P. G. DELTSLE. IMPRIMEUR. 1, RUE PORT DAUPHIN
^//éf
Première Lettre.
Londres, IS juillet 1873.
Je suis installé à Londres depuis avant hier. Malgré la brume, qui a été si fatale au City of Washinyîon, et qui nous a retardés un peu on mer, nous sommes arrivés à Liverpool au jour accoutumé, le mardi.
Le Sannatian est un excellent steamer, et le capitaine Aird un aimable compagnon.
Parmi les passagers se trouvaient le P. Yan der Berg, visiteur des EE. PP. Oblats, M. le juge MacKay, madame MacKay, mademoiselle Bradsbaw ; M. Carter, du Haut-Canada, M. King et madame lung, de Montréal, mademoiselle Paterson, des Trois-Eivières, M. Coyle et mademoiselle Coyle, de Berthier (en baut), M. Léger et M. Doberty, de Québec. Nous avons lait une traversée fort beureuse et fort joyeuse.
Dès le mardi soir, j'étais rendu à Manchester, avec mon compagnon de voyage, M. l'abbé
Liâgacé, et M. P. Plamondon, de Québec, que nous avions rencontré à Liverpool.
Sheffield, sur la ligne du chemin de fer de Manchester à Londrqs, ne ni'a pas précisément séduit. Des cheminées innombrables qui lancent dans l'air des flammes rougeâtrea et une fumée noire et épaisse ; l'odeur du charbon, le bruit de la forge, le râle des pistons, les fournaises ardentes : tels sont les attraits de cette ville par excellence de l'usine et du progrès.
Je me garderai bien de vous décrire Londres. Il me serait facile de faire montre de beaucoup d'érudition en vous parlant de cette ville immense, de son antiquité et de ses monuments ; il me suffirait, pour cela, d'acheter le premier guide venu ; mais je n'ai pas encore fait cette folle dépense.
Yous savez que j'ai pris la résolution héroïque de me reposer pendant quatre ou cinq mois. Je m'interdis toute lecture fatigante, et ne consulte que mes souvenirs.
J'ai visité ce matin le Parliament House, et, en particulier, la salle des séances de la Chambre des Communes. Le nombre des députés de cette chambre est de 658; s'ils étaient tous à leur poste, ils s'y trouveraient assez à l'étroit. Les députés sont assis sur de longues banquettes, avec coussins en cuir, et n'ont pas, comme au Canada, chacun un siège à part. Ils n'ont pas même de pupitres :
an simple encrier et quelques feuillets de papier sont placés sur la table des greffiers pour l'usage de tout ce monde-là.
Les ministres occupent lextrémité de la première banquette commune, à la droite du président. M. Gladstoue se place d'habitude à une dizaine de pas du Speaker ; il a pour vds-à-vis, sur la première banquette gauche, M. d'Israëli, le chef de l'opposition ; mais personne, je le répète, n'a de siège à part.
La votation se fait tout autrement qu'an Canada. Tous les députés quittent la salle ; ceux qui votent en faveur de la résolution proposée vont faire inscrire leurs noms dans une chambre voisine, à droite de Vorateiir ; ceux qui votent contre, vont aussi faire inscrire leurs noms, mais dans une autre chambre, à gauche. A mesure que les députés rentrent dans la salle des séances, ils sont comptés par quatre membres (Jellers) dont deux sont favorables à la résolution et deux contre.
Le procès de Tichborne, ou du soi-disant Tichborne, se poursuit actuellement dans une des chambres du Parlement. On vend le por-. trait du Clamant dans toutes les boutiques, et madame Tussaud nous le montre de pied en cap dans son musée de personnages en cire.
Pour en finir avec le Parlement, je dirai que, dans l'intérieur de cette suite d'édificeSj t-out ce qui est de date récente est raide et
compassé, tandis que l'architecture et les sculptures antiques (remontez s'il vous plaît aux successeurs immédiats de Guillaume-lô- Conquérant !) sont d'une grande beauté. L'extérieur est superbe.
L'église Saint-Paul, que j'avais déjà vue, il y a quinze ans, et dont l'extérieur est réellement beau, m'a encore fait l'effet d'une grango vide. Quelques rares morceaux de sculpture y ont été placés depuis 1858, mais les œuvres de génie n'ont pas encore passé par ses portes. Tout cela est vaste sans être grand. On sort de là glacé.
Par contraste, que de beautés et que de poésie dans Westminster Abbey ! — Longue nef gothique, avec transept, — colonnes élancées se rejoignant au sommet en ogives gracieuses, comme des mains jointes dans l'attitude de la prière, — groupes vivants, en quelque sorte, chefs-d'œuvre de statuaire, — tombeau d'Edouard le Confesseur, — galerie des Poètes,— tombes monumentales,— rois et reines drapés majestueusement dans des manteaux de marbre — : partout de l'inspiration, cfe l'amour, de la chaleur, même sur les tombes ! L'abbaye de Westminster est restée catholique I
Je ne veux pas fermer cette lettre sans vous dire un mot d'un moyen de locomotion employé à Londres depuis quelque temps, et qui dépasse tout ce que les Américains ont fait dans le genre. C'est un chemin de fer
eouterraÎD, qui vous transporte, en quelques minutes, à plusieurs milles de distance. Le District Bailu-ay passe sous les rues, mais on a pratiqué de grandes trouées à chaque station, et les gares de chacune de ces stations se trouvent ainsi en plein air, quoique au dessous du sol avoisinant. Il passe un train de chemin de fer souterrain toutes les trois minutes.
Disons en passant que le mot c^rsn'estpas employé, en Angleterre, pour désigner une voiture de chemin de fer. On dit ici carnage. En France, on dit icaggon ou simplement voifure. Au Canada, nous avons traduit le mot américain, et nous disons chars, ce qui est plus français que icaggon. Le chemin de fercatacombe parcourt une distance de cinq ou six lieues, et passe sous la Tamise. On travaille à lui donner plus d'extension encore. Londres a, comme vous savez, environ cinq lieues de diamètre: vous pouvez imaginer si le District Raihcay doit avoir de la vogue dans une ville d'une pareille étendue. (1)
Le président de la Chambre des Communes, M. Crand, a donné, avant-hier, un grand dîner auquel assistaient la princesse Louise et le marquis de Lorne. La reine est encore à Osborne.
(1) La population de Londres, en 1871, était de 8,251,804 habitants.
Deuxième Lettre.
Londres, 19 juillet 1873.
J'ai rencontré, hier, M. McAdams, (1) ancien écrivain du Chronicle, anjonr-l'hiii a.sjent d'émigration de la province de Québec. Nous sommes allés ensemble à la chambre du Conseil Privé de Sa Majesté, qui est, comme vous savez, la plus haute cour de tout l'empire britannique, et oi^i se plaidait, en ce moment, la cause en appel de Platt vs. Burstall.
Les justes siégeants étaient sir James Colville, sir Montagne Smith, sir James Peacock et sir Eobert Collyer.
MM. Benjamin, C. E., autrefois secrétaire d'Etat du gouvernement confédéré en guerre avec les Etats-Unis du nord, M. HerbertSwift, et M. Adolphe Caron, député du comté de Québec plaidaient pour M. Platt ; et M. le procureur-général Trvine, de Québec, et M. Bompass, pour M. Burstall.
Les jnges du Conseil Privé ne portent pas de costume. Ils sont au nombre de quarante, environ, et ne reçoivent pas salaire. Les avocats portent la toge, comme à Québec, et une perruque blanche, avec queue.
J'ai été faire visite, ce matin, à M. l'abbé Toursel, prêtre français qui habite Londres depuis trente-trois ans. M. Toursel connaît
(1) Mort en 1875.
bien le Canada ; c'est un homme d'une grande amabilité ; il est très-ami de M. le grandvicaire Cazeau, qu'il n'a jamais vu, mais à qui il écrit souvent.
Les Fiançais sont assez mal notés à Londres ; mais il f\iut dire que si un mauvais coup est commis quelque part par un étranger, futce par un Prussien, on dit ausi^^itôt: c'est un Français qui a fait cela! Les Canadiens (j'en ai entendu parler à plusieurs reprises par des Anglais) jouissent, daus le monde commercial, d'une excellente réputation. Quant aux Anglais, eux-mêmes, je les trouve beaucoup moins gourmés que plusieurs de leurs cousins du Canada.
Les discussions religieuses qui ont eu lieu récemment, dans la chambre des Lords, font écho partout, dans la presse et dans les conversations. M. l'abbé Thomas, mariste, do l'église des Français, m'a lait cadeau de brochures intéressantes sur les progrès du catholicisme en Angleterre, sur rcdiication, les ordres religieux, e1c.; nais je m'abstiens de traiter ces sujets: cela m'entraînerait trop loin. Je constate seulement que les ritualistes semblent gagner ici beaucoup de terrain. On peut voir aujourd'hui, dans la cathédrale anglicane de Saint-Paul, un autel avec une croix au centre, des cierges et des fieurs !
Je ne vous raconterai pas toutes m.es excursions dans la ville et aux environs. 11 vous importe assez peu de connaître l'état de santé
des hippopotames, des rhinocéros et des éléphants du Zoological Garden, ou de savoir ce qui se passe au Cristal Palace. Je me garderai bien aussi de vous répéter la leçon — fort intéressante, je dois l'avouer — que m'a débitée un des gardiens de la Tour de Londres. Je fais simplement mention, en passant, de ï Albert Mémorial, un des plus beaux monuments qui se puisse voir, élevé dernièrement à la mémoire du prince consort. Plusieurs artistes ont travaille à cette œuvre grandiose dont le dessin comporte des centaines de statues, entr'autres huit groupes superbes, grandeur héroïque, en marbre de Carrare. Ce monument s'élève dans le Hyde Park, long terrain planté d'arbres, avec quelques flaques d'eau au centre, — insignifiant comme tous les parcs de Londres.
Yis-à-vis V Albert Mémorial se trouve V Albert Hall, la plus vaste salle de concert que j'aie jamais vue. Elle peut contenir huit mille personnes. J'y ai entendu mademoiselle Mario Eoze, dont la voix est très-sympathique.
J'ai aussi entendu Albani (mademoiselle Lajeunesse), l'autre soir, dans un duo de Higoletto et dans le célèbre quatuor de la même partition. La pauvre petite s'est admirablement tirée d'affaire, bien que cette musique soit interprétée d'ordinaire par des voix beaucoup plus puissantes que la sienne. Autant que je puis en juger par cette seule audition, je pense que ce qui lui a surtout valu tant de succès, c'est ce tact, cette absence d'exagération,
cette mesure, qui, en toutes choses, est le trait distinctif des natures d'élite. Et cette qualité ressortait d'autant plus, l'autre soir, que mademoiselle Lajcunesse avait à interprète? de la musique de Yerdi. Chacun sait combien la musique du compositeur lombard est rageuse, et combien elle prête aux intempérances de sonorité et d'expression.
On parle encore à Londres des fêtes qui ont eu lieu en l'honneur du shah de Perse, et l'on va répéter le feu d'artifice qui a été donné à Sydenham pendant son séjour ici. A Paris, au contraire, on a déjà tout oublié. Le correspondant parisien du Teleyraph, de Londres, raconte qu'un chanteui'de café ayant voulu faire entendre des couplets eu l'honneur du roi de Perse, on l'a interrompu en disant : C'est assez, c'est assez ! Il est parti : n'en parlons plus !
Troisième Lettre,
Londres, 20julllet 1^73.
Le dimanche est bien observé à Londres, du moins extérieurement. J'ai vu aujotird'hui un prédicant qui faisait l'office en pleine rue, et une prédicante qui parlait sur la place publique en gesticulant d'une façon trèsdi-amatique. Ce malin, à l'église catholique
-diodes Italiens, il y avait plusieurs Napolitalna revêtus du costume de leui- pays.
