‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 99 sur 103 · A M. LE COMTE DE LARISSÉ · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE LARISSÉ

Turin....

Très-aimable comte et bien cher ami.

Dans votre lettre à l'excellent abbé il y avait un mot obhgeant pour moi et je veux vous en remercier. Je me félicite d'avoir une petite place dans le souvenir d'un homme bon comme il en est peu, d'un homme qui aime ses amis, et qui aussi en est fort aimé. Ici, nous nous souvenons souvent de vous et de cœur. Ne croyez pas que ce soit la fête qui nous parle de vous, ce sont mille choses : ces fleurs, que notre cher botaniste aime tant, les gracieuses pyramides de campanules, un cernanthus qui, si vous le voyiez, vous plongerait dans l'extase, une bruyère des plus jolies; en somme, tous les objets prennent une voix, et tous, d'un com-

mun accord, nomment Tami Domiziano. Il faut bien aussi que ce cher Domiziano ait quelque vertu pour qu'on se le rappelle toujours avec tant d'affection. Serrez donc la main que je vous tends et aimonsnous. — L'unique motif de mécontentement que vous nous donniez, ce sont vos longues absences; mais nous sommes certains que vous ne nous mettez pas en oubli. Je ne saurais que vous dire de ma santé; elle est assez faible, comme de coutume, mais je me réjouis de pouvoir vous donner de bonnes nouvelles d'une autre santé qui nous intéresse davantage, celle de l'excellente marquise. N'étaient certaines douleurs de foie, etc., dont je m'afflige de la voir encore souffrir, je dirais qu'elle ne s'est jamais aussi bien portée. Elle a un visage de santé qui console; elle marche d'un air dégagé et mène une vie tout active. Ces signes de force me ragaillardissent. Que Dieu la conserve ! Vous pouvez croire que les tribulations ne lui manquent pas. Elle les supporte sans jamais perdre courage et trouve moyen d'être de bonne humeur et de se ranimer chaque jour. Convenons entre nous et en confidence que nous n'avons pas tort d'être ses serviteurs et ses amis dévoués, moi surtout, qui ne vaux pas un <lenier, et que la bonté divine a conduit dans cette maison pour y être comblé des attentions les plus bienfaisantes.— N'est-il pas vrai, cher Domiziano, que nous sommes d'accord? Nous le sommes également en ce qui touche au Poncalierese (ma plume voulait écrire au Carignanese). Il est plein de malice, piquant, grondeur, terrible, et cependant il me force à l'aimer de tout mon cœur. — Si vous faites une course à Villa-

Folletto, dites niilh^ choses de ma part au seigneur de Teiidroit, (juoiqu'il mérite bien qu'on lui tire les oreilles. Il parlait de faire au premier jour une nouvelle apparition à Turin; mais bah! on ne l'a plus revu, et il n'a pas écrit une ligne. Quelle belle conduite ! Heureusement, nous le savons, c'est par simple paresse qu'il semble devenu si sauvage et silencieux à ce point, et son cœur est toujours excellent. Vous demanderez pourquoi nous ne sommes pas à la Vigna pendant de si belles journées. — J'en suis, à ma honte, la triste cause. Le médecin a une idée, que je ne crois pourtant pas juste. 11 dit que cet air de montagnes ne lui paraît pas favorable à mes poumons; et Madame la marquise, dans son extrême bonté, a voulu, à cause de cela, se priver de l'avantage que sa santé a toujours tiré de cette douce résidence, dans la villégiature d'automne. J'en ai un véritable regret. J'eusse désiré que Madame la marquise allât à la Vigna sans m'y mener. Je serais demeuré à Turin. Mon vœu n'a pas été écouté ! Je pense que vous aurez su ce qui se passe dans cette heureuse capitale; les choses se réduisent à de monotones aventures de vols, d'injures, de désordres. Il faut prendre ses précautions, éviter les dangers, prendre patience et se recommander à Dieu. En attendant, forti fions-nous en pensant aux honnêtes gens et au bien qu'ils font selon leurs forces. Le mal sert d'épreuve à ceux qui veulent devenir saints.

Mes respects, je vous prie, à M'"^ la comtesse de Larissé et aux jeunes dames. Soyez tous en santé et en joie. Si Luigi est près de vous, donnez-lui le bonjour de ma part.

A M. N. N., PROTESTANTI.

