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RIGAUD

Première Lettre.

Londres, 18 juillet 1873.

Je suis installé à Londres depuis avant hier. Malgré la brume, qui a été si fatale au City of Washington, et qui nous a retardés un peu en mer, nous sommes arrivés à Livcrpool au jour accoutumé, le mardi.

Le Sarmatian est un excellent steamer, et le capitaine Aird un aimable compagnon.

Parmi les passagers se trouvaient le P. Yan der Berg, visiteur des EE. PP. Oblats, M. le juge MaeKay, madame MaeKay, mademoiselle Bradsbaw ; M. Carter, du Haut-Canada, M. King et madame King, de Montréal, mademoiselle Paterson, des Trois-Rivières, M. Coyle et mademoiselle Coyle, de Berthier (en haut), M. Léger et M. Doherty, de Québec. Nous avons fait une traversée fort heureuse et fort joyeuse.

Dès le mardi soir, j’étais rendu à Manchester, avec mon compagnon de voyage, M. l’abbé

Lagacé, et M. P. Plamondon, de Québec, que nous avions rencontré à Liverpool.

Sheffield, sur la ligne du chemin de fer de Manchester à Londres, ne m’a pas précisément séduit. Les cheminées innombrables qui lancent dans l’air des flammes rougeâtres et une famée noire et épaisse; l’odeur du charbon, le bruit de la forge, le râle des pistons, les fournaises ardentes : tels sont les attraits de cette ville par excellence de l’usine et du progrès.

Je me garderai bien de vous décrire Londres. Il me serait facile de faire montre de beaucoup d’érudition en vous parlant de cette ville immense, de son antiquité et de ses monuments ; il me suffirait, pour cela, d’acheter le premier guide venu; mais je n’ai pas encore fait cette folle dépense.

Tous savez que j’ai pris la résolution héroïque de me reposer pendant quatre ou cinq mois. Je m’interdis toute lecture fatigante, et ne consulte que mes souvenirs.

J’ai visité ce matin le Parliament PEouse, et, en particulier, la salle des séances de la Chambre des Communes. Le nombre des députés de cette chambre est de 658 ; s’ils étaient tous à leur poste, ils s’y trouveraient assez à l’étroit. Les députés sont assis sur de longues banquettes, avec coussins en cuir, et n’ont pas, comme au Canada, chacun un siège à part. Ils n’ont pas même de pupitres :

un simple encrier et quelques feuillets^ de papier sont placés sur la table^ des greffiers pour l’usage de tout ce monde-là.

Les ministres occupent l’extrémité de la première banquette commune, à la droite du président. M. Gladstone se place d’habitude à une dizaine de pas du Speaker ; il a pour vis-à-vis, sur la première banquette gauche, M. d’Israëli, le chef de l’opposition ; mais personne, je le répète, n’a de siège à part.

La votation se fait tout autrement qu’au Canada. Tous les députés quittent la salle ; ceux qui votent en faveur de la résolution proposée vont faire inscrire leurs noms dans une chambre voisine, à droite de l 'orateur ; ceux qui votent contre, vont aussi faire inscrire leurs noms, mais dans une autre chambre, à gauche. A paesure que les députés rentrent dans la salle des séances, ils sont comptés par quatre membres ( tellers ) dont deux sont favorables à la résolution et deux contre.

Le procès de Tichborne, ou du soi-disant Tichborne, se poursuit actuellement dans une des chambres du Parlement. On vend le portrait du Ci aimant dans toutes les boutiques, et madame Tussaud nous le montre de pied on cap dans son musée de personnages en cire.

Pour en finir avec le Parlement, je dirai que, dans l’intérieur de cette suite d’édifices, tout ce qui est de date récente est raide et

compassé, tandis que l’architecture et les sculptures antiques (remontez s’il vous plaît aux successeurs immédiats de Guillaume-le- Conquérant !) sont d’une grande beauté. L’extérieur est superbe.

L’église Saint-Paul, que j’avais déjà vue, il y a quinze ans, et dont l’extérieur est réellement beau, m’a encore fait l’effet d’une grange vide. Quelques rares morceaux de sculpture y ont été placés depuis 1858, mais les œuvres de génie n’ont pas encore passé par ses portes. Tout cela est vaste sans être grand. On sort de là glacé.

Par contraste, que de beautés et que de poésie dans Westminster Abbey ! — Longue nef gothique, avec transept, — colonnes élancées se rejoignant au sommet en ogives gracieuses, comme des mains jointes dans l’attitude de la prière, — groupes vivants, en quelque sorte, chefs-d’œuvre de statuaire, — tombeau d’Edouard le Confesseur, — galerie des Poètes, — tombes monumentales,— rois et reines drapés majestueusement dans des manteaux de marbre — : partout de l’inspiration, do l’amour, do la chaleur, même sur les tombes ! L’abbaye de Westminster est restée catholique I

Je ne veux pas fermer cette lettre sans vous dir6 un mot d’un moyen de locomotion employé à Londres depuis quelque temps, et qui dépasse tout ce que les Américains ont fait dans le genre. C’est un chemin de fer

souterrain, qui vous transporte, en quelques minutes, à plusieurs milles de distance. Le District JRailway passe sous les rues, mais on a pratiqué de grandes trouées à chaque station, et les gares de chacune de ces stations se trouvent ainsi en plein air, quoique au dessous du sol avoisinant. Il passe un train de chemin de fer souterrain toutes les trois minutes.