J'ai assisté à la grand'messe de onze heures à Chislehurst, •' quinze milles de Londres. Le jeune eom.te de Pierrefonds, fils de Xapo. léon III, qui fait ses études à Woolwich, vient chaque dimanche à Chislehurst. Il était à la messe et occupait un fauteuil dans le chœur. -En arrière se tenaient M. le comte Clary, M. Filion, préce2)teur du prince, et le jeune Conneau' (.ils du docteur Conneau), son compagnon d'études. Ce dernier ainsi que le prince étaient en costume militaire. M. l'abbé G-oddard, curé de la paroisse, et qui fut appelé au lit de mort de l'empereur, est un Anglais pur sang, mais il parle bien le français. Il a juste quarante ans.
Chislehurst est un charmant petit village. Terrain accidenté, beaucoup d'arbres, vraie campagne ; jo'is sentiors battus par les piétons et oii la bôche n'a pas jmssé. Camden Place ne se distingue des autres villas que par une grille dorée. La résidence de l'eximpératrice est élégante, bâtie en brique rouge et jaune, et entourée d'un long terrain couvert de grands arbres. La pauvre petite église catholique de Chislehurst, dont la voûte n'est pas encore terminée, peut contenir au plus trois cents personnes. On a commencé à construire une chapelle attenant à l'église pour y mettre le cercueil de l'empereur (la reine Victoria fait cadeau du sarcophage) ; ^n attendant, il est placé dans une petite
construction quarrée, en pierre grise, et, de l'intérieur de l'église, on peut l'apercevoir tout couvert de guirlandes et de couronnes d'immortelles. Chislehurst, comme Sainte- Hélène, est très-pauvre ; et c'est là où le corps de Kapoléon III doit reposer, à moins qu'on ne le transporte aux Invalides. Tout ou rien.
Les habitants de Chislehui'st portent le plus grand respect à la famille impériale. A l'issue de la messe, quand le prince quitta son siège, tout le monde se leva ; et il sortit par l'unique allée du milieu de l'église en saluant profondément l'assistance, à droite et à gauche. Le comte de Pierrefonds, ou le prince impérial, si vous l'aimez mieux, a une ap2)arence trèsdistinguée. Kez prononcé, cheveux brunSç taille mince mais élégante. Il a dix-huit ans, L'ex-impératrice, sa mère, voyage en ce moment en Suisse.
Après la messe, M. l'abbé Goddard nous a indiqué l'endroit oii a été enterré le prince do Poniatowski, mort subitement, la semaine dernière. Le prince de Poniatowski était un compositeui' de musique d'un certain renom, et allié ou du moins ami de la famille impériale.
Pour aller à Chislehurst, le chemin de fer passe, tantôt au niveau du sol, tantôt au dessous, et tantôt au niveau des toits des maisons. Les ingénieurs des chemins de fer s'appellent ici drivers. Les autres emjDloyés sont les guards et les portera. Tout ce monde-
là est très-poli, mais sait tenir compte des différences sociales. Lorsque les gardes ouvrent les portes des premières pour recueillir les billets, ils disent : (j-entlemen, tickets, please / aux secondes : Tickets, please ! et aux troisièmes : Tickets! Ces messieurs, on le voit, font les choses avec discernement. Il parait que nous sommes ici dans le pays de la liberté, et je le crois volontiers ; mais le pays de l'égalité est de l'autre côté de la Manche. (1)
(1) Avaat de quitter Londres, j'ai eu le plaisir de faire la connaissance de deux dames canadiennes, religieuses au couvent de Jésus-Marie de Scatchart : la Mère 8te. Magdeleine de Pazzis (mademoiselle Tanguay, nièce de M. l'abbé C. Tanguay, de Québec) et la Mère St. Etienne (mademoiselle Eiiodeau, de Lévis), Plusieurs autres religieuses canadiennes de l'ordre de Jésus-Marie ont ainsi été envoyées en mission loin de leur pays; voici leurs noms: à Epswich ( SufFolk ), la Mère St. Bernard — mademoisselle Bernier, du Cap Saint-Ignace, et la Mère St. Edmond — mademoiselle Barnard, des Trois-Rivières ; à Rodez ( France ), la Mère Ste. Hélène — mademoiselle Labrèque, de Saint-Michel ; à Lyon, la Mère St. Edouard — mademoiselle Verreau, de la Pointe- Lé vis; au Puits, la Mère Ste. Euplirasie — mademoisselle Chaperon, de la Pointe-Lévis ; à Tarragone ( Espagne ), la Mère Ste. Emélie — mademoiselle Bernier, du Cap Saint- Ignace ; à Agra (Indes Orientales), la Mère St. André — mademoiselle Malouin, de Québec ; à Poona ( province de Bombay), la Mère Ste. Agnès — mademoi- Belle Sansom, de Lévis.
Quatrième Lettre.
Paris, 28 juUIet 1873.
Je conseillerais aux Canadiens qui se rendent à Paris de prendre la route de Dieppe. (1) Il y a là des vieux Ivpes normands qui méritent d'être vus. En entrant dans le bassin de la ville, on aperçoit un magnifique calvaire et une statue de la sainte Vierge couronnée de fleurs. L'Angleterre est déjà loin. Les religieuses hospitalières de Dieppe, dont les devancières ont tant fait pour le Canada, correspondent régulièrement par lettres avec les religieuses de l'Hôtel-Dieu et de l'Hôpital-General de Québec. Elles connaissent leurs sœurs doutre-mer par leurs
(1) " Dieppe, dit M. Ferland, est un petit Canada un grand nombre de familles canadiennes sont sorties de Dieppe ou de ses environs ; on y trouve les noms les plus connus du Canada ; la prononciation et certaines locutions nous sont communes avec les Dieppois." Le tombeau de M. le commandeur de Cliates, (q'ji fit les frais du premier voyage de Champlain à la Xouvelle-Francej est placé dans l'église de Saint- Eémi, à Dieppe. " Le chœur de cette église, dit encore l'abbé Ferland, renferme un autre souvenir du Canada : c'est un morceau de sculpture représentant des sauvages. Suivant une tradition locale, ces statuettes auraient été placées pour rappeler quelque voyage des Dieppoib dans l'Amérique du Xord. Le tombeau du célèbre armateur Ango, bienfaiteur de Dieppe, est dans la belle église de Saint-Jacques."
La population de Dieppe est d'environ 8,000 habitants.
noms, et en parlent avec beaucoup d'intérêt. Leur état de dépendance vis-à-vis de l'autorité séculière ne saurait guère s'imaginer. Elles ne peuvent, par exemple, acheter le moindre objet sans l'autorisation d'une commission laïque, représentée par un intendant également laïque, qui demeure, avec sa famille, dans le couvent même.
Dieppe se distingue jySLV ses ivoireries. Les ouvrages qu'on y exécute, en ivoire et en os, sont réellement très-remarquables.
La vieille capitale de la Normandie, Eouen, " où l'on avait fait un pâté si grand," comme dit la chanson, a aussi une physionomie à part, et possède de beaux monuments. C'est, du reste,une ville importante (1) et beaucoup plus considérable que Dieppe. Les églises de Saint-Ouën et de Saint-Maclou, la cathédrale (tombeau Eichard-Cœur-de-Lion), le Palais de Justice (treizième siècle), la place de la Pucelle, l'hôtel Bourgtheroulde, les tours de Saint-André, de Saint-Laurent et de Jeanne d'Arc, et, en dehors de la ville, l'église de Bon Secours, — tout cela est fort intéressant à visiter. Dans le Palais de Justice, la salle de l'ancien parlement des ducs de Normandie, aujourd'hui de la cour d'Assises, est d'une grande richesse. Une femme normande, qui nous sert de cicérone, nous dit : " Quand la cour siège, on met un ta^^is sur le parquet ; autrement cela ferait trop de train.''
(1) 100,000 habitants.
Paris est éblouissant, malgré les quelque* ruines dues à la fureur insensée des communards.
L'aimable hospitalité des Parisiens est toujours la même. Dans tous les rangs de la société ; dans les ministères, dans le monde artistique, partout enfin, le titre d'étranger suffit pour que Ton soit accueilli avec la plus ijxquise urbanité.
M. le général baro:i de Cliaretie est un vrai tjpe militaire : grand, carré, moustaches blondes avec impériale, doux, très-atiable, très-chrétien et très-royaliste. Il habite de magnifiques appartements, avenue Montaigne (Champs-Elysées). Il croit au triomphe de l'idée catholique en France, et, partant, dans toute l'Europe, et pense que le Souverain Pontife recouvrera l'indépendance matérielle nécessaire à l'exercice de sou pouvoir spirituel sans le secours de son ancienne armée. Il conserve toujours le meilleur souvenir de nos compatriotes les '■ zouaves canadiens."
Aujourd'hui a eu lieu, à l'Ecole de Musique Keligieuse, la distribution annuelle des prix. M. l'abbé Lagacé, directeur de l'Académie de Musique de Québec, a été invité à jn-ésider la séance. Autour de lui, sur une estrade élevée, étaient assis M. Gustave Lefêvre-Niedermeyer, directeur de l'Ecole, M. de Yille, délégué du ministère de l'Instruction Publique ôt des Cultes et chevalier de Saint-Grégoire, W- C, Yervoitte, insi^ecteur des maîtrises de
France, commandeur de l'ordre de Saint- Grégoire et chevalier de la Légion d'Honneur, M. Camille Saint-Saëns, chevalier, organiste de la Madeleine et membre du comité des études de l'Ecole, MM. les professeurs Loret, Georges Magner, Gigout, Jules Stolz, BoUaërt, etc.
M. Lefèvro a fait un discours tout-à-fait convaincu sur l'art religieux et la nécessité des études sérieuses. Il a parlé de la bienveillance de l'épiscopat français à l'endroit de l'Ecole de Musique Eeligieuse, et a remercié le gouvernement d'avoir accordé des bourses aux élèves de l'Alsace et de la Lorraine qui viendront à l'avenir suivre les cours de l'institution. Il a aussi ajouté quelques paroles très-chaleureuses à l'adresse du Canada et des Canadiens. M. Lagacé a payé un juste tribut d'éloges à la mémoire du fondar teur de l'Ecole, M. Niedermeyer, et aux continuateurs de son œuvre. Il a terminé son discours en donnant quelques conseils pratiques aux élèves, comme ami des arts, comme comj)atriote presque, et aussi comme prêtre.
Le Bois de Boulogne, du côté d'Issy et au delà, a été rasé, pendant le premier siège de Paris; l'île et l'autre côté du bois sont restés intacts. L'ancienne avenue de l'Impératrice s'appelle aujourd'hui " Avenue Uhrich," en attendant un autre nom. Le palais de Saint- -Cloud a été mis en ruines par les canons du MontrYalérion.
Le dôme des Invalides a été doré à neuf il y a trois ou quatre ans. Il existe des dômes plus grands que celui-là, mais plus beaux, je ne le crois pas. Le " musée des souverains," au Louvre, a été mis en magasin, par crainte de pillage, sans doute.
L'évacuation des départements de l'Est s'opère sans grandes démonstrations de joie. Les paysans et les gens du petit commerce regrettent, dit-on, ledépart des Prussiens, qui dépensaient beaucoup d'argent dans le pays. " C'était la même chose pendant la guerre, me disait un Parisien. Les Prussiens ne manquaient de rien : la cupidité de nos paysans pourvoyait à leurs besoins. Et voilà, ajoutait-il, où en est le patriotisme français 1"
Ma/cMahon est très-populaire en province, et même dans Paris. Les conservateurs sont décidément forts dans l'Assemblée Xationale de Yersailles. Les petits journaux enragent. Les journaux parisiens que Ton reçoit à Québec sont bien les meilleurs. Les autres, en général, sont mal écrits et sottement pensés. L'ignorance en matière religieuse est la grande plaie du monde lettré, et je puis vous affirmer que cette ignorance n'est pas mince.
