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NEUVIÈME LETTRE

St. Hippolyte-du-Fort, 6 déc. 1888.

Le train nous emporte vers les Cévennes, boulevards des guerres de religion, théâtres antiques des terribles faits d'armes de Jean Cavalier, le redoutable chef des Camisards.

Il fait nuit et les deux heures du trajet sont dépensées en causeries intimes avec Chartrand, qui ravive ses souvenirs du Canada, Dans le roulement monotone du train qui fuit, nos voix évoquent les vieux amis d'antan, les douces émotions du passé, les joies et tristesses de la vie, avec les espérances de l'avenir. Nos deux communes patries, la France et Île Canada, font vibrer nos âmes à l'unisson, nos cœurs sonnent la note patriotiques dans nos poitrines, et il était temps que le train sarrêtât à St. Hippolyte, car je crois que nous allions pleurer.

Sur le quai, nous reçoit la famille de notre ami: deux dames et une fillette de quatre ans. On nous tend les bras avec une effusion toute méridionale et dix minutes après, nous étions installés autour d’une grande table en train de boire un thé bien chaud, tout comme dans Îles pays du Nord.

Chartrand habite une grande maison que

la légende dit avoir appartenu à la famille des de Lapérouse. Les espaces n'ont pas été ménagés, les couloirs sont immenses, le corridor d'un aspect grandiose, les chambres, vastes, bien aérées, hautes de plafond avec des cheminées monumentales, de grandes croisées à petits carreaux antiques, des caissons ornementés de dessins en relief, de vieilles cimaises en bcis sculpté avec un carrellement en briques comme dans toutes les constructions méridionales. L'aspect froid de ces parquets en briques fait un constraste frappant avec les planchers capitonnés de nos maisons canadiennes. Cela nous rappelle qu'ici nous sommes outillés contre la chaleur tandis que chez nous nous avons surtout à lutter contre le froid dans la construction et l'installation de nos demeures.

Un pétillant feu de cheminée égaie notre

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première nuit sous le toit de notre ami et nous nous endormons tous, bercés par le crépitement du chêne qui éclate sous l'action des flammes.

Le lendemain, je fus brusquement réveillé par les sons tridents d’une trompette embouchée par un pgaillard aux puissants poumons.

Bientôt après j'entendais une voix de stentor, monotone et chantante, annoncer au public l'arrivée sur place de belles anguilles, fraîches, grosses et à bon marché.

J'accours à la croisée et je vois mon crieur public déployer un autre papier et faire part ensuite pompeusement à la population de la venue d'un marchand ambulant, qui conviait les habitants à venir profiter du bon marché de son déballage.

Je me crus transporté en plein moyen-âce au temps des crieurs public, des héraults d'armes, des hommes du guet proclamant l'heure du couvre feu.

Son boniment terminé, le crieur s'éloigne pour s'arrêter à cent pas plus loin, au coin d'une petite ruelle et recommencer son an-

nonce,.

J'appris que cette coutume existe encore dans presque toute la région du midi. Ici, le

crieur sonne une cloche avant de parler, là, c'est le tambour qu'il bat, ailleurs, il agite une crécelle. Ces mœurs antiques me frappèrent et vinrent jeter une note diverse dans mon esprit d'américain, habitué aux modernités dans les affaires.

Un beau soleil — un vrai soleil de septembre — chez nous — éclairait la petite ville de St. Hippolyte, quand nous sortimes pour faire une promenade matinale.

Je fus quelque peu étonné de l'aspect des constructions, du tortueux des rues, des couloirs étroits, sinueux, accidentés ça et là de saillies en pierres, d'arcades massives traversant au-dessus de nos têtes à hauteur des premiers étages, de recoins sombres donnant sur des voûtes mystérieuses, des balcons faits d'une seule dalle avec des grillages en fer forgé, vieux de plusieurs siècles. C'est une orgie de fer et de pierre.

Un numéro très élevé inscrit au-dessus d'une porte attira mon attention, et on m'apprit, que les maisons de la ville, au lieu d’être numérotées par rue comme cela se pratique partout, portent au contraire un numéro spécial et unique, selon une seule série pour toute

la ville. Ce numérotage fut, dit-on, institué : 12

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