* Monsieur,

Vous avez bien raison de ne pas craindre de paraître indiscret en m'entretenant de ce qui vous intéresse le plus — la religion. Oh ! que cet intérêt est grand à mes yeux aussi ! mais j'avoue qu'il perdrait de sa grandeur pour moi si je n'étais pas catholique, si j'appartenais à des chrétiens sans chef, sans unité, sans doctrine permanente. Je m'étonne que l'on puisse avoir de la foi, de la religion dans le protestantisme, quand on a eu le temps d'exercer son intelligence d'après le principe d'incertitude, de doute et de variation qui le constitue. Je m'en serais moins étonné il y a trois siècles; car alors l'esjirit de réforme pouvait se faire des illusions, croire que les dogmes resteraient, croire que la critique épurerait l'Église, mais qu'enfin il y aurait une Église. Ces illusions ne sont plus possibles aujourd'hui. Les conséquences inévitables du protestantisme ont été des doctrines toujours changeantes, toujours attaquables, toujours manquant d'autorité, toujours tourmentées par l'incohérence. J'avoue que je m'y perdrais dans le doute, ou plutôt je prierais sans cesse pour en sortir, et je crois que je n'aurais de repos^ de foi qu'en devenant catholique.

Pardonnez-moi si je vous parle souvent de mon sen-

1 Publiée dans le journal In Civiltà cattolica, série 11^ vol. XII. Rome, 1855. {Note de F Éditeur.)

liment intime; c'est que je me suis rendu aux vérités (lu catliolicisme après avoir essayé d'autres voies [)our me faire une conviction religieuse; je n'en ai trouvé nulle part. Je n'ai pu vraiment dire : « Je crois à une religion^ j'appartiens à une religion, » que quand je me suis mis de toute mon âme sous l'étendard de l'Eglise qui se nomme infaillible, que j'ai reconnue pour infaillible.— Votre raison éclairée. Monsieur, vous montre sous un jour favorable le catholicisme du moyen âge; vous le jugez un fait providentiel, nécessaire au développement de l'humanité. C'est même là une opinion bienveillante et sage qui se manifeste aujourd'hui parmi tous les penseurs protestants. Cesi une preuve de bonne foi et de lumière que d'en être déjà venu à accorder quelque éloge à ce grand édifice religieux que les premiers protestants avaient maudit. Il ne me sied pas de me vanter de mes lumières, mais Dieu sait que j'ai aussi une bonne foi complète dans ces questions. Eh bien, mon cher Monsieur, permettez-moi de vous assurer que je pourrais bien accorder les éloges les plus sincères à des protestants; je les aime et je les plains, je sais qu'il y en a de vertueux, de pieux; mais le protestantisme je le vois avec douleur, je ne démêle rien en lui de salutaire aux âmes, je ne serais pas franc si je m'efforçais d'y trouver quelque chose de louable. C'est une maladie de mes frères, c'est un malheur arrivé aux chrétiens, c'est la séparation au lieu de l'union. Je pense tout ceci depuis des années; l'enthousiasme, la passion ne m'aveuglent pas. Ce qu'il y a encore de bon dans le protestantisme, ce n'est pas lui> c'est l'Évangile, c'est l'esprit de cha-

rite que l'Évangile prêche à tous ceux qui le reçoivent^ même dans les communions qui errent loin de FÉgiise. Honneur toujours à l'Évangile! mais non à l'événement funeste qui est venu diviser la grande famille des chrétiens. Oh! que la charité serait plus vaste, plus puissante, si nous étions tous réunis ! si des générations ne s'étaient pas vouées à de sanglantes disputes, à des haines, à des pillages, à des usurpations, à des essais violents de réforme et de progrès social ! Ces luttes monstrueuses ont lassé l'humanité; nous nous regardons finalement avec calme, avec le désir de rendre justice à tout le monde. Mais des siècles ont été perdus, des miUions de cœurs se sont nourris de malveillance, le protestantisme a promis de répandre la vérité, et il n'a répandu que le doute. Hélas î ce supposé fait providentiel n'a pas plus été une bénédiction que ne le sont les grandes calamités. La bonté de Dieu tire quelques biens de tous les maux qu'il permet et que nous nous méritons par nos péchés. Le protestantisme, je ne puis l'envisager que comme un mal qui a été, qui est, ainsi que toutes les erreurs, une occasion pour susciter des saints, pour rallumer le zèle, pour produire des actes de dévouement, pour éveiller dans les catholiques l'étude comme les vertus. Voilà ce que nous voyons. On nous a. attaqués en invoquant la saine critique, et à force d'examiner, d'analyser, de comparer les attaques et les défenses, qu'en est-il résulté? Les arguments tournés contre l'Éghse ont tous trouvé leur réponse; ils la trouvent tous les jours. C'est pour cela que les préjugés des protestants éclairés comme vous. Monsieur, ont diminué. On ne nous accuse plus d'être