Les élèves des lycées et même de certaines écoles spéciales supérieures,parlent,entre eux, un véritable argot qui a fait éruption un peu partout. Les garçons de café et de restaurant parlent une langue à part, aussi
rocompréliensible pour les Français de province que pour nous. (1)
(1) M, de Ponlmartin a fait, à ce sujet, l'excelleatc cliarge que voici. La parole est â un prorincial qui reconte ses désenchantements des hommes et des choses de la vie parisienne :
" Juslement cinq ou pîx célébrité?! s'étaient
groupées près de ma table. Il y avait là les héros du succès d'argent, des hommes dont les calembours sont cof es ent)e l'Orléans et le Crédit mobilier; des capitalistes qui, en faisait jiœer je faîme avec honhevr iup'ême, ont amassé cent mille livre? de rentes. J'étais tout oreilles. Deux de ces messieurs avaient des physionomies d'employés aux pompes funèbres.' nn troisième venait déjouer à la hausse : il perdait en huit jours ses droits d'aiiienr de toute l'année: vingt bordées de sifflets ne l'auraient pas tant consterné. Deux autres discutaient violemment sur laques» tion de savoir s'ils confieraient leur p'-ochain rôle travesti à mademoiselle Alphons'ne ou à Mademoiselle Virginie :
" — Je te dis qu'i^lphonsine a plus de chien !
" — Oui, mais Virginie est la toquade de ces petits gandins de l'orchestre...
" Ils étaient là de leur discussion, lorsque survinrent deux autres de leurs spirituels confrères ; la renversa'ion s'anima : j'écoutais à en perdre la respiration.
" — Bonjour ma vievle ... Eh bien, ce pauvre B ... a remercié f^on boulanger !
" — Hélas ! oui ; c'est comme D... il vient âedf'risser son billard.
" — Ah ! que veux-tu ? il était trop pochord ; il prenait trop de cosne-guenU ; il éiait 'paff quatre ou cinq fois par semaine ; il n^y a pas quinze jours que je le rencontrai aux Dtki'^.s-Com. ; il avait tordu le cou à vingt perroquets. Enfin, le pauvre diable, il a cmsè sa pipe !
*' — Que fais-tu ce soir 7
Bien n égale l'aplomb de ces messieurs du dîner à la carte. On m'a raconté que deux
" — Je sais siffler une thope, puis je dêgoîseraî une bahUlardt à papa, qui a le hoc ; ensuite, je me mettrai dansiune roidoUe ; j'enverrai mon iaibin chercher Céear..., qui est dans la dk-he, et nous irons bovfftt quelques pieds tri.'fits au Pavillon
*' J'étais ahuri ; je me demandais si mes deux voisins parlaient le lapon, l'itcK:jnois ou le taïtien. Un garçon, à qui ie donnai la ]nèce blanche, eut pitié de moi ; lor-que tout le raond.^ ?€ fut levé pour aller ■dîner, il me nomma les deux causeurs : c'étaient deux vaudevillistes émivevis.
^* — Mais, lui d«naridai-je, quelle est dcnc cette langue ?
" — C'est tout ce qu'il y a de mietix porté Ces
mes-ieurs, qui ont tac :d'esprit, ne peuvent pas parler comme vous et moi ...
" — Soit ; mais que veut dire, par exemple, dévisser son biîlaî-d, retnercier son boulanger, casser sa pipe ?
" — Ah ! l'on voit bien que monsieur est de la province : cela veut dire mourir !
" — Et ;?e mette diMis une roulotte ? — Prendre une voiture. — Hi dfooi^'^r une Labidoide f — Ecrire une lettre. — Et avoir 1« tac ? — Etre riche. — Et tordre le cou à vingt pcrroniieis? — Boire une infinité de verres d'absinhe — Et e.re dansla dêche? — îs'avoir pas le sou ... Mais, pardon, monsieur, voilà le public qui nous arrive : il faut que je me sylphide ... Une demie au cinq! pas de Cogne <iu six! L' Enidoque demandé! Le C^t?3^ an neuf ! Il est en main! V'ià m'sieu, v^là '. ...
"" Là finit ma première et dernière leçon de français moderne, à l'usage des hommes d'esprit et de« garçons de café. Je me remémorai le français d-e
Pascal, delà Bruyère, de Eénelon, et je me
dis que décidément la largue n'était pas en pr<>grè3.'*
Canadiens étant un jour dans un restaurant de Paris, l'un d'eux, piqué de ne pouvoir se faire comprendre en parlant simplement le français, ai:)pela le garçon de service et lui dit, avec le plus grand sérieux :
— Garçon, apportez-moi une tête d'orignal braisée à la Rimouski !
— Impossible, répond l'homme au tablier, sans se déconcerter, je viens justement de servir la dernière / / /
— Je suis battu 1 dit en riant M. T..., à son compagnon.
Car c'était M. T...., le seul homme au monde à qui il ait pu venir à l'idée de demander une tête d'orignal braisée à la Rimouski.
Si non e vero e bene trovato.
Cinquième Lettre.
Paris, 31 Juillet 187S,
J'ai assisté, avant-hier, à la séance de clôture de l'Assemblée Nationale de Yersailles. Afin d'avoir accès à la chambre des députés, je m'étais muni d'une lettre pour M. Cazenove de Pradine et d'une autre pour M. Bescherelle ; mais il n'est pas nécessaire de passer par tant d'intermédiaires : une petite
Eièce à un messager fait l'affaire tout aussi ien. Le président, M. Buffet, était à son poste, assis devant une espèce de comptoir, et ayant à portée de la main, à droite de son pupitre, une grosse cloche en cuivre avec poignée en bois.
Avant le discours de clôture, MM!. Paul Morin et Leurent ont parlé, le premier assez longuement, pour demander la radiation d'une des dispositions du traité franco-anglais relative à la taxe sur les huiles de pétrole et de schiste. L'assemblée, pressée d'en finir, écoutait ces discours avec une impatience marquée, ou plutôt ne les écoutait pas du tout. Chacun parlait à haute voix, et, parfois, la gauche faisait un tapage à tète fendre. M. Buffet, de son buffet, avait beau agiter sa cloche d'encanteur, rien n'y faisait. Tout à coup le silence se rétablit; un homme d'environ cinquante-cinq ans monte à la tribune : c'est ]\1. le duc de Broglie, ministre des Affaires Etrangères. Il vient lire un message du président de la république : ce que nous appellerions, nous, le discours de clôture de la session.
Yoyez un peu si les Français sont extrêmes en tout : M. Thiers attachait sa fortune à celle de ses ministres, se mêlait aux querelles dea partis, venait à chaque instant faire des discours à l'Assemblée : c'était absurde. Arrive le gouvernement du 24 mai : on introduit une loi outrée, excessive, qui interdit tout-à-fait la parole au président
Et voilà pourquoi M., le duc de Broglie, et non le maréchal MacMahon, est venu lire le discours de j^rorogation.
Le premier-ministre ne paie pas d'appayence. Bouche renfoncée ; menton saillant. C'est un habile... écrivain, mais non un orateur; sa voix manque de sonoi'ité, et il articule les s d'une manière défectueuse. Le message présidentiel a été fort applaudi par la droite et par le centre, La gauche boudait.
Le palais de Yersailles, les tableaux d'histoire, le salon des glaces, les grandes pièces d'eau, les Trianons, tout cela est d'une splendeur incomparable. Les Pru&siens n'ont tou-. ché à rien.
Le " trésor " do l'église Notre-Dame de. Paris a été pillé et saccagé par les communeux. On en a reirouvé presque toutes les pièces, mais on a du en faire réparer un grand nombre qui avaient été fort endommagées. Dans une des chambres du "trésor," une petite armoire contient les habits dont étaient revêtus Mgr. Affre, Mgr. Sibour et Mgr. Darboy lorsqu'ils furent tués. Ces vêtements portent encore des taches de sang. Après que Mgr. Darboy eût été fusillé, les communciux traitèrent son corps avec une sauvagerie sans nom; la soutane du prélat porte les traces d'un grand nombre de coups de baïonnettes^ surtout dans le dos.
* Tout près de JSTotre-Dame se trouve la Cou-
iiergerie, l'antique et célèbre prison où fut incarcérée Marie-Antoinette, et, plus tard Eobespierre et les Girondins. 11 y a là, en ce moment, un prisonnier bien connu à Québec: M. le baron de Gauldrée-Boilleau. Je suis allé lui rendre visite, et j'ai eu avec lui une longue conversation. Naturellement, jo ne puis rapporter cet entretien privé : ce que je vous dirai ici sont des faits connus du public, sauf quelques détails peu importants.
M. Boilleau a abandonné à peu près tout© sa fortune et celle de sa femme en faveur des actionnaires du Memphis el Faso, et cela avant son procès. Madame Boilleau habite Boulo gne. Elle et ses six enfants vivent de la générosité de leurs amis et du produit de quelques terres situées aux Etats-Unis. (1)
(1) Trois mois plus tard je rencontrai madame Boilleau à la Conciergerie. Elle se montra très-reconnaissante de l'intérêt que je témoignais à son mari Sa figure était pâle, et sa voix syijjpaihique avait des. inflexions qui allaient à l'àme. Elle était occupée à meubler des appartements, 24, avenue Freidland, à Paris, et se rapprochait ainsi du pauvre prisonnier, qui, en ce moment, paraissait fort abattu. Je n'avais pas revu madame Gauldrée-t-^oilleau depuis les annéea de son séjour à Québec, alors que son mari était entouré de tant d'estime et de considération. C'était la dernière fois que je devais la voir. Le Moniteur du 12 mars suivant (1874) contenait les lignes que voici:
" On nous annonce la mort de Mme Gauldrée-Boilleau, femme du baron Gauldrée-Boilleau, condamné
Les cellules, disons mieux, les cachots do îa Conciergerie ont à peme six pieds de long et son mai aérés. Les prisonniers reçoivent de l'Etat une nourriture indescriptible qui coiite environ vingt centimes (quatre sous) par jour ! Le baron, par exception, reçoit du dehors une nourriture plus saine dont ses amis font les frais. On a, d'ailleurs, des égards pour lui, et il a pu me recevoir dans une salle d'attente, voisine de cette chamiire où brûle constamment une lampe, que l'on voit souvent repi'ésentée dans des gravures.
M. Gauldrée-Boilleau a beaucoup vieilli. Il est maintenant tout gris, barbe et cheveux ; mais il se tient droit ; ses mouvements sont toujours vifs, et il cause avec tout le charme d'autrefois.. Si je ne me trompe, le sentiment qui domine chez lui est moins l'ennui que l'indignation ; cependant, dans la conversation, il s'exprime avec autant de gaité que que d'esprit. Des personnes à qui j'ai eu occasion do parler de son affaire, à Paris, le considèrent comme victime de malhonnêtes gens qui ont abusé de sa bonne foi, et aussi comme
Van dernier à trois ans de prison pour l'affaire du Transcontinental-Memphis.
"Mme Grauldrée-Boilkau n'avait que trente-neuf ans. C'est certainement la douleur qu'elle a éprouvée de la condamnation de son mari qui a bâté sa fin prématurée. C'était une femme de beaucoup de caractère et et de cœur, et qui était hautement considérée dans la .société parisienne. Elle laisse six enfants, tous mi« aeurs, dont l'un est gravement malade. "
victime de certains personnages politiques. On a blâmé rex-con&ul-général d'avoir quitté le Pérou et d'être venu passer par l'épreuve des cours de justice lorsqu'il lui était si facile d'y échapper. A cela son avocat, M. Oscar de Vallée, a répondu : " Pour un homme tel que lui, la vie sans l'honneur ne vaut pas qu'on la garde : " il est venu défendre son honneur. On sait avec quel succès.
M. Aubry, ancien rédacteur du Courrier du Canada, aujourd'hui avocat à la cour d'appel d'Angers, est à Paris depuis hier. L'honorable M. Irvine et M. A. P. Caron, de Québec, sont aussi à Paris depuis quelques jours. Madame et mesdemoiselles Cartier sont allées j:)asser quelques semaines au château de Meung sur Loire, près d'Orléans, chez leur parent M. Edouard Bossange.