Disons en passant quelle mot ours n’est pas employé, en Angleterre, pour désigner une voiture de chemin de fer. On dit ici carrtage. En France, on dit waggon ou simplement voiture. Au Canada, nous avons traduit le mot américain, et nous disons chars , ce qui est plus français que waggon. Le chemin de fercatacombe parcourt une distance de cinq ou six lieues, et passe sous la Tamise. On travaille à lui donner plus d’extension encore. Londres a, comme vous savez, environ cinq lieues de diamètre: vous pouvez imaginer si le District Raüway doit avoir de la vogue dans une ville d’une pareille étendue. (1)

Le président de la Chambre des Communes, M. Crand, a donné, avant-hier, un grand dîner auquel assistaient la princesse Louise et le marquis de Lorne. La reine est encor© à Os borne.

(1) La population de Londres, en 1871, était de 3,251,804 habitants.

Deuxième Lettre.

Loodrea, 19 juillet 1873.

J’ai rencontré, hier, M. McAdams, (1) ancien écrivain du Chronicle, aujourd’hui agent d’émigration de la province de Québec. Nous sommes allés ensemble à la chambre du Conseil Privé de Sa Majesté, qui est, comme vous savez, la plus haute cour de tout l'empire britannique, et où se plaidait, en ce moment, la cause en appel de Platt vs. Burstall.

Les juges siégeants étaient sir James Colville, sir Montagne Smith, sir James Peacock et sir Robert Collyer.

MM. Benjamin, C. R., autrefois secrétaire d’Etat du gouvernement confédéré en guerre avec les Etats-Unis du nord, M. Herbert Swift, et M. Adolphe Caron, député du comté de Québec plaidaient pour M. Platt ; et M. le procureur-général Trvine, de Québec, et M.

Bompass, pour M. Bui-stall.

Les juges du Conseil Privé ne portent pas de costume. Us sont au nombre de quarante, environ, et ne reçoivent pas salaire. Les avocats portent la toge, comme à Québec, et une perruque blanche, avec queue.

J’ai été faire visite, ce matin, .à M. l’abbé Toursel, prêtre français qui habite Londres depuis trente-trois ans. M. Toursel connaît

(1) Mort en 1875.

bien le Canada ; c’est un homme d’une grande amabilité ; il est très-ami de M. le grand* vicaire Cazeau, qu’il n’a jamais vu, mais à qui il écrit souvent.

Les Français sont assez mal notés à Londres ; mais il faut dire que si un mauvais coup est commis quelque part par un étranger, futee par un Prussien, on dit aussitôt: c’est un Français qui a fait cela! Les Canadiens (j’en ai entendu parler à plusieurs reprises par des Anglais) jouissent, dans le monde commercial, d’une excellente réputation. Quant aux Anglais, eux-mêmes, je les trouve beaucoup moins gourmés que plusieurs de leurs cousins du Canada.

Les discussions religieuses qui ont eu lieu récemment, dans la chambre des Lords, font écho partout, dans la presse et dans les conversations. M. l’abbé Thomas, mariste, de l’église des Français, m’a fait cadeau de brochures intéressantes sur les progrès du catholicisme en Angleterre, sur l’éducation, les ordres religieux, etc.; mais je m’abstiens de traiter ces sujets : cela m’entraînerait trop loin. Je constate seulement que les ritualistes semblent gagner ici beaucoup de terrain. On peut voir aujourd’hui, dans la cathédrale anglicane de Saint-Paul, un autel avec une croix au centre, des cierges et . des fleurs !

Je ne vous raconterai pas toutes mes excursions dans la ville et aux environs. Il vous importe assez peu de connaître l’état de santé

des hippopotames, des rhinocéros et des éléphants du Zoological Garden, ou de savoir ce qui se passe au Cristal Palace. Je me garderai bien aussi de vous répéter la leçon — fort intéressante, je dois l’avouer — que m’a débitée un des gardiens de la Tour de Londres. Je fais simplement mention, en passant, de Y Albert Memorial , un des plus beaux monuments qui se puisse voir, élevé dernièrement à la mémoire du prince consort. Plusieurs artistes ont travaille à cette œuvre grandiose dont le dessin comporte des centaines de statues, entr’autres huit groupes superbes, grandeur héroïque, en marbre de Carrare. Ce monument s’élève dans le Hyde Park , long terrain planté d’arbres, avec quelques flaques d’eau au centre, — insignifiant comme tous les paies de Londres.

Yis-à-vis Y Albert Memorial se trouve Y Albert Hall, la plus vaste salle de concert que j’aie jamais vue. Elle peut contenir huit mille personnes. J’y ai entendu mademoiselle Mario Eoze, dont la voix est très-sympathique.

J’ai aussi entendu Albani (mademoiselle Lajeunesse), l’autre soir, dans un duo de Rigoletlo et dans le célèbre quatuor de la même partition. La pauvre petite s’est admirablement tirée d’affaire, bien que cette musique soit interprétée d’ordinaire par des voix beaucoup plus puissantes que la sienne. Autant que je puis en juger par cette seule audition, je pense que ce qui lui a surtout valu tant de succès, c’est co tact, cette absence d’exagération,

cotte mesure, qui, en toutes choses, est le trait distinctif des natures d’élite. Et cette qualité ressortait d’autant plus, l’autre soir, qu« mademoiselle Lajcunesse avait à interprète? de la musique de Yerdi. Chacun sait combien, la musique du compositeur lombard est rageuse, et combien elle prête aux intempérances de sonorité et d’expression.

