LETTRE LXIII
Mademoiselle, j'aurois effacé cette lettre après avoir receu la vostre si j'adjoustois assez de foy à ce que vous me mandez; mais je suis si accoustumé à ne recevoir de vous que du mal que je n'en puis plus attendre autre chose, et la paix mesme m'est suspecte quand vous me la présentez. Je voudrois bien qu'il y eust quelque signe de reconciliation entre vous et moy, comme il y en a entre le Ciel et les hommes, et que vous eussiez un moyen de m'asseurer autant de vos promesses que vous me faites craindre vos menaces. Je tiens pourtant à bon augure de ce que mademoiselle Paulet, qui m'avoit abandonné ces jours passez, a recommencé à m'escrire. Il me semble qu'elle est vostre
Iris, et que c'est comme un arc-en-ciel qui paroist après l'orage. Elle ne s'est point montrée lors que le Ciel estoit courroucé contre moy et qu'il tonnoit et esclairoit. A la vérité, dans un temps si orageux, il n'y avoit rien qui me pûst secourir, et je m'estois abandonné moy-mesme. Après cela, Mademoiselle, vous pouvez juger avec quelle joye j'ay ouvert les yeux aux rayons que vous me faites voir parmy tant de ténèbres; mais j'avoue que je ne me puis encore r'asseurer. Je sçay que souvent vous vous accommodez pour avoir le plaisir de rompre encore une fois. Je crains que le jour que vous me montiez ne soit un faux jour, et que cette lumière ne soit que celle d'un esclair et que la lueur du coup qui me frappera peut-estre bien-tost. S'il en est autrement, et si c'est une vraye paix que vous me voulez donner, je la reçois, je vous asseure, avec le cœur que vous pourriez désirer et avec toutes les conditions que vous y sçauriez mettre. Mais, Mademoiselle, je voudrois bien, après cela, que vous voulussiez reconnoistre mon innocence et avouer que vous ne m'avez point soupçonné des crimes dont vous avez fait semblant de m'accuser. Jusqu'à ce que cela soit et que vous m'ayez bien remis, je ne puis pas respondre à ce que Ton me demande du Chocolaté, ni parler des comédies lors que je n'ay que des tragédies en l'esprit. Je n'ay pu pourtant m'empescher de rire quand j'ay leu ce que vous dites que monsieur de R*** flert et frappe ainsi que Monseigneur Amadis. Quelque haut que soit montée vostre éloquence, je n'en ay pas tant
d'estonnement, car je l'avois tousjours preveue. Je m'estonne bien plus de ce que vous estes devenue extrêmement plaisante, et cela me surprend davantage. Quoy que vous me disiez de madame de Sainctot, je ne puis rien appréhender de sa fidélité. Ce sont de grandes recommandations pour son amant d'estre beau, jeune et Gascon; mais, avec tout cela, vous verrez qu'elle sera assez niaise pour ne me point quitter pour luy. Il y a dix ans que je sçay moy-mesme comme elle traitte les beaux et les jeunes, et, pour Gascon, c'est une qualité que vous ne mettriez point entre celles qui se peuvent faire aimer d'elle, s'il vous souvenoit que je vous ay conté autrefois qu'elle m'avoit dit de quelqu'un qu'il estoit Gascon ou Picard. Je ne m'estonne point qu'il y ait épris en son anagramme; mais j'y trouve aussi prise, et cela est plus fascheux. Au pis aller, Mademoiselle, je puis icy avoir, quand je voudray, une maistresse belle comme l'infante Briane, amoureuse comme mademoiselle Arlande, et forte et membruë comme madame Gradafiiée. Tout de bon, une des plus puissantes filles qui soit dans toutes les dix-septprovinces a envie de faire amitié avecque moy ; mais monsieur de Chaude-bonne ne me conseille pas de m'yhazarder. Cependant je fais cette lettre trop longue, où je pensois ne vous dire qu'un mot, et mademoiselle d'Attichy ne la trouveroit gueres galante , puisque j'y parle de tant d'autres personnes que de vous. Mais, Mademoiselle, que vous seriez bonne si vous me vouliez faire une jolie lettre pour elle! Si vous me refusez
cette grâce, au moins accordez-moy l'autre, que je vous demande, de me faire entendre de quelle sorte je suis avecque vous, et si vous avez prolongé les quatre ans que vous m'aviez donné à vivre. Vous en ordonnerez comme il vous plaira; mais, sans mentir, vous devez estre plus humaine pour moy, car je suis infiniment vostre, etc.
Ce pauvre diable se portera bien et est tantost guery. Je remercie tres-humblement la sage enchanteresse qui m'a fait entendre V Aventure d'Anastarax. Je ne croy pas qu'il y ait jamais rien eu de si horrible que doit estre son enfer, et je m'imagine d'y voir Cerbère, les trois Furies et toutes les couleuvres en une seule personne; mais quel personnage joue la pauvre mademoiselle Aubry parmi tous ces damnez?
A la mesme.