Les examens se poursuivent activement à la Sorbonneet dans les autres écoles de Paris. Les étudiants de province ont, en grande partie, quitté la ville. Plusieurs de ces jeunes gens sont très-bons par nature, mais très-canailles par éducation. C'est une des grandes fautes de l'empire d'avoir laissé la direction des lycées à des hommes qui faisaient profession d'athéisme. Xapoléon a eu près de vin^ct ans de règne ; il eût pu, pendant ce temjxs, élever une génération d'hommes religieux qui lui eussent été fidèles même dans les revers. Ici on considère les habitudes les plus abominables comme choses toutes naturelles et très-permises, tant elles sont générales. Lee %
femmes comme les hommes en parlent ouvertement, et d'un ton honnête, je pourrais dire, qui montre jusqu'à quel point le sens chrétien s'est efface chez eux. Ces gens-là ne méprisent pas la religion : ils l'ignorent. Pour eux les questions de religion et de morale se réduisent à des questions d'économie sociale ou d'hygiène : ils ne voient rien au delà.
A côté de cette classe de vicieu;s par ignorance, il y a les beaux esprits du libéralisme et de l'impiété. Ceux-là font dans le Journal des Débats et dans la petite presse. Ce qui les occupe surtout, en ce moment^ ce sont les pèlerinages ! Le Rappel fait un reproche amer à M. de Broglie de n'avoir pas réglé la question des pèUriiiages (sic) avant la prorogation de l'Assemblée Nationale 1
Mais il ne faut pas croire que tout soit mauvais dans Paris. Il y a ici de braves gens, et ceux qui sont bons le sont tout-àfait.
L' Union, l'organe des royalistes, est en trèsbons termes avec VUnivers. Laurentie (1) et Yeuillot font toujours vaillamment leur premier-Paris, et leur talent ne se dément pas. Le Pays soutient la cause des Napolpons, et le petit Français celle des princes d'Orléan Le Monde compte dans le personnel de sa rédaction des hommes de talent et de mérite.
(1) Mort au commencement de février 1876.
Louis Yeui Ilot publie ce soir un article trèsserré et très->errant à Tadre^-se du Siècle. Ce dernier journal a bien baissé ; il est loin d'avoir l'importance qu'il avait autrefois.
Je remarque que le gouvernement a fait écrire, en grosses lettres, sur les édifices publics, les mots Liberté, Egalité, Fraternité. On en est encore à cette vieille nouveauté ! Pour des' gens délurés comme les Parisiens, l'idée de faire imprimer cela, officiellement, sur des murs, me semble superlativement naïve. Si l'on tient absolument à écrire ces mots quelque part, ce devrait être dans le Code, — sauf pourtant le dernier mot, car la fraternité est nn .'sentiment sur lequel les codes ni les placards ne peuvent absolument rien.
J'ai été passer la soirée, hier, à Passy, chex M. Yervoitte, le célèbre maitre-de-chapelle Vers minuit, comme je descendais de voiture, sur la place de la Concorde, le pied me manqua, et j'allai tomber... dans les bras du docteur Pourtier, de Québec !
Sixième Lettre.
En vT»ggon, 8 août 18T3,
Une séance de distribution de prix extrêmement solennelle a eu lieu, lundi, à la Sor-
boBnc, à la suite des concours do tous les collèges et lycées de Paris et de Yersailles, et aussi, pour certaines matières, de tous les collèges de France.
M. Batbie, ministro de l'Instruction publique, dos Cultes et des Arts, a prononcé, à cette occasion, un discours fort remarquable, et, contrairement à l'usage, fort accentué dans le sens chrétien. Les élèves couronnés de tous les lycées, réunis en groupes distincts, ont applaudi chaleureusement ce discours, sauf les élèves du lycée * ^ *. Ces derniers, par contre, ont applaudi à outrance lorsque le lecteur annonça les prix d'un concours établi par le ministre de l'Instruction publique au mois de mai 1872. Pour bien comprendre le sens de ces applaudissements, il faut se rappeler qu'à cette époque, M. Jules Simon occupait, dans le gouvernement Thiers, le poste qu'occuj^e aujourd'hui M. Batbie.
Des membres de l'Institut, les professeurs des trois facultés de la Sorbonne (théologie, lettres et sciences), les proviseurs des lycées, etc., etc., tous en costume officiel, assistaient à la cérémonie. M. Ferdinand Duval, préfet de Seine, était assis à la droite du ministre.
Lorsque le nom d'un élève était proclamé, tous ses confrères du même collège ou du même lycée applaudissaient, criaient hrivo ! sans la moindre retenue, tandis que les autres élèves s'abstenaient complètement. Il n'y eut d'applaudissement général qua
lorsque le lecteur annonça un prix remporté
par M. X , de Strasbourg. A ces mots : de
Strasbourg, un frémissement parcourut la foule ; l'assistance toute entière éclata en exclamations et en marques de sympathie ; Temction soulevait toutes les poitrines, et, tout près de moi, je vis des vieillards s'essuyer lea yeux d'où s'échappaient de grosses larmes.
J'ai encore entendu M. Eatbie, mardi, à la distribution des médailles de l'Ecole des Beaux-Arts (rue Bonaparte), et à une séance analogue au Conservatoire de Musique et de Déclamation. Le ministre de l'Instruction publique parle de peinture et d'architecture comme les gens du métier ; au conservatoire (où, soit dit en passant, on vient de créer une chaire d'esthétique et d'histoire de la musique), il a parlé d'art musical, non pas comme les gens du métier, mais beaucoup mieux,
Youlez-vous savoir dans quelle partie de la France le langage ressemble le plus à celui du Canada ? Ce n'e:?t ni dans la Bretagne, ni dans la Normandie, mais c'est à Chartres et dans toute la Beauce, et peut-être aussi dans le Perche. Les Chartrains prononcent : Français—avoir— Versailles exactement comme les Canadiens.
Quellebelle cathédrale que celle de Chartres I C'est une des quatre merveilhs de l'art chrétien en France :
Clochers de Chartres, nef d'Amienf", Chœur de Beauvais, portail de BeijiiB.
On sait que les grottes et la forêt de Chartres formaient ce que l'on pourrait appeler la capitale ou le centre du druidisme dans les Gaules. C'est dans la forêt de Chartres que le grand prêtre des Druides faisait chaque année, au solstice d'hiver, la cueillette du gui de Van neuf, qu'il distribuait ensuite au peuple par petits morceaux.
Notre-Dame de Sous-Terre est une ancienne grotte druidique; elle forme aujourd'hui la crypte de la cathédrale de Chartres. C'est dans ce lieu que les Druides avaient élevé un autel à une Vierge qui devait enfanter, Virgini pariturœ, et qu'ils faisaient tous les jours leurs prières et leurs sacrifices. Au fond d'une des chapelles de la crypte (la chapelle aux cent lampes), on voit une statue en bois, bien exécutée : elle représente une femme portant un enfant dans ses bras. Au dessous sont écrits les mots de la fameuse prédiction druidique : Virgini pariturœ. C'est une copie de l'antique statue en bois de figuier vénérée en ces lieux mêmes par les Druides (s'il faut en croire la tradition) et qui fut conservée dans la chapelle aux cent lampes jusqu'en 1793. Les révolutionnaires d'alors, intelligents comme ceux d'aujourd'hui, brûlèrent la relique si précieuse et si extraordinaire devant la " porte royale " de la cathédrale.
Le Mans. Yieilles constructions ; vieux murs lézardés, Belle cathédrale. A droite de la porte d'entrée principale se trouve une trèsbelle pierre druidique. Nos très-doux an-
cêtres sacrifiaient des victimes humaines làdessus. S'il vous vient à l'esprit de leur jeter la pierre, ne tentez pas de vous servir de cellelà : dix hommes ne saui'aient la remuer d'un cheveu.
Septième Lettre.
Abbaye de Solesmes, 8 août 1873.
Si jamais vous venez en France, ne manquez pas d'aller demander l'hospitalité aux bénédictins de Solesmes. Vous j verrez un vieux monastère, qui remonte à l'an 1010, et une belle église remplie d'objets d'art ; puis vous y rencontrerez des hommes extrêmement distingués, aussi aimables que savants.
On m'a donné une chambre spacieuse de l'ancien prieuré. Sous mes fenêtres, au delà d'une étroite plateforme, la Sarthe roule silencieusement ses ondes tranquilles. Les petites maisons blanches de l'autre rive se mirent sur sa surface unie. Pas un nuage au ciel.
Is'ous sommes arrivés ici ce soir, à l'heure du souper. Le E. P. sous-hôtelier, dom (1) Fonteneau, nous a fait entrer dans le cloître, et,
[1] Lom, abréviation de Dominui.
avec l'empressement que l'on mettrait à recevoir des amis, nous a introduits dans le réfectoire, où étaient réunies une soixantaine de personnes, y compris quelques pèlerins. En l'absence du Réverendissimo Père Abbé, dom Guéranger, que nous verrons demain, nous fûmes accueillis par le R. P. prieur, dom Couturier, qui, suivant l'usage traditionnel, nous présenta un bassin et une serviette pour nous laver les mains. Le plus profond silence régnait dans la salle. Lorsque chacun fut à sa place, le R. P. prieur commença le Benedicite, qui fut suivi de quelques prières psalmodiées. Pendant le repas, lecture en français par un des moines. Action de grâce et psalmodie. Le R. P. hôtelier, dom Bérangier, auteur de la Vie de saint Turibe, nous fait parcourir les différentes parties du monastère. Dom Bérangier, comme tous les bénédictins, est très-instruit : chemin faisant nous entendons un cours d'histoire, de statuaire et d'architecture. Entr'autres belles choses, l'église de l'abbaye contient un groupe d'une dizaine de personnages, en pierre, enfermé dans une sorte de grotte. Le sujet de ce groupe est la Sépulture de la sainte Vierge. C'est un chef-d'œuvre, rien de moins. Je suis resté longtemps à le comtempler, et j'y retournerai encore. Il y a là toute la fleur mystique du moyen-âge unie à la beauté de formes de la renaissance. Ce monument, que l'on attribue à Michel Colomb, date du seizième siècle.
Compiles à neuf heures.
Eetîrés dans nos appartements, nous nous accoudons à une fenêtre et nous regardon» l'orbe étoile du ciel reflété dans les ondes de la Sartbe. La fraîche brise de la nuit nous fait oublier la pou5>sière du chemin de fer et le soleil brûlant. De l'autre côté de la rivière, des voix de femmes et d'enfants arrivent jusqu'à nous. On p;.rle le français, comme dans nos campagnes ! N'étaient ces beaux monuments artistiques du quinzième et du seizième siècles et cette vieille tour romane du onzième siècle que nous venons de contempler, nous pourrions nous croire au Canada.
Il y a eu hier, à Pans, trois tentatives de suicide et un enterrement civil. C'est un petit garçon de un an qu'on a ainsi enfoui, au cimetière du Père Lachaisc ; le père du pauvre petit, un certain Du^vai liant, a refusé les cérémonies de l'Eglise pour son enfant. Ce serait d'un ridicule à faire rire, dit le Figaro, si le sujet n'était pas si triste.
Toute la presse s'occupe de la récente entrevue du comte de Chambord avec le comte de Paris; dans tous les rangs de la société française on attache une grande importance à la démarche de ce dernier. (1)
(1) Les événements qui suivirent immédiatement l'entrevue de Froh:ïdorf et les manœuvres des hommes du Correspondant Pont encore présents à l'esprit du lecteur. On sait que ce sont les chefs du parti catholique-libéral qui ont empêché, ou au moins ajourné,
Onze heures sonnent au beffroi de l'abbaye i il est temps d'aller prendre quelque repos.
Huitième Lettre.
Bleia, hôtel de Blois, 13 août 1873.
