SI
cêtres sacrifiaient des victimes humaines làdessus. S’il vous vient à l’esprit de leur jeter la pierre, ne tentez pas de vous servir de cellelà : dix hommes ne sauraient la remuer d’un cheveu.
Septième Lettre.
Abbaye de Solesmes, 8 août 1872.
Si jamais vous venez en France, ne manquez pas d’aller demander l’hospitalité aux bénédictins de Solesmes. Yous y verrez un vieux monastère, qui remonte à l’an 1010, et une belle église remplie d’objets d’art ; puis vous y rencontrerez des hommes extrêmement distingués, aussi aimables que savants.
On m’a donné une chambre spacieuse de l’ancien prieuré. Sous mes fenêtres, au delà d’une étroite plateforme, la Sarthe roule silencieusement ses ondes tranquilles. . Les petites maisons blanches de l’autre rive se mirent sur sa surface unie. Pas un nuage au ciel.
Nous sommes arrivés ici ce soir, à l’heure du souper. Le P. P. sous-hôtelier, dom (1) Fonteneau, nous a fait entrer dans le cloître, et,
[1] Dom, abréviation de Doviims,
avec l’empressement que l’on mettrait à recevoir des amis, nous a introduits dans le réfectoire, où étaient réunies une soixantaine de personnes, y compris quelques pèlerins. En l’absence du Révérendissime Père Abbé, dom Guéranger, que nous verrons demain, nous fûmes accueillis par le R. P. prieur, dom Couturier, qui, suivant l’usage traditionnel, nous présenta un bassin et une serviette pour nous laver les mains. Le plus profond silence régnait dans la salle. Lorsque chacun fut à sa place, le R. P. prieur commença le Bénédicité , qui fut suivi de quelques prières psalmodiées. Pendant le repas, lecture en français par un des moines. Action de grâce et psalmodie. Le R. P. hôtelier, dom Bérangier, auteur de la Vie de samt Turibe , nous fait parcourir les différentes parties du monastère. Dom Bérangier, comme tous les bénédictins, est très-instruit : chemin faisant nous entendons un cours d’histoire, de statuaire et d’architecture. Entr’autres belles choses, l’église de l’abbaye contient un groupe d’une dizaine de personnages, en pierre, enfermé dans une sorte de grotte. Le sujet de ce groupe est la Sépulture de la sainte Vierge. C’est un chef-d'œuvre, rien de moins. Je suis resté longtemps à le comtempler, et j’y retournerai encore. 11 y a là toute la fleur mystique du moyen-âge unie à la beauté déformés de la renaissance. Ce monument, que l’on attribue à Michel Colomb, date du seizième siècle.
Compiles à neuf heui’es.
Retirés dans nos appartements, nous nous accoudons à une fenêtre et nous regardons l’orbe étoilé du ciel reflété dans les ondes de la Sarthe. La fraîche brise de la nuit nous fait oublier la poussière du chemin de fer et le soleil brûlant. De l’autre côté de la rivière, des voix de femmes et d’enfants arrivent jusqu’à nous. On p- rie le français, comme dans nos campagnes ! N’étaient ces beaux monuments artistiques du quinzième et du seizième siècles et cette vieille tour romane du onzième siècle que nous venons de contempler, nous pourrions nous croire au Canada.
Il y a eu hier, à Paris, trois tentatives de suicide et un enterrement civil. C est un petit garçon de un an qu’on a ainsi enfoui, au cimetière du Père Lachaiso ; le père du pauvre petit, un certain Dusvaillant, a refusé les cérémonies de l’Eglise pour son enfant. Ce serait d’un ridicule à faire rire, dit le Figaro, si le sujet n’était pas si triste.
Toute la presse s’occupe de la récente entrevue du comte de Chambord avec le conne de Paris; dans tous les rangs de la société française on attache une grande importance à la démarche de ce dernier. (1)
(1) Les événements qui suivirent immédiatement l’entrevue de Frohsdorf et les manœuvres des hommes du Correspondant sont encore présents à l’esprit, du lecteur. On sait que ce sont les chefs du parti catholique-libéral qui ont empêché, ou au moins ajourne,
Onze heures sonnent au beffroi de l’abbaye : il est temps d’aller prendre quelque repos.
Huitième Lettre.
Blois, hôtel de Blois, 12 «août 1873*
Encore quelques mots sur Solesmes. L’illustre auteur de l 'Année, liturgique, dom Guéranger, (1) n’a que soixante-neuf ans : je le croyais beaucoup plus âgé. Il travaille en ce moment à une troisième édition de son ouvrage intitulé: Sainte Cécile et la société romaine.
l’avénement de Henri V au trône de France. Délaissés par les princes d'Orléans, ils inventèrent le prétexte du drapeau, sauf à soulever d’autres obstacles si Henri V avait eu la faiblesse de céder. Les légitimistes sincères voulaient le roi avant tout ; les républicains n’en voulaient pas, même avec le drapeau tricolore. Mais le roi, c’était l’abandon de l’idée chère à l’école catholique-libérale : la conciliation impossible des principes catholiques avec les principes révolutionnaires. Malgré leur petit nombre — car le concile du Vatican et la réconciliation de la famille royale les a considérablement affaiblis — les catholiques-libéraux réussirent dans leur dessein, grâce à la division qui régnait parmi les membres de l’Assemblée Nationale. Maintenant le masque est levé, et l’on sait t\ quoi s’en tenir sur le compte des faux légitimistes.
(I) Mort en 1875.
t>es images et des statues de la jeune vierge dont le Père Abbé a médité la vie et le martyre ornent l’église et presque toutes les chambres de l’abbaye. L’église des bénédictines, élevée à peu de distance, par les soins de dom Guéranger, est aussi dédiée à sainte Cécile ; partout on y voit, entrelacées, des fleurs de lys, emblèmes de la virginité, et des roses, emblèmes du martyre.
Le R. P. Abbé a bien connu Mgr. Taschereau. L’archevêque de Québec n’avait alors que dix-huit à vingt ans. Il l’a aussi revu depuis, et en a conservé un excellent souvenir. Le Pévérendissime Père nous a priés de dire à Sa Grandeur beaucoup de choses aimables que la discrétion proverbiale des journalistes m’empêche seule de rapporter ici.
Le bibliothécaire do l’aobaye, dom Piolin, est un érudit de renom. Il publie on ce moment unenouvelleéditiondu Gallia Christiatia, immense travail qui formera seize volumes in folio, dont trois sont déjà imprimés. Le bon bénédictin désire avoir des renseignements sur l’Eglise du Canada, et recevrait avec reconnaissance les livres que l’on voudrait bien lui adresser sur ce sujet tout-à-fait négligé jusqu’à présent dans les ouvrages publiés en France. Il sait que l’histoire de l’Eglise de notre pays lui fournirait des pages des plus intéressantes, mais les pièces lui manquent pour cette partie de son travail. Si quelques uns de vos lecteurs voulaient bien aider à l’œuvre du savant bénédictin par l’envoi de quelques volumes, voici
comment ils pourraient les adresser : “ R. P. dom Piolin, abbaye de Solesmes, près Sablésur-Sarthe (Sarthe), France.”
On nous a beaucoup parlé de Louis Yeuillot à Solesmes. C’est un des habitués de l’abbaye.
Il y vient se reposer de ses travaux, mais surtout consulter dom G-uéranger.
Solesmes est à deux kilomètres (une demilieue) de Sablé, où passe le chemin de fer de Paris à Nantes. A Sablé, le “ château de la duchesse,” habité par madame la duchesse de Chevreuse, a été refait à neuf et est magnifiquement situé.
Nous avons passé deux bonnes journées à Angers, dans la famille do notre respecté ami M. A. F. Aubry. Madame Aubry ne se lasse pas de parler du Canada. M. Pierre Aubry est un jeune bachelier en herbe qui promet de faire honneur à sa famille.
Toute cette excellente famille jouit de la plus grande considération dans le quartier qu’elle habite et dans un cercle d’amis restreint mais choisi.
Le château d’Angers est justement célèbre.
La ville elle-même est fort belle. Jolie pro- * menado (le Mail) ; beau musée, qui contient un grand nombre d’œuvres de David (d’Angers); beaucoup d’arbres ; statue du “bonroy Réné,” duc d’Anjou, comte de Provence et héritier du royaume de Naples.
Dimanche soir, il y a eu conférence, ou mieux conversation sur le Canada, au “ patronage ” de la paroisse de Saint-Serge. M. l’abbé Bachelot, M. l’abbé Bodin et une cinquantaine de personnes y assistaient.
On parait tellement s’intéresser au Canada chez les Angevins que M. Aubry a été invité, séance tenante, à donner prochainement une autre conférence sur notre pays et ses habitants.
J’aimerais beaucoup à vous parler de l’hospitalité des habitants de Blois, mais il me faudrait pour cela entrer dans des détails intimes qui ne sauraient trouver place ici.
Un prélat italien disait un jour en ma présence que les communautés d’Ursulines se distinguent toutes par un caractère, un cachet particulier qui se retrouve partout : en Italie, en France, et même en Amérique. Bien n’est plus vrai, du moins si j’en puis juger par la ressemblance qui existe entre les Ursulines de Blois et celles de Québec.
La supérieure des Ursulines de Blois, la
Mère Ste. C . , est une parfaite grande
daine, causant simplement, onctueusement,
agréablement. La sous-prieure (Mère E . ,)
écrit en vers avec facilité. Elle a l’air si modeste qu’on ne dirait jamais d’une femme poète.
Tous les tableaux qui ornent la magnifique chapelle du couvent sont dus au pin-
eeau vraiment inspiré de la Mère St. D. jeune religieuse guérie dernièrement d’une grave maladie à la suite d’une neuvaine à la vénérable Mère Marie de l’Incarnation, et qui travaille en ce moment à un portrait de la fondatrice des Ursulines de Québec. Les tableaux do la chapelle ne sont pas des copies mais bien des compositions de la Mère St. D .
Une religieuse a exécuté pour nous, sur l’harmonium (instrument donné à la communauté par une des princesses de la famille d’Orléans), et avec beaucoup de talent, Vandante de la symphonie en la de Beethoven.
La Mère St. J . . . . , la Mère de la N ... . et la Mère Ste. U . . . . ont demeuré plusieurs années à Québec. Nées en France, élevées en grande partie au Canada, ce sont de véritables Çanaii enn es- França ises.
Il m’a aussi été donné de saluer la doyenne du couvent, la Mère de la Providence (1), qui a aujourd’hui quatre-vingt quinze ans, et qui fut la dépositaire des célèbres prédictions de la Sœur Marie- Aune.
Blois passe pour être, avec Tours, la ville ou l'on parle le mieux la langue française. Partout, en France, la haute classe parle bien (il s’agit ici de la correction du langage et non de la prononciation) ; mais co qui dis-
( 1 1 Morte quelques mois après»
tingue Blois et Tours des autres villes, c'est que la prononciation y est excellente, et que le peuple y parle presque aussi correctement que la classe instruite. Et cela est vrai même pour le peuple des campagnes voisines de ces deux villes.
Au reste, les populations des rives de la Loire ont toujours joui d’un grand renom pour leur beau langage. Sans parler des chants dos trouvères, en la langue d’oïl, qu’on me permette de citer ce délicieux rondel , composé vers 1440 par Charles d’Orléans, “ le prince le plus accompli de son temps,” un des habitants du château de Blois :
Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure & de pluye,
Et s’est vestu de brouderie,
De souleil luysant, cler & beau ;
Il n’y a beste, ne oyseau
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure & de pluye.
Rivière, fontaine & ruisseau Portent, en livréejolie,
Gouttes d’argent d’orfaverie,
Chascun s’abille de nouveau ;
Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure & de pluye.
M. l’abbé Richaudeau, aumônier des (Jrsulines, à eu la complaisance de nous servir do cicerone dans la ville, et nous a présentés à quelques-uns de ses amis.
Au double point de vue historique et architectonique, le château de Blois est un des monuments intéressants de la France. M. de La Saussaye a fait sur ce château une étude qui, elle-même, est un monument. (1)
Le sieur Gambetta à fait démolir une des arches du beau pont qui traverse la Loire visà-vis Blois, afin d’empêcher les Prussiens d’entrer dans la ville, — laquelle, du reste, n’était pas défendue.
Les Allemands ont dû bien rire do cet effort de genie !
Une passerelle en madriers fut aussitôt improvisée, et la marche do l’ennemi ne fut retardée que d’une heure ou deux. Gambetta s’était enfui à toutes jambes.
A Paris, le “ général ” eût été chansonné d’importance pour cet acte de haute stratégie. Les Blésois rebâtirent tranquillement l’arche démolie et se contentèrent de lever les épaules.
Neuvième Lettre.
Blois, 12 août 1ST3.
Je suis encore tout ému de ce que je viens de voir et d’entendre.
(1) Histoire du Château de Blois, par L. de La Saua- *aye, Paris, 1866.
Il y a près de vingt-trois ans, une jeune enfant de quelques jours fut déposée sur le seuil du couvent des religieuses hospitalières de Blois. Un papier que l’on trouva sur elle recommandait aux religieuses de l’appeler Constance, afin qu’on pût la reconnaître lorsqu’on viendrait la réclamer (ce que personne n’a encore fait). Quand la petite enfant eut atteint l’âge de trois ou quatre, mois, on s’apperçut qu’elle étaitcomplètement sourde. Elle fut élevée à l’Hôpital de Blois, et on peut dire que toute la ville, dont la population n’est que de 20,000 âmes, la connait. Les religieuses l’envoyèrent passer quelques années à Orléans, dans une école spéciale, où elle apprit à lire, à écrire, etc., et aussi à s’exprimer par signes selon les règles de l’art. Son éducation terminée, elle revint à Blois, chez les religieuses hospitalières, où elle réside encore.
Or, au mois d’octobre de l’année dernière, un grand nombre de personnes partaient de Blois pour N. JL), de Lourdes. Une d’elles, au moment de quitter la ville, dit : Si nous emmenions avec nous Constance la sourd emuette ? Qui sait si la sainte Yierge ne la guérirait pas ? Constance partit avec les autres pèlerins, et, le lendemain, elle assistait à la messe dans l’église de l’Immaculée-Conception ou de la “ grotte. ” Au moment où la clochette sonnait, l’office fut un instant troublé : c’était la jeune fille, Chez qui venait do se réveiller le sens de l’ouïe, et qui, étonnée, émerveillée, manifestait sa surprise par des exclamations ! Le célébrant s’aperçut qu’il se
passait quelque chose d’extrarodinaire, et, aussitôt après la messe, il apprit, de môme que toute la foule qui se trouvait à Lourdes ce jour-là, que Constance venait d’ètre l’objet d’un prodige éclatant.
