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Lettres de soldat

Nous avons dans un précédent essai i voulu montrer comment les Chartes, et en général les documents du Moyen-Age, sur lesquels on a basé l’étude de la langue, avaient peu de valeur et d’utilité. Tous les éléments qui donnent à un document une raison d’être aux yeux de la science sont absents des chartes : ni l’origine, ni la main qui a écrit, ni le cerveau qui a conçu, ni enfin le sens même du document, ne peuvent être déterminés scientifiquement. A plus forte raison la langue qu’on a voulu y étudier n’est pas pure, et, si elle est le produit d’un mélange, nous n’en connaissons pas les éléments constitutifs. Nous sommes par contre aujourd’hui en présence de documents dont l’origine est certaine , dont nous connaissons les producteurs ; ils nous donnent l’image fidèle du milieu qui les a entourés, du langage, du mélange de langage et enfin du caractère du village qui les ont produits. — Car, si leur valeur linguistique est très grande, combien plus considérable encore est leur importance pour la psychologie et l’étude des motifs, des principes directeurs de toute évolution de la pensée. — Enfin ils peuvent servir d’appui pour l’histoire, encore à faire, d’un village.

11 est intéressant de se demander pourquoi on ne s’est pas encore servi des lettres écrites dans les villages; ce n’est pas, certes, à cause de la difficulté de se les procurer. Presque chaque maison en contient, les paysans ayant l’habitude de conserver leur correspondance , qui n’est jamais bien encombrante. — Ce sont des documents à portée de la main dont tout village nous offre les spécimens les plus variés, depuis les lettres des paysans, de ceux qui ne sont jamais sortis de leur village jusqu’aux lettres de soldats et d’ouvriers qui l’ont quitté pendant une période assez

’ Critique des Chartes de Douai (Zeitschrift für rom. Phil. XIV).

longue. — La cause la plus simple, toujours la même, qui fait corps avec la linguistique moderne, est l’horreur qu’ont la plupart des linguistes ou philologues, pour ce qui vit, pour ce qui peut se contrôler et s’expérimenter; enfin pour ce qui doit ramener la science linguistique au niveau des autres sciences. C’est à cela qu’on peut attribuer ces essais innombrables dont le résultat le plus clair est de montrer la prestidigitation conjecturale de l’auteur, qui trouve le moyen de faire quelque chose avec rien, tandisque les documents vivants affinent autour de lui.

Cependant, on s’est déjà servi des lettres, en général, mais surtout dans un but d’investigation historique. — Michelet a vu l’importance de la lettre autographe, inspiré par l’exemple des frères de Concourt qui nous ont donné un dix-huitième siècle, où l’on sent la pensée tremblant et frémissant derrière le mot, grâce à leur emploi de l’expression même des acteurs dans cette lutte politique et amoureuse, expression saisie, pour ainsi dire, à fieur de lettre.

Carlyle, dans son étude sur les lettres de Cromwell, avait pressenti, plutôt que constaté l’importance de l’autographe.

Pourtant la lettre elle-même, ses caractères propres, n’ont pas encore été étudiés scientifiquement. Cela n’a rien d’étonnant, car on est trop occupé à analyser minutieusement, à la loupe, les moindres accidents de papier dans les Chartes. — Jusqu’ici les collectionneurs d’autographe et les graphologistes ont seuls tenté une étude des caractères des lettres, mais avec leur opinion faite d’avance.