On parle encore à Londres des fêtes qui ont eu lieu en l’honneur du shah de Perse, et l’on va répéter le feu d’artifice qui a été donné à Sydenham pendant son séjour ici. A Paris, au contraire, on a déjà tout oublié. Le correspondant parisien du Telegraph, de Londres, raconte qu’un chanteur de café ayant voulu faire entendre des couplets en l’honneur du roi de Perse, on l’a interrompu en disant : C’est assez, c’est assez 1 11 est parti : n’en

parlons plus !

Troisième Lettre.

Londres, 20 juillet 1873.

Le dimanche est bien observé à Londres, du moins extérieurement. J’ai vu aujourd’hui un prédicant qui faisait l’office en pleine rue, et une prédicante qui parlait sur la place publique en gesticulant d’une façon trèsdramatique. Ce matin, à l’église catholique

des Italiens, il y avait plusieurs Napolitains revêtus du costume de leur pays.

J’ai assisté à la grand’messe de onze heures à Cliislehurst, à quinze milles de Londres. Le jeune comte de Pierrefonds, fils de Napoléon III, qui fait ses études à Woolwich, vient chaque dimanche à Cliislehurst. Il était à la messe et occupait un fauteuil dans le chœur. En arrière se tenaient M. le comte Clary, SI. Filion, précepteur du prince, et le jeune Conneau (fils du doctçur Conneau), son compagnon d’études. Ce dernier ainsi que le prince étaient en costume militaire. M. l’abbé (xoddard, curé de la paroisse, et qui fut appelé au lit de mort de l’empereur, est un Anglais pur sang, mais il pai’le bien le français. 11 a ;uste quarante ans.

Cliislehurst est un charmant petit village. Terrain accidenté, beaucoup d'arbres, vraie campagne ; jolis sentiers battus par les piétons et où la bêche n’a pas passé. Camden Place ne so distingue dos autres villas que par une grille dorée. La résidence de l’eximpératrice est élégante, bâtie en brique rouge et jaune, et entourée d’un long terrain couvert de grands arbres. La pauvre petite église catholique do Cliislehurst, dont la voûte n’est pas encore terminée, peut contenir au plus trois cents personnes. On a commencé a construire une chapelle attenant à l’église pour y mettre le cercueil de l'empereur (la reine Victoria fait cadeau du sarcophage) ; en attendant, il est placé dans une petite

construction quarrée, en pierre grise, et, de l’intérieur de l’église, on peut l’apercevoir tout couvert de guirlandes et de couronnes d’immortelles. Chislehurst, comme Sainte- Hélène, est très-pauvre ; et c’est là où le corps de Napoléon III doit reposer, à moins qu’on ne le transporte aux Invalides. Tout ou rien.

Les habitants de Chislehurst portent le plus grand respect à la famille impériale. A l’issue de la messe, quand le prince quitta son siège, tout le monde se leva ; et il sortit par l’unique allée du milieu de l’église en saluant profondément l’assistance, à droite et à gauche. Le comte de Pierrefonds, ou le prince impérial, si vous l’aimez mieux, a une apparence trèsdistinguée. Nez prononcé, cheveux brunsj taille mince mais élégante. Il a dix-huit ans. L’ex-impératrice, sa mère, voyage en ce moment en Suisse.

Après la messe, M. l’abbé Goddard nous a indiqué l’on droit où a été enterré le prince de Poniatowski, mort subitement, la semaine dernière. Le prince de Poniatowski était un compositeur de musique d’un certain renom, et allié ou du moins ami de la famille impériale.

Pour aller à Chislehurst, le chemin de fer passe, tantôt au niveau du sol, tantôt au dessous, et tantôt au niveau des toits des maisons. Les ingénieurs des chemins de fer s’appellent ici drivers. Les autres employés sont les guards et les porters. Tout ce monde-

là est très-poli, mais sait tenir compte des différences sociales. Lorsque les gardes ouvrent les portes des premières pour recueillir les billets, ils disent : Gentlemen, tickets, please t aux secondes : Tickets, please ! et aux troisièmes : Tickets ! Ces messieurs, on le voit, font les choses avec discernement. Il paraît que nous sommes ici dans le pays de la liberté, et je le crois volontiers ; mais le paysde l’égalité est de l’autre côté de la Manche. (1)

(1) Avant de quitter Londres, j'ai eu le plaisir de faire la connaissance de deux dames canadiennes, religieuses au couvent de Jésus-Marie de Scatchart : la Mère Ste. Magdeleine de Pazzis (mademoiselle Tanguay, nièce de M. l’abbé C. Tanguay, de Québec) et la Mère St. Etienne (mademoiselle Bilodeau, de Lévis). Plusieurs autres religieuses canadiennes de l’ordre de Jésus-Marie ont ainsi ôté envoyées en mission loin de leur pays ; voici leurs noms : à Epswicli ( Suffolk ), la Mère St. Bernard — mademoisselle Bernier, du Cap Saint-Ignace, et la Mère St- Edmond — mademoiselle Barnard, des Trois-Rivières ; à Rodez ( France ), la Mère Ste. Hélène — mademoiselle Labrèque, de Saint-Michel ; à Lyon, la Mère St. Edouard — mademoiselle Verreau, de la Pointe- Lévis ; au Puits, la Mère Ste. Euplirasie — mademoisselle Chaperon, de la Pointe-Lévis ; à Tarragone ( Espagne ), la Mère Ste. Emélie — mademoiselle Bernier, du Cap Saint- Ignace ; à Agra (Indes Orientales), la Mère St. André — mademoiselle Malouin, de Québec ; à Poona ( province de Bombay), la Mère Ste. Agnès — mademoiselle Sansom, de Lévis.