Le télégraphe annonça le miracle, et lorsque le chemin de fer partit pour JBlois emportant la bienheureuse jeune fille, la nouvelle de sa guérison était déjà connue au loin. A une station, un étranger se présente et demande à la voir. C’était un médecin spécialiste. 11 parle par signes à Constance, et celle-ci lui fait comprendre, par signes aussi, qu’elle entend depuis quelques heures. Le médecin s’adresse alors aux voyageurs et leur dit : “ Cette personne était sourde de naissance, je puis vous l’affirmer ; je le vois à sa manière de s’exprimer”; et il ajouta : “Vous êtes tous bien heureux 1 ” puis il s’éloigna.
Depuis lors la jeune fille apprend à parler. Je viens de lui faire visite avec M. l’abbé Eichaudeau, qui la cornait depuis longtemps et qui est un des témoins du miracle. Elle balbutie encore comme un enfant, et parlo très-lentement. Elle articule les r et les§ avec difficulté, et a peine aussi à prononcer les u. Il lui faut faire un grand effort, par exemple, pour dire le mot Lourdes. Le mouvement de la langue et des lèvres, qui est pour nous si facile et si spontané, est toute une affaire pour elle. Elle sait prononcer tous les pronoms et aussi les articles, mais elle ne connaît au sert qu’un petit nombre de substantifs et do ver-
bes. Quand sa science nouvelle lui fait défaut, elle écrit ou s’exprime par signes. Ce qu’il lui faut apprendre, c’est le son des mots et la manière de les dire elle-même : quant à leur emploi, ce n’est pas pour elle un em* barras puisqu’elle sait déjà écrire.
II m’est impossible de vous exprimer ce que j’éprouvai en l’entendant parler. On reste stupéfait en constatant tant d’inexpérience dans l’usage de la parole à côté de tant de vie et d’intelligence dans les gestes et dans le regard ; en entendant les inflexions douces mais étranges de cette voix inculte, de ce gosier qui fut vingt ans sans “ clameur.” (1)
(1) M. Richaudeau. au retour de cette visite, me lut. quelques pages d’un travail qni parut peu de temps après, et que le Courrier du Canada [1er mai 1874] 6'gnala en ces termes:
“ On a bien voulu nous adresser un exemplaire d’un ouvrage récemment publié en France : la Vie de la Révérende Mère Marie de l'Incarnation, première supérieure du monastère des Ursulines de Québec, par M. l’abbé P. F. Richaudeau, chanoine honoraire, aumônier des Ursulines de Blois.
“ Nous donnerons plus tard une appréciation de cet ouvrage remarquable. En ce moment de fièvre politique, il nous serait difficile de parler comme il convient de ce livre profondément ascétique, de ces pages recueillies qu’il faut lire dans la solitude du cabinet — nous allions dire de l’oratoire.
“ L’auteur s’est attaché surtout à faire connaître ls vie intérieure de la femme vraiment extraordinaire qui illustra de ses vertus*et l’Eglise de France et celle du Canada. Avant lui, M. l’abbé Casgrain avait écrit
Je lisais ce matin les lignes suivantes, d’un journal allemand, le Morgen- Blatt :
“ Décidément la nation française est finie, et nous pouvons dire que bientôt, au lieu de nous
sa vîe extérieure, et on peut dire qu’il a fait d’elle une intéressante esquisse comme figure historique ; mais il ne s’est guère attaché à faire connaître la sainte ■ Le livre de M. Casgrain a préparé les esprits ; celui de M. Richaudeau achèvera de les fixer et de les convaincre.
“ M. Richaudeau est déjà auteur de plusieurs ouvrages estimés. On sent en le lisant qu’il n’écrit pas pour le plaisir d’écrire, et que c’est à un homme d’expérience que l’on a affaire. Il n’est guère de chapitres, dans le livre que nous avons sous les yeux, qui ne contiennent des conseils sur l’éducation des enfants, la direction des âmes, etc ; puis des explications sur les vérités de la Foi, et des considérations, très-attachantes dans leur mysticité, sur les communications de Dieu avec les âmes fidèles et privilégiées, les miracles, la grâce, la vertu toute-puissante du sacrifice.
“ Traiter un pareil sujet avec une telle hauteur de vue suppose un talent, une science théologique et une connaissance du cœur humain peu ordinaires. Hâtonsnous de dire que le vénérable et savant hagiographe n’a pas trop présumé de ses forces : c’est ce qui ressort des approbations dont son œuvre est revêtue, et c’est aussi le témoignage que nous avons recueilli de la bouche de plusieurs membres du clergé de cette ville.
“ Quant à nous, laïque, nous déclarons que nous avons été étonné de l’attrait que M. l’abbé Richaudeau a su donner à son livre. Nous avons lu avec une véritable avidité non-seulement ces pages où figurent nos héroïques ancêtres et où sont racontés les commencements de l’Eglise huroDne-algonquine, mais encore celles où le théologien nous transporte dans les
forcer à la haine, elle ne nous inspirera pins qu’un sentiment de pitié ! On devait penser que la libération de son territoire éveillerait chez elle un éclair de patriotisme, ou, au
région* supérieures, déchirant les voiles qui cachent les horizons lumineux, expliquant les admirables opérations de là grâce dans Pâme humaine, et commentant avec autant de clarté que de justesse les paroles inspirées de la vénérable Marie de l’Incarnation sur les vérités dogmatiqnes de l’ordre le plus élevé.
“ M. l’abbé Ri chaudeau parle avec ce ton d’autorité exempt de toute raideur que peuvent seuls donner la maturité du talent, les fortes études et le commerce des âmes. Son style est ferme, sobre, concis. En le lisant on pense à ce qu’il dit et on ne songe guère à remarquer comment il le dit. L’écrivain, en gardant la mesure et le ton convenables, s’efface presque complètement, et la grande figure de la sainte et les autres figures qui l’entourent restent seules en lumière. Or savoir attacher le lecteur et se faire oublier soi-même est déjà un grand art : c’est la marque par excellence des écrivains de bonne école.
Au moment de terminer cet article, deux des choses que nous venons de lire nous reviennent à la mémoire. La première, c’est que Notre Seigneur Jésus- Christ a daigné faire connaître à notre sainte canadienne l’efficacité irrésistible de la dévotion à son Cœur sacré cinquante ans avant l’apparition de Paray-le- Monial. La seconde, c’est que l’œuvre de sainte Angèle Mérici, l’institution des Ursulines, a la promesse d’une durée éternelle. Nous nous bornons pour aujourd’hui à faire mention de ces deux faits sans y ajouter aucun commentaire, et nous laissons nos lecteurs si profondément catholiques aux sentiments doux et consolants qu’ils feront naître dans leurs cœurs.”
“ Ebnest Gagnon.”
moins, une dernière lueur de bon sens. Nousmêmes, nous étions persuadés que notre départ serait pour quelques jours l’occasion d’un grand élan national.
“ Il n’en r rien été ; et les défenseurs acharnés de oe peuple corrompu doivent enfin reconnaître la vérité. Nos soldats étaient encore dans les faubourgs de chaque ville, que les cris furieux de : Vive Gambetta I vive Thiei's ! les demandes d’amnistie et les chants de la Marseillaise éclataient, de toutes parts, accompagnés d’outrages et de menaces contre les fonctionnaires français, si bien que nos généraux étaient sur le point de rebrousser chemin pour aller à leur secours....
“ Il est probable qu’avant peu, les provinces de l’Est, prises entre une démagogie furieuse et la guerre civile déchaînée par les prétendants, regretteront l’ordre et la paix que nos armées leur ont assurés pendant deux années...”
S’il n’y avait en France que des criailleurs et des gambettistes, le Moryen-Blatt aurait raison : la nation serait finie. Mais à côté de la France qui crie, il y a la France qui prie : tout le salut est là.
Dixième Lettre.
Lourdes (Hautes-Pyréceés), 14 août 1873.
Lourdes offre aux regards un des paysages les plus pittoresques qu’il soit possible d’imaginer.
La petite ville, cachée dans l’étroite vallée de Lavedan, est entourée de collines à demi sauvages, et dominée par un rocher surmonté d’un château-fort.
 quelque distance, assise sur les célèbres Hoches Massabielle, l’église de l’Immaculée- Concep'tion (1), avec sa Sèche élancée, se dessine sur le fond sombre de la montagne.
Tout auprès, une jolie rivière, le Gave, (2) descend des Pyrénées en chantant sous les peupliers et les rosiers sauvages ; des sentiers bordés de fleurs sillonnent en tous sens des collines' et des gorges profondes, et, dans le
(1) Elevée depuis au rang de basilique.
(2) Le Gave de Pau. Gave veut dire cours d’eau , Pau, situé à quelques kilomêtes de Lourdes, était la capitale du Béarn. Sa population est de 2’, 000 habitants. Le château où naquit Henri IV a été com> plètement restauré. Il est admirablement situé, et domine la chaussée que suit le chemin de fer.
Pau est toujours la première étape des fugitifs de distinction qui arrivent de la frontière espagnole.
lointain, des pics élevés, couverts do neige, se confondent avec les nuages.
Nous sommes ici à huit lieues de la frontière d’Espagne.
Au dessous de la grotte de V apparition sont suspendues une quantité étonnante de béquilles et d’autres objets ayant appartenu à des miraculés.
Aujourd’hui même, quelques heures avant mon arrivée, madame la baronne de la Eue, qui avait perdu l’usage des jambes depuis près de douze ans et qui se mourait d’une débilité générale, a été complètement guérie pendant une visite à la “ grotte.” et a marché en présence de toute la population de Lourdes et des pèlerins.
Je renonce à vous décrire l’intérieur de l’église de l’Immaculée-Conception, bâtie au dessus de la grotte. Le nombre des bannières, d’objets en or et en matières précieuses envoyés de toutes les parties du monde au sanctuaire de Marie est quelque chose d’incroyable. Une des bannières, la plus belle peut-être, a été reçue de Montréal, il y a trois semaines. On y lit ces mots : “ Canada— N.- D. de Montréal à N.-D. de Lourdes.” Au centre brille l’église paroissiale de Montréal, brodée en or. Le bas est orné d’un castor avec feuilles d’érable.
Domain, 15 août, fête de l’Assomption, procession solennelle. La musique de la ville et
une société chorale répètent en ce moment dos hymnes religieux pour la cérémonie, à quelque distance de Y Hôtel de la Grotte, où je suis descendu.
On aperçoit d’ici un des points les plus élevés des Pyrénées, le Pic du Midi, dont l’altitude est d’environ 8,600 pieds. Si l’on veut avoir une idée du beau naturel uni au beau surnaturel, c’est à Lourdes qu’il faut venir.
Un moraliste religieux aurait de belles choses à dire sur les pèlerins, sur leurs misères, leurs espérances, leur recueillement, leur foi. U y a plaisir à faire parler les gens du peuple des merveilles dont ils sont tous les iou:\j ies heureux témoins. Avec cela que leur langage est vraiment beau à entendre. Je ne les comprends pas toujours, mais il y a dans leur manière de dire une musique que tout le monde peut saisir et qui est réellement charmante.
Lourdes fut, au moyen-âge, la capitale du Lavedan en Bigorre. C’était une des places fortes de la Gaule au temps de César. Sa population actuelle est d’environ 4,000 âmes.
Onzième Lettre.
Lourdes (Hautes-Pyrénées), 15 août 1873.
Il faisait, ce matin, un temps délicieux. L’incomparable paysage de Lourdes était embelli encore par les rayons du soleil matinal. La rivière semblait plus limpide, les montagnes plus vertes, et la belle église de la “ grotte,” dans son cadre de collines couvertes de grands arbres, ressemblait à un diamant enchâssé dans des émeraudes. L’air frais du matin était saturé de parfums délicieux. Sur la route qui conduit à la “ grotte, ” les pèlerins marchaient, isolés ou par groupes, dans un profond recueillement. Quelques-uns tenaient de longs bâtons à la main ; d’autres avaient de grands rosaires passés au cou ; des familles entières portaient l’insigne du Sacré- Cœur. Les femmes du peuple étaient revêtues du capulet, coiffure blanche, noire ou rouge, qui descend jusqu’à la taille, et sert aussi de mantille. (1) Dans l’église, il y avait une foule immense. Des hommes et des femmes
(1) Eugénie de Guérin écrivait de Cauterets (13 juillet 1846) :
“ Le costume des femmes est remarquable par une grande mante, noire, ronge ou blanche, dont elles se couvrent en tout temps. On appelle cela un capulet. Il est en laine, et les malheureuses doivent étouffer là-dessous quand il fait chaud. Mais c’est le voile des Orientales ; sortir sans capulet serait un déshonneur.”
de tous rangs, de tous âges et do tout pays assiégeaient les balustres.
Ap rès la messe, dite par Mgr. Blanger, évêque de la Guadeloupe, je descends à la grotte où je trouve beaucoup do monde réuni. Je contemple un instant la statue placée à l’endroit même où eut lieu l’apparition, et je me disposais.;! puiser de l’eau à la fontaine lorsque, tout-à-coup, un prêtre fend la foule, et, s’adressant à un fonctionnaire, il dit avec rapidité :
— Vite, un cierge, un grand cierge !. . , Un nouveau miracle ! . .
Un énorme cierge est aussitôt allumé et placé au pied de la statue, en dedans do la balustrade vers laquelle tout le monde se porte aussitôt. Je m’approche d’un petit groupe où l’on cause à demi- voix.
— C’est, le comte de Musy, prêtre du diocèse d’Autun, qui vient d’être guéri.
— Ce prêtre que l’on traînait dans une petite voiture ? s
— Précisément. Il était malade depuis vingt ans ot n’a pas dit la messe depuis onze ans.
— Je l’ai bien connu, fit une autre voix ; il tomba malade en sortant de Saint-Sulpice, ou peu de temps après.