Les Romanciers et humoristes nous ont donné des documents plus précieux. Nous citerons Thackeray, Dickens et Currer Bell en Angleterre; Balzac, Monnier et Emile Durandeau en France. — Ils ont prêté une grande attention à la signification que pouvaient avoir les caractères , l’orthographe et la graphie d’une lettre. — Chose singulière il n’y a qu’en France où les linguistes et philologues, nous pouvons même dire les savants en général, croient rabaisser leur science en empruntant des documents à un romancier. Le vénération que les allemands ont pour Goethe, celle qui se manifeste par les extraits nombreux (trop même) que les anglais font de Shakspere, les français, ne l’ont d’aucune façon pour Balzac, pour cette comédie humaine où les savants de toute catégorie pourraient faire une moisson d’observations profondes. — En ce qui concerne notre étude, Balzac a publié dans Ferragiis i cette lettre sublime de passion et de manque d’orthographe ^ Ida Grugei, qui est un modèle, non d’imitation, mais, comme dirait Wagner, de ^Nachbildwig^'’ du style populaire. — Ce qui montre l’attention que Balzac prêtait à la forme même de la lettre d’Ida Gruget, c’est son introduction même: „Voici textuellement, dit-il, dans la splendeur de sa phrase naïve, dans son ortho-

* Scène de la vie parisienne. — Les Treize.

graphe ignoble , cette lettre à laquelle il était impossible de rien retrancher, si ce n’est la lettre même; il n’existe dans l’original ni virgule, ni repos indiqué ni même des points 'd’exclamation ; fait qui tendrait à détruire le système des points par lesquels les auteurs modernes ont essayé de dépeindre les grands désastres de toutes les passions . .

Nous ne pouvons citer que le commencement de la lettre, faute de place et aussi parceque la politesse nous force à espérer que nos lecteurs la connaissent:

„Henry!

Dans le nombre des sacrifices que je hi’étais imposée a votre égard ce trouvoit ce lui de ne plus vous donner de mes nouvelles, mais une voix irrésistible mordonne de vous faire connettre vos crimes en vers moi etc. etc.“i

Nous pouvons citer à un rang inférieur Henri Mon nier dans ses Scènes populaires'^', mais malheureusement, si le lettre gagne en comique et en „charge“ par quelques exagérations, elle perd en vérité. — 11 ne faut pas oublier que cette pièce, comme tout ce qu’a écrit Henri Monnier sétait destinée à être lue.

Nous en citons les premiers mots:

„Mon bon Chérit

„I1 a bien lontan que je t’ai vu, et pourtan je le voudrez bien, vu que jai fini tes bretel etc. etc.“

On peut dire la même chose de la fameuse lettre du Fusilier Bridet d’Emile Durandeau^, qui, quoiqu’excessivement drôle, contient, comme nous le montrerons plus tard, des observations très fines et très-exactes sur la vje militaire. Elle commence ainsi:

„Chers parents

Je suis-t-enfin arrivé-t’-au corps dont je vous envoie ces deux mots de billet pour vous dire que ma santé se porte bien quoi que le régiment ne me réussit pas du tout-mais là, du tout. etc.“

Chez les humoristes et romanciers anglais, en ce qui concerne notre sujet, la première place revient au grand et illustre Thackeray (qui est certainement le romancier anglais, qui connaissait le mieux l’allemand et le français). — Dans deux de ses romans „Henry Esmond“ et les „Virginians“ nous trouvons des spécimens admirables de lettres vulgaires, ou mal écrites. — Nous citerons surtout la lettre de la Vicomtesse de Castlewood^, exemple curieux et pastiche du français écrit au temps de la reine Anne en Angleterre „It was a queer letter from the scholar as she was, or as she called herself, the Dowager Viscountess Castlewood, written in the strange barbarous French, which she and many other fine ladies of that time-witness Her Grâce of Portsmouthemployed, etc.“:

* p. 29 et seq. 2 2 vol. leif vol. p. 117.

® Civils et militaires, i vol. (Dentu). ^ H. Esmond.

„Mong Coussin, je scay que vous vous etes bravement batew et grevement bléssay — du costé de feu M. le Vicomte —

Comme exemple de l’anglais mal écrit, nous avons aussi ^ la lettre du jeune colon de la Virginie:

„What do you mien, you silly old Mountain, by sending an order etc.“

Nous citons tous ces exemples, d’abord parcequ’ils ne sont pas connus, ensuite parcequ’ils peuvent attirer l’attention de quelque linguiste sur ce sujet si important du français écrit et parlé en Angleterre, comme on le trouve écrit dans les correspondances du i8e siècle, cité dans les livres modernes, parlé aujourd’hui encore.