Quatrième Lettre.

Paris, 28 Juillet 187*.

Je conseillerais aux Canadiens qui se renient à Paris de prendre la route de Dieppe. (1) Il y a là des vieux types normands qui méritent d’être vus. En entrant dans le bassin de la ville, on aperçoit un magnifique calvaire et une statue de la sainte Vierge couronnée de fleurs. L’Angleterre est déjà loin. Les religieuses hospitalières de Dieppe, dont les devancières ont tant fait pour le Canada, correspondent régulièrement par lettres avec les religieuses de l’Hôtel-Dieu et de l’Hôpital-Général do Québec. Elles connaissent leurs sœurs d’outre-mer par leurs

(1) “ Dieppe, dit M. Ferland, est un petit Canada un grand nombre de familles canadiennes sont sortie» de Dieppe ou de ses environs ; an y trouve les noms les plus connus du Canada ; la prononciation et certaines locutions nous sont communes avec les Dieppois.” Le tombeau de M. le commandeur de Chates, (qui fit les frais du premier voyage de Champlain la Nouvelle-France) est placé dans l’église de Saint- Rémi, à Dieppe. “ Le chœur de cette église, dit encore l’abbé Ferland, renferme un autre souvenir du Canada : c’est un morceau de sculpture représentant des sauvages. Suivant une tradition locale, ces statuettes auraient été placées pour rappeler quelque voyage des Dieppois dans l’Amérique du Nord. Le tombeau du célèbre armateur Ango, bienfaiteur de Dieppe, est dans la belle église de Saint-Jacques.”

La population de Dieppe est d’environ 8,000 habitants.

noms, et en parlent avec beaucoup d’intérêt. Leur état de dépendance vis-à-vis de l’autorité séculière ne saurait guère s’imaginer. Elles ne peuvent, par exemple, acheter le moindre objet sans l’autorisation d’une commission laïque, représentée par un intendant également laïque, qui demeure, avec sa famille, dans le couvent même.

Dieppe se distingue par ses ivoireries. Les ouvrages qu’on y exécute, en ivoire et en os, sont réellement très-remarquables.

La vieille capitale de la Normandie, .Rouen, “ où l’on avait fait un pâté si grand,” comme dit la chanson, a aussi une physionomie à part, et possède de beaux monuments. C’est, du reste, une ville importante (1) et beaucoup plus considérable que Dieppe. Les églises de Saint-Ouëu et de Saint-Maclou, la cathédrale (tombeau Richard-Cœur-de-Lion), le Palais de Justice (treizième siècle), la place de la Pucello, l’hôtel Bourgtheroulde, les tours de Saint-André, de Saint-Laurent et de Jeanne d’Arc, et, en dehors de la ville, l’église de Bon Secours,- — tout cela est fort intéressant à visiter. Dans le Palais de Justice, la salle de l’ancien parlement des ducs de Normandie, aujourd’hui de la cour d’Assises, est d’une grande richesse. Une femme normande, qui nous sert de cicerone, nous dit : “ Quand la

cour siège, on met un tapis sur le parquet ; autrement cela ferait trop de train.”

(I) 100,000 habitants.

Paris est éblouissant, malgré les quelques ruines ducs à la fureur insensée des communards.

L’aimable hospitalité des Parisiens est toujours la même. Dans tous les rangs de la société : dans les ministères, dans le monde artistique, partout enfin, le titre d’étranger suffit pour que l’on soit accueilli avec la plus exquise urbanité.

M. le général baron de Charette est un vrai type militaire : grand, carré, moustaches blondes avec impériale, doux, très-affable, très-chrétien et très-royaliste. Il habite de magnifiques appartements, avenue Montaigne (Champs-Elysées). Il croit au triomphe de l’idée catholique en France, et, partant, dans toute l’Europe, et pense que le Souverain Pontife recouvrera l’indépendance matérielle nécessaire à l’exercice de son pouvoir spirituel sans le secours de son ancienne armée. Il conserve toujours le meilleur souvenir de nos compatriotes les “ zouaves canadiens.”

Aujourd’hui a eu lieu, à l’Ecole de Musique Religieuse, la distribution annuelle des prix. M. l’abbé Lagacé, directeur de l’Académie de Musique de Québec, a été invité à présider la séance. Autour de lui, sur une estrade élevée, étaient assis M. Gustave Lefèvre-Niedermeyer, directeur de l’Ecole, M. de Ville, délégué du ministère de l’Instruction Publique pt des Cultes et chevalier de Saint-Grégoire, 3L C, Vprvoittp, inspecteur dos maîtrises d§

France, commandeur de l’ordre de Saint- Grégoire et chevalier delà Légion d’Honneur, M. Camille Saint-Saëns, chevalier, organiste de la Madeleine et membre du comité des études de l’Ecole, MM. les professeurs Loret, Georges Magner, Gigout, Jules Stolz, Bollaërt, etc.