— Je lui ai servi de secrétaire il y a trois
ans, dit un jeune prêtre ; il avait les yeux malades, et était perclus de tous ses membres. Tenez, le voici !
— Le voici, le voici !
Un homme brun, grand, bien pris, mais très-pâle traversa lentement la foule. La grille s’ouvrit et il passa de l’autre côté de la balustrade, immédiatement au dessous de la grotte. Chacun put le voir, à genoux d’abord, puis debout, pendant que tout le peuple chantait le Magnificat.
Le grandiose de cette scène dépasse tout ce que l’on peut imaginer. Nous nous sentions effrayés en quelque sorte de ce qui se passait dans ce lieu auguste. La rivière, les montagnes, la végétation, le ciel d’azur plein de lumière et de soleil chantaient avec nous. Il y a dans ce cantique de la Yisitation des beautés que je n’avais jamais comprises comme en ce moment. Tout le monde chantait. Parfois une forte voix de basse attaquait un verset avec chaleur, puis, soudain, faiblissait, brisée par l’émotion. Les femmes chantaient comme les hommes.
Quand le Magnificat fut fini, M. de Musy s’approcha du grillage, et s’adressa à l’assistance à pou près en ces termes :
“ Mes frères et mes sœurs,
“ Il y a une heure, environ, j’étais encore le pauvre infirme que plusieurs d’entre vous
ont connu et que l’on traînait d’un endroit à l’autre dans une voiture, comme un petit enfant. Il y a onze ans que j’ai perdu tout-àfait l’usage de mes jambes, et mes souffrances datent de plus longtemps encore. J’ai prié la sainte Vierge d’intercéder pour moi et d’obtenir ma guérison. J’ai prié longtemps avant d’être exaucé. Ce matin, j’ai entendu deux messes. Pendant la première je me suis senti guéri, et j’ai entendu la seconde en partie assis et en partie debout. Je me suis rendu jusqu’ici à pied, sans effort, et je vous parle sans fatigue. Aidez-moi à remercier Pieu et sa sainte Mère. Priez la sainte Vierge pour que j’obtienne la grâce d’être un bon prêtre et de bien diriger les âmes qui me seront confiées.”
Il était alors neuf heures du matin. Nous prîmes un des jolis sentiers qui longent la rive gauche du Gave, et nous allâmes faire visite à madame la baronne de la Eue, femme du sous-préfet de Saint-Malo, guérie miraculeusement la veille.
Madame la sous-préfète nous reçut avec beaucoup d’affabilité. Elle avait auprès d’elle sa mère, qui l’a accompagnée depuis Saint- Malo, et son enfant, un jeune garçon de onze ans, qui, avant le miracle d’hier, ne l’avait jamais vu marcher.
Madame de la Eue a fait usage de béquilles pendant huit ans, mais, depuis trois ans, elle n’était plus capable de s’en servir. Elle avait,
en outre, complètement perdu l’œil gauche, sur lequel la paupière restait toujours fermée, et était sujette à des crises excessivement douloureuses. Enfin elle ne pouvait plus rien digérer de solide.
Depuis longtemps elle désirait Taire le pèlerinage de Lourdes, mais son mari s’y était toujours opposé ; les médecins prétendaient qu’elle n’aurait pas la force de faire un si long voyage. Quand son mari eut consenti au pèlerinage, elle ne douta pas un instant de sa guérison, et, le long de la route* elle disait à ceux qui la portaient et se la passaient de l’un à l’autre “ comme un paquet : ” Merci de vos bontés : vous n’aurez pas cette peine à mon retour de Lourdes, car je serai guérie.
“ C’est que, nous dit-elle, j’avais une foi ! . . une foi telle que le bon Dieu seul pouvait mettre un pareil sentiment dans mon âme 1 Je suis arrivée ici avant hier soir. Hier matin, après avoir fait mes dévotions, je me fis porter à la grotte où je me mis en prières. Tout-à-coup, mon œil s’est ouvert ! Je me mis alors à marcher vers la balustrade. Ma mère craignait de me voir aller ainsi seule, mais je lui dis de me laisser faire. J’étais guérie, complètement guérie ! . . . .
“ Après mon action de grâce, je me rendis jusqu’ici (un demi-mille) à pied. Je marche; je vois de mes deux yeux,*et, depuis hier, j’ai pu manger de la viande sans éprouver aucun
malaise. Vous voyez qu’il s’est opéré en moi un triple miracle. Publiez-le partout ; puis, priez pour moi, car j’ai une grande dette à payer ! ”
Nous prîmes congé de madame de la Eue, qui voulut bien apposer sa signature sur quelques photographies que nous emportons en souvenir, et nous retournâmes à la grotte où il y avait toujours une foule considérable.
Messe à onze heures. Sermon par le E. P. Vadon, jésuite. Tout Lourdes est là. Je suis invité à toucher l’orgue. M. de Musy, le miraculé, dîne chez les EE. PP. de l’Immaculée-Coneeption, qui desservent l’église de la “ grotte. ” Il parle peu mais sourit volou* tiers. Il est midi ; voilà juste quatre heures que s’est opéré le miracle de sa guérison. Il veut bien, lui aussi, me laisser sa signature en souvenir. A la même table sont l’évêque de la Guadeloupe, M. le marquis de Franclieu, député do l’Assemblée Nationale, un prêtre polonais à qui les Eusses ont cassé les dents, et plusieurs autres étrangers.
Je pars à l’instant pour Toulouse, Nîmes et Puy-Eicard (près d’Aix-en-Provence), où demeure M. l’abbé Bouchy, autrefois de Que* bec. Nous partirons de là pour Marseille et l’Italie.
Toulouse, grand hôtel du Midi, 16 août.
Toulouse (Haute-Garonne) — 130,000 habitants — est située sur la rive droite de la Garon-
ne et le canal du Languedoc. Ancienne capitale des Y olces Tectosages,elle devint, successivement, capitale du royaume des Visigoths, siège du duché d’Aquitaine, capitale du comté de Toulouse, et enfin, en 1271, capitale de la province du Languedoc jusqu’à la division de la France en départements. Tous les dictionnaires vous diront cela.
Le principal monument de la ville est le capitole, (de création romaine, au dire des antiquaires) — (1) où se voit la statue de Clémence Isaure, la fondatrice de l’Académie des Jeux- Floraux.
A l’extrémité du faubourg Saint-Cyprien, au point où s’opère la jonction du canal du Midi avec le canal de Brienne, se trouve un lieu de promenade magnifique. L’église dédiée à saint Saturnin, premier évêque de la ville, contient des reliques précieuses.
Toulouse est la ville aux parchemins du midi de la France. Un ancien privilège concédait le titre de noble à ses échevins, ou capitouls : de là le dicton :
Cil de noblesse a grand titoul Qui de Toulouse est capitoul.
Celui-là a grand titre de noblesse qui est capitoul de Toulouse.
(1) . “ D’autres, dit Mme. Tastu, nient l’origine
romaine de ce nom (capitole) et l’attribuent tout simplement à la destination de l’édifice où les magistrats municipaux de la ville se réunissaient en conseil ou chapitre, en roman capitol, d’où ils ont pris le nom de capitovl. ”
Grand-hôtel du Luxembourg, Nîmes, 17 août.
Nulle part en France on ne trouve d’aussi beaux restes de la grandeur romaine que dans Nîmes. Ce sont : la Maison Carrée, ancien temple d’une admirable architecture, où l’on a placé le musée de la ville ; les ruines d’un temple à Diane, la Tour Magne, la Porte d'Auguste, la Porte de France, et les célèbres Arènes, immense amphithéâtre, beaucoup mieux conservé que lo Colisée de Rome, et où pouvaient s’asseoir 30,000 spectateurs.
Nîmes est une des plus jolies villes de France. Sa population s’élève à au delà de 60,000 habitants.
Douzième Lettre.
Puy-Ricard, château de la Roetolane, 18 août 1873.
Nous voici en pleine Provence, dans le pays des troubadours, où l’on chante Magali, la poétique légende citée par M. Hubert LaÊue dans ses chansons populaires et historiques ; — où vécut Jasmin et où vivent encore Audebal, Mistral et Roumanille.
C’est ici même qu’eut lieu la célèbre bataille où les Teutons et les Cimbres furent vaincus. A quelque distance s’élève la Tour de Marius, qui rappelle la victoire du général
romain. Au delà de la tour, un cap élorw découpe une large échancrure dans le ciel bleu : c’est le commencement des Alpes. Do l’autre côté de ce promontoire, une femme étrangère vint mourir il y a dix-huit cents ans. Marie-Magdeleine était son nom. C’était cette même Marie qui répandit des parfums sur les pieds du Sauveur, et qui, pour cette action, sera louée partout où sera prêché l’Evangile.
La Rostolane est la propriété de madame de Régis (de la famille de saint François Régis), nièce du général de Rostolan qui commandait à la prise de Rome, en 1849. Madame de Régis habite ordinairement Nîmes. Elle passe l’été ici avec son père, M. le comte de Lafare (ancien militaire qui a fait la campagne de Russie et terminé sa carrière publique à Alger), avec sa fille et ses deux fils.
Tout cet aimable monde est très-royaliste. M. l’abbé Bouchy, qui habite aussi la Rostolane, ne se lasse pas de parler du Canada. Il va nous faire le plaisir de nous accompagner jusqu’à Marseille.
Je fais l'inspection de l’école communale de de Puy-Rieard. Elle est bien tenue, et est fréquentée par environ cinquante élèves. On n’y voit qu’une seule carte de géographie : la carte de la France, naturellement. L’instruction primaire n’est pas aussi avancée en France qu’elle l’est au Canada, mais il y a progrès sous ce rapport. Je fais causer les petits éco
liera, et leur faia dire quelques mots eu provençal. Plusieurs de ces mots sont du latin tout pur, comme schola, campana, etc ; mais la similitude ou même l’étymologie latine n’est pas aussi générale qu’on pourrait le croire. Le provençal est une langue à part ; sans étude spéciale, les plus forts latinistes y perdraient... leur latin.
La vigne est la grande richesse du pays. Il y a aussi beaucoup d’amandiers. Je prends note, en passant, d’une sorte de légume inconnue chez nous : les aubergines. Il pleut trèspeu l’hiver en Provence, et il n’y pleut pas du tout l’été. Partant, il n’y a pas do pâturages. On boit du lait de brebis, et l’huile d’olive remplace ordinairement le beurre, qui ne paraît sur la table que comme friandise.
Nous allons faire visite à M. l’abbé Roux, curé de Puy-Ricai-d, homme aussi savant que modeste. Chemin faisant, mon jeune ami, M. Louis de Régis me montre les ruines du Castelas (grand château). De retour à la Rostolane, M. George do Régis nous conduit du côté de la Tour de Marius, pendant que mademoiselle de R . . . . (une vraie Nîmoiso qui sait son Jean Reboul par cœur) réunit quelques petits paysans pour nous faire voir et entendre une ronde populaire : la lune bédole. J’écris sur mon carnet quelques fragments do ce chant rustique :
Au riban vert.
La lachtude, la laehtude [laitue]
Au riban vert,
La lachtude, lou dgivert [persil]
Prindrin acheslre qu’a la coulour plus fresque Ldisserantl’aütre qu’a la coulour malaüte.
Au riban vert,
La lachtude, la lachtude ;
Au riban vert,
La lachtude, lou dgivert.
Euumanihe vient de publier, à Avignon, une petite brochure, en langue provençale, qui a eu un grand succès. Elle est dirigée contre les partisans des enterrements civils, et est intitulée: Lis Enterro - Chin, les Enterre- Chiens.
Vous connaissez Keboul, le poète royaliste, vrai type populaire du Nîmcis. Celui-là n’écrivait pas en provençal ; mais il y a dans ses “ dernières poésies ” quelque chose do rustique et de doux qui sent le terroir du pays, comme dirait M. Charles Taché, et qui leur donne un cachet particulier. Je cite à l’ap-
{)ui un envoi à madame la comtesse de Chambord. que me dicte un de nos aimables hôtes de la Eostolane :
“ Puisqu’on ne sait quel yertigo Est venu mettre l’embargo Sur nos vœux et sur nos prières,
Quand l’an va se renouveler,
Uu vieux Nîmois fera parler Le ciel, les arbres et les pierres.
“ Voici d’abord les compliments De ces antiques monuments Dont la contrée est embellie ;
Contré’ dont le géant romain,
Avec l’empreinte de sa main,
Fit une sœur à l’Italie ;
“ Puis ceux de ces riants coteaux D’où le vin descend à ruisseaux ; Ceux des oliviers du vieux Nîmes, Retentissants de la chanson Où le nom sacré de Bourbon Kevient si souvent sur les rimes.
‘‘ Car, parmi nous, les cœurs vivants Ne tournent pas à tous les vents ;
Et, malgré le siècle où nous sommes, Pour le droit et la royauté,
Les petits ont leur loyauté,
Et le peuple a ses gentilshommes !
“ Mais surtout recevez les vœux D’un soleil chaud et généreux Qui des hivers brave l’empire ;
Les vœux de ce beau ciel d’azur,
Qui deviendrait encor plus pur S’il pouvait un jour vous sourire.
“ Oui, madame, il vous sourira ;
Le Seigneur nous exaucera :
C’est pour nous chose manifeste.
Mais, hélas ! Btondel( I ) se fait vieux. Et les pleurs qu’il sent dans ses yeux L’empêchent de dire le reste...
(1) Blondel, poëte du douzième siècle, né à Nesle, en Picardie, s’attacha à Richard Cœur-de-Lion, roi d’Angleterre, et devint son favori. L’anecdote d’après laquelle il aurait retrouvé le prince captif en chantant ses romances dans toutes les parties de l’Allemagne n’a guère d’authenticité. Grétry a beaucoup contribué il populariser cette figure historique. C’est Blondel qui, dans la partition de Richard, chante la célèbre
romance : Un-e fièvre brûlante . Les chansons du
poëte-troubadour sont conservées à la Bibliothèque impériale et à celle de l’Arsenal de Paris.
“ Des pleurs en un moment si doux ! ...
Non non, madame, à vos genoux,
Je jure qu’en ce jour heureux,
(Si Dieu veut qu’avant je succombe)
Malgré la mort et tous ses nœuds,
Je serai vivant dans la tombe !
