‹ Lettres de V. VoitureChapitre 47 sur 101 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

Monsieur, je vous escrivis il y a dix ou douze jours, et vous remerciois de deux lettres qu'enfin j'ay recëues de vous. Si vous sçaviez le contentement qu'elles m'ont apporté, vous auriez regret de ne m'en avoir pas escrit davantage, et de ne m'avoir pas donné cette consolation en un temps où j'en avois tant de besoin. Madrid, qui est le plus agréable lieu du monde pour les sains et les débauchez, est le plus ennuyeux pour les gens de bien et pour les malades; et, lors que le caresme empesche les comédies, je ne sçache pas qu'il y ait un seul plaisir dont on puisse jouir en conscience. L'ennuy et la solitude où je m'y suis trouvé ont fait au moins en moy un bon effet : car ils m'ont reconcilié avec les livres que j'avois quittez depuis quelque temps; et, ne trouvant point icy d'autres plaisirs, j'ay esté contraint de gouster ceiuy de la lecture. Préparez-vous donc, Monsieur, à me voir quasi aussi philosophe que vous; et imaginez-vous combien doit avoir profité un homme qui durant sept mois n'a fait autre chose que d'étudier ou d'estre malade. Que s'il est vray qu'une des principales fins de la philosophie est le mespris de la vie, il n'y a point de si bon maistre que la colique, et Socrate ni Platon ne persuadent pas si puissamment. Elle m'a donné depuis peu

une leçon de dix-sept jours dont il me souviendra long-temps, et m'a fait considérer beaucoup de fois combien nous sommes foibles, puis qu'il ne faut que trois grains de sable pour nous abbattre. Que si elle me fait estre de quelque secte, ce ne sera pas de celle qui maintient que la douleur n'est point mal et que le sage est toujours heureux. Mais, quoy qui m'arrive, Monsieur, je ne sçaurois estre ni l'un ni l'autre sans estre auprès de vous, et rien ne me peut tant aider pour tous les deux que vostre exemple et vostre présence. Je ne sçaurois pourtant dire quand je sortiray d'icy; et, attendant de l'argent et des hommes qui viennent par la mer, j'ay peur d'y demeurer plus que je ne voudrois : car ce sont deux choses qui ne viennent pas tousjours à point nommé. Je vous supplie donc tres-humblement de ne m'y pas oublier si long-temps que vous avez fait, et de me témoigner, en me faisant l'honneur de m'escrire, que vous reconnoissez la vraye affection avec laquelle je suis, Monsieur, vostre, etc.

A Mademoiselle Paulet.

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