‹ Lettres de V. VoitureChapitre 43 sur 101 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

Mademoiselle, je n'ay garde de trouver rien à redire à vostre prudence, puis qu'elle est jointe avec tant de bonté et qu'elle ne s'employe pas moins à pourvoir aux biens des autres qu'aux vos-

très mesmes. J'avoue que je me fusse estonné cTestre le premier malheureux que vous eussiez abandonné, et que vous eussiez fait sur moy l'apprentissage de cette vertu impitoyable qui n'a encore pu compatir avec vostre générosité. Aussi, puisque les actions qui se font avec péril sont plus estimées que les autres, il ne faut pas tousjours chercher toute sorte de seureté à bien-faire; et vous estes, ce me semble, Mademoiselle, particulièrement obligée d'avoir soin des misérables, puis qu'avec des paroles seulement vous pouvez changer leur condition. Celles que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer ont fait en moy tout l'effet que vous pouvez imaginer, et je n'ay esté depuis tourmenté de rien que du regret de ne vous pouvoir témoigner le ressentiment que j'en ay. Il est vray, Mademoiselle, que, lors que vous ne voulez pas estre meschante, vous estes la plus accomplie personne du monde; et la bonté, qui est si aimable en tous les sujets où elle se trouve, est beaucoup plus estimable en vous, en qui elle est mieux accompagnée qu'elle ne fut jamais en personne. Je n'eusse pas tant différé à vous remercier tres-humblement de celle qu'il vous a plu avoir pour moy si j'en eusse trouvé l'occasion; et je mets cette lettre entre les mains de la fortune, sans voir comme elle pourra passer au travers de tant de difficultez et de feux qui nous entourent. Je croy pourtant qu'elle sera assez heureuse pour ne se point perdre, puisque c'est à vous qu'elle s'adresse, et que vous ne manquerez

pas de la recevoir, par ce bonheur que vous dites que vous avez en toutes les petites choses. J'en aurois icy beaucoup à vous dire qui ne sont pas petites, et que je voudrois bien que vous sceussiez; mais je croy que vous voulez que je sois prudent aussi bien que vous, et que je n'escrive rien qui soit sujet à estre expliqué. Cependant, quoy que nous soyons de party contraire, je croy que je puis dire, sans crime, qu'il n'y a personne dans le nostre que je suivisse si volontiers que vous, et que je seray toute ma vie, avec toute sorte de respect et de véritable estime, vostre, etc.

A Mademoiselle Paulet.

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