Currer Bell et Dickens nous offrent aussi des exemples semblables ; les romanciers anglais sont de précieux auxiliaires pour les linguistes par cette habitude de noter le langage vulgaire et aussi l’affection de parler français, si répandue dans la bonne société anglaise.

Nous reviendrons plus tard sur les différents phénomènes que présentent ces lettres; pour le moment nous avons à rechercher la nature des lettres en général, leur lieu de provenance, l’endroit de leur fabrication , tout comme pour une marchandise. Cette histoire, dont nous ne donnons que les grandes lignes, touche de bien près aux différentes phases du développement de la société moderne.

Aux différentes classes de la société correspondent, en effet, diverses espèces de lettres; et aussi un plus ou moins grand équilibre entre les deux facteurs qui composent la nature d’une lettre: „Le terme et l’idée“.

Chez les artistes, chez les écrivains surtout, la juxtaposition du terme et de l’idée est presque parfaite ; le mot a dans leur cerveau la forme du terme écrit. Le plus bel exemple, peut-être, de la perfection mécanique dans la phrase a été donné par Théophile Gautier, le maître impeccable, comme l’appelait Charles Baudelaire.- — 11 affectait même de réduire la langue écrite à un métier que tout le monde pouvait apprendre. Nous ne chercherons pas ici si cette facilité, si cette absence de lutte, ne finit pas par engourdir la force créatrice qui provient toujours du combat entre le terme et l’idée. — D’autres écrivains, comme Gustave Flaubert, ont lutté toute leur vie pour atteindre l’équilibre parfait entre l’idée et le terme. — Enfin, certains, comme Balzac, ont préféré exprimer leur complète pensée, laissant rouler la phrase dans le

1 Virginians Ch. XXX, ler vol.

2 Cf. Charles Demailly (p. 83). De Goncourt :

,,Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je prends une plume et j’écris. Je suis homme de lettres; je dois savoir mon métier. Et puis, j’ai une syntaxe très en ordre dans la tête. Je m’engage à montrer à écrire à n’importe qui.“

(Masson est ici pour Gautier.)

courant de l’idée, nous associant au tumulte et au bouillonnement de leur travail intérieur, plus grands et moins parfaits.

Ces différents caractères se retrouvent dans la correspondance de ces trois auteurs, qui peuvent servir de type aux trois modes d’expression.

Mais, quelles que soient les différences entre le mécanisme et lè mode d’expression chez eux, ce sont des gens de métier, pour qui les lettres ne sont que la continuation du travail quotidien, une augmentation de travail.

Mais, dans la société moderne, il est une certaine catégorie de gens qui n’écrivent que pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs. Il faut avouer que les lettres de ce côté ne perdent pas à ne pas être recueillies; si nous prenons les lettres des commerçants ou des hommes de bourse, nous assistons au triomphe des abbrévations et des points suspensifs (style ou absence de style que les deux écrivains de la société bourgeoise , Scribe et Sardou , ont reproduits avec fidélité), ils n’écrivent que pour donner des ordres de commerce, et ils ont réduit la lettre à n’être qu’un dispositif encadré de formules de salutation. — On comprend très-bien que le volapük puisse s’appliquer sans inconvénient à de telles lettres. 11 serait curieux d’examiner les lettres de ce qu’on appelle les gens du monde, mais elles sont naturellement difficiles à acquérir; il serait intéressant de les comparer avec les correspondances que les romanciers modernes nous montrent dans leurs romans.

Le roman par lettres n’était pas un procédé factice au dixhuitième siècle où l’on passait la moitié de la journée à écrire, et où l’on voit peu de différence, somme toute, entre les lettres de Julie et de Saint-Preux et celles des correspondantes de Roussemt ou de Diderot.