Encore quelques mots sur Solesmes. L'il^ lustre auteur de V Année liturgique, dom G-uéranger, (1) n'a que soixante-neuf ans : je le croyais beaucoup plus âgé. Il travaille en ce moment à une troisième édition de son ouvrage intitulé: Sainte Cécile et la société romaine.
ravéneraent de Henri V au trône de France. Délaissés par les princes d'Orléans, ils inventèrent le prétexte du drapeau, sauf à soulever d'autres obstacles 81 Henri V avait eu la faiblesse de céder. Les légitimistes sincères yonlaient le roi avant tout ; les répu' blicains n'en voulaient pas, même avec le drapeau tricolore. Mais le roi, c'était l'abandon de l'idée chère à l'école catholique-libérale : la conciliation impossible des principes catholiques avec les principes révolutionnaires. Malgré leur petit nombre — car le concile du V^atican et la réconciliation de la fiimille royale les a considérablement aftaiblis — les catholiques-libéraux réussirent dans leur dessein, grâce à la division qui ré-nait parmi les membres de l'Assemblée Nationale, Maintenant le masque est levé; et l'on pait à quoi s'en tenir sur le compte des faux légitimistes.
(1) Mort en 187q.
— ijô —
î)es images et des statues de la jeune vierge dont le Père Abbé a médité la vie et le martyre ornent l'église et presque toutes les chambres de l'abbaye. L'église des bénédictines, élevée à peu de distance, par les soins de dom Guéranger, est aussi dédiée à sainte Cécile ; partout on y voit, entrelacées, des fleurs de lys, emblèmes de la virginité, et des roses, emblèmes du martyre.
Le E. P. Abl'é a bien connu Mgr. Taschereau. L'archevêque de Québec n'avait alor3 que dix-huit à vingt ans. Il Fa aussi revu depuis, et en a conservé un excellent souvenir. Le liévérendissime Père nous a priés de dire à Sa Grandeur beaucoup de choses aimables que la discrétion proverbiale des journalistes m'empêche seule de rapporter ici.
Le bibliothécaire de l'abbaye, dom Piolin, est un érudit de renom. Il publie en ce moment unenouvelle édition du Gallia Chrisfiana, immense travail qui formera seize volumes in folio, dont trois sont déjà imprimés. Le bon bénédictin désire avoir des renseignements Bur l'Eglise du Canada, et recevrait avec reconnaissance les livres que l'on voudrait bien lui adresser sur ce sujet tout-à-fait négligé jusqu'à présent dans les ouvrages publies en France. Il sait que l'histoire de l'Eglise de notre pays lui fournirait des pages des plus intéressantes, mais les pièces lui manquent pour cette partie de son travail. Si quelques uns de vos lecteurs voulaient bien aider à l'œuvre du savant bénédictin par l'envoi de quelques volumes, voici
comment ils pourraient les adresser : " E. P, dom Piolin, abbaye de Solesmes, près Sablésur-Sarthe (Sarthe), France."
On nous a beaucoup parlé de Louis Yeuillot à Solesmes. C'est un des habitués de l'abbaye. Il y vient se reposer de ses travaux, mais surtout consulter dom G-uéranger.
Solesmes est à deux kilomètres (une demilieue) de Sablé, où passe le chemin de fer de Paris à Nantes. A Sablé, le " château de la duchesse," habité par madame la duchesse de Chevreuse, a été refait à neuf et est magnifiquement situé.
Nous avons passé deux bonnes journées à Angers, dans la famille de notre respecté ami M. A. E, Aubry. Madame Aubry ne se lasse pas de parler du Canada. M. Pierre Aubry est un jeune bachelier en herbe qui promet de faire honneur à sa famille.
Toute cette excellente famille jouit de la plus grande considération dans le quartier qu'elle habite et dans un cercle d'amis restreint mais choisi.
Le château d'Angers est justement célèbre. La ville elle-même est fort belle. Jolie promenade (le Mail) ; beau musée, qui contient un grand nombre d'œuvres de David (d'Angers) ; beaucoup d'arbres ; statue du " bon roy Ééné," duc d'Anjou, comte de Provence et 'héritier du royaume de N"aples.
Dimanche soir, il y a eu conférence, ou mieux conversation sur le Canada, au " patronage " de la paroisse de Saint-Serge. M. l'abbé Bachelot, M. l'abbé Bodin et une cinquantaine de personnes 7 assistaient.
On parait tellement s'intéresser au Canada chez les Angevins que M. Aubry a été invité, séance tenante, à donner prochainement une autre conférence sur notre pays et ses habitants.
J'aimerais beaucoup à vous parler de l'hospitalité des habitants de Blois, mais il me faudrait pour cela entrer dans des détails intimes qui ne sauraient trouver place ici.
Un prélat italien disait un jour en ma présence que les communautés d'Ursuliues se distinguent toutes par un caractère, un cachet particulier qui se retrouve partout : en Italie, en France, et même en Amérique. Piien n'est plus vrai, du moins si j'en puis ji:ger par la ressemblance qui existe entre les XJrsulines de Blois et v-elles de Québec.
La supérieure des TJrsulines de Blois, la Mère Ste. C ...... est une parfaite grande
dame, causant simplement, onctueusement,
agréablement. La sous-prieure (Mère E ,)
écrit en vers avec fAcilité. Elle a l'air si modeste qu'on ne dirait jamais d'une femme poëte.
Tous les tableaux qui ornent la magnifique chapelle du couvent sont dus au pin»
ceau vraiment inspiré de la Mère St. D.....,., jeune religieuse guérie dernièrement d'une grave maladie à la suite d'une neuvaine à la vénérable Mère Marie de l'Incarnation, et qui travaille en ce moment à un portrait de la fondatrice des Ursulines de Québec. Les tableaux de la chapelle ne sont pas des copies mais bien des compositions de la Mère St. D
Une religieuse a exécuté pour nous, sur l'harmonium (instrument donné à la communauté par une des princesses de la famille d'Orléans), et avec beaucoup de talent, Vandante de la symphonie en la de Beethoven.
La Mère St. J . . . . , la Mère de la N et
la Mère Ste. U . . . . ont demeuré plusieurs années à Québec. Isées en France, élevées en grande partie au Canada, ce sont de véritables Cana iienn es- Fronça ises.
Il m'a aussi été donné de saluer la doyenne du couvent, la Mère de la Providence (1), qui a aujoui-d'hui Cjuatre- vingt quinze ans, et qui fut la dépositaire des célèbres prédiction» de la Sœur Marie-Anne.
Blois passe pour être, avec Tours, la ville ou l'on parle le mieux la langue française. Partout, en France, la haute classe parle bien (il s'agit ici de la correction du langage et non de la prononciation) ; mais ce qui dis-
( I \ Morte quelques mois apr?j8<,
tingue Blois et Tours des autres villes, c*eet que la prononciation j est excellente, et que le peuj^le y parle presque aussi correctement que la classe instruite. Et cela est vrai même peur le peuple des campagnes voisines de ces deux villes.
Au reste, les populations des rives de la Loire ont toujours joui d'un grand renom pour leur beau langage. Sans parler des ehants des trouvères, en la langue d'oï?, qu'on me permette de citer ce délicieux rondel, composé vers 1440 par Charles d'Orléans, " le prince le plus accompli de son temps," un des habitants du château de Blois :
Le temps a ]ai!«si*^ son manteau
De vent, de froidure & de pluje,
Et s'est vestu de brouderie,
De souleil luysant, cler & beau ;
Il n'y a beste, ne oyseau
Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure & de piuve.
Kivière, fontaine & ruisseau Portent, en livrée jolie, Gouttes d'argent d'orfaverie, Chascun s'abille de nouveau ; Le temps a laissié son manteau De vent, de froidure à de pluye.
M. l'abbé Eichaudeau, aumônier des L"rsulines, à eu la complaisance de nous servir de cicérone dans la ville, et nous a présentée à quelques-uns de ses amis.
Au double point de vue historique et architectonique, le château de Blois est un des moDuments intéressants de la France; M. de La Saussaye a fait sur ce château une étude qui, elle-même, est un monument. (1)
Le sieur G-ambetta à fait démolir une des arches du beau pont qui traverse la Loire visà-vis Blois, afin d'empêcher les Prussiens d'entrer dans la ville, — laquelle, du reste, n'était pas défendue.
Les Allemands ont du bien rire de cet effort de génie !
Une passerelle en madriers fut aussitôt improvisée, et la marche de l'ennemi ne fut retardée que d'une heure ou deux. Gambetta s'était enfui à toutes jambes.
A Paris, le " général " eût été chansonné d'importance pour cet acte de haute stratégie. Les Blésois rebâtirent tranquillement l'archo démolie et se contentèrent de lever les épaules.
N'euvième Lettre.
Bloia, 12 août 18T3.
Je suis encore tout ému de ce que je -viens de voir et d'entendre.
il) Histoire du Château de Blois, par L. de La Saussaye, Paris, 1866.
Il y a près de vingt-trois ans, une jeune enfant de quelques jours fut déposée sur le seuil du couvent des religieuses hospitalièresi de Blois. TJn papier que l'on trouva sur elle recommandait aux religieuses de l'appeler Constance, afin qu'on pût la reconnaître lorsqu'on viendrait la réclamer (ce que personne n'a encore fait). Quand la petite enfant eut atteint l'âge de trois ou quatre mois, on s'apperçut qu'elle étaitcomplétement sourde. Elle fut élevée à l'Hôpital de Blois. et on peut dire que toute la ville, dont la population n'est que de 20,000 âmes, la connaît. Les religieuses l'envoyèrent passer quelques années à Orléans, dans une école spéciale, où elle apprit à lire, à écrire, etc., et aussi à s'exprimer par signes selon les règles de l'art. Son éducation terminée, elle revint à Blois, chez les religieuses hospitalières, où elle réside encore.
Or, an mois d'octobre de l'année dernière, un grand nombre de personnes partaient de Blois pour X. i>. de Lourdes. Une d'elles, au moment de quitter la ville, dit : Si nous emmenions avec nous Constance la sourdemuette ? Qui sait si la sainte Yierge ne la guérirait jjas ? Constance partit avec les autres pèlerins, et, le lendemain, elle assistait à la messe dans l'église de l'Immaculée-Conception ou de la " grotte. " Au moment où la clochette sonnait, l'office fut un instant troublé : c'était la jeune fille, chez qui venait do 6e réveiller le sens de l'ouïe, et qui, étonnée, émerveillée, manifestait sa surprise par des exclamations I Le célébrant s'aperçut qu'il se
passait quelque chose d'extrarodinaire, et, aussitôt après la messe, il apprit, de même que toute la foule qui se trouvait à Lourdes ce jour-là, que Constance venait d'être l'objet d'un prodige éclatant.
Le télégraphe annonça le miracle, et lorsque le chemin de fer partit pour Blois emportant la bienheureuse jeune fille, la nouvelle de sa guérison était déjà connue au loin. A une station, un étranger se présente et demande à la voir. C'était un médecin spécialiste. Il parle par signes à Constance, et celle-ci lui fait comprendre, par signes aussi, qu'elle entend depuis quelques heures. Le médecin s'adresse alors aux voyageurs et leur dit : " Cette personne était sourde de naiseance, je puis vous l'affirmer ; je le vois à sa manière de s'exprimer"; et il ajouta : ''Yous êtes tous bien heureux I " puis il s'éloigna.
Depuis lors la jeune fille apprend à parler. Je viens de lui fixire visite avec M. l'abbé Eichaudeau, qui la cornait depuis longtemps et qui est un des témoins du miracle. Elle balbutie encore comme un enfant, et parle très-lentement. Elle articule les r et les s avec difficulté, et a peine aussi à prononcer les u. Il lui faut faire un grand effort, par exemple, pour dire le mot Lourdes. Le mouvement de la langue et des lèvres, qui est pour nous si facile et si spontané, est toute une affaire pour elle, Elle sait prononcer tous les pronoms et aussi les articles, mais elle ne connaît «wscn qu'un petit nombre de substantifs et de ver-
bes. Quand sa soience nouvelle lui fait défaut, elle écrit ou s'exprime par signes. Co qu'il lui faut apprendre, c'est le so7i des mots et la manière de les dire elle-même : quant à leur emploi, ce n'est pas pour elle un embarras puisqu'elle sait déjà écrire.
