que tous ceux qui nous sont chers, et mille milhons d'autres encore.

CCCXLIII

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

Cher Gian Gioseffo, Arrivé, il y a un instant, de la Vigna Barolo pour embrasser mes parents, et sorti pour faire une commission, voilà que je rencontre notre cher avocat Bertinatti, et aussitôt nous parlons de toi. Je savais déjà le service d'ami, de véritable ami qu'il t'avait rendu, et ce mérite l'élevait dans mon affection de dix degrés au-dessus de celui qu'il y occupait. Nous parlons donc de toi, et lui et moi nous nous accordons, comme tu peux le croire, à te déclarer une des âmes les plus sincères qui soient sur la terre, et à nous réjouir ensemble des bénédictions que Dieu t'accorde. Bertinatti me dit que d'un moment à l'autre il se proposait de t'écrire, et qu'il allait même t'écrire dans ta chambre. — J'y veux aller aussi, lui dis-je, et j'aurai ainsi le plaisir de voir son nouveau logis que

je ne connais pas encore, et de lui adresser deux lignes pour le saluer. — A merveille, allons. — Et me voici conséquemment ici, à Tun de tes bureaux, content d'avoir trouvé cette occasion pour secouer ma paresse et me rappeler à ton amitié, et content de ton petit appartement. — Je suis ravi de te voir au nombre des créatures qui peuvent être heureuses; et toi qui es sage, çt qui as des désirs modérés, tu peux Tètre.

En attendant, tu es au château de Masino, dans un des plus beaux pays du monde, auprès d'un ange d'esprit et de bonté, comme est la digne, (ou pour me servir de ton épithète favorite) la sublime comtesse.

Qui est plus heureux que toi ? Travaille donc à raffermir ta santé et à te tenir en joie ; mais souvienstoi aussi de ne pas laisser ton intelligence oisive. Étudie, étudie. A ce que tu sais déjà, tâche d'ajouter toujours quelque chose. L'exercice de l'esprit est chose noble, et contribue à nous rendre heureux ; n'est-ce pas vrai, mon bien-aimé Joanni ?

Je suis toujours tourmenté de l'asthme, d'une toux qui va et vient, de petits malaises nerveux. Mais je me ris des maux physiques, et je remercie Dieu de ce que je ne m'attriste pas aisément. Toutefois ces incommodités m'empêchent de voleter comme je fis l'an passé, de campagne en campagne ; et en vérité je serais allé si volontiers à Masino ! Mais l'air est trop vif par là, et je reste ici. Adieu. Présente mes respects à Texcellente comtesse, dont les adorables qualités de tous genres occupent bien souvent ma pensée; et dis-lui que je serais heureux si par chaque

centaine de fois que je me souviens d'elle, elle se

souvenait de moi; — présente aussi mes devoirs à M. le comte et à Mademoiselle. — Adieu^ aime-moi^ et donne-moi de tes nouvelles. Oh ! quel bonheur que Bertinatti ait pu te rendre le service que tu désirais ! Que le ciel le bénisse et en fasse un bon avocat^ plein d'empressement et de zèle pour venir en aid(3 aux braves gens !

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

Cher Gian GiosefFo,

Tu ne seras pas assez méchant' pour me priver de ta présence si tu peux me l'accorder encore. Il y aurait de la pusillanimité à ne pas oser affronter le sourcil de ton saint abbé. Affronte-le^ affronte-le, et s'il crie, prends patience, insiste, combats sa volonté de la meilleure grâce du monde, et reviens où ta présence est si fort désirée de tous, et de moi plus que de personne.

Ce lieu me plaît infiniment; la maîtresse de la maison a toutes les vertus qui peuvent en faire un séjour enchanté. Telle est néanmoins mon amitié pour toi, que, pour rendre Tenchantement complet, je sens qu'il me faut encore te voir et t'entendre. — Viendras-tu? — Je crains que non, et cependant je veux m'efforcer d'espérer que oui.

Adieu, je t'embrasse en toute hâte. Salue les amis Gioberti et Bruno.

Dis à ton frère qu'il m'aime et qu'il se fasse arracher cette dent ennemie.

AU PÉRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

Dimanche, 17 juillet.

Mon cher Gian Gioseffo, Sais-tu que je désirais ardemment une lettre de toi ? Sais-tu que je suis ravi d'en recevoir deux? Et si Tune est plus belle, plus tendre que l'autre, je ne saurais dire laquelle. Je les lis et relis toutes les deux avec un vif plaisir. Oui, nous partons jeudi. Mais à quelle heure ? Un peu tard dans l'après-midi, peut-être à cinq heures. Le comte dit que nous arriverons à Turin à neuf heures du soir, et que comme, par paresse. Messieurs de Saint-Philippe, vous vous couchez de bonne heure, et que tu ne pourras te laisser voir ce soir-là, il faut que tu l'en dédommages, lui et la comtesse, en venant dîner avec eux vendredi. Ce sont ses propres paroles, avec mille compliments affectueux. Je te remercie de toutes les choses aimables que tu me dis, et de ton empressement à expédier les lettres que je t'ai envoyées^ et à porter toimême celles qui étaient pour ma famille. — Maintenant, mais sans trop te presser,— je te prie de remettre également l'incluse, et plains-moi de n'avoir pas le temps de t'écrire longuement. Le porteur des dépêches part comme une flèche, et je suis obhgé de t'embrasser en toute hâte. Adieu, aime-moi; salue nos bons amis. La comtesse te dit en particulier mille choses affectueuses, ou plutôt une seule, c'est qu'elle t'apprécie beaucoup. Adieu, ami chéri.

