LETTRE LVI
Mademoiselle, je ne m'estonne pas que vous ayez ry tout vostre saoul en m'écrivant Pestrange bruit qui court de moy, que je n'ay ny bonté ny amitié : car, sans mentir, il ne s'est jamais rien dit de si ridicule, et vous avez eu raison de recevoir
cela de la mesme sorte que si l'on vous disoit que monsieur de Chaude-bonne vole sur les grands chemins, ou qu'il a épousé la fille du gentilhomme de monsieur des Ouches. Pour moy, j'admire qu'une si fausse opinion et une calomnie si malfondée ait pu s'étendre si loin et infecter trois provinces ; et, qui que ce soit qui luy ait donné cours, il faut que vous m'avouiez que ce doit estre la plus méchante et la plus dangereuse personne du monde. J'en feray une exacte perquisition, et, si j'en puis découvrir quelque chose, je vous jure que je m'en sçauray venger, et quand bien elle seroit aussi aimable et aussi redoutable que vous. Certes madame vostre mère fait une action digne de son ordinaire bonté de ne vouloir pas souffrir que l'on profère une si grande méchanceté sur ses terres ; mais qu'elle empesche seulement qu'on ne la die dans sa chambre et dans son cabinet, car je connois des personnes assez hardies et déterminées pour cela. La pauvre mademoiselle de Chalais, que vous exposez comme un mouton à ma colère, n'a point de part à ce crime. Ce n'est que par simplicité qu'elle a failli, et je me plaindrois davantage de sa maistresse si je pouvois me prendre à d'autres qu'aux autheurs de cette imposture. Je trouve estrange , sans mentir, qu'elle, qui sçait ce que c'est que des charmes de la paresse et la douceur qu'il y a à ne rien faire, m'appelle ingrat de ce que je la laisse en repos et que je ne luy écris point de lettres qu'elle voudroit de bon cœur n'avoir pas receuës toutes les fois qu'il y faudroit
répondre. Quoy que je ne me mette pas en peine d'en rien témoigner, elle a tousjours la place qu'elle doit avoir dans mon esprit sans qu'elle luy couste rien à garder. Elle est comme elle se demande au fond de mon cœur, au lieu le plus retiré, en repos et sans bruit. En vérité, je l'honore et l'aime aussi parfaitement qu'elle le mérite, et', toutes les fois que je lis quelque chose de joli, que je mange quelque chose de bon ou que je fais une digestion louable, je me souviens d'elle, et je luy en souhaite autant. Mais, à propos, Mademoiselle, vous nous en mandastes une nouvelle il y a quelque temps, à laquelle je ne répondis point pource que je grondois alors,. et qui, après ce que vous m'avez écrit du bruit qui court de moy, m'a semblé aussi estrange que chose que j'aye jamais oûy dire. Quoique je connoisse aussi bien que personne du monde toutes les grâces de madame la marquise de***, je ne me puis assez estonner qu'en un temps où elle ne se soucie d'homme vivant que de son médecin et de son cuisinier, vestuë de cette ratine que nous luy avons veuë et coiffée de trois serviettes, elle ait pu gagner un cœur aussi difficile à prendre que je m'imagine que doit estre celuy du marquis de la Varanne, et envoyer un amant soupirer pour elle dans les déserts de la Thebaïde. Le damoisel dont vous me parlez auroit bien fait d'y aller après luy, ou, s'il ne veut pas faire un si grand voyage, au moins il sedevoit rendre hermite au mont Valerien. Tout de bon, au lieu de faire les demandes que vous me proposez de sa part, il