Aujourd’hui il n’y a plus que les pensionnaires de couvent ou les jeunes filles du monde qui s’écrivent tous les jours. Mais malheureusement les lettres d’amies d’aujourd’hui ne ressemblent en rien à celles que Louise de Chaulieu écrivait à Rénée de Maucombe.^

A ce propos, on dit souvent que les femmes écrivent mieux que les hommes: il serait plus juste de dire que les femmes n’„écrivent“ pas. Dans ces lettres de douze pages il serait difficile de trouver un effort pour accorder la pensée avec le terme; on n’y découvre même pas le moindre pressentiment que la langue puisse être „difficile“ à rendre, ce qui caractérise l’absence de style. — On peut dire que ces lettres se ressemblent toutes par le fond comme par la forme: l’écriture même est partout pareille, comme si toutes se servaient de la même plume.

Maintenant, au contraire du XVIIIe siècle, on écrit trèspeu, et cela peut s’expliquer par des causes économiques. — Cela ne fera que s’accentuer avec les moyens plus pratiques, que l’on découvre tous les jours. — Le téléphone épargne beaucoup de

‘ Mémoires de deux jeunes Mariées. — Balzac.

fautes d’orthographe et surtout de manques de ponctuation aux commerçants.

Parmi les gens du monde, de moins en moins de lettres. — Dans les romans fashionables de M. Bourget ^ on n’emploie plus que les „petits bleus“ les cartes télégrammes, qui raccourcissent la pensée et la phrase. — Enfin le dernier terme de la correspondance se trouve dans les colonnes de la quatrième page des grands journaux, où l’on écrit en anglais, ce qui tranche la difficulté.

La même répugnance à écrire, que nous avons vue se manifester dans le monde, existe aussi dans les villages, mais les causes diffèrent. — Nous avons franchi les deux classes supérieures de ceux qui écrivent, les uns par métier, les autres par besoin ou par plaisir; il reste maintenant à étudier la classe qui ne sait pas ou presque pas écrire , et qui ne le fait que quand elle y est forcée.

Dans beaucoup de romans, on a essayé d’imiter les lettres écrites dans les villages; dans presque tous, on n’y a vu qu’un prétexte à moquerie, et on en est à se dans demander si ceux qui ont fait ces essais avaient jamais eu sous les yeux une véritable lettre d’un homme ignorant, d’un paysan.

Pour nous rendre compte de ce qui fait la caractéristique de telles lettres, de cette difficulté qu’il y a pour un paysan à écrire, il nous faut examiner rapidement les conditions économiques et sociales dans les quelles il se trouve placé. Nous prendrons nos exemples dans le village , où ont été écrites les lettres que nous allons étudier.

Pourquoi écrit-on une lettre? C’est la première question que l’on doive se poser dans une recherche de cette sorte. Généralement, parce qu’on est éloigné d’une personne et qu’on ne peut lui transmettre de vive voix ce qu’on a à lui dire. Cette condition fondamentale de toute correspondance n’existait, pour ainsi dire pas, dans nos villages, il y a cinquante ou soixante ans. D’abord on avait peu de chose à se dire, et ensuite on était seulement en relation avec les gens de son hameau; car il était très-difficile d’en sortir à cause du manque de pavés. — Les premiers datent d’après la révolution de 1830, qu’on peut fixer comme date approximative de l’ébranlement causé dans les campagnes, de la première entrée de la vie moderne dans les villages.^ De plus, on trouvait près de chez soi ce dont on avait besoin , chez ses voisins. A peine, allait-on une fois par semaine au marché des villes voisines. On conçoit que ce rapprochement interdisait toute idée de correspondance.

Nous ne faisons , on le voit , qu’effleurer ici la question , car cet isolement des villages avait beaucoup de causes économiques et sociales, que nous espérons pouvoir étudier dans un autre ouvrage.