“ En attendant, à notre Henri,
Qui ne fut jamais plus chéri,
Faites promesse solennelle Que nous préférerions cent fois Gratter la terre avec nos doigts Que marger d’un pain infidèle.”
Le Courrier du Canada est reçu à Puy-Bicard. J’en parcours une dizaine de numéros. J’apprends avec chagrin la mort do M. Ovide Leduc et celle du jeune docteur Iîobitaille.
Marseille, hôtel du Louvre et de la Caix, 20 août.
Marseille, fondée 599 ans avant Jésus-Christ par une colonie de Phocéens, est aujourd’hui le chef-lieu du département des JBouches-du- Bhône. Sa population est d’environ 320,000 habitants.
Le palais du Château-d’Eau, à l’extrémité de la promenade de Longchamp, est peut-être le plus beau monument, dans le genre, qui existe en Europe. Un canal d’irrigation, dérivé de la Durance, long de 120 kilomètres (30 lieuesj, apporte à la ville et à 5,000 maisons de campagne de la banlieue une eau pure et abondante, et arrive en bondissant dans un immense bassin, au centre du Chàteau-d’Ean, d’où surgissent des statues colossales repré-
sentant des personnages mythologiques et des monstres marins.
Le musée de la ville a été transporté au château de Longchamp. Il contient des marbres remarquables dus au talent de Poget.
On connait le fameux dicton : “ Si Paris avait une Cannebière, ce serait un petit Marseille.” Grâce à la prolongation de la Cannebière, qui n’était autrefois qu’un bout de rue, le mot parait aujourd’hui moins chargé.
Les journaux de Paris ont publié, dernièrement, une charade marseillaise qui a fait le tour de la presse ; la voici :
“ Mon premier me porto, mon second m’emporte, et mon tout me transporte ! ”
Lo mot est Canne-bière.
Les restaurants de la Cannebière sont peints à fresque et ornés avec goût. Sur ce point Paris est complètement battu.
Les Marseillais parlent, entre eux, le patois provençal, et prononcent le français en appuyant fortement sur toutes les consonnes.
Marseille est la grande capitale du sud de la France. Son commerce s’étend à toutes les parties du monde. L’église Notre-Dame de la Garde, dont je n’avais vu que les fondations en 1858, est maintenant terminée. On travaille au parachèvement de la nouvelle cathédrale.
Le célèbre potage national, la bouille-abaissé, dans lequel il entre une grande variété de poissons, n’est jamais oublié par les touristes anglais. Je n’y ai pas même goûté : je le dis à ma grande confusion.
M. Thiers est natif de Marseille.
Treizième Lettre.
Rome, 30 août 1873.
Le vaisseau sur lequel nous nous étions embarqués, à Marseille, ayant touché à Gênes, où il y a du choléra, quelques jours auparavant, un ordre est parti de Eome défendant de l’admettre en libre pratique dans aucun port de l’Italie avant le 25 août. Nous avons dû nous rendre à Naples pour finir la quarantaine. Avant de nous permettre de débarquer, on nous a fait encore attendre six mortelles heures. Le capitaine invoquait la commune à grands renforts d’imprécations: pour lui le remède à tous les maux serait de “ mettre le feu aux quatre coins du monde ! ” (1)
(1) Le second du vaisseau était un républicain ;mr.
— Eh bien ! lui dis-je, vous devez être content : votre belle France est maintenant en république.
— Mais non, mais non, je n’appelle pas cela une république.
— Mais il me semble .
Naples est toujours beau, de sa mélancolique beauté. J’ai parcouru autrefois tout le golfe, depuis Sorrente et Capri jusqu’au cap de Mizène ; (1) cette année, j’ai dû me bâter da-
— Une république avec des lois de rois !..
— Que désirez-vous donc ?
— Je voudrais ....je veux qu’on ôte les aumôniers de l’armée !
— Ah !...
Chacun a son grief contre les hommes ou les choses de ce monde. Le grief de monsieur notre second c’étaient les aumôniers !
(1] Jetrancris ici une page du journal de voyage que je tenais alors.
Naples, 5 juin 1858.
“ . Après avoir vu Pompéï, nous nous rendîmes
à Castellamere, d’où nous prîmes une voiture pour aller à Sorrente. Nous suivîmes une route vraiment royale, pratiquée sur le flanc de montagnes souvent taillées à pic au dessus de la mer, et couvertes d’orangers, d’oliviers et de citronniers.
“ Arrivés dans la “ patrie du Tasse, ” notre cocher nous conduisit à l’hôtel Villa Nardi, la plus charmante habitation possible. Comme le jour commençait à décliner, nous prîmes un guide, louâmes des ânes, et nous mîmes immédiatement en selle.
“ Notre cicerone nous conduisit par la ville partout où quelque chose pouvait nous intéresser. Il y a dans Sorrente d’immenses réservoirs — bâtis par Antonin le Pieux — dans lesquels on entend un merveilleux écho. Une simple émission de voix, quelque brève qu’elle soit, rend un son qui se prolonge très-longtemps. Je me plaçai dans une ouverture de l’une de ces citernes, et chantai à plusieurs reprises des notes qui s’har-
vantage : je me suis contenté de revoir Pompeï, Baïa et Pouzzoles.
Le Vésuve laisse à peine échapper une légère fumée ; en revanche, une vapeur assez dense s’élève de la Solfatara. L’ancien cratère est tout brillant ; nous avons dû nous tenir à une certaine distance de l’orifice d’où s’échappaient du soufre et de l’alum en ébullition.
Baïa. Deux heures de dolce far niente. Nous
monisaient en tr’ elles. Ces notes que, naturellement, je chantais l'une après l’autre, se faisaient entendre simultanément dans le lointain : on eût dit un chœur de voix d’hommes.
“ Notre guide me conduisit encore sur le sommet d’un promontoire élevé, d’où le regard peut embrasser tout le golfe de Naples. Nous descendîmes de ce promontoire sur les huit heures. A notre gauche, le rocher, taillé presque perpendiculairement, nous laissait voir une vallée d’une admirable fertilité, la petite ville deSorrente, et, dans le lointain, plusieurs villages échelonnés sur les montagnes. Il commençait à faire nuit; un carillon de cloches résonnait dans levai. Nous retournâmes à l’hôtel en passant sur les lieux qu’habita l’auteurde “la Jérusalem ”... J’étais charmé de ma promenade. Ce que je venais de voir réalisait l’idéal du pittoresque que je m’étais créé d’après toutes les descriptions de site et de paysages que j’ai jamais lues.
“Je passai la soirée à causer avec M. Sauvaigue (vice- consul du roi de Danemark à Savone), à la lueur du Vésuve, devant une des portes de l’hôtel qui donne sur la mer, au milieu d’arbres, de fleurs, de statues, et appuyé sur une balustrade, au bas de la-
descendons à une jolie habitation où l’on nous offre des raisins de Procida et le classique macaroni.
Naples est la ville la plus populeuse de l’Italie ; si on pouvait en faire disparaître les Napolitains d’une certaine classe, ce serait la plus aimable ville du monde. Du haut du fort Saint-Elme, la ville, le Yésuve, le golfe et les îles offrent un coup d’œil grandiose tempéré par ce je ne sais quoi de doux et de
quelle, à cent pieds au dessous de nous, nous voyions quelques barques de pêcheurs portées sur les eaux transparentes du golfe.
“ Ni moi ni mon compagnon ne pûmes dormir de la nuit. Je me levai sur les trois heures et demie. L’aube naissante faisait pâlir les feux du volcan ; les ombres mystérieuses de la nuit ne couvraient plus
qu’à demi la mer et son rivage . Je vis une petite
embarcation de pêcheur glisser lentement à mes pieds : tout était silencieux encore.
“ Quelques instants après, une barque montée de quatre rameurs nous conduisait à l’île de Capri. Le trajet dura plus d’une heure. Arrivés à quelque distance du rivage, nous prîmes une embarcation plus légère, conduite par un vieux batelier et un enfant, et nous côtoyâmes cette île d’une si triste célébrité, et où planent encore les souvenirs sinistres de la tyrannie et des cruautés de Tibère. Nous nous trouvâmes bientôt au pied d’énormes rochers dont le sommet s’avançait parfois au dessus de nos têtes. (C’est de l’un de oes rochers taillés à pic que le monstre romain faisait précipiter ses victimes, après leur avoir fait subir les plus affreuses tortures). Notre guide nous dit qu’en ces endroits la mer a 200 brasses de profondeur. Enfin nous arrivâmes au but de notre excursion, devant une
mélancolique qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
L’église et le couvent des Chartreux de San Marti no (au fort Saint-Elme) ont été volés par les Piémontais. Les religieux ont entassé là des chefs-d’œuvre d’art et de patience. Sur les autels, enrichis par le génie et la piété, il ne se dit plus de messe, et l’admirable balustrade où était distribuée la sainte communion est devenue aujourd’hui un simple objet de curiosité. L’église, ses tableaux, ses statues, ses ornements, sont conservés in-
grolte dont l’entrée à fleur d’eau est d’une telle étroitesse qu’il nous fallut nous coucher à demi dans notre barque pour y pénétrer.
“ Après avoir franchi cette espèce de couloir, nous nous relevâmes dans le lieu le plus enchanteur, le plus féérique qu’il soit possible de voir. Nous étions dans un antre spacieux dont les ondes et les parois sont du plus ravissant azur ! ... Nous en fîmes le tour, puis nous mîmes pied à terre pour faire quelques pas dans un souterrain naturel (autant que nous pûmes en juger par les stalactites des parois), rempli de débris de rochers, et qui se prolonge jusqu’à Anacapri, à l’ouest de l’île. Nous revînmes ensuite nous extasier de nouveau dans notre “ grotte d’azur, ” et nous fîmes encore quelques tours au milieu de ses ondes transparentes et bleues. Avant que d’en sortir, notre vieux guide se jeta dans l’eau, et un autre phénomène frappa nos yeux. Son corps nous parut d’une blancheur éclatante, tandis que sa tête, sortie de l’eau, (effet de contraste sans doute) semblait parfaitement noire ! Je mis moi-même ma main dans l’eau, et elle parut aussitôt comme recouverte d’un gant blanc légèrement azuré.”
tacts : des militaires très-polis font voir l’édifice aux visiteurs moyennant deux ou trois francs, exactement comme on forait pour un musée. On vole l’Eglise comme on vole les particuliers, sans la moindre vergogne. Les Napolitains dérobent quelques centimes à la cachette ; les Piémontais volent les trésors ouvertement, avec ordre : ils savent faire le mal correctement.
A Rome, on appelle les Piémontais buzzurri, expression qui veut dire à la fois affamé et voleur.
Ce matin, trois buzzurri, sous-officiers de l’armée italienne, fumaient sottement leurs cigares dans l’église de Saint-Pierre-aux-Liens. Ces messieurs se vengent ainsi des railleries dont ils sont l’objet de la part des Romains. Deux petits journaux, la Frusta (le Fouet) et le Cassandrino, se moquent d’eux avec une verve et un esprit sans pareils. Ils sont rédigés par des jeunes gens pleins d’intelligence et de courage. Je dis courage, car on ne leur épargne pas les avanies : la Frusta a eu l’honneur d’être saisie quarante fois I Depuis le gouvernement du 24 mai, en France, ces journaux parlent plus ferme que jamais. Chose étonnante, la France, malgré ses revers inouïs, est encore restée -le baromètre de l’Europe !
Victor-Emmanuel n’est presque jamais à Rome. Lorsqu’il y paraît, on le regarde en face et on a l’air de lui dire : Qu’est-ce que vous
voulez ? Personne ne le salue, à l’exception des buzzurri ; d’ailleurs on n’est pas censé connaître cet étranger-là. En ce moment, aucun membre de la famille royale n’est dans la capitale. Les ministres ne se plaisent pas plus ici que le roi ; ils déguerpiraient bien vite s’ils ne craignaient le parti d’action.
Le peuple romain est peut-être le peuple 1q mieux doué qui soit au monde. Au physique c’est le type lo plus parfait qui existe. J'ai été frappé de la tenue distinguée, de l’air de dignité et d’intellio-ence du clergé de Rome. J’ai adressé la parole à plusieurs prêtres, dans les rues : plusieurs savaient le français, quelques-uns même un peu d’anglais.
Si on veut connaître les Romains, il faut venir les voir pendant l’été. En hiver, les étrangers les cachent, à moins que ceux-ci ne se cachent eux-mêmes derrière les Romains pour faire leurs mauvais coups, ce qui arrive souvent.
Notre première visite a été pour Saint- Pierre. Toutes les personnes que nous avons rencontrées dans l’immense basilique étaient aussi recueillies qu’on l’est dans la cathédrale de Québec. Dans quelques semaines viendront les Anglais, les Russes, les Américains, les Allemands, les Canadiens etc., etc., etc. ; ils empliront les églises, guides par leurs ciceroni, et se scandaliseront mutuellement par leur sans-gêne; mais les vrais Romains, eux, élevés mieux qu’aucun peuple de la terre dans
la foi ot le respect des choses saintes, conserveront toujours leur recueillement et leur dévotion, qui est édifiante.
Le Saint-Père est malade et affligé. La ville est triste : pas de fêtes ; pas de cérémonies religieuses. Non-seulement le Souverain-Pontife est relégué au Vatican, mais scs gardes mêmes no peuvent se montrer dans les rues revêtus de leur costume. Il faut avoir vu Eome dans le bon temps pour pouvoir se former une idée du changement qui s’y est opéré.
Les fondations pour l’instruction gratuite des enfants, le soutien des orphelins, des infirmes et des vieillards, l’établissement des jeunes filles pauvres, etc., etc., ont toutes été volées par le gouvernement piémontais, à peu d’exceptions près. Ajoutons que les impôts sont devenus excessifs ; que le pain que l’on payait vingt-deux sous se vend aujourd'hui quarante, et qu’il vient beaucoup moins d’étrangers à Eomequ’autrefois. Les Eomains sont mécontents, et il faut avouer que ce n’est pas sans raison.