feroit fort bien de se taire et de ne parler de sept ans. Toutesfois, Mademoiselle, j'y respondray. puisque vous le voulez. La première, pourquoy, estant vestu de bleu, il paroist tousjours vestu de vert, est une des plus ardues questions que j'aye jamais oui faire en quelque science que ce soit ; et, pour moy, je ne voy pas d'où cela peut venir, si ce n'est que le damoisel, qui avoit accoustumé, il y a quelques années, de ne se lever qu'à une heure et n'estre habillé qu'à trois, soit devenu à présent un peu plus paresseux et ne se laisse plus voir qu'aux flambeaux. Quoy qu'il en soit, je suis d'avis qu'à tout hazard il s'habille de vert, pour voir s'il ne paroistra pas habillé de bleu. Pour la seconde, de sçavoir lequel il doit choisir, de prendre la Mote ou de me délivrer d'entre les mains des Sarrazins, je trouve, sans considérer mon interest, que cette dernière entreprise, outre qu'elle est juste, est beaucoup plus difficile et par conséquent plus glorieuse. H y a vingt-cinq mille hommes de pied et six mille chevaux qui ont charge de me garder avec autant de soin que Gueldres et Anvers. Cela pourtant ne le doit point estonner : Hector le Brun deffit une fois, luy seul, trente-cinq mille hommes en Northomberland, et je pense qu'il n'estoit pas si vaillant que luy. Qu'il ne craigne pas, au reste, que les lauriers luy manquent icy : les plus beaux qui se voyent dans l'Europe se cueillent en ce pais. De mon costé, je luy promets de fournir le soin de les agencer et l'art d'en faire des couronnes. Mais, outre les Sarrazins, il aura encore quelques Sar-
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razines à combattre : car il y en a qui ne souffriront pas aisément que l'on m'enlève d'icy, et ce bruit que vous dites qui court de moy dans trois provinces n'est pas encore arrivé en pas une des dixsept. L'on ne me tient pas si meschant icy qu'on fait au lieu où vous estes, et l'on croit que, quand mesme je ne sçaurois pas assez aymer, je ne laisserois pas d'estre assez aymable. Mais, Mademoiselle, j'avoue que cela ne me console point, et je suis bien mal-heureux si, dans ce nombre de personnes que je révère particulièrement en France, il n'y en a quelqu'une qui ait assez bonne opinion de moy pour croire que j'ay le cœur fait comme il le faut avoir, que je sçay constamment honorer ce qui le mérite, et aymer infiniment ce qui est infiniment aymable. Je ne sçay, pas pour vostre particulier, ce que vous en pensez; mais je vous asseure qu'il n'y a personne qui ait moins de sujet d'en douter, et que je suis aussi parfaitement que je le dois et que vous le sçauriez vouloir, Mademoiselle, vostre, etc.
Madame vostre mère sera tousjours la meilleure et la plus galante personne du monde ; elle ne pouvoit rien promettre qui me fist si aise que la danse baladoire que vous dites qu'elle veut instituer à mon retour. Mais c'est feste baladoire qu'il faut dire : vous corrompez le texte. Cela m'a fait ressouvenir du temps passé et combien il estoit différent de celuy-cy. Alors, estant couché sur la paille], je croyois estre sur trois matelats, et, à cette heure, j'aurois douze
matelats qu'il me sembleroit estre couché sur des espines. Voila, Mademoiselle, Testât où se trouve le plus aise galant de Bruxelles. Mais celuy qui m'a nommé ainsi en vous escrivant ne connoist pas tous mes maux et ne conçoit pas quel regret j'ay tousjours dans le cœur d'estre esloigné de tout ce que j'ayme. Vous sçavez de quelle sorte cecy se doit entendre et quel rang tiennent en cela ces deux adorables personnes, au rang desquelles personne ne doit estre. Tous ceux qui viennent icy de France parlent d'elles avec admiration et content des miracles de leur bonté et de leur beauté. Je vous supplie très -humblement, Mademoiselle, d'employer vostre crédit pour me conserver quelque place dans l'honneur de leur souvenir. Cet homme à qui vous sçavez que j'ay tant d'obligations en adjouste tousjours de nouvelles aux anciennes, et me fît l'autre jour l'honneur de se souvenir de moy dans une lettre à monsieur le comte de Brion. Je reconnois cela comme j'y suis obligé, et, quand j'aurois aussi peu de bonté et d'amitié que l'on dit, je ne manqueray jamais d'avoir tout le ressentiment que je dois avoir des biens et des honneurs qu'il luy a plu me faire. Mais j'ay peur qu'il ne devienne trop sérieux. Empeschez cela, je vous supplie.
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A la mesme.