1 Cruel énigme. — Mensonges.

2 Balzac. Un ménage de Garçon. Issoudun.

Cependant il serait exagéré de dire que personne ne quittait le village. Il y avait d’abord la conscription, qui enlevait un certain nombre de jeunes-gens tous les ans au village pour sept ans. Mais, dans les premiers temps, l’absence était si longue qu’on s’écrivait peu , quoique le contraire parût plus vraisemblable ; les demandes d’argent , thème ordinaire des lettres de soldat , étaient naturellement bornées car l’argent disponible était en petit quantité.

Enfin, il y avait le port des lettres. M. Gladstone, dans un discours prononcé récemment, énumérait les progrès que, d’après lui, la classe ouvrière et paysanne d’Angleterre a faits depuis le commencement de la penny poü (1840), dont on célébrait l’anniversaire il y a quelques mois. Pour se faire une idée du prix que coûtaient auparavant les lettres, il faut lire les fréquentes mentions de l’affranchissement que l’on voit dans les lettres de Pope, Swift ou Steele^, et dont nous parle Thackeray. — Encore, dans nos lettres mêmes (Lettre VIII), nous voyons que notre soldat envoyait souvent ses lettres sans les affranchir. — On raconte dans un village du Nord comme une légende, rattachée avec la succession Thierry, légendaire aussi dans l’histoire des successions, que, des lettres étant arrivées de Venise demandant aux héritiers de s’y rendre, ceux-ci, effrayés du prix du port, avaient refusé les lettres. Une autre histoire caractéristique est celle qu’on dit s’être passée entre deux amoureux: l’amant étant parti en Algérie, envoyait des lettres à T***, mais la destinataire ne les acceptait pas, parce qu’il fallait payer l’affranchissement. — Ils étaient convenus entre eux de mettre une marque sur l’enveloppe, signifiant qu’ils se portaient bien, et cela leur suffisait. — Le prix du port, cette cause économique que les linguistes ou les philologues de profession considéreraient comme indifférente, a cependant exercé sur la correspondance paysanne une influence profonde et peut être considéré comme un des obstacles momentanés du mélange.

A côté du soldat, il y a l’ouvrier industriel, l’ouvrier de fabrique, qui est aussi un des facteurs de la correspondance. — L’établissement des fabriques dans le Nord de la Erance date de 1840, quoiqu’il y en ait eu quelques unes dès 1830. — Toute une partie du village quitta alors le travail des champs et entra à la fabrique : ce premier arrachement au sol fut le prélude de bien d’autres. Après être resté un moment dans son village, l’ouvrier en sort , pour un salaire plus grand ou pour plus de travail , et dès lors il fait partie de cette armée errante du prolétariat, qui n’appartient plus à aucun pays, ni, à plus forte raison, à aucun village. — Dans cet éloignement le besoin de la correspondance se fait sentir et nous avons la seconde source de lettres: les lettres d’ouvriers. — Mais celles-ci, au lieu d’être produites par un phénomène artificiel en quelque sorte (la conscription) , répondent à d’autres causes sociales et économiques plus profondes: il a fallu

Thackeray, ,,English Humouvist“.

lO

tout un changement de milieu pour les produire. — Elles sont une des sources les plus sûres pour l’histoire encore à faire des villages.

Nous nous bornerons dans cette étude à examiner les lettres de soldats , première manifestation d’un élément hétérogène qui finira par introduire un mélange dans le langage. — Ce sont les degrés et les variations de ce mélange que nous essaierons de suivre à travers la complexité et la variabilité des phénomènes.

Nous venons donc de passer en revue les trois classes de la société qui écrivent des lettres: les écrivains ou artistes, les gens du monde et les bourgeois, enfin les paysans forcés d’écrire par les circonstances. 11 reste encore un degré: c’est la masse, masse encore énorme de ceux qui ne savent ni lire ni écrire. Chez ceuxlà, naturellement , le patois „lingua di cuore“ reste intact en beaucoup de points, et il offre la véritable base, le protoplasme du langage en quelque sorte.