L’assimilation des mœurs et coutumes, en Europe, fait des progrès rapides. Cette phrase sentencieuse est pour vous dire que les enseignes des barbiers italiens ont disparu ! C’était une des curiosités de Naples que ces enseignes. Elles consistaient, le plus souvent, en un tableau sur bois représentant un bras d’où le sang coulait dans un plat ; ou encore
en un bras sculpté entouré d’un mouchoir rouge. C’est qu’ autrefois les barbiers saignaient les malades, qui, du reste, réclamaient ce dangereux service à chaque instant. Ils étaient les rois de la saignée, les princes du sang ! Aujourd’hui on ne recourt plus guère à ce traitement ; les médecins sont rentrés dans leurs droits, et les enseignes originales ont dû être décrochées.
Je me suis accordé quatre jours de repos. Je no commencerai la visite régulière de Eome que demain ou lundi. Grâce à une lettre d’introduction beaucoup trop bienveillante de l’honorable M. Chauveau, le R. P. Frcyd (1), supérieur du séminaire français, a bien voulu me donner l’hospitalité au séminaire même.
Quatorzième Lettre.
Rome, 3 septembre 1873.
Je no me lasse pas d’admirer la piété des Romains. Dans chaque église, et à toute heure de la journée, on trouve constamment des hommes et des femmes en prières.
Je fais connaissance de plusieurs religieux:
(1) Mort en 1875.
trappistes, passionistes et bénédictins. Ce sont autant de types de bonté, de modestie et de politesse chrétiennes.
Nous vénérons, dans l’église Sainte-Croix-cn- Jérusalem, les précieuses reliques de la Passion ; nous montons à genoux les degrés de la Scala santa, l’escalier que gravit le Sauveur du Monde lorsque Pilate le fit voir au peuple, après la flagellation ; nous lisons, dans le livre éloquent des monuments de Rome, la vie de saint Pierre et de saint Paul, leur prédication dans le Tille-Eternelle, leur séparation à la porte d’Ostie au moment du supplice ; nous suivons sainte Agnès, la jeune vierge romaine, dans le lupanar où eut lieu le miracle de la croissance de ses cheveux et où elle reçut le martyre, et nous allons prier sur sa tombe en dehors dos murs de la ville.
La jeune patricienne avait été enterrée dans la vigne de son père, ot on lui avait élevé un tombeau. A quelque temps de là, des soldats romains aperçurent une jeune chrétienne qui priait sur la dépouille de la bienheureuse martyre ; ils la massacrèrent aussitôt à coups do pierres ; et, longtemps après, le corps d’Emérencienne fut trouvé auprès de celui d’Agnès, sa sœur de lait.
Dieu avait payé par l’éternelle félicité les deux courageuses jeunes filles ; l’Eglise a voulu aussi que les hommes rendissent hommage à leur vertu et à leur foi : une église,
que l’art a embellie de ses plus suaves productions, s’élève aujourd’hui sur leur tombe commune, et le seul nom d’Agnès ou d’Emérencienne réveille au fond de tout cœur catholique un sentiment d’admiration et de douce pitié.
Nous visitons les grandes basiliques de Saint-Paul, de Saint- Jean-dô-Latran et de Sainte-Marie Majeure, et nous nous arrêtons à une des églises élevées à la mémoire de saint Laurent, les héros chrétien dix fois martyrisé. Je renonce à vous décrire toutes ces merveilles dont mes yeux gardent encore l’éblouissement.
Chaque jour nous retournons à Saint-Pierre, et toujours avec un bonheur, j’allais dire avec une ivresse nouvelle.
Que dirai-je de Cécile, la glorieuse martyre, dont le corps, exempt de la corruption du tombeau et exhalant un suave parfum, repose toujours, malgré plusieurs exhumations, dans la même attitude gracieuse et virginale ! Il faut lire la vie de la sainte par dôm Guéranger. Ce que l’on avait pris jusqu’à présent pour un récit légendaire, très-poétique mais voisin de la fiction, demeure, après les recherches du savant bénédictin, un récit historique d’une véracité inattaquable.
J’ai revu le premier lieu de sépulture de Cécile, aux catacombes, où elle fut d’abord déposée avec Adrien et Tiburce. Tout auprès est le tombeau de Lucine et celui de Sébastion,
deux autres figures poétiques du temps des grandes persécutions.
Nous parcourons ainsi la Tille-Eternelle, feuilletant les Actes des Apôtres, les Actes des Martyrs, l’Histoire des saints de tous les siècles, et nous reposant à peine, malgré la chaleur intense.
Visite du Capitole et des monuments do la Home païenne.
J’ai recueilli des statistiques sur les taxes imposées aux Romains par le gouvernement de Victor-Emmanuel. Elles s’élèvent, en comprenant la taxe municipale, à 40 pour cent sur le revenu. Sous le gouvernement pontifical, tous les impôts réunis ne dépassaient pas 3, ou, au plus, 5 pour cent.
J’ai été faire visite aujourd'hui aux religieuses Ursulines de Rome. Le gouvernement leur a volé un de leurs bâtiments (l’externat) pour y établir une école laïque. En ce moment, on prend des mesures pour les dépouiller complètement et les chasser de la ville. On sait parfaitement ce que tout cela veut dire. On veut simplement supprimer la religion ; on se dit que lorsqu’une fois on aura la clef de l’église dans sa poche, personne ne pourra plus y faire le catéchisme ou y dire la messe. Il n’y a que les Coquelets qui ne voient pas cela.
Je vous disais, l’autre jour, que Victor-Emmanuel habite rarement Rome. Quand il y
vient, il ne couche jamais au Quirinal. Quelqu’un, paraît-il, a prédit qu’il mourrait dans ce palais : à cause de cette prédiction, il a fait meubler, pour son usage, une maison des environs, et il laisse Humbert et Marguerite à peu près les maîtres du logis.
M. de Corcelles, ambassadeur français auprès du Saint-Père, habite ordinairement le palais du prince Colonna. Toute la noblesso romaine est restée fidèle à Pie IX et n’a aucun rapport avec les buzzurri.
La santé du Souverain-Pontife a inspiré des inquiétudes dans Borne ces jours derniers. On s'en parlait à voix basse, et on répétait la parole de Pie IX lui-même : “ Simon meurt, mais Pierre ne meurt pas. ” Je tiens du K. P. Brichet (un prêtre français bien connu et bien estimé au Canada) que tout danger est disparu depuis deux jours.
Ce bon et complaisant P. Brichet est toutpuissant dans Borne. Grâce à lui, j’ai pu me promener, hier, dans le jardin privé du Souverain-Pontife, au Yatican. Sa carte équivaut à un passeport général : il suffit de la montrer pour que les serrures tombent des portes.
Quinzième Lettre.
Home, 10 septembre, 1873,
— Benedicamus Domino !
— Deo gratias ! quelle heure est-il donc ?
— Cinq heures. Allons, levez-vous, Breton du Canada !
— Tout de suite, père Brichet.
Deux beaux chevaux noirs jiiaffaient à la porte du séminaire français. Je rejoins M. l’abbé Peyret, chanoine de la cathédrale d’Auch, M. l’abbé Lagacé, de Québeo, et le P. Brichet. Nous partons ensemble pour Albano et les montagnes du Latium.
Pour la première fois depuis six mois la nuit a été assez fraîche. L’air est humide ; ce serait le temps de prendre la malaria si nous n’étions pas si pressés.
Le beau rayon de lumière que le soleil nous envoie par dessus les cimes de la Sabine ! Pas de fête sans soleil. Nous tombons tous d’accord sur ce point important.
Nous passons près de Saint-Jeaq-de-Latran, dont les murs portent encore des tyaces du dernier siège. Porte Latine. Plaine immense. Buines.
La Borne antique s’étendait très-loin au sud. Elle comptait alors près de deux mil*
lions d’habitants, dont les trois quarts étaient esclaves. C’était le beau temps ! le temps que les progressistes modernes voudraient ramener sur la terre.
A notre gauche s’élèvent des ruines d’arches gigantesques, restes d’anciens aqueducs. Sur la route, une inscription porte: Dite Ave 21aria...A mesure que le soleil se lève, la gaîté gagne les esprits : véritable gaîté d’écoliers ; chassé-croisé de bons mots et d’anecdotes ; feu d’artifice ! Mais cela dure peu. Chez ceux qui ont connu les douleurs de la vie, la gaîté n'est qu’un sentiment passager et accidentel : quand le P. Brichot donne le signal de la méditation, les fusées sont toutes consumées depuis longtemps.
Tombeau de Pompée et des fils de Tarquin. Mous descendons de voiture à Albano, et nous passons à pied le pont, ou plutôt le viaduc de l’Ariccia. C’est une construction superbe et un des innombrables travaux accomplis par Pie IX.
Nous continuons notre trajet dans la montagne. J’inscris sur mon carnet des noms familiers aux zouaves canadiens : Monte Cavo, Bocca di Papa, Castel-Gondolfo, Marino (villa de Cicéron), Tusculum, Frascati, etc. Nous dînons dans un couvent de Franciscains, sur les bords élevés du lac Albano, que l’on dit être un ancien cratère. Nous avions emporté nos provisions : ces Franciscains sont si pauvres qu’ils meurent presque de faim, Le
gouvernement les a taxés 3,000 francs par an sur les aumônes qu’ils peuvent recevoir et sur les messes dites dans leur église. Comme ils ne pourront pas payer, on fera vendre le couvent, et le tour sora joué.
•Castel-Gondolfo. Nous passons devant un palais particulier de Pie IX, qui sert actuelment d’asile à de pauvres religieuses que le gouvernement piémontais a jetées sur le pavé. Avant de reprendre le chemin de la ville, nous faisons une dernière halte à Frascati, et nous visitons la villa Torlania, d’où le regard embrasse un horizon très-vaste mais d’une suprême mélancolie.
Je n’ai guère le temps de vous raconter la suite de mes courses dans Eome. J’aurais bien à dire quelque chose de l’observatoire du P. Secchi ; de la merveilleuse invention du célèbre astronome, le météorographe, et des explications que nous en a données son disciple, le P. Ferrari ; mais, outre que je n’en aurais pas le temps, je n’ose m’aventurer sur ce terrain. Je vois d’ici le savant M. Hamel, de l’université de Québec, qui me loue de ma prudence.
La villa Doria Pamphili était rin des doux souvenirs de mon premier voyage à Eome. Pourquoi la trouvé-je moins belle aujourd’hui ? Elle est restée ce qu’elle était ; c’est moi qui ai changé et vieilli.
J’ai recueilli beaucoup d’informations sur les travaux des congrégations et des prélats
romains. La vie des cardinaux, à Borne, est loin d’être oisive : on n’a pas d’idée de la charge d’occupations qui pèse sur les épaules de ces hommes-là.
Un mot, maintenant, de la maison militaire du Saint-Père. Elle se compose, lo de soixante gardes suisses, dont le salaire est de un franc par jour ; 2o. de soixante gendarmes, avec même salaire ; 3o. de soixante gardes nobles ; salaire : cent-vingt cinq francs par mois. En outre, il y a la garde palatine, composée de cinq cents citoyens romains, qui fait le service gratuitement ; puis les chambellans ou camériers, gentilshommes de la ville, dont le service est aussi gratuit, et qui portent l’épée dans les grandes circonstances. (1)
Le livre de M. de la Marmora : Un po’più di luce sugli eventi politici e militari delV anno 186G, continue toujours d’occuper l’opinion publique. Bismark ne s’en émeut point ; il a d’ailleurs besoin de l’Italie pour le seconder dans sa violente persécution contre les catholiques, et il tient au voyage de Victor-Emmanuel en Allemagne.
(1) Ces renseignements m’ont été donnés par un homme d’une rare distinction, un vrai Romain, plein d’intelligence et de foi active : M. le chevalier Paolo M encacci, camérier de cape et d’épée, directeur honoraire du journal II divin’ Salvatore, et vice-président de la Frederazione pia.
11 septembre.
J’ai eu le bonheur de voir le Saint-Père ce matin, dans une des salles du Vatican. Le Souverain-Pontife a vieilli, beaucoup vieilli ; mais il a encore toute la vigueur d’esprit, toute la lucidité de perception d’un jeune homme. Les quelques paroles qu’il a daigné m’adresser indiquent qu’il est bien au courant des affaires de l’Eglise du Canada. (1)
(1) J’avais vu le Souverain- Pontife quinze ans auparavant. Il était alors dans 'outesa vigueur. C’était avant les grandes manifestations qui attirèrent à Rome tant d’étrangers de toutes les parties du monde : la canonisation des martyrs du Japon, le dix-huitième centenaire de Ja mort de saint Pierre, le conciie reeuménique du Vatican. C’était aussi avant le mouvement des zouaves pontificaux, et il était assez rare alors qu’un Canadien se rendît jusqu’à Rome. Aussi ne fus-je pas peu surpris d’entendre le Saint-Père, que je ne m’attendais pas à voir d’aussi près (cette faveur m’avait été ménagée par Mgr. Pacca), et au pied duquel je m’étais agenouillé, me parler de mon pays, du Haut et du Bas Canada, comme s’il en arrivait lui-même !
Sa Sainteté s’informa de Mgr. Turgeon, et me demanda s’il était toujours paralysé. Elle me parla aussi de Mgr. V Administrateur (Mgr. Baillargeon), puis de mes parents, etc. etc.
Pie IX s’exprime en français avec facilité.
À l’époque de mon premier voyage, Rome était toute autre que je la retrouvai en 1873. J’assistai, au mois de juin 1858, à une procession magnifique, sur
J’ai vu aussi, au Yatican, Mgr. de Mérode, l’ancien ministre des Armes. C’est un homme de haute taille. Un de ses yeux regarde à Tivoli et l’autre à Civita-Yecchia : ce qui ne l’empêche pas d’avoir bonne figure, — moins bonne cependant que le cardinal Barnabo, l’éminent prélat devenu aveugle, qui se faisait conduire par le bras à la suite de Sa Sainteté. (1)
Seizième Lettre.
Florence, hôtel (le New-York, 14 septembre 1873.
Florence est bien une des plus belles villes d’Italie. Une rivière, l’Arno, la traverse presque en ligne droite. Ponts magnifiques. Un d’eux, le Fonte Vecchio, est bordé d’une
la place Saint-Pierre, le jour de l’octave de la Fête- Dieu (il y aura bientôt six ans que Pie IX n’a mis les pieds sur cette même place). Les troupes française et romaine faisaient haie ; le cortège était éblouissant. Je me trouvai aussi à Rome le jour du douzième anniversaire de l’ avènement de Pie IX (17 juin), et j’entendis, à cette occasion, le célèbre chœur de la chapelle Sixtine, qui ne s’est pas fait entendre depuis l’occupation piémontaise.
