‹ Lettres de V. VoitureChapitre 42 sur 101 · LETTRE XXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXI

Mademoiselle, vous auriez plus souvent de mes nouvelles si je pouvois ; mais, pour l'ordinaire, nous arrivons en des lieux où Ton trouve plus aisément toute autre chose que de l'encre et du papier. Et puis il faut escrire avec tant de retenue, qu'estourdy comme je suis, je ne prens jamais la plume que je ne tremble de peur d'en trop dire, et que je ne fasse d'estranges efforts pour m'en empescher. Mesme à cette heure je meure d'envie d'escrire des choses qu'il est plus à propos de taire, et que peut-estre vous-mesme ne trouveriez

pas trop bonnes : car il me souvient que par vostre dernière vous m'avez défendu de parler d'amour, et il faut que je vous obéisse, quelque peine que j'y aye. Et je ne puis pourtant, Mademoiselle, que je ne vous die que, quelque passion que j'aye pour la guerre, il y en a quelque autre qui est bien plus forte en moy, et que je connois que nos premières inclinations sont tousjours les maistresses. Nous ne trouvons rien qui nous résiste. Nous nous approchons tous les jours du pays des melons, des figues et des muscats, et nous allons combattre en des lieux où nous ne cueillerons point de palmes qui ne soient meslées de fleurs d'oranges et de grenades. Mais je vous asseure que je quitterois volontiers ma part de toutes nos victoires pour avoir l'honneur d'estre à cette heure à vos pieds, et que j'estimeray toujours moins le tiltre de conquérant que celuy de vostre, etc.

Ce 10 juillet.

A Mademoiselle de Rambouillet.

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