LETTRE LXV
Monseigneur, c'est monsieur de Chaude-bonne qui me fait prendre la hardiesse de vous escrire, et, dans l'ennuy dont il me voit accablé, il m'a voulu donner cette consolation. Il est vray, Monseigneur, qu'entre les plus grands sujets d'affliction que j'ay receus en ce païs, je mets le desplaisir de ne vous y avoir point trouvé. Je m'estois préparé à cet exil, sur l'espérance de le passer auprès de vous, et je croyois que je trouverois tousjours la France en quelque part où vous seriez; mais c'eust esté un trop grand soulagement pour un homme qui estoit destiné à estre mal-heureux , et la fortune n'a pas accoustumé de faire tant de grâce à ceux qu'elle persécute. Cependant, Monseigneur, je prens à bon augure de ce qu'elle nous r'approche du lieu où vous estes, et je croiray qu'elle se veut reconcilier avec nous si elle nous rend le bonheur de vostre présence : car, pour dire vray, Monseigneur, je ne puis penser qu'elle vous ait entièrement abandonné , et c'est assez qu'elle soit femme pour croire qu'elle ne vous peut haïr et qu'elle reviendra bien-tost à vous. Au moins, à son défaut, aurez-vous tousjours cette extrême sagesse et cette grandeur de courage qui vous ont accompagné par tout, et dont vous avez depuis quelque temps donné de si bonnes preuves que je doute si
ces années de mal-heurs ne vous ont pas esté plus avantageuses que les autres. Je continuërois icy, Monseigneur, bien volontiers ce discours; mais je crains de n'user pas assez discrettement de la liberté que l'on m'a donnée. ***
A Monseigneur le cardinal de la Valette.