‹ Lettres de V. VoitureChapitre 46 sur 101 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

Mademoiselle, je receus, il y a un mois, une lettre que vous me faisiez l'honneur de m'escrire, du 20 janvier. Le dernier ordinaire m'en a apporté une autre du 26 du mois passé. Et j'ay eu, avec toutes les deux, beaucoup de papiers qu'il vous a pieu m'envoyer. Vous pouvez juger qu'il n'est pas raisonnable, quoy que vous disiez, que je reforme les louanges que je vous donne, ny que je commence à dire moins de bien de vous lors

que j'en reçois le plus. Je ne pus pas respondre à la première, pource que j'estois malade au temps que le courrier partit. Et, comme les joyes des misérables ne durent gueres, le lendemain que je l'eus receùe ma colique me reprit, à laquelle je ne songeois plus, et je payay avec dix-sept jours de douleurs un jour de contentement. Madame de Clermont me fait un honneur que je ne sçaurois mériter, et je ressens comme je dois l'extrême obligation que je luy ay. Mais je ne croiray pas qu'elle m'aime tant qu'elle dit, ny que j'aye beaucoup de part en ses prières, si je continue à avoir si peu de santé et si peu de fortune. C'en est une, au reste, pour moy, la plus grande que je ne sçaurois jamais espérer, que la dame que vous sçavez que je mets tousjours au dessus de toutes les autres veuille avoir soin de ce qui me regarde. Il n'y a point d^racle que je tienne plus certain que sa prévoyance, et je reçois ses conseils et ses commandemens comme s'ils me venoient du Ciel. Quoy que je ne trouve point dans mon esprit d'assez haute place pour elle, je la puis asseurer que je l'y ay tenue toujours présente dans tout ce qui m'est arrivé. Elle m'a souvent consolé dans mes plus sensibles déplaisirs, et la partie de mon âme où elle estoit a esté exempte des troubles et des desordres où mes misères m'ont mis. Je la révère comme la plus noble, la plus belle et la plus parfaite chose que j'aye jamais veùe; mais tout le respect et toute la vénération que j'ay pour elle ne peuvent empescher qu'avec cela je l'aime ten-

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drement, comme la meilleure personne qui soit au monde. J'advoùe que mademoiselle sa fille n'est guère moins bonne, s'il est vray, comme vous dites, Mademoiselle, qu'elle se souvienne de moy. Je voudrois bien payer en quelque sorte cet honneur ; mais il me semble que ce n'est pas assez d'un cœur pour madame sa mère et pour elle, et, quand l'une y a pris sa part, il en reste trop peu pour l'autre. La faveur que me font trois si excellentes personnes me soulage de toutes mes peines, et m'en donne quand et quand une nouvelle de ne pouvoir jamais m'en rendre digne, ny témoigner comme je voudrois le ressentiment que j'en ay. Puisque cela mérite des grâces infinies, je vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, d'employer les vôtres et cette éloquence qui vous est si naturelle pour les remercier; et assistez-moi en ce besoin, vous qui m'estes tousjours si secourable. Quand je songe que vous et elles me faites l'honneur de vous ressouvenir de moy, je m'estonne qu'estant si heureux en cela, je sois si mal-heureux d'ailleurs, et qu'il puisse arriver tant de mal à un homme qui a tant d'anges tutélaires. Je n'ay encore pu résoudre lequel est le plus grand, du bon-heur d'en estre aimé ou du mal-heur d'en estre absent; et je trouve qu'il n'y a personne que Ton puisse tant envier que moy, ny que l'on doive tant plaindre. J'ay encore plus de raison de dire cecy, si je ne me trompe point en lisant vostre lettre. Et, s'il est vray que la dame dont vous défendez tant la générosité sans que l'on l'accuse m'ait fait l'hon-

neur de m'escrîre, je reçois doucement toutes les réprimandes que vous me faites sur ce sujet. Je vous supplie pourtant de croire que mon dessein n'a pas esté de me plaindre particulièrement d'elle; mais, n'ayant receu des recommandations que de deux ou trois personnes, je me plaignois en gênerai de toutes les autres, de qui je n'avois pas oùy un mot depuis que je suis icy. Il est vray qu'elle auroit, ce me semble, plus de tort que pas une, elle qui a la plus grande mémoire du monde, d'en manquer seulement pour ses amis; et, sa pensée ayant passé beaucoup de fois les Pyrénées pour Alcidalis, et pour imaginer en Espagne des personnes qui n'y furent jamais, j'aurois sujet de m'estonner qu'elle ne songeast pas à celles qui y sont et qui sont à elle. Que si elle m'a fait l'honneur que vous dites, elle a beaucoup passé mon espérance, et fait bien davantage pour moy que je n'eusse osé demander; mais, cela ayant esté, c'est une perte à laquelle je ne me puis résoudre. Je sçay, Mademoiselle, que, sans que je vous en die rien, vous imaginerez bien avec quel regret je la souffre; mais, vous qui prenez la peine de m'envoyer les lettres de Balzac et la copie de toutes les belles choses, vous ne devriez pas, ce me semble, oublier celle-là. J'ai veu avec beaucoup de plaisir ce qu'on luy a envoyé sur la mort duroy de Suéde, et je suis bien-aise de voir que les beaux esprits luy rendent toujours l'hommage et la reconnoissance qu'ils luy doivent. Le sonnet m'a semblé fort beau et la lettre fort galante. J'y ai remarqué

