‹ Lettres de V. VoitureChapitre 92 sur 101 · LETTRE LXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXVIII

Il n'y eut jamais une inclination si extraordinaire ni si étrange que celle que j'ay pour vous. Je ne sçay du tout qui vous estes, et de ma vie, que je sçache, je ne vous ay seulement oûy nommer. Cependant je vous asseure que je vous aime, et qu'il y a déjà un jour que vous me faites souffrir. Sans avoir jamais veu vostre visage, je le trouve beau, et vostre esprit me semble agréable, quoy que je n'en aye jamais rien oùy dire. Toutes vos actions me ravissent, et je m'imagine en vous je ne sçay quoy qui me fait aimer passionnément je ne sçay qui. Quelquefois je me figure que vous estes blonde, et d'autres fois que vous estes brune; tantost grande, tantost petite, avec un nez aquilin ou

avec un nez retroussé. Sous toutes ces formes où je vous mets, vous me paroissez tousjours la plus aimable chose du monde, et, sans sçavoir quelle sorte de beauté vous avez, je jurerois que c'est la plus aimable de toutes. Si vous me connoissez aussi peu et que vous m'aimiez autant, j'en rends grâces à l'Amour et aux estoilles ; mais, afin que vous ne soyez pas trompée, et qu'en cas que vous m'imaginiez un grand homme blond, vous ne soyez pas surprise en me voyant, je vous veux dire à peu près comme je suis. Ma taille est deux ou trois doigts au dessous de la médiocre; j'ay la teste assez belle, avec beaucoup de cheveux gris; les yeux doux, mais un peu esgarez, et le visage assez niais. En recompense, une de vos amies vous dira que je suis le meilleur garçon du monde, et que, pour aimer en cinq ou six lieux à la fois, il n'y a personne qui ie fasse si fidèlement que moy. Si vous 'pouvez vous accommoder de tout cela, je vous l'offriray à la premiere^veuë. En attendant, je penseray en vous sans sçavoir en qui je pense, et, quand on me demandera pour qui je soupire, n'ayez peur que je le déclare, et soyez asseurée que je ne diray jamais rien de vous.

A Madame de Saintot.

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