‹ Lettres de V. VoitureChapitre 74 sur 101 · LETTRE LIX · texte numérisé non relu

LETTRE LIX

Mademoiselle, je suis extrêmement marri que vous ne me puissiez donner de meilleurs signes de paix, et que vostre esprit ne vous manque que pour me faire du bien. Le connoissant, comme je fais, capable de toutes choses, je dois penser que le deffaut est plustost en vostre volonté; et, tant qu'elle ne me sera pas plus favorable, j'auray sujet de croire que vous n'estes pas aussi bonne que vous dites. Je crains que le témoignage que monsieur vostre frère rend de vostre justice ne soit plustost une preuve de vostre tyrannie, laquelle, s'estant accrue, ne laisse pas la liberté de s'en plaindre. Peut-estre que s'il estoit aussi loin de vous que moy il en parleroit comme je fais, et que j'en parlerois comme luy si j'estois en sa place. Cependant,

Mademoiselle, que ce soit trêve ou paix que vous me donniez, je ne refuse pas d'en jouir. J'ay desja exécuté une des conditions ausquelles vous me Taccordez. M. D*** m'ayant fait offrir un autre moyen de luy escrire, je n'ay pu ne m'en point servir, quoy que j'eusse bien désiré que ma lettre eust passé par vos mains , car j'esperois qu'elle en sortiroit meilleure, et j'avois résolu de vous supplier tres-humblement de la corriger. Il n'y a que quatre jours qu'elle est envoyée, et monsieur Frotté, qui est icy, s'en est chargé après l'avoir sollicité plus d'une fois. Pour Alcidalis, je ne le quitteray point jusqu'à ce que je l'aye mis en Afrique. J'espère que ce sera, bien-tost, et nous voyons desja terre. Mais, Mademoiselle, je ne sçaurois le rendre heureux que premièrement je ne le devienne moymesme. Je ne puis luy faire voir Zelide devant que je voye monsieur Mandat, et il faut un autre esprit que celuy que j'ay à cette heure pour escrire sa joye et sa bonne fortune. Sans mentir, après son histoire, celle que vous me racontez de Marthe m'a donné autant de plaisir qu'aucune que j'aye jamais oùye. Mais ce n'en est que le commencement : sa fortune n'en demeurera pas là, et je ne voudrois pas jurer que nous ne la vissions aussi quelque jour reyne de Mauritanie. Toutesfois, avec cela, je ne désespère pas qu'elle ne puisse estre pendue ; mais ce ne sera pas si-tost. Je suis extrêmement aise de ce qu'elle vous a procuré auprès de madame de] Savoye et de ce qu'il vous vient des honneurs de tous les costez du monde.

J'eusse bien pu aussi vous faire avoir une moustache du roy de Marroc et une poignée de la barbe et deux dents machelieres du roy de Fez; mais, depuis la mort de celuy de Suéde, j'avois crû que vous ne vouliez plus mettre vostre amitié en cette sorte de gens. Et puis je suis plus retenu à cette heure, car il me souvient que vous m'avez reproché beaucoup de fois que je vous engage tousjours avec des amans dont vous ne voulez pas. Si je suis considéré pour vous, Mademoiselle, je ne le suis pas moins pour ce qui est de moy. Quelque belle occasion que la fortune me présente, je me garderay bien de me laisser attraper, et je vivray plus long-temps que je ne pensois si la prophétie de la sage enchanteresse est véritable. Je la supplie tres-humblement de croire qu'elle ne peut prendre ce titre avec personne si justement qu'avec moy. Sans mentir, tout ce qu'elle fait m'enchante, et j'ay passé un jour entier à lire les quatre lignes qu'elle m'a escrites. Je suivray son conseil, et je me garderay de Gradasilée comme de Scille et de Caribde. Permettez-moy, s'il vous plaist, de remercier tres-humblement monseigneur le cardinal de la Valette de l'honneur qu'il m'a fait de se souvenir de moy dans une lettre qu'il a escrite à monsieur le comte de Brion, et de témoigner icy la peine où je suis du mal de mademoiselle Paulet. Sa fièvre, que vous dites ne devoir durer que vingt-quatre heures, sera de plusieurs jours pour moy, et je n'en sortiray point que je n'en aye eu d'autres nouvelles. Mademoiselle d'At-

tichy ne me pardonneroit point cette liberté que vous me pardonnez, si elle voyoit que je ne me corrige point pour ses avis et que je ne m'empesche pas de parler encore d'autres personnes que de vous dans vos lettres. Elle perdroit espérance de faire jamais rien de bon de moy, et jugeroit avec plus de raison que jamais que je ne suis pas assez galant, Mais, quoy qu'elle vous mette au dessus de toutes les choses du monde, si elle sçavoit de quelle sorte vous estes dans mon esprit, je vous asseure, Mademoiselle, qu'elle trouveroit que je suis assez vostre, etc.

Le 3 de mars.

A Monsieur le marquis de Sourdéac,

A Londres.

Monsieur, quoy que ma mauvaise fortune me doive avoir endurcy à toutes sortes de déplaisirs, je ne me puis accoustumer à celuy de ne recevoir plus de vos nouvelles, et il me semble que la perte de vos lettres est un malheur qu'un honneste homme ne doit pas souffrir constamment. J'attens avec impatience, il y a beaucoup de jours, que vous me fassiez l'honneur de faire réponse à la dernière que je vous ay escrite, et que je mis entre les mains de madame vostre femme. Mais enfin ma

patience s'est achevée, et je ne puis différer plus long-temps à vous supplier tres-humblement de me tirer de peine et de m'apprendre par une des vostres quel accident m'a jusques icy retardé ce bonheur. Vous voyez, Monsieur, quelle asseurance j'ay en vos paroles et quelle extrême confiance je prens en vostre bonté, puisque j'ose vous demander si hardiment une faveur que je ne sçaurois jamais mériter si vous ne me l'aviez promise, et que je vous presse de me payer exactement, comme une debte bien acquise, ce qui n'est qu'une grâce et une pure libéralité. Puisque vous avez tousjours témoigné d'avoir tant d'inclination à cette vertu, je crois que vous serez bien aise de voir qu'en despit de la fortune vous la pouvez encore exercer, et qu'il est en vostre pouvoir de faire du bien à une personne qui vous en demande. Au moins, je vous asseure qu'il sera bien employé et bien reconnu, et que vous ne sçauriez en rien mieux témoigner vostre bonté qu'en me faisant l'honneur de m'asseurer que vous m'aymez et que vous voulez bien que je me dise partout, Monsieur, vostre, etc.

A Bruxelles, le 25 aoust 1634.

A Mademoiselle de Kambouillet.

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