ignorants, d'otre nnauvais logiciens ; on lit Wiseman et d'autres profonds logiciens catholiques, et on les place pour le moins sur la naême ligne que les autres savants penseurs de notre siècle. Je trouve tout naturel que, dans votre bonne foi, dans votre amour de la vérité, dans votre douce charité, vous ayez de la pi^édilection pour le protestantisme, où vous êtes né, où vous avez été élevé; cette prédilection ne vous empêche pas de nous aimer aussi, mais elle vous porte à adopter facilement la prétention qu'a le protestantisme de se confondre avec la civilisation. C'est une gloire à laquelle les protestants de ce siècle aiment à s'attacher; ils renoncent à la gloire théologique, ou ils y tiennent faiblement. Ce qui leur paraît essentiel, c'est de se persuader que le protestantisme perfectionne la science sociale et augmente la prospérité des peuples. C'est donc le fruit, disent-ils : auparavant il n'y a eu de bon que la fleur ; rendons justice à la fleur, mais donnons la préférence au fruit. Votre langage est celui d'une illusion qui vous reste, mon cher Monsieur. Vous embellissez le protestantisme parce que vous l'aimez; vous vous plaisez à le croire plus avancé que FÉghse Romaine sous des points de vue différents. D'abord dans l'ordre des temps, dites-vous, il est venu le dernier. Cette considération est si faible que vous l'exprimez avec modération, m'avouant que vous sentez qu'il n'y a aucun mérite à être né aujourd'hui plutôt qu'hier; vous ne réclamez ici à la faveur du protestantisme qu'une présomption d'avancement. Cette présomption ne saurait exister à mes yeux. L'idolâtrie est venue après la religion primitive, et l'idolâtrie n'était pas un

avancement; Tarianisme est verni nier la divinité de J.-C. après les véritables cliréliens qui reconnaissaient et adoraient cette divinité^ et l'arianisme était une fausse doctrine qui troubla TÉglise et disparut. — Le protestantisme vous paraît supérieur dans l'ordre de la civilisation, et si cela me paraissait aussi une réalité, je dirais encore que la prospérité matérielle de quelques nations, et le lustre des études littéraires et philosophiques sont des choses qui peuvent être complètement étrangères à la connaissance de la vraie religion. Une gloire admirable a illustré les Grecs, et c'étaient des païens; puissance et gloire ont brillé sur rancienne reine du monde, et Rome était païenne. Cet argument de la civihsation est la déclamation de notre époque, mais il n'a point de solidité. Le christianisme par son esprit divin de justice, d'amour et de compassion, a produit la civilisation dont nous jouissons; les passions humaines gâtent cette civilisation, mais elles ne sauraient l'anéantir tant que nous avons l'Évangile, tant que nous restons, quoique imparfaitement, sous l'influence chrétienne. — Quant à la supériorité que le protestantisme se flatte d'avoir dans l'ordre évangélique, oh! combien elle me paraît imaginaire ! Oh ! qu'il est facile de déclamer depuis trois siècles contre les mœurs des catholiques, ne les ayant pas meilleures dans la totahté ! Regardez l'Angleterre et la Prusse, surtout l'Angleterre : il y a, comme ailleurs, des vertus 'à honorer, mais la corruption y est affreuse. Les statistiques ne peuvent le dissimuler, et (luand elles" osent établir des parallèles véridiques, elles sont humiliantes pour les protestants, comme les

nôtrc^s le sont poni- nous. No détournez pas vos regards des grandes populations pour les fixer sur des localités spéciales, où les cantons les plus prospères appartiennent aux protestants, et où des voyageurs fort de bonne foi, mais dominés par la partialité, admirent un peu superficiellement les prétendues supériorités évangéliques de tout ce qui n'est pas Romain. Hélas! la Suisse n'a pas mal de corruption aujourd'hui dans tous ses cantons. Des protestants vertueux et croyants jettent partout de hauts cris sur ce sujet; ils y recommandent avec anxiété la conservation de la foi et de la fraternité; mais TindilTérence , le ridicule et la fausse sagesse du rationahsme y attaquent la foi et la fraternité. Il n'en résulte pas un grand triomphe des mœurs, cela est connu. Les protestants nous ont dit pendant longtemps : « Nous valons mieux que vous. » Maintenant cette assertion est assez rare; vous ne pouvez la faire que dans des moments de partialité et d'oubh.— Mais après m'avoir marqué quelles sont les supériorités que le protestantisme semble vous offrir, vous me dites. Monsieur, que vous ne les attribuez pas à une action spéciale de la divinité; vous croyez que le catholicisme a été jadis à sa place, qu'il a été bon, qu'il a été voulu par la Providence, comme elle veut qu'il y ait la fleur avant le fruit; vous croyez que la Providence veut à présent l'existence du protestantisme, qui serait le fruit. Pouvez-vous ne pas vous apercevoir de la faiblesse de cette supposition, mon cher Monsieur? Uamour que vous avez pour les prétentions sur lesquelles le protestantisme s'appuie vous empêche d'apporter plus de sévérité dans cet examen.