M. Lefèvre a fait un diseours tout-à-fait convaincu sur l’art religieux et la nécessité des études sérieuses. Il a parlé do la bienveillance de l’épiscopat français à l’endroit de l’Ecole de Musique Religieuse, et a remercié le gouvernement d’avoir accordé des bourses aux élèves de l’Alsace et de la Lorraine qui viendront à l’avenir suivre les cours de l’institution. Il a aussi ajouté quelques paroles très-chaleureuses à l’adresse du Canada et des Canadiens. M. Lagacé a payé un juste tribut d’éloges à la mémoii’e du fondateur de l’Ecole, M. ISTiedermeyer, et aux continuateui’s de son œuvre. 11 a tei'miné son discours en donnant quelques conseils pratiques aux élèves, comme ami des arts, comme compatriote presque, et aussi comme prêtre.

Le Bois de Boulogne, du côté d’Issy et an delà, a été rasé, pendant le pi’omier siège de Paris; l’île et l’auti'e côté du bois sont restés intacts. L’ancienne avenue de l’Impératrice s’appelle aujourd’hui “Avenue Uhi’ich,” en attendant un autre nom. Le palais de Saint- Cloud a été mis en ruines par les canons du Mont-Yalérien.

Le dôme des Invalides a été doré à neuf il y a trois ou quatre ans. Il existe des dômes plus grands que celui-là, mais plus beaux, je ne le crois pas. Le “ musée des 'Souverains,” au Louvre, a été mis en magasin, par crainte de pillage, sans doute.

L’évacuation des départements de l’Est s’opère sans grandes démonstrations de joie. Les paysans et les gens du petit commerce regrettent, dit-on, le départ des Prussiens, qui dépensaient beaucoup d’argent dans le pays. “ C’était la même chose pendant la guerre, me disait un Parisien. Les Prussiens ne manquaient de rien : la cupidité de nos paysans pourvoyait à leurs besoins. Et voilà, ajoutait-il, où en est le patriotisme français 1”

MacMahon est très-populaire en province, et même dans Paris. Les conservateurs sont décidément forts dans l’Assemblée Nationale de Versailles. Les petits journaux enragent. Les journaux parisiens que l’on reçoit à Québec sont bien les meilleurs. Les autres, en général, sont mal écrits et sottement pensés. L’ignorance en matière religieuse est la grande plaie du monde lettré, et je puis vous affirmer que cette ignorance n’est pas mince.

Les élèves des lycées et même de certaines écoles spéciales supérieures, parlent, entre eux, un véritable argot qui a fait éruption un peu partout. Les garçons de café et de restaurant parlent une langue à part* aussi

incompréhensible pour les Français de province que pour nous. (1)

(1) M. de Pontmartin a fait, à ce sujet, l’excellente charge que voici. La parole est à un provincial qui reconte ses désenchantements des hommes et des choses de la vie parisienne :

“ . Justement cinq ou six célébrités s’étaient

groupées près de ma table. Il y avait là les héros du succès d’argent, des hommes dont les calembours sont cotés entre l’Orléans et le Crédit mobilier ; des capitalistes qui, en faisait rimer je t’aime avec bonheur suprême, ont amassé cent mille livres de rentes. J’étais tout oreilles. Deux de ces messieurs avaient des physionomies d’employés aux pompes funèbres : un troisième venait de jouer à la hausse : il perdait en huit jours ses droits d’auteur de toute l’année: vingt bordées de sifflets ne l’auraient pas tant consterné. Deux autres discutaient violemment sur la question de savoir s'ils confieraient leur prochain rôle travesti à mademoiselle Alphonsine ou à Mademoiselle Virginie :

“ — Je te dis qu’Alphonsine a plus de chien !

“ — Oui, mais Virginie est la toquade de ces petits gandins de l’orchestre...

“ Ils étaient là de leur discussion, lorsque survinrent deux autres de leurs spirituels confrères ; la conversation s’anima : j’écoutais à en perdre la respiration.

“ — Bonjour ma vieille ... Eh bien, ce pauvre B ... a remercié son boulanger !

“ — Hélas ! oui ; c’est comme D... il vient décaisser son billard.

“ — Ah ! que veux-tu ? il était trop pochard ; il prenait trop de casse-gueule ; il était paff quatre ou cinq fois par semaine ; il n’v a pas quinze jours que je le rencontrai aux Délass-Com. ; il avait tordu le cou à vingt perroquets ■ Enfin, le pauvre diable, il a cassé sa pipe 1

' — Que fais-tu ce soir ?

Bien n’égale l’aplomb de ces messieurs du dîner à la carte. On m’a raconté que deux

“ — Jevaissy^er une chope, puis je dégoiserai une babillarde à papa, qui a le sac ; ensuite, je me mettrai •-dans une roulotte ; j’enverrai mon larbin chercher César..., qui est dans la dèche, et nous irons bouffer quelques pieds truffés au Pavillon .

“ J’étais ahuri ; je me demandais si mes deux' voisins parlaient le lapon, l’ircquois ou le taïtien. Un garçon, à qui je donnai la pièce blanche, eut pitié de moi ; lorsque tout le monde se fut levé pour aller dîner, il me nomma les deux causeurs : c’étaient •deux vaudevillistes éminents.

u — Mais, lui demandai-je, quelle est donc cette langue ?

u — C’est tout ce qu’il y a de mieux porté . Ces

messieurs, qui ont tan l'esprit, ne peuvent pas parler •comme vous et moi ...

“ — Soit ; mais que veut dire, par exemple, dévisser son billard, remercier son boulanger, casser sa pipe ?

“ — Ah ! l’on voit bien que monsieur est de la province : cela veut dire mourir !