Il m'est impossible de vous exprimer ce que j'éprouvai en l'entendant parler. On reste stupéfiait en coDstatant tant d'inexpérience dans l'usage de la parole à côté de tant de vie et d'intelligence dans les gestes et dans le regard ; en entendant les inflexions douces mais étranges de cette voix incuite, de ce gosier qui fut vingt ans sans " clameur." (1)
(1, M, Eicliaudeau, au retour de cette visite, me lut quelques pages d'un travail qni parut peu de temps après, et que le Courrier du Canada [1er mai 1874] signala en ces termes :
" On a bien voulu nous adresser un exemplaire d'un ouvrage récemment publié en France : la Vie de la Ré' vérende Mère Marie de V Incarnation, première supérieure du monastère des Ursulines de Québec, par M. l'abbé P. F. Richaudeau, chanoine honoraire, aumônier des Ursulines de Blois.
" Nous donnerons plus tard une appréciation de cet ouvrage remarquable. En ce moment de fièvre politique, il nous serait difficile de parler comme il convient de ce li\Te profondément ascétique, de ces pages recueillies qu'il faut lire dans la solitude du cabinet— nous allions dire de l'oratoire.
" L'auteur s'est attaché surtout à faire connaître la vie intérieure de la femme vraiment extraordinaire qui illustra de ses vertus et l'Eglise de France et celle du Canada. Avant lui, M. l'abbé Casgrain avait écrit
Je lisais ce matin les lignes suivantes, d'un journal allemand, le Morgen- Blatt :
" Décidément la nation française est finie, et nous pouvons dire que bientôt, au Heu de nous
8a vie extérieure, et on peut dire quMl a fait d'elle une intéressante esquisse comme figure historique ; mais 'û ne s'est guère attaché à faire connaître /a sainte. Le livre de M. Casgrain a préparé les esprits ; celui de M. Eichaudeau achèvera de les fixer et de les convaincre.
" M. Richaudeau eet déjà auteur de plusieurs ouvrages estimés. On sent en le lisant qu^^il n'écrit pas pour le plaisir d'écrire, et que c'est à un homme d'expérience que l'on a affaire. Il n'est guère de chapitres, dans le livre que nous avons sous les yeux, qui ne contiennent des conseils sur l'éducation des enfants, la direction des âmes, etc ; puis des explications sur les vérités de la Foi, et des considérations, très-attachantes dans leur mysticité, sur les communications de Dieu avec les âmes fidèles et privilégiées, les miracles, la grâce, la vertu toute-puissante du sacrifice.
" Traiter un pareil sujet avec une telle hauteur de vue suppose un talent, une science théologique et une eonnaissance du cœur humain peu ordinaires. Hâtonsnous de dire que le vénérable et savant hagiograpke n'a pas trop présumé de ses forces : c'est ce qui ressort des approbations dont son œuvre est revêtue, et c'est aufsi le témoignage que nous avons recueilli de la bouche de plusieurs membres du clergé de cette ville.
" Quant à nous, laïque, nous déclarons que nous avons été étonné de l'attrait que M. l'abbé Eichaudeau a su donner à son livre. Nous avons lu avec une véritable avidité non-seulement ces pages où figurent nos héroïques ancêtres et où sont racontés les commencements de l'Eglise huronne-algonquine, mais en- - core celles où le théologien nous transporte dans les
forcer à la haine, elle ne nous inspirera pîtss qu'un sentiment de pitié ! On devait penser que la libération de son territoire éveillerait chez elle un éclair de patriotisme, ou, au
régions supérieures, déchirant les voiles qui cachent les horizons lumineux, expliquant les admirables opérations de la grâce dans l'âme humaine, et commentant avec autant de clarté que de justesse les paroles inspirées de la vénérable Marie de l'Incarnation sur les vérités dogmatiques de Tordre le plus élevé.
" M. l'abbé Richaudeau parle avec ce ton d'autorité exempt de toute raideur que peuvent seuls donner la maturité du talent, les fortes études et le commerce des âmes. Son style est ferme, sobre, concis. En le lisant on pense à ce qu'il dit et on ne songe guère à remarquer comment il le dit. L'écrivain, en gardant la mesure et le ton convenables, s'efface presque complètement, et la grande figure de la sainte et les autres figures qui l'entourent restent seules en lumière. Or saToir attacher le lecteur et se faire oublier soi-même est dégà un grand art : c'est la marque par excellence des écrivains de bonne école.
'' Au moment de terminer cet article, deux des choses que nous venons de lire nousrevienn^rint à la mémoire. La première, c'est que Notre Seigneur Jésus- Christ a daigné faire connaître à notre saiyite canadienne l'efiicacité irrésistible de la dévotion à son Cœur sacré cinquante ans avant l'apparition de Paray-le- Monial. La seconde, c'est que l'œuvre de sainte Angèle Mérici, l'institution des Ursulines, a la proînesse d'une durée éternelle. Nous nous bornons pour aujourd'hui à faire mention de ces deux faits sans r ajouter aucun commentaire, et nous laissons nos lecteurs si profondément catholiques aux sentiments doux ei consolants qu'ils feront naître dans leurs cœurs."
^* Ebnest Gagnon."
moins, une dernière lueur de bon sens. Nou»mêmes, nous étions persuades que notre départ serait pour quelques jours l'occasion d'un grand élan national.
" Il n'en a rien été ; et les défenseurs acharnés de ce peuple corrompu doivent enfin reconnaître la vérité. Nos soldats étaient encore dans les faubourgs de chaque ville, que les cris furieux de : Vive Gambetta I vive Thiers ! les demandes d^amnistie et les chants ^q\^ Marseilla'se éclataient de toutes parts, accompagnés d'outrages et de menaces contre les fonctionnaires français, si bien que nos généraux étaient sur le j^oint de rebrousser chemin pour aller à leur secours....
" Il est probable qu'avant peu, les provinces de l'Est, prises entre une démagogie furieuse et la guerre civile déchaînée par les prétendants, regretteront l'ordre et la paix que nos armées leur ont assurés pendant deux années..."
S'il n'y avait en France que des criailleurs et des gambettistes, le Moryen-Blatt aurait raison : la nation serait finie. Mais à côté de la France qui crie, il y a la France qui prie ; tout le salut est là.
— 4T — Dixième Lettre.
Lourdes (Hautes-Pyréneés), 14 août 1S7S.
Lourdes offre aux regards un des paysages les plus pittoresques quïl soit possible d'imagiuer.
La petite ville, cachée dans l'étroite vallée de Lavcdan, est entourée de collin-es à denai sauvages, et dominée par un rocher surmonté d'un château-fort.
A qu-elqu^ distance, assise sur les célèbres Hoches Massabielle, l'égUse de l'Immaculée- Conception (1), avec sa flèche élancée, se dessine sur le fond sombre de la m-ontagne.
Tout auprès, une jolie rivière, le Gave, (2) descend des Pyrénées en chantant sous les peupliers et les rosiers sauvages ; des sentiers bordés de fleurs sillonnent en tous sens des collines et dos gorges profondes, et, dans le
(1) Elevée depuis aii rang de hasilique.
^2) Le Gave de Pau, Gave veut dire cour» (Feau, Pau, situé à quelques kilomêtes de Lourde?, était la capitale du Béarn. Sa population est de 2^,000 habitants. Le château où naquit Henri IV a été complètement restauré. 11 est admirablement situé, et domine la chaussée que suit le chemin de fer.
Pau est toujours la première étape des fugitifs cf« distinction qui ar rirent de la frontière espagnole.
*oîntain, des pics élevés, couverts de neigo, se confondent avec les nuages.
Kous sommes ici à huit lieues de la frontière d'Espagne.
Au dessous do la grotte de V apparition sont suspendues une quantité étonnaute de béquilles et d'autres objets ayant appartenu à des miraculés.
Aujourd'hui même, quelques heures avant mon arrivée, madame la baronne de la E,iie, qui avait perdu l'usage des jambes depuis près de douze ans et qui se mourait d'une débilité générale, a été complètement guérie pendant une visite A la " grotte." et a marché en présence de toute la population de Lourdes et des pèlerins.
Je renonce à vous décrire l'intérieur de l'église de l'Immaculée-Conception, bâtie au dessus de la grotte. Le nombre des bannières, d'objets en or et en matières précieuses envoyés de toutes les parties du monde au sanctuaire de Marie est quelque chose d'incroyable. Une des bannières, la plus belle peut-être, a été reçue de Montréal, il y a trois semaines. On y lit ces mots : " Canada— ^.-^ D. de Montréal à N.-D. de Lourdes." Au centre brille Téglise paroissiale de Montréal, brodée on or. Le bas est orné d'un castor avec feuilles d''érabl©.
Demain, 15 août, fête de l'Assomption, pro- (ôossion solennelle. La musique de la ville et
une société chorale répètent en ce moment des hymnes religieux pour la cérémonie, à quelque distance de V Hôtel de la Grotte, où je suis descendu.
On aperçoit d'ici un des points les plus élevés des Pyi'enées, le Pic du Midi, dont Taltitude est d'environ 8,600 pieds. Si Ton veut avoir une idée du beau naturel uni au beau suimaturel, c'est à Lourdes qu'il faut venir.
Un morali^^e religieux aurait de belles choses à dire sur les pèlerins, sur leur ■ misères, leurs espérances, leur recueillement, leur foi. Il y a plaisir à faire parler les gens du peuple des merveilles dont ils sont tous les juurs les heureux témoins. Avec cela que leur langage est vraiment beau à entendre. Je ne les comprends pa.D toujours, mais il y a dans leur manière de dire une niusic|ue que tout le monde j>eut saisir et qui est réellement charmante.
Lourdes fut, au moyen-âge, la capitale du Lavedan en Bigorre. C'était une des places fortes de la Gaule au temps de César. Sa population actuelle est d'environ 4,000 àmeR,
Onzième Lettre.
Lourdes (Hautes-Pyrénées), 15 août 1873.
Il faisait, ce matin, un temps délicieux. L'incomparable paysage de Lourdes était embelli encore par les rayons du soleil matinal. La rivière semblait plus limpide, les montagnes plus vertes, et la belle église de la "grotte," dans son cadre de collines couvertes de grands arbres, ressemblait à un diamant enchâssé dans des émcraudes. L'air frais du matin était saturé de parfums délicieux. Sur la route qui conduit à la "grotte, " les pèlerins marchaient, isolés ou par groupes, dans un profond recueillement. Quelques-uns tenaient de longs bâtons à la main ; d'autres avaient de grands rosaires passés au cou ; des familles entières portaient l'insigne du Sacré- Cœur. Les femmes du peuple étaient revêtues du capulet, coiffure blanche, noire ou rouge, qui descend jusqu'à la taille, et sert aussi de mantille. (1) Dans l'église, il y avait une foule immense. Des hommes et des femmes
(1) Eugénie de Guérin écrivait de Cauterets (13 juillet 1846) :
" Le costume des femmea est remarquable par une grande mante, noire, ronge ou blanche, dont eilfe se couvrent en tout temps. On appelle cela un capukt. Il est en laine, et les malheureuses doivent étouffer là-dessous quand il fait chaud. Mais c'est le voile des Orientales; sorih- sans capukt serait un déshonneur."
de tous rangs, de tous âges et de tout pays assiégeaient les balustres.
Après la messe, dite par ^gr. Blanger, évêque de la G-uadeloupe, je descends à la grotte où je trouve beaucoup de monde réuni. Jo contemple un instant la statue placée à l'endroit même où eut lieu Tapparition, et je mo disposais à puiser de l'eau à la fontaine lorsque, tout-à-coup, un prêtre fend la foule, et, s'adrcssantà un fonctionnaire, il dit avec rapidité :
— Yite, un cierge, un grand cierge !. . . Un nouveau miracle ! . .
