‹ Lettres de V. VoitureChapitre 72 sur 101 · LETTRE LVII · texte numérisé non relu

LETTRE LVII

Mademoiselle, quoy que vous m'asseuriez que Tlsle de France n'a point esté des trois provinces rebelles, je soupçonne quelques insulaires, et il y en a quelqu'une que je voudrois bien tenir pour en faire la justice qu'elle mérite. Quand elles n'auroient point fait d'autre faute que d'avoir incliné aisément, comme vous dites, à croire du mal de moy, je les trouverois encore assez coupables, et je serois bien fasché d'avoir autant failly contre pas une d'elles. J'ay eu peine à entendre ce que vous dites de la corneille et du fils du roy d'Angleterre; mais, si je l'entens bien, c'est une des plus grandes malices du monde. Vous n'avez jamais rien fait contre moy qui m'ait fait tant de dépit, et je ne Poublieray jamais que je ne m'en sois vengé. Mais à quel point est montée la persécution, et que ne dois-je pas attendre, puis que madame vostre mère mesme semble s'estre déclarée contre moy? J'ay esté extrêmement estonné quand j'ay reconnu son escriture et que j'ay veu qu'elle se mocquoit de moy et de ma loyale amie. Je ne crois pas pourtant quelle ait fait cela de sa volonté, et il faut que vous luy ayez fait escrire le poignard sur la gorge. Tout cela, Mademoiselle, m'avoit mis en une extrême colère; mais la douceur que vous m'avez envoyée m'a rappaisé. J'ay

trouvé dans la lettre de monsieur de Chaude-bonne le succre que vous pensiez avoir mis dans la mienne, et je l'ay gousté avec tout le plaisir que je devois. Je vous avoue que nous n'en avons pas de si bon chez nous. Envoyez-m'en souvent, je vous en supplie. J'en feray un fort bon suc, et, contre la maxime de médecine que toutes les choses douces se tournent en bile, cela appaisera la mienne, qui est fort émeuë. Aussi, à dire le vray, c'est une extrême meschanceté de se mocquer d'une pauvre enfant qui n'a appris le françois que pour l'amour de moy, et qui a eu au moins l'esprit de me choisir entre tous ceux qui sont icy. Cependant je puis vous respondre qu'elle escrira bientost d'une autre sorte, et que dans trois mois elle sera en estât de se revancher. Du temps que madame de Sainctot disoit gausser et pitoyable, et qu'elle croyoit qu'il ne falloit pas dire triste, elle n'escrivoit guère mieux que cela; et neantmoins aujourd'hui on parle de son esprit par tout et on fait voir jusques icy des copies de ses lettres. Mais, pour satisfaire à la question à laquelle vous me conjurez de respondre en vérité et en sincérité de conscience, je vous dis, Mademoiselle, qu'en vérité et en sincérité je ne crois pas qu'il y ait eu une personne qui ait crû que c'ait esté pour ma gloire que j'ay envoyé le poulet que vous avez veu, et j'aimerois encore mieux avoir fait une lettre de cette sorte qu'un jugement comme celuy-là. Mais je ne devrois plus donner si hardiment mon avis de rien sans sçavoir de qui je parle, après avoir esté

attrappé, comme je l'ay esté, en ce que j'ay dit de ceux qui ont mémoire de ce qu'ils ont fait au berceau. Je confesse que je croyois que l'on s'en voulust mocquer, et que mesme on le deust faire; mais, puis que c'est vous et M. le cardinal de la Valette qui l'avez dit, je m'en dédis volontiers, et je n'ay garde d^offenser des personnes qui se souviennent de si loin.

A la mesme.

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