(1) Le cardinal Barnabo et Mgr. de Mérode moururent tous deux quelques mois plus tard (en 1874).
double rangée de maisons, ce qui paraît, à distance, tout-à-fait original. Le dôme de la cathédrale (Brunelleschi) a 131 pieds de diamètre intérieur, juste un pied de plus que celui de Saint-Pierre de JRome (Michel-Ange), mais il n’est pas comme celui-ci lancé dans les airs. Le Baptistère (Ghiberti), le Palazzo Vecchio, les palais Pitti et des ïlffizi, l’église Santa Maria novella, attirent surtout la curiosité des touristes ; mais rien, à mon avis, n’egale le Campanile, l’immense et beau campanile de Giotto, construit en marbre de diverses couleurs, si admirable de proportions, et où la solidité s’unit à tant d’élégance.
Le jardin Boboli est une promenade charmante : jets-d’eau, statues, charmilles ombreuses, sentiers artistement ménagés, vue magnifique de la ville et do son horizon de montagnes aux contours pittoresques.
Le palais des Uffîzi communique au palais Pitti par un long corridor qui traverse l’Arno (au dessus du Ponte Vecchio) et plusieurs nies et blocs de maisons. Ces deux palais contiennent dos galeries de tableaux et do statues d’une grande valeur. Tl y a là des chefs-d’œuvre do toutes les écoles et de toutes les époques.
Je ne connais pas de musée où l’on puisse mieux constater que dans ces galeries l’immense culbute qu’a fait l’art chrétien à la renaissance.
Il faut bien se garder de croire que l’épa-
nouissement de l’art, à la renaissance, soit dû entièrement aux “procédés” nouveaux introduits par les artistes Grecs qui vinrent vers ce temps-là s’établir en Italie. Le long travail du moyen-âge arrivait à maturité ; une multitude d’hommes de génie semblaient s’être donné rendez-vous pour naître à la même époque ; l’anatomie et la perspective devenaient mieux connues; au mysticisme de Fra Angelico, Michel-Ange, puis Eaphaël, dès sa première manière, apportaient une plus grande perfection de formes. L’infusion soudaine do l’art grec ne fit que hâter ce perfectionnement de la forme vers lequel tant d’artistes de génie tendaient et qu’ils avaient presque atteint. Mais ce que cette infusion eut de bon on ce sens ne compense pas le mal qu’elle fit dans l’ordre des idées, dé'l’inspiration. L’art païen est venu toucher du doigt la chrysalide prête à se briser ; mais, en hâtant la délivrance de la fieur-aîlée, il l’a blessée mortellement et a souillé l’éclat de ses brillantes couleurs. Fouine parler que du palais des Uffizi, il est tellos salles de ce palais, ornées de tableaux de la renaissance, que l’on s’est plu à appeler des “ sanctuaires, ” mais qui mériteraient plutôt le nom do lupanars tant elles contiennent d’œuvres lascives où s’étale le plus hideux matérialisme.
Florence était la ville do prédilection de Michel-Ango. C’est là qu’il a puisé l’idée de oes conceptions hardies qui ont fait de Home la ville artistique sans rivale au monde. Mi-
chel-Ango était à la fois architecte, peintre et sculpteur. Comme architecte, il a transporté le Panthéon d’Agrip>pa sur le faîte de Saint-Pierre ; comme peintre, il a fait lagrande fresque du Jugement dernier (laquelle, soit dit en passant, est fort détériorée et demande restauration) ; enfin, comme sculpteur, il a fait le Moïse de Saint-Pierre-aux-Liens, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre.
Falardeau ne s’occupe plus de peinture.
Il est en ce moment absent de la ville, en partie de chasse. Sa maison, située au centre de la ville, est très-spacieuse. Sur un des murs de l’entrée principale, à droite, un marbre blanc porte l’inscription suivante, que je traduis de l’italien : “ Ce palais, qui fut la résidence de Machiavel , a été restauré 'par le chevalier Antonio Falardeau, en 1863.”
Madame Falardeau a la complaisance de me faire visiter le musée et les autres appartements de sa maison. Dans un des cabinets d’étude, je vois plusieurs brochures canadiennes, entr’autres la notice historiographique sur le deux-centième anniversaire de l’arrivée de Mgr. de Laval au Canada, par M. J. C. Taché ; puis les portraits de M. le curé de Québec, do M. l’abbé Itacine, do M. l’abbé Casgrain, do M. Carneau, de M. Cauchon, de M. O’Kill Stuart, etc.
Théophile Ilamel est le premier artiste canadien qui soit venu on Italie pour y étudier la peinture. Après lui sont venus Falar-
deau, Bourassa, Têtu et Eugène Hamel. Antoine Plamondon, le doyen de nos artistes, avait, le premier, fait le voyage d’Europe, mais il ne s’était pas rendu jusqu’en Italie. (1)
Ce soir, avant de rentrer à l’hôtol et en revenant des Caséines, j’ai vu défiler une sorte de procession aux flambeaux qui passait sur le pont Santa Trinità. Je me suis enquis de ce que cela voulait dire ; on m’a répondu que c’était des funérailles ! un' morte, ! .
La Mort !... Quelque beau que soit un pays, on y rencontre toujours cette suprême misère de l’homme...
Dix-septième Lettre.
Tenise, hôtel royal Danieli, qtiai des Esclavons,
16 septembre 1873.
Quelle ville originale que Yenise ! En récapitulant les quelques heures que je viens
(1) M. Ilenry J. Morgan, dans une brochure intitulée : The place British Americans hcive won in History, parle cependant d’un peintre canadien- français du nom de Blancours, qui, vers la fin du siècle dernier, aurait eu de grands succès en Russie. L’auteur ajoute ; Blancours ivas the first Canadian who studied painting in Europe, where he carried off a prize al one of the Academies.
d'y passer, il me semble lire une légende orientale. Cette ville silencieuse assifee au milieu des lagunes ; ces canaux bordés de palais et sillonnés par des milliers de gondoles ; Saint-Marc et le palais des Doges avec leur architecture bysantine ; le Kialto et le Pont des soupirs — The Bridge of the Siyhs— célèbres dans la littérature anglaise ; ces grandes richesses artistiques ; puis ce passé merveilleux de Venise, cette Histoire si dramatique et si romanesque, racontée avec tant de noblesse dans les toiles du Titien, du Tintoret et de Paul Véronèze : — tout cela pénètre l’esprit d’une impression indéfinissable.
Venise, située au nord-ouest do l’Adriatique, est reliée à la terre ferme par un pont ou viaduc pour le passage du chemin de fer, long de près d’une lieuo, élevé de huit à neuf pieds au dessus de l’eau, et soutenu par 222 arches. La ville entière est bâtie sur 80 îles qui communiquent par 450 ponts.
On no voit pas un seul cheval dans Venise, ni même d’ânes — à moins qu’ils ne soient de l’espèce de l’âne de Ealaam. Les rues sont des canaux (le grand canal a 15 pieds de profondeur), et les voitures sont des gondoles. Ce qui attire tout d’abord ‘l’attention dans cette ville étrange, c’est l’église 'Saint-Marc, avec ses couj>oles bulbeuses, sa façade ornée do mosaïques dorées et coloriées, et ses portes en bronze (travail de Sansovini), reproduction des portes de Sainte-Sophie de Constantinople ; puis la place Saint-Marc, la Piazetta,
«avec1, son lion ailé, et le palais des Doges, construction ogivale d’un style extrêmement original, qui fut, à la fois, sénat, tribunal et prison.
On entre dans le palais des Doges par l’escalier des Géants, construite à l’endroit même où fut décapité le doge Marino Faliero, et l’on pénètre successivement dans la salle du Grand Conseil, ornée de l’immense toile du Tintoret : la Gloire du Paradis, et de V Apothéose de Venise de Paul Yéronèze, — la salle du Scrutin, — la salle délia Bussola, où se trouve la “ gueule du lion,” ouverture par laquelle on glissait les dénonciations secrètes, — la salle du Conseil des dix, etc., etc., etc. Une de ces salles contient des tableaux magnifiques où figure le pape Alexandre III, et où sont célébrées les victoires remportées sur Barberousse par les Vénitiens.
La prison des Plombs (sous les toits), où fut enfermé Silvio Pellico, et les Puits, cachots à fleur d’eau, font aussi partie de l’édifice. Les prisonniers se rendaient des prisons d’attente, voisines du palais des Doges, à la salle du terrible Conseil des Dix, en passant par le pont des Soupirs. Ceux qui étaient conduits aux Puits subissaient la peine capitale : les prisonniers politiques avaient la tête tranchée ; les autres étaient simplement étranglés. (Tous ces souvenirs sont d’une douceur infinie I) Des uns et des autres personne n’avait do nouvelles.
Notre guide nous invita à entrer dans lo cachot de Carmagnola, célèbre condittiere italien qui eut la tête tranchée en 1432, et dans celui ou le quatrième et dernier fils du doge Foscari fut injustement retenu, puis mis à la torture.
XJn autre monument à visiter est l’église de la Salute, bâtie sur un million deux cents mille pièces de pilotis. Le musée do l’Académie des Beaux-Arts est extrêmement remar- . quable. Les mausolées du Titien et de Canova, à l’église des Frari 5 ceux des doges Mocenigo, Morosini, etc., à l’église SS. Jean et Paul, sont aussi d’une grande beauté. Le palais Persico et celui du comte de Chambord sont situés sur le grand canal.
Les pigeons, les célèbres pigeons de Venise, sont toujours à leur poste. Le génération en génération, ils vivent et meurent sur la piazza et la piazzetta de Saint-Marc. Les chevaux de bronze (qui no sont pas de bronze mais de cuivre), transportés de Rome à Bysance, de Bysance à Venise, de Venise à Paris, puis renvoyés de Paris à Venise (en 1815), ornent toujours la façade de la basilique vénitienne.
Venise compte aujourd’hui 125,000 habitants. La vie y est beaucoup plus chère qu’il y a quinze ans. Les Vénitiens qui se plaignaient alors se plaignent davantage aujourd’hui. Ce sont, du reste, de braves gens, polis, tranquilles et amis de l’ordre.
Los porteuses d’eau, avec leurs chaudières en cuivre suspendues à un joug qu’elles portaient sur la seule épaule droite, semblent avoir disparu. Je n’en ai pas revu une seule.
C’est à Yenise que fut imprimé le premier papier-nouvelles. On le vendait un sou, una gazetta, d’où est venu le mot gazette.
Ce soir, il y avait musique sur la place Saint-Marc, l’unique grande place où les Vénitiens peuvent se dégourdir un peu les jambes. A la table d’bôte de YAlberga Reale, nous rencontrons des dames russes que nous avions vues au Vatican la semaine dernière, ainsi que des familles américaines, brésiliennes, françaises et anglaises .
Trieste, hôtel de l'Aigle Noir, 18 septembre.
Je viens d’apercevoir la villa de Miramar, délicieusement située sur le bord do l’Adriatiquo, et d'où le regard embrasse tout le golfe de Trieste. C’est là que vivaient l'archiduc Maximilien et sa jeune femme, Charlotte, quand la politiquo de Napoléon III vint les tirer de leur paisible bonheur.
Hélas ! les balles qui percèrent le cœur de Maximilien atteignirent l’infortunée princesse à la tête ! Que reste-t-il de cette cour impériale du Nouveau-Monde et de ce jeune couple si heureusement doué ?... Demandoz-le aux échos de Miramar, à cette villa qui garde encore le cachet qu’ello a reçu des mains de
— Si¬
ses hôtes. Elle seule se souvient d’eux. Aujourd’hui encore, les roses de Miramar naissent, s’épanouissent et penchent leurs têtes comme le voulait Charlotto ; les sentiers portent l'empreinte? de ses pas ; les résédas semés par ses mains délicates, jettent dans l’air leurs suaves parfums.
Rives enchantées de l’Adriatique, — enclos funèbre, horrible do Mexico, — quel contraste ! quelle leçon !...
Dix-huitième Lettre.
Vienne, Adlergasse No 1, — 22 septembre 1878.
En vérité, Dieu infligea un terrible châtiment aux hommes à la Tour de Babel : Ich kann nicht verstehen doit remonter à ces temps reculés.
Je comptais me tirer d’affaire en Allemagne aussi facilement qu’en Italie ; mais comment pénétrer dans cette muraille de consonnes de la langue tudesque ? On y songe à deux fois avant d’entreprendre de prononcer certains noms composés, comme Iurchengeschiclitschreiber ou Schreibmaterialienhandlmg. (1) Le
(1) II est certain que la langue allemande n’est pas sans beautés. Ceux qui en connaissent le mécanisme
palais do l’exposition universelle (en anglais : Universal Exhibition Palace , et, en italien : Palazzo dell’ esposizione universale ), se dit, en allemand: WeltausstelbmgsPalast. C’est décourageant ! Avec cela que les mots sont, écrits d’une façon et se prononcent d’une autre. Ici, me disait un Français, on écrit? Jérusalem et on prononce Constantinople !
Tout Allemand naît avec un chat attaché à l’épiglotte, qu’il cherche constamment à faire sortir : de là des ichs et des grattements de gosier les moins euphoniques, liais c’est surtout le ia qui est détestable à entendre ; et les Viennois sont de si braves gens qu’il sont toujours prêts à dire ia (oui) même lorsqu’ils ne vous comprennent pas :
— Madame, je voudrais avoir à souper.
—la.
-—Immédiatement, s’il vous plaît.
— la, ia.
— Mais vous dites toujours ia et vous ne bougez pas !
— la.
affirment que les noms composés offrent de grandes ressources à l’orateur. Ce mot Schreibmutei ialicnh mdluncj, par exemple, n’est pas aussi effrayant qu’il en a l’air. 11 suffit de le décomposer et de “ faire la construction ” pour le trouver tout naturel : Schreib (pour écrire) materialien (matériaux) landluvçj (où l’on tient) : «1 l’on lient des matériaux pour écrire (papeterie).
Il faut alors faire usage de ses talents mimiques et parler par signes. Je pratique depuis quatre jours cet art d’utilité première.