Un énorme cierge est aussitôt allume et placé au pied delà statue, en dedans de la balustrade vers laquelle tout le monde se porte aussitôt. Je m'approche d'un petit groupje où l'on cause à demi-voix.
— C'est le comte de Musy, prêtre du diocèse d'Autun, qui vient d'être guéri.
— Ce prêtre que l'on trainan dans une petite voiture ?
— Précisément, Il était malade depuis vingt ans et n'a pas dit la messe depuis onze ans.
— Je l'ai hiou connu, fit une autre voix ; il tomba ma.a^e en bortant de Saint-Sulpice, ou peu ae temps après.
— Je lui ai servi de secrétaire il y a trois
ans, dit un jeune prêtre ; il avait les yeux malades, et était perclus de tous ses membres. Tenez, le voici !
— Le voici, le voici !
Un homme brun, grand, bien pris, mais très-pâle traversa lentement la foule. La grille s'ouvrit et il passa de l'autre côté de la balustrade, immédiatement au dessous de la grotte. Chacun put le voir, à genoux d'abord, puis debout, pendant que tout le peuple chantait le Magnificat,
Le grandiose de cette scène dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Nous nous sentions effrayés en quelque sorte de ce qui se passait dans ce lieu auguste. La rivière, les montagnes, la végétation, le ciel d'azur plein de lumière et de soleil chantaient avec nous. Il y a dans ce cantique de la Yisitation des beautés que je n'avais jamais comprises comme en ce moment. Tout le monde chantait. Parfois une forte voix de basse attaquait un verset avec chaleur, puis, soudain, faiblissait, brisée par l'émotion. Les femmes chantaient comme les hommes.
Quand le Magnificat fut fini, M. de Musy s'approcha du grillage, et s'adressa à l'assistance à peu près en ces termes :
" Mes frères et mes sœurs,
" Il y a une heure, environ, j'étais encore le pauvre infirme que plusieurs d'entre vous
ont connu et que l'on traînait d'un endroit à l'autre dans une voiture, comme un petit enfant. Il y a onze ans que j'ai perdu tout-àfait l'usage de mes jambes, et mes souffrances datent de plus longtemps encore. J'ai prié la sainte Vierge d'intercéder pour moi et d'obtenir ma guérison. J'ai prié longtemps avant d'être exaucé. Ce matin, j'ai entendu deux messes. Pendant la piemièreje me suis senti guéri, et j'ai entendu la seconde en partie assis et en partie debout. Je me suis rendu jusqu'ici à pied, sans effort, et je vous parle sans fatigue. Aidez-moi à remercier Dieu et sa sainte Mère. Priez la sainte Vierge pour que j'obtienne la grâce d'être un bon prêtre et de bien diriger les âmes qui me seront confiées."
Il était alors neuf heures du matin. Nous prîmes un des jolis sentiers qui longent la rive gauche du Gave, et nous allâmes faire visite à madame la baronne de la Eue, femme du sous-préfet de Saint- Alalo, guérie miraculeusement la veille.
Madame la sous-préfète nous reçut avec beaucoup) d'affabilité. Elle avait auprès d'elle sa mère, qui l'a accompagnée depuis Saint- Malo, et son enfant, un jeune garçon de onze ans, qui, avant le miracle d'hier, ne l'avait jamais vu marcher.
Madame de la Eue a fait usage de béquilles pendant huit ans, mais, depuis trois ans, elle n'était plus capable de s'en servir. Elle avait,
en outre, complètement perdu l'œil gauche, sur lequel la paupière restait toujours fermée, et était sujette à des crises excessivement douloureuses. Enfin elle ne pouvait plus rien digérer de solide.
Depuis longtemps elle désirait [faire le pèlerinage de Lourdes, mais son mari s'y était toujours o]»posé ; les médecins prétendaient qu'elle n'aurait pas la force de faire un si long voyage. Quand son mari eut consenti au pèlerinage, elle ne douta pas un instant de sa guérison, et, le long de la route, elle disait à ceux qui la portaient et se la -passaient de l'un à l'autre " comme un paquet : " Merci de vos bontés : vous n'aurez pas cette peine à mon retour de Lourdes, car je serai guérie.
" C'est que, nous dit-elle, j'avais une foi I . . une foi telle que le bon Dieu seul pouvait mettre un pareil sentiment dans mon âme ! Je suis arrivée ici avant hier soir. Hier malin, après avoir fait mes dévotions, je me fis porter à la grotte où je me mis en prières. Tout-à-coup, mon œil s'est ouvert ! Je me mis alors à marcher vers la balustrade. Ma mère craignait de me voir aller ainsi seule, mais je lui dis de me laisser faire. J'étais guérie, complètement guérie ! . . . .
" Après mon action de grâce, je me. rendis jusqu'ici (un demi-mille) à pied. Je marche ; -je vois de mes deux yeux, et, depuis hier, j'ai pu manger de la viande sans éprouver uucun
malaise. Yoiis voyez qu'il s'est opéré en moi un triple miracle. Publiez-le partout ; puis, priez pour moi, car j'ai une grande dette à payer I "
Nous prîmes congé de madame de la Eue, qui voulut bien apposer sa signature sur quelques photographies que nous emportons en souvenir, et nous retournâmes à la grotte où il y avait toujours une foule considérable.
Messe à onze heures. Sermon par le E. P. Yadon, jésuite. Tout Lourdes est là. Je suis invité à toucher l'orgue. M. de Musy, le miraculé, dîne chez les EE. PP. de Tlmmaculée-Conception, qui desservent l'église de la " grotte. " Il parle peu mais sourit volontiers. Il est midi ; voilà juste quatre heures que s'est opéré le miracle de sa guérison. Il veut bien, Jui aussi, me laisser sa signature en souvenir. A la même table sont l'évêque delà Guadeloupe, M. le marquis deFranclieu, député de l'Assemblée Nationale, un prêtre polonais à qui les Eusses ont cassé les dents, et plusieurs autres étrangers.
Je pars à l'instant pour Toulouse, Nîmes et Puy-Eicard (près d'Aix-en-Provence), où demeure M. l'abbé Bouchy, autrefois de Québec. Nous partirons de là pour Marseille et l'Italie.
.Toulouse, graua hôtel du Midi, 16 août.
Toulouse (Haute-Garonne) — 130,000 habitants — est située sur la rive droite de la Garon-
ne et le canal du Languedoc. Ancienne capitale des Yolces Tectosage3,elle devint, successivement, capitale du royaume des Vislgoths, siège du duché d'Aquitaine, capitale du comté de Toulouse, et enfin, en 1271, capitale de la province du Languedoc jusqu'à la division de la France en départements. Tous les dictionnaires vous diront cela.
Le principal monument de la ville est le capitoie,(de création romaine, au dire des antiquaires)— (1) où se voit la statue de Clémence Isaure, la fondatrice de l'Académie des Jeux- Floraux.
A l'extrémité du faubourg Sainl^Cyprien, au point où s'opère la jonction du canal du Midi avec le canal de Brienne, se trouve un lieu de promenade magnifique. L'église dédiée à saint Saturnin, premier évêque de la ville, contient des reliques précieuses.
Toulouse est la ville aux parchemins du midi de la France. Un ancien privilège concédait le titre de noble à ses échevins, ou capitouls : de là le dicton :
Cil de noblesse a grand titoul Qui de Toulo jse est capitoul.
Celui-là a grand titre de noblesse qui est capitoul de Toulouse.
(1) " D'autres, dit Mme. Tastu, nient l'origine
romaine de ce nom (capitole) et l'attribuent tout simplement à la destination de l'édifice où les magistrats municipaux de la ville se réunissaient en conseil ou chapitre, en roman capitol, d'où ils ont pris le nom de capitoul. "
Grand-hôtel du Luxembourg, Ntmes, 17 août.
Nulle part en France on ne trouve d'aussi "beaux restes de la grandeur romaine que dans Nîmes. Ce sont : la Maison Carrée, ancien temple d'une admirable architecture, où l'on a placé le musée de la ville ; les ruines d'un temple à Diane, la Tour Magne, la Porte d'Auguste, la Porte de France, et les célèbres Arènes, immense amphithéâtre, beaucoup mieux conservé que le Colisée de Eome, et où pouvaient s'asseoir 30,000 spectateurs.
Nîmes est une des plus jolies villes de France. Sa population s'élève à au delà de 60,000 habitants.
Douzième Lettre.
Puy-Ricard, château de la Sostolane, 18 août 1873.
Nous voici en pleine Provence, dans le pays des troubadours, où l'on chante Magali, la poétique légende citée par M. Hubert LaÉuô dans ses chansons populaires et historiques; — où vécut Jasmin et où vivent encore Audebal, Mistral et Eoumanille.
C'est ici même qu'eut lieu la célèbre bataille où les Teutons et les Cimbres furent vaincus. A quelque distance s'élève la Tour de Marins, qui rappelle la victoire du général
romain. Au delà de la tour, un cap éle^û découjDe une large échancrure dans le ciel bleu : c'est le commencement des Alpes. Do l'autre côté de ce promontoire, une femme étrangère vint mourir il y a dix-huit cents ans. Marie-Magdeleine était son nom. C'était cette môme Marie qui répandit des parfums sur les pieds du Sauveur, et qui, pour cette action, sera louée partout où sera prêché l'Evangile.
La Eostolane est la propriété de madame de Eégis (de la famille de saint François Eégis), nièce du général de Eostolan qui commandait à la prise de Eome, en 1849, Madame de Eégis habite ordinairement Nîmes. Elle passe l'été ici avec son père, M. le comte de Lafare (ancien militaire qui a fait la campagiie de Eussie et terminé sa carrière publique à Alger), avec sa tille et ses deux fils.
Tout cet aimable monde est très-royaliste. M. l'abbé Bouchy, qui habite aussi la Eostolane. ne se lasse pas de parler du Canada. Il va nous faire le plaisir de nous accompagner jusqu'à Marseille.
Je fais l'inspection de l'école communale de de Puy-Eicard. Elle est bien tenue, d esc fréquentée par environ cinquante élèves. On n'y voit qu'une seule carte do géographie : la carte de la France, naturellement. L'instruction primaire n'est pas aussi avancée en France qu'elle l'est au Canada, mais il y a progrès 'BOMii ce rapport. Je fais causer les petits éco
liers, et leur fais dire quelques mots en provençal. Plusieurs de ces mots sont du latin tout pur, comme sc?iola, campana, etc ; mais la Bimilitude ou même l'étymologie latine n'est pas aussi générale qu'on pourrait le croire. Le provençal est une langue à part ; sans étude spéciale, les plus forts latinistes y perdraient...leur latin.
La vigne est la grande richesse du pays. Il y a aussi beaucoup d'amandiers. Je prends note, en passant, d'une sorte de légume inconnue chez nous : les aubergines. Il pleut trèspeu l'hiver en Provence, et il n'y pleut pas du tout l'été. Partant, il n'y a pas de pâturages. On boit du lait de brebis, et l'huile d'olive remplace ordinairement le beurre, qui ne paraît sur la table que comme friandise.
Nous allons faire visite à M. l'abbé Eoux, curé de Puy-Eicard, homme aussi savant que modeste. Chemin faisant, mon jeune ami, M. Louis de Eégis me montre les ruines du Castelas (grand château). De retour à la Eostolane,' M. George de Eégis nous conduit du côté de la Tour de Marins, pendant que mademoiselle de E (une vraie Nîmoise qui
sait son Jean Eeboul par cœur) réunit quelques petits paysans pour nous faire voir et entendre une ronde populaire : la lune hédole. J'écris sur mon carnet quelques fragments do ce chant rustique :
Au riban vert.