Hors les hypothèses toujours faciles de rimagination, il n'y a rien qui puisse faire comparer le catholicisme à la fleur et le protestantisme au fruit; il n'y a rien qui puisse faire croire que le catholicisme est mort ou se meurt, et que le protestantisme lui succède. Les ariens feraient aussi Yotre hypothèse, et leur doctrine, qui n'était point le fruit, a péri, tandis que FÉghse catholique s'est conservée. Comment celle-ci ne serait-elle que la fleur, ayant eu de si grands fruits, tels que les apôtres, les martyrs, des saints innombrables,, des missionnaires par toute la terre, les influences les plus irrécusables sur des progrès non imaginaires, mais réels ? Comment ne serait-elle que la fleur produisant tous les jours autour de nous charité, bonnes actions, repentir, conversion, zèle pour notre foi ancienne et immuable? La corruption est grande, mais notre religion la combat autant qu'elle le peut, et l'on n'est pas informé de la vérité quand on nie son action bienfaisante et sainte. Comment le protestantisme serait-il le fruit, ayant (on ne peut pas le contester) moins de foi, moins de persévérance dans les principes et dans l'enthousiasme, moins de constance et d'assurance dans les bases de sa logique, moins d'action sur l'âme? Comment serait-il le fruit n'étant pas une doctrine, n'étant pas une chose, mais un nom? Depuis les malheureux auteurs de cette fausse réforme, que de changements dans vos docteurs! Des protestants croient à la divinité de J.-C, d'autres n'y croient pas, et vous êtes également protestants. Votre âme pieuse et droite. Monsieur, voit un Dieu dans le Crucifié; vous l'aimez, vous le priez; d'autres protestants, non

abrutis par Tignorance, non méprisés, mais savants comme vous, honorés comme vous, prêchent contre votre croyance, contre votre Sauveur ! Oh mon Dieu ! et vous n'ouvrez pas les yeux. Monsieur? Vous savez mieux que moi ce qui se passe dans le protestantisme de TAUemagne. On y est hautement en possession de ce qu'on veut appeler le ratioîialisme, on y pubhe des ouvrages qui réduisent la foi a rien du tout, qui nient l'Évangile, qui enfin ne sont pas moins impies que le déisme voltairien. On voit des conséquences semblables en Suisse, en France, partout. C'est bientôt dit que ces monstrueuses contradictions, variations, apostasies, ne sont rien ; que ce sont les différentes cordes d'une lyre : que les cultes sont tous bons et non bons; qu'il faut prêcher l'Évangile, mais que l'on peut s'en passer. Ah ! faites taire un moment votre imagination, et vous prendrez un langage plus grave, plus vrai. Laissons au journalisme vulgaire ces théories brillantes et aériennes sur l'humanité, sur l'avenir, sur les phases rehgieuses, sur la mort de l'Église catholique, sur la beauté du désordre , sur l'harmonie des dissonances protestantes ; tout cela ne pose sur rien. J'ai exercé inutilement mon esprit à sonder ces profondes sciences humanitaires des rationalistes, des saint-simoniens, des panthéistes, etc.; je n'y ai aperçu que des mots, des assertions illusoires.

Je me suis convaincu que la vérité est plus simple. Jésus-Christ a fondé une Église toujours vraie, toujours féconde de charité, toujours saintement en guerre contre les vices du cœur et de l'esprit. Jésus- Christ lui a révélé des dogmes, des mystères; il y a

institué des sacrements qui la caractérisent et la sanctifient jusqu'à la fin des siècles. Jésus-Christ lui a laissé un chef visible dans saint Pierre et dans les successeurs de saint Pierre. Cette Église a reçu de Jésus- Christ une doctrine que rien ne peut changer; dès qu'on y change quelque chose d'essentiel, dès qu'on refuse de se soumettre aux décisions de cette Église, on est dans la voie de l'erreur, on chancelle dans la foi, on enfante des systèmes humains, des interprétations sans nombre, des édifices sans base que le temps anéantit. Le protestantisme mourra, parce qu'il est de sa nature de se diviser; le catholicisme ne meurt point, parce qu'il est de sa nature de se conserver un, de n'avoir qu'un culte, une conviction, un but. Voilà l'œuvre de Dieu.