Les hôtels étant encombrés, nous avons dû. nous loger chez un dentiste (le docteur Herzl), brave Autrichien qui ne sait pas un traître mot de français ou d’anglais.
L’exposition de Vienne, assez décriée au loin, est, assure-t-on, la mieux réussie de toutes les expositions universelles qui ont eu lieu jusqu’à présent, sauf comme spéculation.
La France et l’Autriche y dominent do beaucoup les autres pays. On assure que la Prusse, jalouse de ces deux nations, ses rivales, a beaucoup contribué, par la presse et autrement, à éloigner les visiteurs. En ce moment, il y a réaction, et Vienne regorge d’étrangers ; mais cette réaction ne peut se faire sentir bien au loin, et le Weltausstellungs- Palast est à la veille de se fermer.
La dernière exposition de Paris couvrait une étendue de 441,750 mètres carrés : l’exposition de Vienne occupe un terrain de 2,330, G31 mètres carrés, et on m’assure que la quantité d’objets qu’elle rer ferme est aussi de beaucoup plus considérable que dans aucune exposition précédente.
Le seul département de beaux-arts occupe un vaste édifice séparé et distinct de l’édifice principal. On y voit de belles choses, assurément, mais aussi, et en trop grand nombre,
des œuvres qui révèlent-, chez leurs auteurs, une abjection profonde. Cela révolte et attriste. D’autres œuvres d’art sont disséminées dans tous les départements. Un goût exquis a présidé à la classification des objets, à la distribution des pièces et à leur ornementation ; cependant, la dernière exposition de Paris n’a pas été éclipsée sous ce rapport.
J’ai visité particulièrement les sections de l’instruction publique de la France, de la Belgique et des Etats-Unis.
Et le Canada ?...
A force de questions, j’ai fini par apprendre que, du côté des Indes, de l’ile Ceylan et de l’Australie, je pourrais peut-être entendre parler de ce pays-là. Un employé du département des colonies anglaises me conduisit effectivement vers l’extrémité d’une aile affectée à l’exposition indienne, et là, il me montra un produit canadien : deux fioles romplies d’une liqueur brune sur lesquelles était écrit : Miller’ s tannin extract. Trois
Ï»etits quarrés de cuir tanné accompagnaient es fioles. Une planchette portant le mot Canada gisait sur le parquet ; on la releva par égard pour ma nationalité, et on la plaça triomphalement au dessus des deux récipients du Miller’ s tannin extract. L’employé qui mo conduisait me dit : cet exposant avait mérité un prix ; je ne puis m’expliquer pourquoi il p’a rien ou.
Honneur à M. Miller, l’exposant unique !
ns -
Le destin en lui dérobant la victoire l'a récompensé par... cet éloge glorieux !
D’après lo recensement du ntois d’octobre 1872, la population de Vienne et de ses huit faubourgs s’élève à 616,843 âmes, sans compter la garnison, composée do 12,000 à 15,000 hommes.
La ville proprement dite était autrefois entourée de fortifications, que l’on a fait disparaître en 1858, et dont l’emplacement forme un boulevard circulaire où s’élèvent de nouvelles et imposantes constructions.
Le Ringstrasse est, avec lo Prater, la promenade favorite des Viennois.
Le chœur de la chapelle impériale a chanté dimanche dans l’église de la Burg (palais de l’empereur). Enfin il m’a été donné d’entendre d’excellente musique d’église, — aussi bonne que celle que l’on fait à Paris, bien que dans un autre genre. Dans les églises do Eome, on fait une musique abominable. Le chœur de la chapelle Sixtine n’existe plus depuis l’invasion : ce dernier rempart des saines traditions étant tombé, le dévergondage des croque-notes ne connaît plus do bornes. Je n’exagère rien. Tout ce qu’il y a d’artistes de talent, en Italie, écrit pour le théâtre ; ceux qui restent à l’église écrivent ou font exécuter des choses bonnes tout au plus pour les cirques américains. Sous ce rapport, on est infiniment plus avancé (dans le bon sens du mot) à Québec.
Je suis allé aux courses du Prater, hier, non pas pour y voir les chevaux, mais pour y voir Victor-Emmanuel, qui a quitté les bois, où il chasse presque continuellement, et est venu en Allemagne rendre visite à Franzloseph et à Guillaume de Prusse. Les journaux disent que ce voyage est la sanction do l’occupation de Home par les Piémontais et de la cessation du pouvoir temporel du Pape. Victor-Emmanuel, comme toujours, est l’instrument dont se servent les habiles. Il vaut mieux que ces derniers, mais il se laisse entraîner. En ce moment, c’est Bismark qui lui fait faire la course et le mène par la moustache. Il faut avouer qu’il y a prise.
Pour en revenir aux courses d’hier, Sa Majesté italienne était accompagnée de son “ frère et ami ” l’empereur François-Joseph et de la grande-duchesse Reynier, la moins jolie mais la plus spirituelle des dames de la cour.
Quanta messieurs les jokeys, je regrette de ne pouvoir rendre hommage à leur mérite : je n’entends rien au sport. Ich verstehe nichts .* c’est le temps de le dire.
On compte en Autriche environ 8 millions d’Allemands, 15 millions de Slaves, 5 millions de Hongrois, 4 à 5 millions de Roumains, 1 million d’Italiens (Friouliens et Tyroliens), et beaucoup de Juifs.
Les Slaves se divisent en plusieurs peuples différents, tels que les Rutliènos, les Slovènes, les Polonais, les Tchèkhes ou Bohèmes, les
Slovaques, les Esclavons, los Dalmates, les Morlaques, les Istriens, les Croates et les Serbes. Les Roumains comprennent les Moldaves et les Yalaques. Et il y a encore des subdivisions !
A Vienne cinq ou six idiomes différents frappent l’oreille à la fois, tous parlés par des sujets do la monarchie autrichienne. Tant de diversité dans le langage a fait adopter le latin comme un lien permanent et fixe entre les populations de la Transylvanie et de la Hongrie, et on assure que cette langue ancienne y est parlée facilement, même par le bas peuple. C’est aussi en Autriche que l’on rencontre le plus de Bohémiens ou Zigueunes, familles errantos que l’on dit être originaires de l’Inde, et qu’il ne faut pas confondre avec les Bohèmes.
Dix-neuvième Lettre.
Munich, hôtel des Quatre-Saisons, 24 septembre
Je reçois d’un ami du Canada des reproches bien amers. Il se plaint de ce que je ne donne pas des descriptions complètes des villes que je visite. A cela je réponds que je n’ai à disposer que de quelques minutes pour mes correspondances ; que je suis obligé de les écrire tard le soir, souvent après un long trajet en chemin de fer, et que parler
en détail de villes comme Rome, Londres et Paris serait l’affaire, non pas d’une vingtaine de lettres, mais d’une vingtaine de volumes. Ces volumes, du reste, sont déjà faits, et je n’ai pas envie de les refaire. Ainsi, c’est entendu, je vous écris des lettres quelconques, je laisse courir la plume et je dis ce qui me vient à l’esprit. Je vous parlerais du chemin du lac Saint-Jean ou de Jean Piquefort que vous n’auriez pas lieu de vous en étonner.
J’ai oublié de vous dire un mot, dans ma dernière lettre, de la belle cathédrale gothique de Saint-Etienne et do la nouvelle église de Saint-Sauveur, à Vienne. Comme toutes les églises gothiques, elles prêtent peu à l’ornementation intérieure, mais elles sont d’un trèsbeau style. J’ai éprouvé un véritable plaisir à les contempler, à retrouver enfin ces belles formes ogivales, ces arcs-boutants extérieurs (trait caractéristique par excellence de l’architecture gothique) que l’on ne rencontre guère dans les églises d’Italie.
Je viens de revoir, dans la pinacothèque de Munich, le portrait de l’impératrice d’Autriche, Elisabeth de Bavière. Elle ressemble beaucoup à sa sœur Marie Sophie, l’ex-reino de Naples. Elle aussi est une femme d’une grande beauté, et elle ne manque pas non plus de cœur, comme on va le voir.
Lorsqu’il fut définitivement arrêté que Victor-Emmanuel se rendrait à Vienne, (il y a une dizaine de jours) elle fit appeler son
médecin pour savoir si, par hasard, elle n’était pas indisposée. Le médecin, en vrai médecin de cour, comprit aussitôt ce qu’on voulait de lui : il prononça que la santé do Sa Majesté laissait beaucoup à désirer, et il ordonna une réclusion complète pour une semaine entière. La chronique ajoute que l’impératrice se soumit à cette sévère ordonnance avec une docilité touchante.
Le voyage de Victor-Emmanuel à Berlin va couper court aux commentaires de la presse sur la brochure de M. do la Marmora. Un journal allemand disait, en parlant de cette brochure : M. de la Marmora aurait pu orner le titre de son ouvrage de l’épigraphe suivante : “ Tout le monde savait que je suis un âne, ces pages sont écrites pour prouver que je m’en suis aperçu moi-même.” On le voit, les aménités de la presse sont partout semblables.
J’ai sous les yeux un journal anglais, un journal français, et un journal italien. Quand Buffon a dit : “ le style c’est l’homme, ” il a prouvé qu’il connaissait tous les animaux sans aucune exception. L’Anglais dit beaucoup de choses en peu de mots : il prend le chemin le plus court pour arriver au but ; il ne songe qu’à ce qu’il dit. Le Français soigne sa phrase, songe beaucoup à ceux qui l’écoutent, et, même dans des articles sérieux, cherche toujours à faire briller son esprit. L’Italien n’est pas fait pour la politique ; sa langue, la langue d’Arioste, du Danto, de
Torquato Tasso et de Métastase, excelle surtout à exprimer les sentiments ; lorsqu’il s’agit d’exposer les raisonnements froids, les combinaisons arides de la politique, elle semble puérile, et parfois même ridicule. Quand un Italien me parle de il conte di Chambord, je pense involontairement à il conte di Luna , du Trovatore. Les noms des hommes d’Etat les plus graves, prononcés à l’italienne, font aussitôt penser à des personnages de libretti.
Mais nous voilà loin, bien loin de la Bavière. Il faut pourtant que je vous en dise un mot puisque cette lettre est datée de Munich.
La Bavière est unie à la Prusse pour les fins du commerce, des douanes et de la guerre. Grâce à Dieu, l’unification n’est pas encore complète, et la grande persécution contre les catholiques, qui va commencer au mois d’octobre, n’atteindra pas les Bavarois ; mais le pays glisse visiblement vers cette unification. Tout le monde sent cela, et le jeune roi de Bavière s’aperçoit lui-même qu’il fait la glissade. (1)
(l) Depuis que ces lignes ont été écthes, la Prusse n’a que trop justifié les appréhensions de-s catholiques. Mais ses fautes portent arec elks leur châtimtnt. C’est sur le roc .• e l’Eglise que les ambitions de Bismark vont aller se briser. Je ne crois plus à l’unification germanique, et un essai de la république en Prusse, bien que peu probable, m’étonnerait moins que la réa-
- loi —
Louis II est très-aimé de son peuple. Il a vingt-huit ans, et est encore célibataire. La passion de ce jeune souverain pour la musique est connuo do tout le monde et blâmée par plusieurs. Charlemagne fonda trois écoles de chant, ce qui ne l’empêcha pas de fonder un empire. Frédéric II, de Prusse, jouait de la flûte, et monsieur Arouëtne s’en plaignait pas. Au palais on dirait qu’t/ y a des précédents.
Les Bavarois se sont admirablement battus pendant la guerre franco-prussienne (les paj7sans se battent entre eux comme des sauvages). Von Moltke a eu soin de toujours placer les Bavarois et les Saxons aux endroits périlleux : de cette façon il affaiblissait ses alliés de la veille pour mieux les maîtriser le lende-
lisation de ce rêve ambitieux. Bismark s’est inutilement aliéné les sympathies des catholiques de l’Autriche, de la Havière, de la Saxe et de son propre pays ; quant aux libéraux ils le détestent cordialement. A propos de la persécution du grand-chancelier contre l’Eglise, un journal illustré publiait dernièrement une caricature qui ne manque pas de sel. Bismark tire de toutes ses forces sur une corde dont un des bouts est attaché à la flèche de la cathédrale de Strasbourg :
— Que faites-vous là ? lui demande un individu vêtu de noir, qui n’est autre que Satan en personne.
— Vous le voyez, répond Bismark essoufflé, je cherche à faire tomber l’Eglise catholique.
— Hum ! reprend Satan, la chose n’est pas facile ! J’y ai travaillé dix-neuf siècles sans succès. N’importe, continuez toujours, et. si vous réussissez, faites-le moi dire : je résignerai en voire faveur !
main. Les soldats que l’on rencontre dans les rues de Munich sont tous des jeunes gens : les vieux ont péri en France.
Munich (en allemand München) est devenue l’Athènes de l’Allemagne, grâce aux goûts artistiques et à la munificence de Louis I. On y cultive la peinture autant que dans les villes italiennes, et on y trouve la reproduction de plusieurs monuments d’architecture de Florence et de Pompéï. L’art grec y est très en honneur. Sa population est d’environ 134,000 habitants.
A quelque distance de la ville s’élève une sorte de panthéon où sont placés les bustes des grands hommes do la contrée. C’est une construction fort originale et d’un style admirable. Au centre, sur un piédestal en granit, est placée une statue de femme — symbole de la Bavière — de dimensi»ns colossales. (1)
(1) “ Le vrai monument national de Munich, dit M. Hippolyte Durant, c’est la Bavaria. A l’extrémité des vastes prairies qui s’étendent sur le côté sud de la ville, sur une éminence de gazon, l’architecte de la Walhalla, M. Léon de Klenze, a construit un portique grec à trois faces, en marbre blanc, de la forme la plus pure, de l’effet le plus enchanteur. La statue colossale de la Bavière est debout au milieu du portique ; elle le dépasse en hauteur de tout le buste. Les épaules sont demi-nues, demi-couvertes d’unt peau de bête ; d’une main elle serre son glaive contre sa poitrine ; de l’autre elle élève la couronne, qu’elle propose au plus digne. Une guirlande de chêne presse sa
Les visiteurs pénètrent dans l’intérieur de l’énorme statue de bronze, et vont s’asseoir dans sa tête. J’y suis allé comme tout le monde. Nous nous sommes trouvés six dans la tête de madame Bavière : deux Allemands, deux Canadiens, un Américain et une Américaine. Il y avait encore place pour deux.
