LETTRE XIV
Madame, pour vous consoler de la mauvaise nouvelle que vous avez déjà apprise, je ne sçay point de meilleur moyen que de vous faire peur pour vous-mesme. Sçachez donc que moy,qui vous escris, ay esté, trois jours durant, en une maison où deux personnes mouroient de la peste. Jamais vous ne fistes mieux que de sortir de Paris, puis que c'estoitle temps où les honnestes gens dévoient estre affligez. Madame de Rambouillet a perdu son petit-fils, qui est mort de la peste en trois jours, et elle n'a pas voulu sortir de sa maison tant qu'il a esté en vie. Vous pouvez juger, Madame, que rien ne m'a pu empescher d'estre tousjours parmy eux, puis que vous n'estiez point icy. Mais j'ay peur que je ne vous espouvante trop, et que
le remède dont je veux guérir vostre ennuy ne soit plus violent que le mal. Sçachez donc que moy, qui vous escris, ne vous escris point, et que j'ay envoyé cette lettre à vingt îieuës d'icy pour estre copiée par un homme que je n'ay jamais veu. Je prens beaucoup de part, Madame, au déplaisir que vous avez, et je voy bien que ce malheur ne pouvoit arriver en une plus malheureuse saison. La moderation que je connois en vostre esprit, et la négligence que vous avez pour toutes les choses du monde, «me font espérer que vous aurés meilleur marché de cette affliction qu'une autre, et que la perte de cinquante mille livres de rente qui sortent de vostre maison, par où une autre plus intéressée que vous seroit principalement touchée, ne vous affligera que médiocrement. Mais, Madame, je ne me puis résoudre de respondre par une lettre de consolation au plus obligeant poulet du monde : car la dernière partie de vostre lettre ne se peut appeler qu'ainsi. Je vous supplie tres-humblement, Madame, soyez bien aise de m'avoir escrit aussi favorablement que vous avez fait : car, dans tous les ennuis que j'ay, j'ay receu cette joye aussi sensiblement que si je n'avois point du tout de deplaisir, et je ne me puis estimer malheureux tant que j'auray l'honneur d'estre aimé de vous. Je suis si heureux et si hardy que je n'en doute point du tout, et mon bonheur est fort grand en cela, que le bien du monde que j'estime le plus est celuy que je croy posséder le plus asseurément. Vous doutez si peu de moy, Madame, que je sçay bien
que vous recevrez de meilleur cœur les asseurances que je vous témoigne avoir de vostre affection que celles que je vous pourrois donner de la mienne; et vous, qui souhaittez mon bien en toutes choses, ne sçauriez rien désirer davantage pour moy, sinon que je croye que vous m'aimez. Ceux qui ont veu quel changement vostre absence a fait en moy, et quelle part de mon esprit vous avez emportée avecque vous, vous pourront témoigner quelque jour que je me rends en quelque sorte digne de cet honneur. Mais, Madame, je ne puis m'empescher de vous dire que monsieur le Maistre, qui vit avec quelle tendresse je vous dis adieu, se sera bien confirmé en l'opinion qu'il avoit, et qu'il croit bien voir un jour nos chiffres gravez ensemble sur les arbres de Bourgon. Au moins suis-je bien-aise de ce qu'il a veu que vostre affection est bien reconnue, et qu'elle est réciproque. Pour moy, Madame, je vous dis encore ce dont je vous asseuray en partant, que je n'estimeray ni n'aimeray jamais rien tant au monde que vous; et je seray tousjours avec toute sorte de respect, Madame, vostre, etc.
Madame, monsieur de Chaude-bonne m'a escrit que Monsieur trouvera bon que je prenne passeport. Cela et quelques affaires me retiendront encore icy quelque temps. Je vous remercie treshumblement des lettres que vous m'avez envoyées, et je feray exactement tout ce que vous me commandez.
A Mademoiselle de Chalet is.
Mademoiselle, je n'aurois pas voulu vous mettre en hazard, non plus que Madame, en vous faisant lire cette lettre; mais je croy que les personnes qui ont pris de la teinture d'or ne peuvent prendre de mauvais air. Pour moy, je prens tous les matins trente grains d'antimoine et six yeux de ce poisson que vous sçavez. Avec cela je puis aller par tout, sans rien craindre. Conservez-moy, s'il vous plaist, tousjours l'honneur que vous me faites de m'aimer : car, si cela vient à me manquer, je prendray mon antimoine sans estre préparé. Je suis, Mademoiselle, de tout mon cœur, vostre, etc.
A la mesme.
