LETTRE XXVIII
Mademoiselle, rien ne peut estre, dans vos lettres, plus agréable qu'elles-mesmes. J'ay trouvé, dés le commencement de la vostre, ce que vous ne me vouliez faire espérer qu'à la fin, et vous m'avez donné le contentement que vous me promettiez d'ailleurs. Il est à croire que vous n'avez pas leu ce qui y estoit adjousté d'une autre main, et que vous qui ne m'envoyez que de l'or et des pierreries, ou des paroles qui valent mieux que cela, n'auriez pas voulu m^envoyer des injures. J'avoue pourtant que je mérite en quelque sorte celle que l'on m'a escrite, et que je ne suis guère galant, puisque je n'ay pas la hardiesse de Testre avec vous. C'est une honte extrême que je vous aye escrit tant de longues lettres sans qu'il y ait rien eu de ce stile dont une de vos amies dit qu'il luy semble que c'est toute poésie, et qu'estant esloigné de vous de tant de lieues, je n'ose encore
vous rien dire de ce que je pense. Mais je ne veux plus me deshonorer pour l'amour de vous, et, si vous ne me faites faire des satisfactions de ce reproche, je suis résolu de vous écrire des lettres toutes pures d'amour, pleines de feux, de flèches et de cœurs navrez; et je feray tant de galanteries que Ton se repentira de m'avoir offensé. Dés cette heure mesme j'ay toutes les peines du monde de m'en empescher, et je ne trouve point d'autre moyen pour me retenir que de songer à cette excellente personne dont j'ay appris à prévoir en chaque chose tous les inconveniens qu'il y a à craindre, et dont le seul ressouvenir m'oblige à estre respectueux et prudent. Vous, Mademoiselle, qui sçavez tout ce qui se passe en mon esprit, je vous supplie tres-humblement de dire de quelle sorte elle y est, et avec quel ressentiment et quelle véritable affection je paye l'honneur qu'elle me fait. Vous pouvez, ce me semble, estant aussi bonne que vous estes, obliger de la mesme sorte madame de Clermont à continuer de m'aymer et de prier Dieu pour moy. Je feray de mon costé tout ce qui me sera possible pour me rendre digne des grâces qu'elle me peut obtenir; et il est difficile qu'un homme que vous preschez et pour qui elle prie ne se convertisse point. Mais qu'elle sçache, s'il vous plaist, que je demande encore plus son affection que ses prières; et, quoy que je croye qu'elle me peut rendre saint, constant et heureux, je ne désire pas tant tout cela que d'estre aimé d'elle. J'ay leu, avec des sentiments de joye
qui ne se peuvent exprimer, ce que vous me dites de la divine personne devant qui je fis une fois mon epitaphe. Je la puis asseurer que, lorsque pavois deux éventails dans la gorge, et que j'estois entre les mains de mes plus grandes ennemies, je n'estois pas plus à plaindre que je le suis, et qu'il est plus à souhaiter de mourir en sa présence que de vivre loin d'elle. Après l'extrême honneur qu'elle me fait, il ne me resteroit plus rien à désirer pour ma gloire, si ce n^est que j'eusse esté si heureux que la demoiselle que l'on voulut enlever une fois à Lima se fust souvenue de moy. Mais le Ciel veut que madame sa mère soit tousjours au monde sans pareille, et que, si d'aventure il y a quelque chose d'aussi beau qu'elle, il n'y ait au moins rien d'aussi bon. Il me semble que celle pour qui je fis une fois rire les Driades, madame de C... (je croy qu'il n'y auroit pas de danger de mettre son nom tout du long), ne devroit pas estre si animée contre les rebelles qu'elle ne me fist Thonneur de se souvenir quelquesfois de moy. S'il est vray ce que l'on dit, que nous l'ayons voulu enlever, c'aura esté de la mesme sorte que les Grecs ravirent Pimage de Pallas du pouvoir de leurs ennemis, et sur la créance que l'on a eu que le bonheur et la victoire se trouveroient tousjours du party où elle seroit. Mais enfin je n'ai rien sceu de ce dessein. Elle sçait que, si j'en ay eu pour elle, c'a esté par la bonne voye; et elle se peut souvenir que ma recherche a esté tousjours pleine de respect et d'honneur. Tout de bon, quelque
