‹ Lettres de V. VoitureChapitre 75 sur 101 · LETTRE LXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXI

Mademoiselle, j'ay leu à toutes les heures du jour la lettre que vous m'avez escrite à minuit; et, quoy que je n'aye pas accoustumé de trouver fort agréables les biens que Ton me fait à ces heures-là, j'ay receu celuy-cy avec plus de contentement que je ne le puis dire. Après l'avoir bien considérée, je n'ay pas trouvé qu'elle fust d'une personne endormie, et j'ay confirmé le jugement que j'avois fait de vous autresfois, que ce temps-là est celuy où vostre esprit est le plus esveillé et le plus clair, et qu'il reprend de nouvelles forces. En cherchant la cause de cela, je ne veux pas, Mademoiselle, soupçonner de vous rien de mauvais, ni remarquer que cela est assez estrange que l'heure des lutins soit la vostre. J'ayme mieux croire que c'est qu'il ne peut y avoir de nuit dans vostre esprit, et qu'estant, comme il est, une source de clarté, les ténèbres qui appesantissent les autres ne luy peuvent nuire. Lors qu'elles couvrent toute autre chose , on le voit briller avec plus d'éclat, et l'ombre de la terre ne peut monter jusques aux astres ni jusqu'à luy. Quand j'en parlerois avec des termes beaucoup plus magnifiques, je vous supplie tres-humblement de croire que je ne dirois pas encore de luy autant de bien que j'en ay receu. Le choix qu'il vous a fait faire de trois

ou quatre paroles avec lesquelles vostre dernière lettre m'a semblé plus obligeante que les autres a produit en moy des contentemens inesperez, et m'a donné une joye que je fais scrupule d'avoir, et dont je ne devrois estre capable qu'en vostre présence. Mais voyez, s'il vous plaist, Mademoiselle , jusques où s'estend vostre pouvoir. Au moment que vous eustes escrit que vous souhaitiez la fin de nos malheurs, les Elbenes partirent pour y chercher du remède. Le ciel commença à se débrouiller et nous fît voir de plus belles apparences que jamais. Puisque cela est ainsi, et que c'est en vous quasi la mesme chose de désirer du bien et d'en faire, continuez, je vous supplie tres-humblement, à avoir de bons désirs pour nous. Je m'imagine que cela suffira à faire'naistre quelque heureux effet. Vostre bonne fortune vaincra la malignité de la nostre, et vous pourrez contribuer plus que personne à cet accommodement auquel tant de gens travaillent. Mais, s'il vous plaist, Mademoiselle, que ce soit bien-tost : car, en vérité, je meurs d'envie de voir les merveilles qui sont à Paris. Je ne crois pas que ce soit la demoiselle dont vous parlez à monsieur de Chaude-bonne qui montre les plus rares, quand le singe à qui on a appris à jouer de la guiterre sçauroit encor chanter avec cela. Je sçay où il y a des choses plus extraordinaires et où je pourray voir de plus beaux miracles; j'espère aussi que de mon costé je vous en feray voir un merveilleux dans le changement de mon humeur, qui sera, je vous promets, sinon

aussi belle, au moins aussi égale que la vostre. Ne craignez donc point, Mademoiselle, qu'un chagrin que vous dissipez, de si loin puisse arriver jusques à vous, et n'ayez point de regret de perdre mes lettres en me retrouvant moy-mesme. Je vous feray avouer que je vaux mieux qu'elles, et vous verrez que je n'ay pas escrit mes meilleures pensées. Enfin, je vous asseure que, hors une grande quantité de cheveux blancs qui me sont venus, il n'est point arrivé en moy de changement qui ne soit en mieux; encore j'espère que ceux-là tomberont avec les soins qui les ont fait naistre, et je deviendray, sans doute, tout autre que je ne suis, quand je vous pourray dire moy-mesme avec quelle passion je vous honore, et combien je suis, Mademoiselle, vostre, etc.

A Bruxelles, le i5 octobre 1634.

A la mcsme.

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