Madame, j'ay receu avec vostre lettre la plus grande joye que j'aye eue depuis que vous n'estes plus icy. Si vous vous souvenez avec combien d'amitié et d'esprit sont escrites toutes celles que vous me faites l'honneur de m'envoyer, vous n'en douterez pas, et vous n'auriez pas l'opinion que vous avez de ma négligence si la fortune n'avoit fait perdre la dernière que je vous ay escrite. C'est
une perte qui vous doit toucher , puis qu'il y en avoit une aussi de mademoiselle de Rambouillet. Elle vous supplie de sçavoir de madame de Saint- Amand, à qui elle s^adressoit, ce qu'elle est devenue, car elle est en peine pour beaucoup de choses qu'elle vous mandoit. Pour moy, Madame, je vous asseure que je prens tant de plaisir à vous escrire que je n'en trouve gueres davantage à ne rien faire, et mes lettres se font avec une si véritable affection que, si vous le jugez bien, vous les estimerez davantage que celles que vous me redemandez. Celles-là ne partoient que de mon esprit: celles-cy partent de mon cœur. Celles-là m'estoient à charge , et celles-cy me soulagent extrêmement. N'est-il pas vray, Madame, que je vous aurois fait dépit si j'avois mis encore cinq ou six fois celles-cy et celles-là, et que vous vous seriez estonnée de la nouveauté de ce style? Je l'ay pensé faire, pour voir ce que vous diriez. Mais je n'ay plus envie de rire depuis que vous n'estes plus icy. J'en serois party il y a long-temps si le changement de quelques affaires ne m'y avoit retenu. Ma paresse est née sous la plus heureuse constellation qu'il est possible : elle trouve tousjours quelque prétexte à toutes les choses qu'elle ne veut pas faire; et j'ay remis de huit en huit jours mon partement, sans qu'il y ait de ma faute d'estre demeuré jusqu'à cette heure. Je croy, Madame, que vous ne trouverez pas cela estrange, vous qui y seriez encore si le chariot des pestiferez ne vous en eust chassée. Mais je suis résolu de m'arracher
5o LETTRES
de Paris dans dix ou douze jours, et je croy que je n'y auray pas beaucoup de peine. Au moins la plus forte racine qui m'y tenoit fut ostée le jour que vous en partistes; et, si quelque chose m'y pouvoit à cette heure retenir, ce seroit madame et mademoiselle de Rambouillet, qui me disent tous les jours que je m'en dois aller. Je vous puis asseurer, Madame, sans pécher contre la franchise que je vous dois, que vous estes aimée de ces deux personnes autant que vous le sçauriez désirer; et je les entens tous les jours parler de vous avec tant de tendresse qu'une des choses que j'ayme à cette heure autant en elles est l'affection qu'elles vous portent. Ne doutez donc non plus d'elles que de moy, et ne mettez point leur amitié entre les biens que vous pouvez perdre. Je suis extrêmement aise de ce que vous avez asseuré les autres qui ne sont pas de cette nature, et que vous ayez mis l'ordre que vous desiriez dans vos affaires; mais je crains que cela ne vous ayt plus cousté qu'il ne vaut, et ce que vous dites que vous avez achevé en un jour avec monsieur le marquis de Sablé, j'ay peur que vous n'y ayez mis un jour et une nuit. Je vous remercie tres-humblement de ce que parmy les vostres vous ne laissiez pas d'avoir soin des miennes. Dans la négligence que j'ay pour cela, il est nécessaire pour moy que je sçache ce qu'il faut faire de si bonne part que je n'y ose désobéir, et que je reçoive les avis d'une personne qui commande en conseillant. Ce qui me mettoit si en peine, et qui m'avoit retenu, est en meilleur
estât que je n'avois espéré, et je croy que nous y donnerons ordre moyennant quelque argent que nous contribuons pour cela; mais je croiray en estre sorty heureusement s'il ne m'en couste que cela. Et puis, Madame, je me soucie moins que jamais d'avoir du bien, à cette heure que je suis asseuré que vous en aurez. Au pis aller, avec les secrets que j'ay dans la chymie et dans la médecine, vous me pourrez bien retirer chez vous; et vous me ferez habiller en gentil-homme quand vous voudrez que je vous mené. Vous avez bien jugé que j'aurois besoin de vostre faveur auprès de mademoiselle d'Atichi, et je vous supplie trèshumblement, Madame, de luy escrire pourmoy. Je ne l'ay veuë qu'une fois depuis vostre partement. Cela et ce que monsieur Nerli luy aura pu dire luy feront bien croire, comme j'espère, que vous luy recommanderez une personne qui ne vous est pas indifférente, et qui vous est assez fidèle pour mériter ce soin-là de vous. Si elle le croit ainsi, je pense, Madame, qu'elle en jugera mieux que de beaucoup d'autres choses : car il est vray (et pardonnez-moy, Madame, si je ne vous le dis pas avec assez de respect) que je n'ayme rien au monde tant que vous, et que je suis de tout mon cœur, Madame, vostre, etc.
Mademoiselle de Chalais est bien sage et bien discrète : j'avois tousjours bien attendu cela de cette fille-là. Je vous supplie tres-humblement, Madame, de l'exhorter à continuer et à m'aymer tousjours.
Mais, Madame, vous ne me dites rien de mademoiselle Arnou.
A la mesme.