La capitale de la Bavière fnt fondée en 962, par Henri de Saxe. Le terrain sur lequel elle fut bâtie appartenait aux Moines du couvent de Sckœffelaren : de là le nom de München ( Monachum ou Monachium) donné à la ville.
Je vous parlais tout-à-l’heure de la persécution religieuse en Prusse. Une loi qui date déjà de quelques mois enjoint aux évêques do ne faire aucune nomination aux cures sans l’assentiment du pouvoir civil, et défend aussi aux prêtres d’accepter aucuno charge ou mission de leur évêque sans la permission de
chevelure, nouée 6elon un mode agreste. Les traits sont mâles, on dirait une image de la Germanie de Tacite. Le lion bavarois rugit à ses pieds...”
Complétons cette description par quelques chiffres.
Hauteur totale de la Btatue . 60 pieds.
Poids . 1560 quintaux.
Largeur de la bouche . 15 pouces.
Largeur des yeux . . 11 pouces.
Longueur du nez . 1 pied 11 pouces.
Longueur de la figure . 5 pieds S pouces.
Circonférence du bras . 5 pieds 1 pouce.
Longueur du bras avec la main. 24 pieds 9 pouces.
1 Etat. C’est-à-dire que l’Etat s’arroge le droit d’accorder aux prêtres la juridiction spirituelle , veut substituer son autorité à celle des évêques, et mettre chacun de ceux-ci sous la surveillance d’un colonel deuhlans. (1)
Les évêques se sont réunis, et, naturellement, ils ont résolu de ne pas obéir à cette loi insensée. Déjà plusieurs arrestations ont eu lieu ; mais c’est au mois d’octobre, à l’époque des nominations annuelles, que l’on s’attend à voir commencer la persécution sur toute la ligne.
J’ai fait le trajet de Vienne à Munich en très-aimable compagnie. Une dame russe, trois Américaines, un Américain et un Allemand occupaient le même waggon que nous. La dame russe, que j’ai rencontrée depuis dans Munich, parle le français, l’allemand, l’italien et l’espagnol. Nos Américains étaient
.(1) D’après cette loi insensée, s’il arrivait à un prêtre d’enseigner l’hérésie, l’Etat aurait seul à juger s’il doit être continué dans ses fonctions, et si les doctrines qu’il enseigne sont, oui ou non, conformes à la doctrine catholique ! Les évêques, ie voulussent-ils, n’ont pas le pouvoir de transporter à l’autorité séculière l’autorité qu’ils ne tiennent que de Dieu seul. Si les évêques d’ Allemagne avaient été moins courageux, ils auraient pu trahir leur devoir en se soumettant -extérieurement, mais aucun d’eux n’a faibli: ils ont génireuseinent embrassé la croix et subi l’emprisonnement, à la grande admiration de l’univers catholique.
de Milwaukee. Les Américains voyagent encore plus que les Anglais : on en rencontre partout. Quant à notre Allemand, il parlait 2>eu et trouvait le' voyage Vatican (fatigant).
Vingtième .mettre.
Chemi i ’aisant, septembre et octobre 1873
Le Munich à Luxembourg, le chemin de fer traverse le Wurtemberg, lo grand duché de- Bade, la Bavière rhénane (le Palatinat) et un coin de la Prusse. Nous nous sommes arrêtés quelques heures à Saarbruck, où Napoléon III passa une nuit avec scs troupes, au début de la dernière guerre, et d’où il fut bientôt délogé. Le la gare du chemin de fer, on aperçoit un monument élevé sur le sommet d’une colline, à l’endroit où campèrent les troupes du général Frossard.
Le grand-duché de Luxembourg (200,000' habitants) a pour souverain le roi do Hollande, qui est aussi comte de Vianden et dn Nassau. On y parle le français et un patois allemand; le français est la langue officielle. Le grand-duché jouit d’un gouvernement autonome, distinct de celui de Hollande, et fait aussi partie des états qui échangent librement avec la Prusse. Son code de loi, calqué en partie sur le code Napoléon, est loin de valoir le nôtre en ce qui concerne les rapports-
entre l’Eglise et l’Etat. Le frère du roi de Hollande (un vieillard) est le gouverneur du pays. Toute la population luxembourgeoise est catholique, sauf quelques Juifs et environ une centaine de protestants prussiens.
La ville de Luxembourg était une des places les plus fortifiées de l’Europe. Elle fut occupée par les Prussiens de 1815 à 1867. Après le congrès de Londres, les Prussiens se retirèrent, et on commença à démolir les fortifications, travail qui se continue encore. Les Luxembourgeois sont enchantés de voir disparaître les murs qui les enserraient comme dans une prison ; de nouvelles constructions s’élèvent sur les terrains déblayés; la ville prend décidément de l’essor. Les touristes y perdent, mais les habitants du pays y gagnent. Les villes fortifiées ont toujours le désavantage d’exciter la convoitise des puissances militaires ou militantes : on prétend que si Luxembourg eût été fortifié comme autrefois, il eût été le théâtre d’une lutte entre les Français et les Prussiens pendant la dernière guerre ; on se sent débarrassé de la crainte des obus, et on n’en est pas fâché.
Vianden est une petite ville située sur les confins du grand-duché, entre les Ardennes et l’Eifel. Une petite rivière, l’Our, coule entre les deux chaînes de montagnes, et sépare le Luxembourg de la Prusse. Sur un monticule élevé qui domine tout le bourg se dessinent les créneaux démantelés du vaste château des comtes de Yianden. Un château-
fort fut construit à ce même endroit au temps de l’empire romain, sous Gallien ; celui dont on voit aujourd’hui les ruines date du huitième siècle. Le père du roi de Hollande actuel y est né, et il a été habité jusqu’en 93, époque où il fut saccagé. Nous visitons les restes de la chapelle et de la “ salle des Chevaliers ; ” les salles d’armes, les balcons, d’où l’on aperçoit un paysage qui rappelle celui de Lourdes ; les souterrains et la petite chambre qui servit de prison à la “ bienheureuse ” Yolande.
Yolande, fille de Henri II, comte de Vianden, et do Marguerite de Courtenay (sœur de Pierre de Courtenay, empereur de Constantinople), fut enfermée dans cette chambre par son père pour avoir refusé d’épouser Philippe de Schœnecken. La jeune fille s’échappa de sa prison au moyen d’une échelle de cordes, descendit le rocher escarpé, et alla se réfugier au couvent de Marienthal, à sept lieues de distance. Plus tard, la mère de Yofende se fit religieuse dans ce même couvent dont sa fille était devenue abbesse.
Nous recevons, à Vianden, l’hospitalité toute cordiale de mademoiselle Eltz et de sa famille. Mademoiselle Eltz a demeuré sept à huit ans à Québec, et, comme tous les étrangers qui ont connu notre Canada, elle désire ardemment y retourner. Elle ne se lasse pas d’exalter notre société, nos beaux paysages, les aurores boréales de nos soirées d’hiver, et jusqu’à notre neige dont elle fait grand cas.
Bonn (Prusse) est une jolie ville. L’université contient des musées intéressants que nous visitons rapidement. Le nombre des élèves qui fréquentaient les cours de l’université s’élevait à doux mille il y a quatre ans à peine. ■Quelques professeurs, soutenus par le gouvernement de Al. de Bismark, ayant donné dans le schisme des vieux catholiques, la confiance ■des véritables catholiques s’est retirée de l’université, qui ne compte plus aujourd’hui qu’environ sept cents élèves. Jolies promenades, — statue et place de Beethoven, — bords du Bhin. Nous faisons le trajet de Bonn à Cologne en bateau.
La célèbre cathédrale de Cologne, où sont ■conservées les reliques des Bois Alages, est la plus grande église gothique du monde entier. Commencée en 1248, elle n’est pas encore terminée. Les travaux, repris en 1842, se poursuivent activement : cinq cents ouvriers travaillent constamment à la restauration et au parachèvement de l’immense édifice.
Il y a dans Cologne, à part la cathédrale, bien des choses intéressantes à signaler, entr’autros, l’église dédiée à sainte Ursule, véritable nécropole, qui contient les reliques do la sainte martyre et de ses onze mille compagnes, celles de saint Etherius, etc., etc. Tous les murs sont garnis d’ossements, et la chapelle appelée “ chambre d’or ” en est touto tapissée, même le plafond. Deux fragments de la Couronne d’Epines sont aussi conservés dans cette chapelle, ainsi qu’une
urne en albâtre — une des urnes dans lesquelles l’eau fut changée en vin, aux noces de Cana.
Cinq ou six propriétaires d’établissements de parfumerie se disputent l’honneur d’être les véritables successeurs de Jean-Marie Farina, le célèbre fabricant d’eau-de-Cologne, qui vivait et embaumait ses compatriotes dès l’an de grâce 1709. Los journaux de la ville contiennent dos réclames ébouriffantes en faveur de chacun des prétendants, et on raconte des anecdotes plus ou moins plaisantes sur les finesses, les ingéniosités des parfumeurs rivaux.
Je regrette de n’avoir pas le temps de vous parler longuement d’Aix la-Chapelle, berceau et tombeau de Charlemagne. C’est aujourd’hui une jolie ville; et, comme toutes les villes d’eaux, (il y a à Aix des sources d’eau chaude fortement imprégnée de soufre) elle est remplie d’étrangers.
L’intérêt qui domine dans cette ville historique est surtout l’intérêt religieux. La cathédrale, qui remonte à 796, et où sont conservés les restes du “ bienheureux ” empereur, (Charlemagne a été béatifié), contient les reliques les plus précieuses qui soient au monde. Un grand nombre de ces reliques portent le sceau de Constantin, et il n’en est pas qui ne soient revêtues de toutes les garanties d’authenticité possibles. Je mentionne les principales : une tunique de la sainte Vierge, — les
langes qui enveloppèrent l’Enfant Jéeusdans la crèche, — le linge dont le Sauveur fut ceint sur la croix, — la ceinture en cuir de Notre- Seigneur, — un morceau de l’éponge qui servit à l’abreuver sur la croix, — une particule de la Couronne d’Epines, — un morceau de la corde avec laquelle on lia les mains de Jésusdans sa passion, — la ceinture en lin de la sainte Vierge,— un des avant-bras du vieillard Siméon, etc., etc., etc.
L’hôtel-de ville d’Aix-la-Chapelle, construit sur les anciens fondements du palais earlovingien, est orné, à l’intérieur, de fresques magnifiques qui retracent les hauts faits du grand empereur : la destruction de l’Irmensul, près Paderborn ; la victoire sur les Sarrasins, près Cordcue ; l’entrée de Charlemagne à Pavie; le baptême de TVitikird ; le couronnement de Charlemagne à Eome }ar le pape Léon 111, etc., etc.
Je ne me suis arrêté à Liège que quelques heures : le temps de voir l’église Saint-Paul et la belle église Saint-Jacques, et d’aller faire deux ou trois visites.
J’y ai fait la connaissance du JL P. de Gerlache, S. J. Il s’intéresse beaucoup au Canada et aux zouaves pontificaux canadiens, qu’il a connus à Home.
Nous prenons le souper dans un restaurant voisin de la gare. Je demande à la servante de céans — une Alsacienne — ce qu’elle a à nous donner.
— J’ai des crifes, monsieur.
— Vous avez des griffes !
— Oui, monsieur, j’ai des crifes ; et j’ai des côtelettes aussi.
—Voyons les griffes !
On nous apporta des grives. Je ne pus m’empêcher de sourire, et je doublai le pourboire en l’honneur de l’Alsace 1
Bruxelles est un Paris en miniature. Le mot n’est déjà plus nouveau, mais il est exact. L’hôtel-de-ville est un monument unique dans son genre. Je recommanderais aux visiteurs d’examiner avec attention la grande fresque du plafond de la salle principale. L’antique palais do Charles-Quint, vis-à-vis l’hôtel-deville, et les constructions avoisinantes sont dorés à l’extérieur, ce qui donne à toute la place une apparence fort originale.
La “ place royale” avec sa statue équestre de Godefroy de Bouillon, le jardin zoologique, les boulevards, la rue Royale, les parcs, le bois, la colonne du Congrès avec ses belles cariatides, la nouvelle Bourse, l’église Sainte-Gudule et son admirable chaire, — toutes ces choses méritent d’être vues et font de Bruxelles une <ios plus jolies, des plus belles villes de l’Europe. (1)
(1) La population de Bruxelles est d’environ 300, 000 habitants.
On a dit avec raison que la Belgique est l’Italie du Nord. C’est, en effet, un pays très-artistique ; mais c’est aussi un paysoù l’industrie et l’agriculture sont fort en honneur. Dans ce petit royaume, qui n’a pas soixante-dix lieues dans sa plus grande longueur, vit une population de six millions d’habitants ! Sur une étendue de vingt-cinq lieues carrées seulement s’élèvent quatregrandes villes : Bruxelles, Anvers, Gand et Liège.
Les Belges, quoi qu’ils en disent, subissent considérablement l’ascendant de la Francedans l’ordre des idées. Les deux grandes plaies de l’Europe, le mauvais théâtre et la mauvaise presse, exercent leur funeste influence en Belgique comme ailleurs.
J’inscris ici avec reconnaissance le nom de M. Alphonse Mailly, professeur d’orgue au conservatoire de Bruxelles, qui a bien voulu nous donner deux charmantes séances sur legrand-orgue et sur l’orgue-harmonium. M.
Mailly est non-seulement un conrpositeur-éxécutantdegrand mérite, maisil est encore pdainchantisto et théoricien distingué. Disons aussi qu’il est d’une parfaite courtoisie, ce qui, no nuit à personne, pas même aux artistes.
En général, les Bruxellois sont loin d’avoir la désinvolture et le langage élégant des Parisiens ; en revanche, ils sont moins cerveaux-brûlés, et la compensation en vaut la. peine. Une locution favorite du peuple est
savez-vous. — Voulez-vous me passer le journal ? — Tout de suite savez-vous. — Il fait beau savez-vous. — J’y vais, sav.ez-vous.
A la longue, cela devient fastidieux, savezvous !...