J'écrirais toujours, mais ce sujet est inépuisable, et ce n'est pas dans une lettre qu'il est donné à l'homme d'exprimer pleinement tout ce qu'il sent. Il faut que je m'arrête et que je vous prie seulement de bien approfondir cette grande question si importante. Dieu sait combien je désire le triomphe de sa sainte vérité dans votre âme ! Je m'adresse à lui, je vous recommande à lui. Sa grâce est si puissante! cherchez et vous trouverez. Votre attention s'est-elle assez tournée sur la stérilité dont le protestantisme a été frappé, sur l'inefficacité des missionnaires qu'il tâche de répandre, tandis que l'Église catholique, à travers tant d'orages que l'incrédulité lui suscite, a toujours un apostolat qui opère des conversions? Les missionnaires catholiques d'aujourd'hui répandus dans les autres parties du monde voient des bénédictions étonnantes sur leur

— nl\ —

sainte prédication^ snr h* sanj^ de cenx d'entre enx qni subissent ^généreusement le martyre. Il y en a beaucoup qui le subissent. Toute TAngleterre sait que ses missions protestantes ne produisent ni héroïsme ni conversions; c'est qu'on s'arme d'industrie, d'avantages matériels, de raisonnements, au lieu de s'armer de foi. Lisez-vous les Annales de la propagation de la foi? Madame la marquise de Barol vous engage à les lire; je vous y engage aussi. Elle vous les enverra si vous voulez ; elle veut aussi vous envoyer un livre, c'est l'histoire d'un martyr. Mais on ne peut pas trop faire ces envois par la poste. Auriez-vous quelqu'un ici à qui on puisse remettre un paquet pour vous? l'évêque de Pignerol vous offrirait aussi son troisième volume. Il regrette de ne pas s'être trouvé à Pignerol le jour où vous avez été pour le voir; il désire vous connaître, vous témoigner son estime, entendre vos explications, vous donner les siennes. — M™e de Barol n'a pas reçu votre livre. Monsieur; nous sommes sûrs qu'il n'est pas arrivé, car le bureau de la révision a été averti et on n'aurait pas retenu un livre adressé à elle. — Adieu, mon cher Monsieur. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on prie pour vous. M™« de Barol prie et fait prier avec la charité et la foi que vous connaissez dans son âme. Elle vous offre ses compliments et l'assurance de tout son intérêt pour votre salut. — Croyezmoi votre bien dévoué serviteur en J.-G. *

CCCLYII

A M.VICTOR DE LA CANORGUE

■^ Mon bien cher Monsieur,

Mme la marquise de Barol s'était empressée de faire retirer les charmantes romances que vous aviez laissées pour elle à votre hôtel. Elle vous est infiniment obligée. Je lui ai lu l'aimable lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, Monsieur. Elle et M. son frère me chargent de vous offrir leurs compliments. Je vous remercie de tout ce que vous me dites de bienveillant, ainsi que des nouvelles que vous me donnez de votre heureux voyage. Je suis charmé que vous ayez eu un temps favorable, et qu'en passant à Mondovi, vous ayez trouvé moyen de voir au moins quelques instants cette église admirable. Sa beauté peut se mesurer avec celle des meilleurs monuments de l'art, et frappe tous ceux qui ont du goût et du sentiment. Votre âme si poétique a dû être heureuse dans ces instants, trop rapides, il est vrai.

Il y a de superbes églises à Gênes. Il faut admettre plusieurs genres, et admirer tout ce qui est beau. Plus j'ai vu de nobles monuments, plus j'ai reconnu que le règne du beau est grand et riche en variété. C'est surtout à Rome que j'ai senti cela.

Vous avez donc l'espoir de ne pas passer longtemps sans revenir à Turin. Je le voudrais. Monsieur ; vous me trouverez toujours enchanté de vous revoir. Je ne vous aime pas seulement pour l'indulgence dont vous m'honorez et pour votre mérite littéraire ; il n'y a que

bonté dans vos scntinicnts, dans vos principes : cela est I)lns ap|)rcciable que les plus beaux vers du monde. Vous me ferez bien plaisir toutes les fois que vous me donnerez de vos nouvelles. Croyez, Monsieur^ à mon inviolable attachement. *

CCCLYIII

A M. VICTOR DE LA CANORGUE

* Mon cher ami^

Je vous remercie de votre belle lettre. Le pays intéressant que vous habitez (Menlon) est vraiment dans une situation pénible ; les circonstances Ty ont entrauié. Je fais des vœux pour que vos anxiétés aient une fin et qu'il y ait un arrangement de choses convenable. Dans les affaires pohtiques^ le petit a une infinité de mauvaises chances : on a beau se récrier, se justifier; c'est la force qui a raison. Hélas! tout ce que l'on peut alors espérer, c'est que la force veuille bien ne pas être sans quelque peu de bienveillance et de protection. 11 en a toujours été ainsi : on a tort d'être faible; l'assertion contraire a toujours paru visible aux pouvoirs qui sont dans une position prépondérante. Les âmes généreuses oublient facilement cette triste réahté, et se fatiguent à prouver, en vain, que la chose ne devrait pas être de la sorte. Cela peut dicter de la prose ou de la poésie foi*t éloquentes, mais le monde n'écoute pas; il va son train.