Mais, de même que, plus on avance dans les sciences naturelles, plus on reconnaît et l’on découvre la vie dans des masses supposées inertes, de même la science du langange reconnaîtra que le patois, qui paraît simple au premier abord, présente encore des phénomène assez complexes, quoiqu’en pense le professeur Schuchardt, pour nous cacher ses principes d’ici à longtemps.

Nous ne chercherons pas à rendre compte de tous les caractères intéressants des lettres: tout en en notant pourtant les principaux nous nous attacherons surtout à y rechercher les conditions du mélange.

Nous ne prenons pas de front cette question tant discutée de la „Sprachmischung“; nous ne voulons ici qu’examiner un point de la discussion entre M. Psichari et M. Schuchardt.' — Le premier regrettait, à propos du livre magistral „Slavo-deutsches und Slawoitalienisches“ „que l’objet de la démonstration n’eût pas été pris dans deux seuls villages, dont la monographie linguistique poussée à fond, aurait donné encore plus de précision à la thèse de l’auteur.“-

M. Schuchardt répond „qu’il s’agissait, non d’étudier le mélange à l’état cristallisé, mais de le suivre avant tout dans son plein développement, basé sur les rapports sociaux les plus variés, dans tous ses modes et degrés possibles, dans l’expression parlée, écrite, imprimée. P't il ajoute: „on proclame avec une unanimité

^ Cf. Revue des patois gallo-romans 1888.

2 Litteraturblatt für genn. u. roman. Philologie (1888).

étonnante la valeur que possèdent les dialectes de populations isolées, restant en arrière; elles ne la possèdent qu’en ce qui concerne la Paléontologie linguistique, mais en ce qui touche la Biologie^ nous devons avant tout avoir sous les yeux le développement le plus coloré et le plus animé de la vie humaine“.

Cela a l’air en effet conforme à la logique et à l’évolution naturelle que plus on monte dans la société, plus les rapports deviennent complexes; par suite, les éléments de mélange étant plus nombreux il s’ensuivra que la langue sera plus mélangée. — Cela a l’air tellement vraisemblable, qu’il nous faut un effort pour ne pas l’admettre.

Que l’on observe les pays où les hautes-classes affectent de parler une langue étrangère, en Angleterre, en Russie, en Allemagne; on emploie beaucoup de locutions empruntées, mais en réalité il n’y a pas contact entre les deux langues. Les „à propos“ — „en passant“, employés constamment en Allemagne, ne se mêlent aucunement à la langue ordinaire, restent pour ainsi dire comme un élément réfractaire qui rompt et enlaidit la phrase, mais qui ne la pénètre pas. On pourrait en dire autant des citations françaises plaquées dans les romans anglais et allemands, et à propos desquels il y aurait une étude psychologique si intéressante à faire, sur Thackeray et Currer Bell, cette dernière surtout étant imprégnée de français-belge.

Mais, pourquoi ces éléments ne se fondent-ils pas les uns dans les autres? Justement parcequ’il y a conscience de leur différente nature. — Or, le mélange ne peut être qu’inconscient, ou du moins, après avoir été conscient, devenir machinal, comme la marche ou tout autre développement organique.

Par suite, dans les patois qui ne sont pas trop mélangés, on peut observer ce phénomène se développant sans être étouffé.

Maintenant est-il naturel qu’un tel phénomène se produise et que le mélange soit en proportion inverse du nombre des éléments mélangés? En réalité, le mélange est plus grand dans les classes supérieures de la société, mais cela ne se fait pas sentir dans la langue, car justement la conscience de la différence de nature des éléments en contact s’accroit avec l’augmentation de connaissances : la langue d’un homme cultivé, d’un savant, ne donne pas un douzième du mélange qui se trouve dans ses idées ; le paysan, au contraire, n’a aucun frein pour arrêter le mélange qui est en lui, car ce mélange se développe avec lui, sans qu’il en ait conscience.