passion que j'aye pour nos affaires, je ne puis m'empescher d'en avoir pour elle. Toutes les fois que je la considère, j'arreste mes souhaits, et j'ay de la peine à estre assez affectionné à mon party. J'ay esté plus généreux à la louer qu'elle ne Test à se souvenir de moy. Il n'y a pas huit jours que je l'ay sceu icy représenter si semblable à ellemesme que je la fis aymer ou au moins estimer extrêmement à un homme qui ne peut pas vouloir du bien à tous ses parens. Je suis tres-humble serviteur de vostre serviteur, et je l'asseure qu'il n'a pas plus de passion pour vous que j'en ay pour luy. Vous me dites, Mademoiselle, qu'il y en a un des vostres qui ne se soucie plus de personne que de moy, et que cela mérite bien que je m'en tienne extrêmement obligé. Mais cela meritoit bien aussi que vous me fissiez entendre plus clairement quel il est. Pleust à Dieu que ce fust celuy que je voudrois : je serois consolé de toutes choses. Vous devinerez bien pour qui je fais ce souhait. Je ne sçay s'il y a du hazard à luy parler de moy; mais je vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, que cela ne vous arreste pas. Quelque mine qu'il fasse, il ne le faut pas tant craindre : il est meilleur que l'on ne pense. Au moins je connois cela de luy qu'il luy est impossible de n'aimer pas ceux qui l'aiment. J'ay eu envie beaucoup de fois de luy envoyer demy-douzaine d'Espagnoles, des plus belles et des plus brillantes. Ne vous scandalisez pas, Mademoiselle, ce sont des larmes. Et si, en passant par Grenade, je puis
trouver quelque jolie Sarazine, je ne manqueray pas de la luy faire tenir. Je croy que je prendray ce chemin en partant d'icy, et, pour suivre les conseils ou plustost les commandemens que j'ay receus, je me destourneray de deux cens lieues, et en feray cinq cens de mer. Le péril et l'incommodité qu'il y a ne me fasche pas tant que le regret de ne pas passer par la France. Quoy que je me sois engagé il y a longtemps à le promettre, j'auray une peine extrême à le tenir, et jamais resolution ne m'a tant cousté à prendre. Si on m'eust laissé en ma liberté, j'eusse pris le grand chemin, avec la mesme franchise et la mesme seureté que tousjours, et je fusse allé d'icy droit au Bourg la Reine. Au moins j'eusse eu le plaisir de passer encore une nuict à Paris; et j'avois résolu de vous donner en passant de la Kavegarde et de la Raoussette; mais je vous dis fort, fort, ma foy. Je pense qu'en me dissuadant ce dessein et en ayant peur pour moy, on a eu peur de moy aussi, et que l'on s'est imaginé que l'on le sçauroit au Bureau d'adresse, et que je me fourrerois estourdiment parmy tout le monde. Mais j'avois résolu d'en user plus discrettement. Je me fusse contenté de donner des sérénades à trois ou quatre personnes, faire cinq ou six hurlades, et puis passer. Mais il faut obeïr, et croire que ce que l'on nous commande est le meilleur. On me doit sçavoir gré pourtant de cette soumission, laquelle, ce me semble, est tout à la fois obéissance et sacrifice. Au moins on ne me doit plus reprocher que je
sois obstiné, puisque je ne l'ay pas esté en cette occasion. Cela, et prendre tant de plaisir à escrire que je ne puisse plus achever mes lettres, sont deux notables changemens en moy. Pardonnezmoy l'un pour l'amour de l'autre, et souvenezvous quelquefois, je vous supplie, que je suis de tout mon cœur, Mademoiselle, vostre, etc. De Madrid.
Je vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, de me permettre de respondre deux ou trois mots, le plus doucement que je pourray, à la personne qui m'a attaqué dans vostre lettre. J'ay cherché longtemps dans mon esprit qui pouvoit estre ce petit homme de qui on me dit de si grandes choses et que l'on me met si fort au dessus et au dessous de moy. Ce ne peut pas estre monsieur du Vigean : car je ne suis que de deux doigts plus grand que luy, et il n'est que dix fois plus galant que moy. Après y avoir bien pensé, il m'a semblé que cela sent extrêmement sa fable, et qu'il n'est pas possible qu'il y ait au monde un homme si petit ni si galant. Je vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, de m'en faire sçavoir la vérité.
A Mademoiselle de Rambouillet.