‹ Lettres de V. VoitureChapitre 76 sur 101 · LETTRE LXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXII

Mademoiselle, je ne sçay pas qui sont les Abencerrages que vous me préférez; mais je m'imagine qu'ils ne sont point nez dans Grenade, non plus que moy. Peut-estre que le seul avantage qu'ils ont sur moy est d'estre auprès de vous, et que tout mon crime est d'en estre éloigné. Certes, vous

avez sujet de croire que je suis coupable d'une grande faute, puisque le Ciel me donne un si grand chastiment; et je ne m'estonne pas que vous me condamniez là dessus, ni que vous n'entendiez pas les raisons d'un homme qui se deffend de si loin. Toutes les demoiselles, tant les Mores que les chrestiennes, ont accoustumé d'en user ainsi. Je voudrois seulement qu'en m'ostant vostre amitié vous ne voulussiez pas encore me deshonnorer, et que vous ne vous missiez pas en peine de m'accuser pour vous deffendre. Vous pourriez, avec plus de douceur, suivre l'exemple de madame de Clermont et de mademoiselle Paulet, dont la première, sans alléguer aucune cause, rompit d'abord tout commerce avec moy, jugeant qu'aussi bien, avec le temps, il en faudroit tousjours venir là; et l'autre m'a laissé depuis peu, honnestement et sans bruit, et, se taisant de pure lassitude, ne parle plus de moy, ni en bien ni en mal. Que si pourtant, Mademoiselle, vous avez encore ce reste de justice dans l'esprit de croire qu'il faille quelque prétexte pour abandonner ses amis, je m'estonne que vous n'en avez trouvé un meilleur que celuy que vous prenez, vous qui inventez si heureusement et qui avez tousjours donné tant de vraysemblance à vos fables. Il me semble, au reste> Mademoiselle, que vous ne jugez pas 'assez favorablement des lettres que vous avez veuës de moy, si vous croyez que monsieur Mandat ait eu les plus belles. Je fais un autre jugement des vostres, et, sans rien sçavoir des autres que vous avez es-

crites, je jurerois que vous n'en fistes jamais de meilleures. Il faut une bonté comme la mienne pour en parler de la sorte, et il n'y a que moy qui peut louer les satyres que Ton fait contre luy. Sans mentir, un homme qui souffre si doucement le mal mérite que Ton luy fasse du bien, et vous devez avoir regret de traitter avec tant de rigueur une personne qui le souffre avec tant de patience et qui est si constamment, Mademoiselle, vostre, etc.

A la mesme.

Page 1