‹ Lettres de V. VoitureChapitre 50 sur 101 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

Mademoiselle, si vostre autre lettre estoit de la sorte de celle que y'ai receuë, ce n'a pas esté pour moy un si grand malheur de la perdre; et il eust esté à souhaitter qu'encore à cette seconde fois j'eusse sceu seulement, sans en voir autre chose, que vous m'aviez fait l'honneur de m'escrire. Ayant leu ce que vous me mandez, que vous aviez eu de la peine à hazarder vos complimens, j'en attendois quelques-uns; et, en suite de cela, je n'en ay point trouvé d'autres, sinon que vous me faites souvenir que je suis petit, et que vous m'asseurez que je ne suis gueres galant. Si vous n'aviez, Mademoiselle, que ceux-là à me faire, il n'estoit point besoin de les mettre sous la protection de la plus vaillante fille de France. Encore qu'ils eussent esté trouvez, on ne vous eust pas accusée par là de favoriser les rebelles, et, de la façon que vostre lettre estoit escrite, vous ne deviez rien craindre, sinon qu'elle me fust rendue. Après avoir eu tant d'envie d'en avoir une des vostres qu'il est vray que j'employois tous mes désirs en cela, lorsqu'il me restoit tant d'autres choses à souhaiter, vous prenez la peine d'escrire cinq ou six lignes où vous vous plaignez de ce que la fortune ose s'attaquer aux choses qui sortent de vos mains. Et, pour ce qui est de moy : Il y a icy

un homme plus petit que vous d'une coudée, et je vous jure mille fois plus galant. Voila une belle lettre de consolation, après avoir esté tant attendue, et des paroles bien choisies pour me faire oublier tant de sortes d'afflictions! Je pense, Mademoiselle, vous l'avoir dit quelquefois, vous estes beaucoup plus propre à escrire un cartel qu'une lettre. Il ne vous reste plus, après cela, que d'adjouster que vous soustiendrez en la cour de Trebizonde ce que vous venez d^escrire, et signer Alastraxerée. Est-il possible qu'ayant tant de merveilleuses qualitez et tant de pouvoir sur moy, vous ne vous serviez de l'un ni de l'autre que pour me faire du mal, et que vous soyez de ces fées qui ne se plaisent qu'à nuire et à gaster le bien que font les autres? Après que mademoiselle Paulet m'a escrit une belle et obligeante lettre, que madame la marquise m'asseure par elle de l'honneur de son amitié, que madame de Clermont me promet des prières, et que mesme la plus rare et la plus parfaite personne du monde m'honore de son souvenir, vous venez la dernière troubler la joye de tout cela, et défaire ce qu'elles ont fait en ma faveur. Cela est estrange que les Pyrénées, qui servent de bornes à deux grands royaumes, ne me puissent défendre de vous. Sans que mes malheurs vous puissent adoucir, vous venez me persécuter au bout du monde, et me tourmenter mesme plus que ma mauvaise fortune. En un temps où mes meilleurs amis n'oseroient avoir commerce avecque moy, et auquel c'est se mettre en péril que de

m'escrire, vous passez par dessus toutes sortes de considérations pour me dire que vous ne me trouvez gueres galant, et qu'il y a un nain qui vous plaist mille fois plus que moy. Il me semble, Mademoiselle, que j'aurois sujet de gronder de cela et de faire toutes ces plaintes. Mais, pour ne pas confirmer ce que vous dites de moy, et ne pas montrer que je suis peu galant de ne pas bien recevoir tout ce qui vient d'une si bonne part, je vous diray, Mademoiselle, que je croyois que mes maux ne pouvoient recevoir de soulagement; et ils ont esté appaisez dés que j'ay leu ce que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire. Ce n'est pas que j'eusse mal jugé de leur grandeur; mais c'est que lien ne vous est impossible, et que vous pouvez donner remède aux choses qui n'en ont point. Je m'estonne pourtant qu'en ne disant que du mal de moy vous ayez pu me faire tant de bien, et que, sans m'arrester à ce que vous me mandez, j'aye esté content en voyant seulement vostre charactere. Ceux de la magie ne font pas des effets plus merveilleux, et cela fait voir que vous sçavez aussi bien qu'elle donner aux paroles une vertu secrette et une autre force que celles qu'elles ont d'elles-mêmes. Qu'en me reprochant quelques défauts vous m'ayez osté tous mes déplaisirs, et que j'aye eu du contentement à lire que vous en estimiez un autre plus que moy, c'est une merveille que je ne puis comprendre! Mais il y a longtemps, Mademoiselle, que je ne cherche plus de cause naturelle en la pluspart de ce qui est de

vous. Je sçay qu'une personne qui est pleine de miracles en peut bien faire quelques-uns. Mais, quelques grands que soient les vostres, le plus estrange que vous ayez jamais fait est d'avoir donné de la joye à une personne qui est en l'état où je suis, et d'avoir rendu heureux un homme qui est tout ensemble pauvre, banny et malade. En cela, vous faites voir que la Fortune, qui a le monde sous ses pieds, est dessous les vostres, et que vous pouvez donner grâce à ceux qu'elle condamne à estre malheureux. Aussi, pourveu que je vous aye favorable, il ne m'importe que les estoilles me soient contraires; et, quoy qu'elles soient toutes conjurées à ma ruine, si vous me voulez défendre, je croiray que la meilleure partie du ciel est pour moy. N'abandonnez pas, s'il vous plaist, Mademoiselle, une personne qui a tant de confiance en vous. Il suffit, pour me rendre heureux, que vous vouliez que je le sois, et, si dans vostre cœur seulement vous me desirez du bien, je sentiray dès icy des effets de vos pensées et de vos souhaits. Vous estes obligée d'en faire quelques-uns pour moy, car je vous jure que tous les miens sont pour vous, et que les plus passionnez que je fais, c'est que vous ayez tout ce que vostre beauté et vostre vertu méritent. Il est vray que mon interest se rencontre aussi là dedans : car, si cela estoit, il n'y auroit plus de party différent ni de division dans le monde. Tous les hommes n'auroientt qu'une volonté, et toute la terre vous obeïroit.

C'est pour vous apprendre, Mademoiselle, à regarder une autre fois comme vous parlez, et que je ne suis pas si peu galant que vous dites. Que si vous voulez que je vous croye, faites faire à vostre petit homme une lettre mille fois plus galante que celle-cy. Mais, quand il auroit cet avantage sur moy, il m'en resteroit un autre que je n'estime pas moins : c'est qu'asseurément je suis mille fois plus que luy, et plus que tout autre, Mademoiselle, vostre, etc.

A Mademoiselle Paulet.

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