“ — Et se mette dans une roulotte ? — Prendre une voiture. - — Et dégoiser une babillarde ? — Ecrire une lettre. — Et avoir le sac ? — Etre riche. — Et tordre le cou à vingt perroquets ? — Boire une infinité de verres d’absinthe. — Et être dans la dèche ? — N’avoir pas le sou ... Mais, pardon, monsieur, voilà le public qui nous arrive : il faut que je me sylphide ... Une demie au cinq ! pas de Cogne au six 1 i ’Entr’aque demandé! Le Const. au neuf ! Il est en main ! V’ià m’sieu, v’ià ! ...

“ Là finit ma première et dernière leçon de français moderne, à l’usage des hommes d’esprit et des

f arçons de café. Je me remémorai le français de

’ascal, de la Bruyère, de Fénelon, . etje me

dis que décidément la langue n’était pas en progrès.*1

Canadiens étant nn jour dans un restaurant de Paris, l’un d’eux, piqué de ne pouvoir se taire comprendre en parlant simplement le français, appela le garçon de service et lui dit, avec le plus grand sérieux :

— Garçon, apportez-moi une tête d'orignal braisée à la Rirnouski !

— Impossible, répond l’homme au tablier, sans se déconcerter, je viens justement de servir la dernière ! ! [

- — Je suis battu 1 dit en riant M. T..., à son compagnon.

Car c’était M. T. ..., le seul homme au monde à qui il ait pu venir à l’idée de demander une tête d'orignal braisée à la Rirnouski.

Si non e vero e bene trovato.

Cinquième Lettre.

Paris, 31 juillet IS7S.

J’ai assisté, avant-hier, à la séance de clôture de l’Assemblée Nationale de Versailles. Afin d’avoir accès à la chambre des députés, je m’étais muni d’une lettre pour M. Cazenove de Pradine et d’une autre pour M. Bescherelle ; mais il n’est pas nécessaire de passer par tant d’intermédiaires : une petite

pièce à un messager fait l’affaire tout aussi bien. Le président, M. Buffet, était à son poste, assis devant une espèce de comptoir, et ayant à portée de la main, à droite de son pupitre, une grosse cloche en cuivre avee poignée en bois.

Avant le discours de clôture, MM. Paul Morin et Leurent ont parlé, le premier assez longuement, pour demander la radiation d’une des dispositions du traité franco-anglais relative à la taxe sur les huiles de pétrole et de schiste. L’assemblée, pressée d’en finir, écoutait ces discoui*s avec une impatience marquée, ou plutôt ne les écoutait pas du tout. Chacun parlait à haute voix, et, parfois, la gauche faisait un tapage à tête fendre. M. Buffet, de son buffet, avait beau agiter sa cloche d’eneanteur, rien n’y faisait. Tout à coup le silence se rétablit; un homme d’environ cinquante-cinq ans monte à la tribune : c’est M. le duc de Broglie, ministre des Affaires Etrangères. 11 vient lire un message du président de la république : ce que nous appellerions, nous, le discours de clôture de la session.

Voyez un peu si les Français sont extrêmes en tout : M. Thiers attachait sa fortune à celle de ses ministres, se mêlait aux querelles des partis, venait à chaque instant faire des discours à l’Assemblée : c’était absurde. Arrive le gouvernement du 24 mai : on introduit une loi outrée, excessive, qui interdit toutrà-fait la parole au président.

Ecole Querbes, Garçon.

Et voilà pourquoi M. le duc de Broglie, et non le maréchal MacMahon, est venu lire le discours de prorogation.

Le premier-ministre ne paio pas d’apparence. Bouche renfoncée; menton saillant. C’est un habile... écrivain, mais non un orateur; sa voix manque de sonorité, et il articule les s d’une manière défectueuse. Le message présidentiel a été fort applaudi par la droite et par le centre. La gauche boudait.

Le palais de Versailles, les tableaux d’histoire, le salon des glaces, les grandes pièces d’eau, les Trianons, tout cela est d’une splendeur incomparable. Les Prussiens n’ont touché à rien.

Le “ trésor ” do l’église Notre-Dame de Paris a été pillé et saccagé par les communeux. On en a retrouvé presque toutes les pièces, mais on a dû eu fairo réparer un grand nombre qui avaient été fort endommagées. Dans une des chambres du “ trésor,” une petite armoire contient les habits dont étaient revêtus Mgr. Affre, Mgr. Sibour et Mgr. Darboy lorsqu’ils furont tués. Ces vêtements portent encore des taches de sang. Après quo Mgr. Darboy eût été fusillé, les communcux traitèrent son corps avec une sauvagerie sans nom; la soutane du prélat porte les traces d’un grand nombre de coups do baïonnettes, surtout dans le dos.

Tout près de Notre-Dame so trouve la Con-

«iergerio, l’antique et célèbre prison où fut incarcérée Marie-Antoinette, et, plus tard Robespierre et les Girondins. 11 y a là, en ce moment, un prisonnier bien connu à Québec: M. le baron de Gauldrée-Boilleau. Je suis allé lui rendre visite, et j’ai eu avec lui une longue conversation. Naturellement, je ne puis rapporter cet entretien privé : ce que je vous dirai ici sont des faits connus du public, sauf quelques détails peu importants.