que celuy qui Ta fait devoit bien connoistre l'humeur de la personne à qui il escrivoit, puis qu'ayant perdu un amant, il ne lui en dit pas un mot de consolation. De bonne fortune pour nous, 'elle est plus tendre pour ses amis, et, puis qu'elle se souvient de celuy qui est le moindre des siens, et qui mesme ne sçauroit jamais mériter ce nom, tous les autres sont en seureté. Pour moy, quoy que j'aye ouy dire quelquesfois à cet homme que vous dites qui est si severe, et pour qui je n'ose rien mettre icy, j'ay creu qu'il estoit impossible qu'une personne qui fait naistre de l'amitié en tous ceux qui la voyent n'en eust point en elle, et qu'ayant receu tant d'excellentes qualitez de madame sa mère, elle n'eust point une des plus belles, d'estre la meilleure amie du monde. Vous voyez, Mademoiselle, comme je me sçay corriger des fautes dont vous me reprenez. J'ay creu les avoir reparées par ce que je viens de dire, et avoir satisfait aux reproches que vous me faisiez, de vous louer à son préjudice. J'ay mieux aimé me dédire de ce que j'avois pensé d'elle que de ce que j'avois dit de vous, et il m'a esté plus aisé d'augmenter ses louanges que de retrancher les vostres. J'ai receu vostre Judith de fort bon cœur; je dis de fort bon cœur, pource qu'elle le mérite, et aussi pour l'amour de vous : car je pense que vous aimez particulièrement cette histoire, et que vous estes bienaise de voir une action de sang et de meurtre approuvée dans l'Escriture. Je n'ay pu m'empescher, en la lisant, de m'imaginer que je vous voyois

tenant une espée dans une main et la teste de monsieur de Saint-Brisson dans l'autre. Vous me dites que celuy qui l'a faite est le mesme qui a traduit les Epîtres de S. Paul. Vous ne songez pas, Mademoiselle, qu'une personne qui a eu tant de maladies et de desplaisirs doit avoir perdu la mémoire de beaucoup de choses, principalement occupant tout ce qui luy reste en des sujets où elle est si bien employée. Vous m'avez mis en une pareille peine dans une autre lettre, en me disant que vostre serviteur me fait ses recommandations. Quel moyen de deviner cela? D'abord je me suis imaginé que c'estoit un cardinal, et puis un docteur en théologie; après, j'ay pensé que ce pourroit estre un marchand de la rue Aubry Boucher, ou - un commandeur de Malthe, un conseiller de la Cour, un poète, ou un prevost de la ville; et il n'y a pas une condition de gens où je n'aye trouvé quelque sujet de douter. Que si d'avanture c'est un jeune gentil-homme fort blond et fort blanc, et qui a extrêmement de l'esprit, rien ne me pouvait arriver qui me donnast plus de contentement que le tesmoignage qu'il me rend de se souvenir de moy, et je tascheray toute ma vie à mériter son affection par mes tres-humbles services. Dans quelque pauvreté que je sois, je voudrois qu'il m'eust cousté mille escus et pouvoir jouer une partie à la paume avecque luy. Cela n'eust pas esté impossible si on m'eust laissé la liberté de suivre mon advis : car j'avois résolu asseurément de retourner par Paris, et vous m'eussiez pu voir un de ces

jours de la religion de monsieur d'Aumont. Mais je me soumets et j'obeïs, quoy qu'avec assez de peine. Je ne puis dire asseurément quand je partiray d îcy, si dans un mois, dans deux, ou dans trois. J'y ay dit à un homme l'obligation qu'il vous avoit de vostre souvenir. Il vous remercie tres-humblement, et m'a donné charge de vous dire qu'il est vostre tres-humble serviteur. Nous tenons nostre mesnage ensemble, et vivons dans la plus grande amitié qu'il est possible. J'en demande pardon à la dame que vous sçavez, et je luy laisse à juger, elle qui s'entend à l'advenir, ce que cela me promet, et si je ne pourray pas estre quelque jour en bonne subsistance aussi bien que luy. Voicy, Mademoiselle, une grande lettre, à laquelle vous n'avez que la moindre part, où je n^ay rien dit de ce qui me touche le plus. Voila ce que c'est de ne point respondre aux galanteries que je vous escris, de m'envoyer des lettres où vous ne parlez que de vos amies et ne me dites quasi rien de vous. Quelque dessein pourtant que j'eusse de m'en venger, je ne puis m'empescher de déclarer icy que je redis pour vous seule toutes les paroles d'estime et d'affection que j'ay dites pour chacune d^elles, et que je suis tout d'une autre sorte, Mademoiselle, vostre, etc.

De Madrid.

A Monsieur de Chaude-bonne.

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