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

Jeudi, 29 mars.

Mon pauvre Gian Gioseffo^

A toutes tes œuvres apostoliques, il faut en ajouter une. Madame Bussi désire que l'on fasse souvenir son mari de ses devoirs de religion; il est chaque jour pire^ et si les médecins assurent que le danger n'est pas imminent, ils ne dissimulent pas la gravité du mal.

Je lui ai déjà parlé religion, il y a quelques jours, sans en venir à faire mention des sacrements, et j'ai cherché à lui faire entendre par de bonnes raisons combien le culte chrétien est philosophique, saint, combien il stimule au devoir. Il en convenait. Il abhorre les superstitions, mais il vénère le vrai christianisme.

Sa femme te prie d'aller le voir, et de lui faire sentir, sans l'effrayer cependant, que les sacrements viendraient fort à propos, que ce serait une satisfaction pour tous ses parents, et un motif de tranquiUité pour lui-même.

Quelques personnes engageaient madame Bussi à faire appeler l'abbé Fortis, mais elle dit que Bussi te préférera certainement.

Arme-toi donc de patience, et mets-toi à l'œuvre. Je t'embrasse de tout cœur.— Adieu. — Rappelle-moi au souvenir de la chère, dière comtesse ; depuis que

je la sais souffrante je Taime dix fois plus qu'auparavant^ et Dieu sait si déjà je Taimais!

Bonsoir à ton brave frère Mario.

P. S. J'ai fait ce matin connaissance avec Deluca, réminent prédicateur de San-Giovanni.

CCCXLYII

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

Cher Joanni,

Puisque je n'ai pas eu le plaisir de te trouver dimanche, mon bon Gian Gioseffo, je te laisse ce soir un salut par écrit, et je te dis que je t'aime de tout mon cœur, ce qui n'est pas nouveau.

J'ai lu le premier volume de Lherminier. Ce n'est pas ce qu'on m'avait dit. De bonnes choses, mais non au point de vue de la religion. Sur cet article, il est plein de contradictions, et moins chrétien que Cousin.

Nous sommes bien loin de ce qui, selon moi, doit être une philosophie complète, sans préjugés, vraiment conséquente au principe : l'homme est un animal politique, scientifique et religieux.

Je me range avec les philosophes allemands qui ont vu et déclaré — que la philosophie doit être le christianisme sous la forme de la réflexion et de la logique. — Je n'y vois rien de plus. — Adieu, très-cher Joanni.

La pauvre comtesse souffre beaucoup de la toux. Hier, pour ne pas la faire parler, la sachant seule, je n'entrai pas chez elle, et j'allai chez le chevalier Biandrate, qui t'aime fort et me charge de te saluer.

CCCXLYIII

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

Mon Gian Gioseffo ,

Je te donne le plus tendre embrassement. Je te remercie de la lettre de Quirina^ je te rends les seize sous que tu as payés pour le port, et je te demande une grâce. — Une voisine à nous, qui se nomme madame M..., s'étant trouvée je ne sais dans quelle maison où Ton parlait de toi, apprit que tu étais de Drusacco. Et comme elle a à Drusacco une fille imbécile, qu'elle y a mise en pension dans une bonne famille de paysans, qui demeure assez près de l'église, elle m'a chargé de te supplier de vouloir bien, tout à fait à ton aise, quand tu auras l'occasion d'écrire à tes parents, ou à ton cousin, le curé de Drusacco, demander des nouvelles de la petite fille imbécile et malade.

Adieu, cher ami, aime-moi comme je t'aime.

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

Samedi-Saint.

Mon cher Gian Gioseffo, Mille remercîments pour la chère lettre de Piero que tu m'as envoyée, et dont je te dois le port. J'irai te voir, et j'y serais allé plus tôt si j'avais su que lu fusses malade. Je crains que tes maux ne soient provenus des ennuis que tu as éprouvés. Mon pauvre cher

ami ! je ne saurais l'exprimer combien j'en suis affligé, moi aussi. Mais j'espère que cela ne durera pas.

Tu veux qu'on ne t'envoie que le livre de Voùjl, mais j'y joins aussi les cahiers. 11 est inutile que je les garde. Je les ai lus, et je n'y ai rien trouvé à corriger. C'est un bon travail.

Je t'embrasse avec la plus vive tendresse, et suis tout -à toi.

Page 1