M. Boilleau a abandonné à peu près toute sa fortune et celle de sa femme en faveur des actionnaires du Memphis el Paso, et cela avant son procès. Madame Boilleau habite Boulo gne. Elle et ses sis enfants vivent de la générosité de leurs amis et du produit de quelques terres situées aux Etats-Unis. (1)

(1) Trois mois plus tard je rencontrai madame Boilleau à la Conciergerie. Elle se montra très-reconnaissante de l’intérêt que je témoignais à son mari Sa figure était pâle, et sa voix sympathique avait des. inflexions qui allaient à l’àme. Elle était occupée à meubler des appartements, 24, avenue Ereidland, à Paris, et se rapprochait ainsi du pauvre prisonnier, qui, en ce moment, paraissait fort abattu. Je n’avais nas revu madame Gauldrée-Hoilleau depuis les années de son séjour à Québec, alors que son mari était entouré de tant d’estime et de considération. C’était la dernière fois que je devais la voir. Le Moniteur du 12 mars suivant (1874) contenait les lignes que voici:

“ On nous annonce la mort de Mme Gauldrée-Boilleau, femme du baron Gauldrée-Boilleau, condamné

Les cellules, disons mieux, les cachots dola Conciergerie ont â peine six pieds de long et son mal aérés. Les prisonniers reçoivent de l’Etat une nourriture indescriptible qui coûte environ vingt centimes (quatre sousl par jour ! Le baron, par exception, reçoit du dehors une nourriture plus saine dont ses amis font les frais. On a, d’ailleurs, des égards pour lui, et il a pu me recevoir dans une salle d’attente, voisine de cette chambre où brûle constamment une lampe, que l’on voit souvent représentée dans des gravures.

M. Cfauldrée-Boilleau a beaucoup vieilli. Il est maintenant tout gris, barbe et cheveux ^ mais il se tient droit ; ses mouvements sont toujours vifs, et il cause avec tout le charme d’autrefois. Si je ne me trompe, le sentiment qui domine chez lui est moins l’ennui que l’indignation ; cependant, dans la conversation, il s’exprime avec autant de gaîté que que d’esprit. Des personnes à qui j’ai eu occasion do parler de son affaire, à Paris, le considèrent comme victime de malhonnêtes gens qui ont abusé de- sa bonne foi, et aussi comme

¥an çlernier à trois ans de prison pour l’affaire du Transcontinental-Memphis.

“MmeGauldrée-Boilleau n’avait que trente-neuf ans. C’est certainement la douleur qu’elle a éprouvée de la son damnation de son mari qui a hâté sa fin prématurée. C’était une femme de beaucoup de caractère et st de cœur, et qui était hautement considérée dans la société parisienne. Elle laisse six enfants, tous raideurs., dont l’un est gravement malade. ”

victime de certains personnages politiques.

On a blâmé l’ ex-consul-général d’avoir quitté le Pérou et d’être venu passer par l’épreuve des cours de justice lorsqu’il lui était si facile d’y échapper. A cela son avocat, M. Oscar de Vallée, a répondu : “ Pour un homme tel que lui, la vie sans l’honneur ne vaut pas qu’on la garde : ” il est venu défendz’e son honneur. On sait avec quel succès.

M. Aubry, ancien rédacteur du Courrier du Canada, aujourd’hui avocat à la cour d’appel d’Angers, est à Paris depuis hier. L’honorable M. Irvine et M. A. P. Caron, de Québec, sont aussi à Paris depuis quelques jours. Madame et mesdemoiselles Cartier sont allées passer quelques semaines au château de Meung sur Loire, près d’Orléans, chez leur parent M. Edouard Bossange.

Les examens se poursuivent activement à la Sorbonne et dans les autres écoles de Paris.

Les étudiants de province' ont, en grande partie, quitté la ville. Plusieurs de ces jeunes gens sont très-bons par nature, mais très-canailles par éducation. C’est une des grandes fautes de l’empire d’avoir laissé la direction des lycées à des hommes qui faisaient profession d’athéïsme. Napoléon a eu près de vingt ans de règne ; il eût pu, pendant ce temps, élever une génération d’hommes religieux qui lui eussent été fidèles même dans les revers. Ici on considère les habitudes les plus abominables comme choses toutes naturelles et très-permises, tant elles sont générales. Les

Ecole normale St-Viateut RIGAUQ

femmes comme les hommes en parlent ouvertement, et d’un ton honnête, je pourra’ s dire, qui montre jusqu’à quel point le sens chrétien s’est effacé chez eux. Ces g. ns-là ne méprisent pas la religion : ils l’ignorent. Pour eux les questions de religion et de morale se réduisent à des questions d’économie sociale ou d’hygiène : ils ne voient rien au delà,

A côté de cette classe de vicieux par ignorance, il y a les beaux esprits du libéralisme et de l’impiété. Ceux-là font dans le Journal des Débats et dans la petite presse. Ce qui les occupe surtout, en ce moment, ce sont les pèlerinages! Le Rappel fait un reproche amer à M. de Broglie de n’avoir pas réglé la question des pèlerinages (sic) avant la prorogation de l’Assemblée Nationale !

Mais il no faut pas croire que tout soit mauvais dans Paris. Il y a ici de braves gens, et ceux qui sont bons le sont tout-àfait.

L’ Union, l’organe des royalistes, est en trèsbons termes avec 1’ Univers. Laurentie (1) et Veuillot font toujours vaillamment leur premier-Paris, et leur talent ne se dément pas. Le Pays soutient la cause des Napoléons, et le petit Français celle des princes d’Orléan . Le Monde compte dans le personnel de sa rédaction des hommes de talent et de mérite.

(1) Mort au commencement de février 1876.

Louis Yeuillot publie ce soir un article trèsserré et très-serran t à l’adresse du Siècle. Ce dernier journal a bien baissé ; il est loin d’avoir l’importance qu’il avait autrefois.