Pour prendre un seul exemple, M. Schuchardt nous dit qu’en Bohême souvent une réponse en tchèque est faite à une question posée en allemand et inversement, mais qu’aussi, dans le cours d’une phrase il y a passage d’une langue à l’autre, en partie répétition de ce qui a déjà été dit dans l’autre langage: „nous constaterons, alors, dit-il, une certaine indifférence concernant les deux moyens de compréhension.^ i

^ Slawo-deutsches.

En effet, nous nous trouvons ici en présence d’une certaine inconscience d’une population qui a deux mots pour une idée et qui s’en sert indifféremment. Or, qui dit inconscience dit mélange. Nous n’admettons pas comme mélange ce qui est distinct dans le cerveau.

Pour nos lettres au contraire, qui se trouvent sur la limite entre le patois et le français, obligées de puiser dans l’un et dans l’autre, on voit les deux langues aller parallèlement, se remplaçant ou se répétant, non seulement dans les termes mais encore dans les locutions syntactiques: en les voyant côte-à-côte, on peut dire qu’il y a inconscience. Au contraire, dans les emprunts faits à une langue étrangère, et faits consciemment, on ne répète pas les deux termes.

M. Schuchardt a évidemment raison quand il considère le mélange „comme le naturel et l’original même, au lieu d’y voir le trouble apporté au naturel et à l’original“; le mélange est partout et toujours en nous, si profond que nous descendions. — Cependant, comme phénomène naturel , il se développera d’autant mieux qu’il aura moins d’éléments factices ou artificiels en lui, car ceux-ci, tout en ne pouvant plus pénétrer la langue, arrivent cependant à la paralyser. — De plus, si la langue est, „eine èvsçyeta kein h nous devons admettre que cette énergie, cette „Thâtigkeit“, est d’autant plus libre de se développer dans les natures primitives, dans les patois par suite, qu’elle est en raison inverse du développement même de la compléxité des influences extérieures et intérieures ; de même que l’homme primitif nous montre tous les phénomènes qui se passent en lui, tandisque l’homme entouré des influences d’une société perd son originalité, et, ce qui est certain, ne rend pas à la société le quart de ce que celle-ci lui donne en connaissances ; de même le mélange des idées cérébrales est un obstacle au développement du mélange dans la langue.

Nous devons, en vue de caractériser le mélange, discerner, distinguer ce que nous appellerons les éléments primitifs (ce qui n’est là qu’une façon de classer) et les éléments du mélange — , éléments hétérogènes.

Eléments primitifs.

Ce que l’on peut appeler primitif dans ces lettres est nécessairement ce qui existait avant le contact; nous entendons par là le patois, les noms, ce qui reste comme un bloc réfractaire au milieu des éléments du mélange. Le patois que nous pourrons rencontrer peut être supposé aussi pur que possible, car il a résisté à toutes les influences du parler et de l’écriture. — Naturellement les noms et les sobriquets appartiennent à la même catégorie: on peut même dire que c’est ce qui est le plus» cher au soldat, ce qui lui rappelle le plus le pays.

1 page 4 (Literaturblatt).

2 Aiif Anlafs des Volapüks.

Mais nous devons remarquer que le fait d’être écrit enlève déjà au patois une partie de son caractère.

IL hatt (battre) suppression de l’r après le t. Dans ce patois la dentale devient toujours dure à la finale , comme dans prendre qui devient pratt.

' IL jomais. Assourdissement de Va antétonique, mais il faut remarquer qu’une fois l’a assourdi, il tend à prendre une importance plus grande et qu’il porte l’accent.

V. fcros (je crois) phénomène ordinaire pour oi = o. trové (trouvé) ou = o.

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