Plaignons, mon cher ami, ceux qui souffrent; ils sont nombreux de toute part. — Je vois bien des douleurs, et j'en ai ma bonne charge. Que la volonté de

Dieu soit laite ! Aimons-le^ il est notre espoir et notre consolation.

Je vous écris de mon lit; je me sens les poumons abîmés d'une bronchite que j'ai eue. Cela va mieux cependant. Je vous souhaite, mon cher ami, une bonne santé et mille biens de tout mon cœur. *

A M. VICTOR DE LA CANORGUE

* Mon cher ami.

Vous êtes bien aimable de me donner de vos nouvelles. Je suis aise d'apprendre que vous vous soyez déterminé à accepter la chaire qui vous a été offerte à l'École du commerce. Ainsi vous voilà délivré d'une partie de vos peines, car je crois que vous ne serez pas mal avec cette chaire et des leçons. Je désire de tout mon cœur que notre pays vous acquière pour toujours et que vous n'ayez pas trop lieu de vous en plaindre. Je voudrais que tous les étrangers qui nous viennent et qui se fixent chez nous fussent comme vous des modèles de vertu et de savoir. Vous avez bien souffert dans la malheureuse chaire que vous occupiez à Fossan, mais il me semble que rien de semblable ne pourra vous arriver dans la nouvelle position que vous allez prendre. En attendant vous avez eu le plaisir de revoir de dignes et respectables amis à Menton. C'est un des bonheurs de la vie de se retrouver avec des gens à qui l'on a eu heu de s'attacher. \ous aurez des consolations de ce genre à Nice, je l'espère. Puisse tout cela adoucir vos chagrins, et

faire du bien à votre santé ! Au revoir^ au mois d'oetobre, si Dieu le veut. Il y a peu de jours que je me lève ; j'ai eu la poitrine en fort mauvais état ; cela va de nouveau passablement bien. Aimons la vie tant que Dieu nous Faccorde; bénissons-le de tous ses dons. Je le prie pour vous; priez-le pour moi. *

A M.VICTOR DE LA CANORGUE

* Mon cher ami ,

Quel coup douloureux pour votre cœur ! Je sens le coup dans le mien, car j'ai eu une excellente mère comme la vôtre. Plus elle vivait, plus ses vertus et sa tendresse m'attachaient à elle. On ne se console pas de semblables pertes, vous avez raison ; aussi je n'ose vous adresser aucune réflexion, quelque juste qu'elle soit aux yeux de Fesprit. La vie du cœur n'est pas celle de l'esprit. Il est vrai qu'un lien peut et doit réunir ces deux ineffables facultés, mais le lien se brise dans les jours de grandes douleurs, et ce n'est qu'avec le temps qu'il se rattache. Nous en avons une figure dans les blessures du corps : elles ont de la peine à guérir, et il y en a qui saignent encore après des années. — Je gémis et je pleure avec vous, mon ami; je m'associe à vos prières pour l'âme de Madame votre mère, et comme vous, j'ai un vif espoir que^ tandis que nous prions pour elle, parce que nous devons le faire, cette âme si chrétienne est déjà admise dans l'heureuse société des Saints. Sa présence sur la terre vpus manque, mais sa puissante protec-

tion vous soutiendra, yous obtiendra de la bonté divine les grâces les plus signalées et surtout celles qui regardent votre sanctification. Votre abattement est pardonnable ; les excès de la tristesse ont été connus de notre adorable Sauveur : le disciple n'est pas plus que le maître ; offrez ces agonies à Dieu ; mais après avoir repoussé le calice, acceptez-le. Nous ne comprenons pas cet épouvantable mystère de la douleur, mais il est divin. Adorons celui qui sait tout et qui dans sa sagesse infinie a voulu purifier, diviniser ainsi le malheureux mortel. Nous comprendrons bientôt cela en sortant des ténèbres de notre monde actuel. Leur durée nous paraît longue parce que nous souffrons, et pourtant voyez la rapidité de la vie présente !