Je remarque que le gouvernement a fait écrire, en grossos lettres, sur les édifices publics, les mots Liberté, Egalité, Fraternité. On en est encore à cette vieille nouveauté ! Pour de's gens délurés comme les Parisiens, l’idée de faire imprimer cela, officiellement, sur des murs, me semble superlativement naïve. Si l’on tient absolument à écrire ces mots quelque part, ce devrait être dans le Code, — sauf pourtant le dernier mot, car la fraternité est un sentiment sur lequel les codes ni les placards ne peuvent absolument rien.

J’ai été passer la soirée, hier, à Passy, chex M. Vervoitte, le célèbre maître-de-chapelle. Yers minuit, comme je descendais de voiture, sur la place de la Concorde, le pied me manqua, et j’allai tomber... dans les bras du docteur Pourtier, de Québec !

Sixième Lettre.

En waggon, 8 août 18T3.

Une séance do disti'ibution de prix extrêmement solennelle a eu lieu, lundi, à la Sor-

bonne, à la suite des concours do tous, les collèges et lycées de Paris et de Versailles, et aussi, pour certaines matières, de tous les collèges de France.

M. Batbie, ministre de l’Instruction publique, dos Cultes et des Arts, a prononcé, à cette occasion, un discours fort remarquable, et, contrairement à l’usage, fort accentué dans le sens chrétien. Les élèves couronnés de tousles lycées, réunis en groupes distincts, ont applaudi chaleureusement ce discours, saul les élèves du lycée * * *. Ces derniers, par contre, ont applaudi à outrance lorsque le lecteur annonça les prix d’un concours établi par le ministre de l’Instruction

publique au mois de mai 1872. Pour bien comprendre le sens de ces applaudissements, il faut se rappeler qu’à cette époque, M. Jules Simon occupait, dans le gouvernement Thiers, le poste qu’occupe aujourd’hui M. Batbie.

Des membres de l’Institut, les professeurs des trois facultés de la Sorbonne (théologie, lettres et sciences), les proviseurs des lycées, etc., etc., tous en costume officiel, assistaient à la cérémonie. M. Ferdinand Duval, .préfet de Seine, était assis à la droite du ministre.

Lorsque le nom d’un élève était proclamé, tous ses confrères du même collège ou du même lycée applaudissaient, criaient bravo ! sans la moindre retenue, tandis que les autres élèves s’abstenaient complètement.

Il n’y eut d’applaudissemont général que

lorsque le lecteur annonça un prix remporté

par M. X . , de Strasbourg. A ces mots : de

Strasbourg, un frémissement parcourut la foule ; l’assistance toute entière éclata en exclamations et en marques de sympathie ; l'émotion soulevait toutes les poitrines, et, tout près de moi, je vis des vieillards s’essuyer les yeux d’où s’échappaient de grosses larmes.

J’ai encore entendu M. Batbie, mardi, à la distribution des médailles de l’Ecole des Beaux-Arts (rue Bonaparte), et à une séance analogue au Con&eïvtrtôire de Musique et de Déclamation. Le ministre de l’Instruction publique parle de peinture et d’architecture comme les gens du métier ; au conservatoire (où, soit dit en passant, on vient de créer une chaire d’esthctique et d’histoire de la musique), il a parlé d’art musical, non pas comme les gens du métier, mais beaucoup mieux.

Voulez-vous savoir dans quelle partie de la France le langage ressemble le plus à celui du Canada ? Ce n’est ni dans la Bretagne, ni dans la Normandie, mais c’est à Chartres et dans toute la Beauce, et peut-être aussi dans lePerche. Les Chartrains prononcent : Français — avoir ^Versailles exactement comme les Canadiens.

Quelle belle cathédrale que celle de Chartres ! C’est une des quatre merveilles de l’art chrétien en France :

Clochers de Chartres, nef d’Amiens,

Choeur de Beauvais, portail de Reims,

On sait que les grottes et la forêt de Chartres formaient ce que l’on pourrait appeler la capitale ou le centre du druidisme dans les Gaules. C’est dans la forêt de Chartres que le grand prêtre des Druides faisait chaque année, au solstice d’hiver, la cueillette du gui de l'an neuf, qu’il distribuait ensuite au peuple par petits morceaux.

.Notre-Dame de Sous-Terre est une ancienne grotte druidique ; elle forme aujourd’hui la crypte de la cathédrale de Chartres. C’est dans ce lieu que les Druides avaient élevé un autel à une Vierge qui devait enfanter, Viryini parituræ, et qu’ils faisaient tous les jours l.eurs prières et leurs sacrifices. Au fond d’une des chapelles de la crypte (la chapelle aux cent lampes), on voit une statue en bois, bien exécutée : elle représente une femme portant un enfant dans ses bras. Au dessous sont écrits les mots de la fameuse prédiction druidique : Virgini parituræ. C’est une copie de l’antique statue en bois de figuier vénéréo en ces lieux mêmes par les Druides (s’il faut en croire la tradition) et qui fut conservée dans la chapelle aux cent lampes jusqu’en 1793. Les révolutionnaires d’alors, intelligents comme ceux d’aujourd’hui, brûlèrent la relique si précieuse et si extraordinaire devant la “ porte royale” de la cathédrale.

Le Mans. Vieilles constructions ; vieux murs lézardés. Belle cathédrale. A droite de la porte d’entrée principalo se trouve une trèsbelle pierre druidique. Nos très-doux an-

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