Adieu, ami infortuné. Je ne dis pas consolez-vous, mais soutenez-vous, demandez un peu de force à Jésus et à Marie. Je n'ai pas besoin de vous parler de toute l'approbation que je donne à votre poésie filiale. Que de choses dans ce peu de vers ! que de souvenirs et que de regrets ! Vous revenez donc bientôt à Turin. Au revoir. Je vous embrasse, et suis votre dévoué. *

A M. VICTOR DE LA CANORGUE

* Mon cher ami.

J'ai reçu ce matin votre aimable lettre contenant le Vaglia Postale. Votre petite dette vous a trop occupé, et les expressions si bienveillantes que vous voulez bien m'adresser me touchent. J'aurais vivement

désiré que mon amitié pût vous être [)lus utile, croyez-le.

Je ne sais que vous dire de ma santé : mes poumons valent toujours moins. Dieu me fait la grâce dont j'ai besoin; je ne m'inquiète pas, je ne cherche pas à prévoir quelle sera la durée de mes jours. Vaine sollicitude ! puisque nous voyons des vies fortes s'éteindre et des vies faibles et très-souffrantes se prolonger des années. D'ailleurs, vivre ou mourir, tout est bon si nous mettons notre confiance dans les mérites infinis de notre adorable Sauveur. Que sa sainte volonté s'accomplisse en tout temps ! J'aime à penser que vous m'aidez par vos prières. Prions l'un pour l'autre î

Je soulfre, mais ce ne sont pas des douleurs aiguës. — Adieu, bien cher ami; je vous renouvelle mes remercîments; je souhaite que toutes vos croix deviennent légères, et que mille douces consolations vous soutiennent. *

A M. LE COMTE Edmond DE SÉGUINS-VASSIEUX,

A FLORENCE ^

Turin, 25 août 1832.

* Monsieur le comte.

Quelle aimable surprise! Vous m'écrivez la plus jolie lettre du monde, et vous m'annoncez un hoimeur

» GeUe leUre, qui est écrite en français, omise par oubli dans la publication de Florence, ne nous est parvenue que pendant l'impression, mais uous n'avons pas voulu en priver nos lecteurs.

que je suis bien loin de mériter^ mais qu'il m'est bien permis de recevoir avec un peu de vanité, puisqu'il me vient de vous, qui êtes un des hommes dont l'amitié me flatte le plus. Je suis certainement glorieux que vous ayez fait graver mon portrait, dessiné avec tant de bonté et d'habileté par vous, mais je le suis davantage encore en songeant. Monsieur, que vous n'auriez pas eu cette pensée bienveillante si je n'avais pas occupé dans votre souvenir une de ces bonnes petites places qu'on aime à conserver toute sa vie. Je n'y ai d'autres droits que celui d'un homme qui a été forcé à estimer votre esprit et votre cœur, et qui vous a voué un attachement sincère.

Ce portrait a donc tout ce qui peut me le rendre cher ; — c'est votre ouvrage, — il est fait on ne peut pas mieux, — et, pour m'honorer davantage encore, vous avez voulu qu'il porte, avec votre nom, celui de César Balbe. Je suis touché, je vous assure, d'avoir été l'objet de tant de soins et de si aimables pensées de votre part. Je recevrai avec le plus grand plaisir les copies que vous voulez bien m'envoyer. Interprétez ma reconnaissance que je ne saurais assez vous exprimer.

Je vous prie de présenter mes respectueux devoirs à monsieur votre père, que j'associe toujours nécessairement dans mon souvenir avec vous; car, — outre les autres qualités charmantes qui vous distinguent tous les deux, — vous offrez à ceux qui ont le bonheur de vous connaître un de ces types rares d'amitié paternelle et flhale qui font du bien à l'âme.

S. E. madame la comtesse Balbe vous dira que nous

faisons bien souvent mention de monsieur votre père et de vous. — J'ai passé quel(jues jours à Caméran. J'y étais fort bien, et cependant vous me manquiez. — Adieu, Monsieur, conservez-moi votre amitié, c|ui m'est inliniment précieuse. J'ai Fbonneur d'être votre obligé et dévoué serviteur, Silvio Pellico. *

CCCLXIII

A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO

DI MOMBELLO.

Turin, 9 décembre 1833.

Madame la comtesse.

Vous êtes trop bonne de m'adresser de si aimables et si encourageants éloges, je vous en remercie, et me réjouis infiniment de voir que ma tragédie vous ait plu. Vous avez un esprit parfaitement capable d'en discerner les défauts, et ce peu de qualités qui pourra s'y trouver ; mais l'indulgence de votre cœur vous porte à saisir les qualités plutôt que les défauts.

Il a été un moment question pour moi d'une excursion à Naples et à Palerme ; mais certaines raisons m'en dissuadent. La principale c'est que les passions politiques sont encore trop vives dans notre malheureuse péninsule, et je ne veux donner de prétextes ni à des soupçons, ni à des extravagances d'aucun genre. Ma santé se fût bien trouvée de ce voyage, et j'y renonce à regret. Mais patience ! sans doute c'est pour le mieux.

J'eusse d'ailleurs regretté de m'éloigner de mes chers parents et de quelques-unes de mes relations

que j'apprécie le plus ; et vous êtes du nombre^ Madame la comtesse.

J'aurai bientôt, j'espère, le plaisir de vous revoir à Turin. Vous avez raison de jouir de la campagne tant que la saison est belle, mais les gelées et la neige ne tarderont pas.

Je travaillerai bien volontiers à réunir des souscripteurs au petit traité de notre brillant Mamiani.

Je vous prie d'offrir mes hommages respectueux à Monsieur le comte, votre mari, et à Monsieur le chevalier, et de croire aux sentiments d'estime particulière avec lesquels j'ai l'honneur de me dire votre très-dévoué serviteur et ami.

A MADAME MASSIMINA ROSELLINI.

Turin, 26 septembre 1838.

Madame,

Vous m'avez honoré d'un précieux don en m'envoyant votre tragédie des Pargi, et je vous prie d'en agréer mes plus vifs remercîments.

Quoique bien vieilli déjà, et par les souffrances plus que par les années, et sevré désormais du commerce des livres, j'ai encore lu avec plaisir cette tragédie pleine d'âme et tout étincelante de verve poétique.

Agréez, Madame, avec l'expression de ma reconnaissance, le sulTrage de votre très-humble et trèsobhgé serviteur, Silvio Pellico.

A M. ACHILLE DU CLÉSIEUXt.

^ Mon cher ami ,

Ma santé et quelques affaires ont été cause du retard que j'ai mis à répondre à votre aimable lettre du 5. J'ai été malade et je pourrais dire que je le suis continuellement. Depuis mon retour de la campagne, je suis mieux; je me lève et fais quelques pas dans la maison. Il me reste des heures pénibles où je respire avec difficulté. — Ce ne sont cependant pas de grandes souffrances, et j'ai tort de me plaindre.

Dieu est bon; que sa sainte volonté soit faite. Je ne lui demande pas de me bien porter, mais d'être à lui. Oh ! que ce Dieu de miséricorde nous aime ! Je le bénis aussi des grâces qu'il vous a faites, qu'il vous fait. Votre àme si aimante lui est chère; il veut la sauver, la remphr de sa charité : vos désirs, vos œuvres répondent aux désirs du Seigneur. — Persévérez courageusement. Vous voilà donc directeur général, insti-

1 M. Achille du Clésieux, poêle distingué, après avoir abandonné momentanément la poésie pour donner tout son temps et toute son âme à l'établissement de la colonie de Saini-Ilan, lui revient aujourd'hui avec une inspiration à laquelle la solitude a laissé toute sa fraîcheur, et qui ne pouvait que grandir dans le sentiment d'une œuvre sainte, courageusement accomplie.

Ces deux lettres à M. du Clésieux, écrites en français, ne nous sont parvenues que pendant l'impression.

{Note du Traducteur.)

tuteur, catéchiste d'une nombreuse famille adoptive. Que de soucis vous allez avoir! Mais je ne vous plains pas; des consolations célestes embelliront votre carrière d'apôtre et de père. — Vous contribuerez à Tennoblissement et à la sanctification de beaucoup d'âmes. — C'est la plus belle des tâches. Cela vaut mieux que de faire briller votre nom parmi les poètes à grandes passions. Donnons peu de temps à la poésie écrite, et surtout aux vaines plaintes du cœur, car c'est du temps perdu le plus souvent. Obéissons au génie poétique dans des moments de loisir, mais que nos chants soient chrétiens, ne respirent aucune faiblesse païenne, aucune idolâtrie, aucun esclavage terrestre ; pleurons de reconnaissance, de repentir, de pitié; la veine des douleurs saintes est abondante.

Je regarde votre livre comme un secret. Il m'a révélé votre talent distingué ; mais examinez-le au pied de la croix, où il faut examiner toute chose. — La croix vous inspirera d'autres vers aussi profonds, aussi délicats, mais plus empreints de vérités élevées et salutaires. — Je ne cesse de prier pour vous, car je vous aime. — Votre souvenir ne s'efface point de moi. Les moments que vous me donnâtes à la Vigne me sont souvent présents; ils ont été trop courts. — Votre affectionné, Silvio Pellico. "^

Page 1