La lachttide, la lax:htude [laitue]
Au riban vert,
La lachtuda. hii df/iveri [persil]
Prindrin achestre qu'a la eoidour plus fresque ; Laïsserant l' aiiire qu^a la coulour malaiite.
Au rcban vert,
La lachtude, la lacldude ;
Au riban vert,
La lachtude, Icii dgivert.
lioumanilie vient de p^ublier, à Avignon, une petite brccLtu-t;, en langue provençale, qui a eu lin grand succès. Elle est dirigée contre les partisans des enterrements civils, et est intiuilée : Zis JEîiterro - Chin, les Enterre- Chiens.
Yous connaiss'^z Eeboul, le poète royaliste, vrai type populaire du Nimois. Celui-là n'écrivait pas en provençal ; mais il y a dans ses " krnières j)oësies " quelque chose de rustique et de doux qui sent le terroir du pays, comme dirait M. Charles Taché, et qui leur donne un cachet particulier. Je cite à l'appui un envoi à madame la comtesse de Chambord, que me dicte un de nos aimables hôtes de la Eostolane :
" Puisqu'on ne Fait quel vertigo Est venu mettre l'embargo Sur nos vœux et sur nos prières^ Quand l'an va se renouveler, Uu vieux Kîmois fera parler Le ciel, les arbres et les pierres.
*' Voici d'abord les compliments De ces antiques monuments Dont la contrée est embellie ; Contré' dont le géant romain.
Avec l'empreinte de sa main, Fit une soeur à l'Italie ;
— Gl —
" Puis ceux de ces riants coteaux D'où le vin descend à ruisseaux ; Ceux des oliviers du vieux Nîmes, Retentissants de la chanson Où ie nom sacré de Bourbon Eevient si souvent sur les rimes.
'' Car, parmi nous, les coeurs vivants
xse tournent pas à tous les verts ;
Et, malgré le siècle où nous Sv^mmes,
t'our le droit et la royauté,
Les petits ont leur loyauté,
Et le peuple a ses gentilshommes !
" Mais surtout recevez les vœux D'un soleil chaud et généreux Qui des hivers brave l'empire ; Les vœux de ce beau ciel d'azur, Qui deviendrait encor plus pur {S'il pouvait un jour vous sourire.
" Oui, madame, il vous sourira ; Le Seignenr nous exaucera :
C'est pour nous chose manifeste.
Mais, hélas ! Blondel( 1 ) ?e fait vieux,, Et les pleurs qu'il sent dans ses yeux L'empêchent de dire le reste-..
(1) Blondel, poëtedu douzième siècle, né à Nesie, en Picardis, s'attacha à Eichard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, et devint son favori. L'anecdote d'après laquelle il aurait retrouvé le prince captif en chantant ses romances dans toutes les parties de l'Allemagne n'a guère d'authenticité, Grétry a beaucoup contribué à populariser cette figure historique. C'est Blondel qui, dans la partition de Eichard, chante la célèbre
romance : Une fièvre brûlante Les chansons du
poëte-treubadour sont conservées à la Bibliothèque impériale et à celle de l'Arsenal de Paris.
" Des pleurs en un moment si doux ! ... Non non, madame, à vos genoux, Je jure qu'en ce jour heureux, (Si Dieu veut qu'avant je succombe) Malgré la mort et tous ses nœuds.
Je serai vivant dans la tombe !
" En attendant, à notre Henri, Qui ne fut jamais plus chéri, Faites promesse solennelle Que nous préférerions cent fois Gratter la terre avec nos doigts Que marger d'un pain infidèle."
Le Courrier du Canada est reçu à Puy-Ricard. J'en parcours une dizaine de numéros. J'apprends avec chagrin la mort de M. Ovide Leduc et celle du jeune docteur Eobitaille.
Marseille, hôiel du Louvre et de la Paix, 20 août.
Marseille, fondée 599 ans avant Jésus-Christ pur une colonie de Phocéens, est aujourd'hui le chef-lieu du département des Eouches-du- Ehône. Sa population est d'environ 320,000 habitants.
Le palais du Cliâteau-d'Eau, à l'extrémité de la promenade de Longchamp, est peut-être le plus beau monument, dans le genre, qui existe en Europe. Un canal d'irrigation, dérivé de la Durance, long de 120 kilomètres (30 lieues j, apporte à la ville et à 5,000 maisons de campagne de la banlieue une eau pure et abondante, et arrive en bondissant dans un immense bassin, au centre du Château-d'Eau, d'où surgissent des statues colossales repré-
sentant des personnages mythologiques et des monstres marins.
Le musée de la ville a été transporté au château de Longchamp. Il contient des marbres remarquables dus au. talent de Puget.
On connaît le fameux dicton : " Si Paris avait une Cannebière, ce serait un petit Marseille." Grâce à la prolongation de la Cannebière, qui n'était autrefois qu'un bout de rue, le mot parait aujourd'hui moins chargé.
Les journaux de Paris ont publié, dernièrement, une charade marseillaise qui a fait le tour de la presse ; la voici :
" Mon premier me porte, mon second m'emporte, et mon tout me transporte ! "
Le mot est Canne-bière.
Les restaurants de la Cannebière sont peints à fresque et ornés avec goût. Sur ce point Paris est complètement battu.
Les Marseillais parlent, entre eux, le patois provençal, et prononcent le français en appuyant fortement sur toutes les consonnes.
Marseille est la grande capitale du sud do la France. Son commerce s'étend à tout-es les parties du monde. L'église Notre-Dame de la G-arde, dont je n'avais va que les fondations en 1858, est maintenant terminée. On travaille au parachèvemeat de la nouvelle cathédrale.
Le célèbre potage national, la bouille-abaissé, dans lequel il entre une grande variété de poissons, n'est jamais oublié par les touristes anglais. Je n'y ai pas même goûté : je le dis à ma grande confusion.
M. Thiers est natif de Marseille.
Treizième Lettre.
Eome, 30 août 1873.
Le vaisseau sur lequel nous nous étions embarqués, à Marseille, ayant touché à Gênes, où il y a du choléra, quelques jours auparavant, un ordre est parti de Eome défendant de l'admettre en libre pratique dans aucun port de l'Italie avant le 25 août. "N"ous avons dû nous rendre à Naples pour finir la quarantaine. Avant de nous permettre de débarquer, on nous a fait encore attendre six mortelles heures. Le capitaine invoquait la commune à grands renforts d'imprécations: pour lui le remède à tous les maux serait de '' mettre le feu aux quatre coins du monde I " (1)
(1) Le second du vaisseau était un républicain pur.
— Eh bien 1 lui dis-je, vous devez être content : votre belle France est maintenant en république.
— Mais non, mais non, je n'appelle pas cela une république.
— Mais il me semble .....
Kaples est toujours beau,de sa mélancolique beauté. J'ai parcouru autrefois tout le golfe, depuis Sorrente et Capri jusqu'au cap de Mizène ; (1) cette année, j'ai dû me hâter da-
— Une république avec des lois de rois !..
— Que désirez-YOUs donc ?
— Je voudrais .••• je veux qu'on ôte les aumôniers de l'armée !
— Ah !...
Chacun a gon grief contre les hommes ou les choses de ce monde. Le grief de monsieur notre second c'étaient les aumôniers !
(1) Je trancris ici une page du journal de voyage que je tenais alors.
Kaples, 5 juin 1858.
" Après avoir vu Pompéï, nous nous rendîmes
à Castellamere, d'où nous prime? une voiture pour aller à Sorrente. Nous suivîmes une route vraiment royale, pratiquée sur le flanc de montagnes souvent taillées à pic au dessus de la mer, et couvertes d'orangers, d'oliviers et de citronniers.
'* Arrivés dans la " patrie du Tasse, " notre cocher nous conduisit à l'hôtel Vilîa Xardi, la plus charmante habitation possible. Comme le jour commençait à décliner, nous prîmes un guide, louâmes des ânes, et nous mîmes immédiatement en selle.
" iSTotre cicérone nous conduisit par la ville partout où quelque chose pouvait nous intéresser. Il y a dans Sorrente d'immenses réservoirs — bâtis par Antonin le Pieux — dans lesquels on entend un merveilleux écho. Une simple émission de voix, quelque brève qu'elle soit, rend un son qui se prolonge très-longtemps. Je me plaçai dans une ouverture de l'une de ces citernes, et chantai à plusieurs reprises des notes q'ii s'har-
vantage : je me suis contenté de revoir Pompoï, Baïa et Pouzzoles.
Lo Vésuve laisse à peine échapper nne légère fumée ; en revanche, une vapeur assez dense s'élève de la Soif at ara. L'ancien cratère est tout brûlant ; nous avons dû nous tenir à une certaine distance de l'orifice d'où s'échappaient du soufre et de l'alum en ébullition.
Baïa. Doux heures de dolce far ïiiente. Nous
monisaîont en .' elles. Ces notes que, naturellement, je chantais Fuxie après Fautre, se faisaient entendre simultanément dans le lointain : on eût dit un chœur de voix d'hommes.
" Notr-e guide me conduisit encore sur le sommet d'un pr. montoire élevé, d'où le regard peut embrasser tout le golfe de Naples. Nous descendîmes de ce promontoire sur les huit heures. A notre gauche, le rocher, taillé presque perpendiculairement, nous laissait V 'ir une vallée d'une admirable fertilité, la petite ville c cîSorrente, et, dans le lointain, plusieurs village» échelonnés sur les montagnes. Il commençait à faire nuit; un carillon de cloches résonnait dans le val. Nous retournâmes à l'hôtel en passant sur les lieux qu'habita l'auteur de "la Jérusalem "... J'étais charmé de ma promenade. Ce que je venais de voir réalisait l'idéal dr pittoresque queje m'étais créé d'après toutes les descriptions de site et de paysages que j'ai jamais lues.
"Je passai la soirée à causer avec M. Sauvaigue
(vice- consul du roi de Danemark à Savone), à la
lueur du Vésuve, devant une des portes de l'hôtel qui
'donne sur la mer, au milieu d'arbres, de fleurs, de
statues, et appuyé sur une balustrade, au bas de la-
descendons à une jolie habitation où l'on nous offre des raisins de Procida et le classique macaroni.
Kaples est la ville la plus populeuse de l'Italie ; si on pouvait en faire disparaître les Napolitains d'une certaine classe, ce serait la plus aimable ville du monde. Du haut du fort Saint-Elme, la ville, le Vésuve, le golfe et les îles offrent un coup d'œil grandiose tempéré par ce je ne sais quoi de doux et de
quelle, à cent pieds au dessous de nous, nous voyions quelques barques de pêcheurs portées sur les eaux transparentes du golfe.
" Ni moi ni mon compagnon ne pûmes dormir de la nuit. J-e me levai sur les trois heures et demie. L'aube naissante faisait pâlir les feux du volcan ; lea ombres mystérieuses de la nuit n« couvraient plu?
qu'à demi la mer et son rivage Je vis une petit*
embarcation de pêcheur glisser lentement à mes pieds : tout était silencieux encore.
" Quelques instants après, une barque montée de quatre rameurs nous conduisait à l'île de Capri. Le trajet dura plus d'une heure. Arrivés à quelque distance du rivage, nous prîmes une embarcation plua légère, conduite par un vieux batelier et un enfant, et nous côtoyâmes cette île d'une si triste célébrité, et o^l planent encore les souvenirs sinistres de la tyrannie et des cruautés de Tibère. Nous nous trouvâmes bientôt au pied d'énormes rochers dont le sommet s'avançait parfois au dessus de nos têtes. (Cestdel'ur de ces rochers taillés à pic que le monstre romain faisait précipiter ses victimes, après leur avoir fait subir les plus affreuses tortures). Notre guide nous dit qu'en ces endroits la mer a 200 brasses de profondeur. Enfin
mélancolique qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
L'église et le couvent des Chartreux de San Marti no (au fort Saint-Elme) ont été volés par les Piémontais. Les religieux ont entassé là des chefs-d'œuvre d'art et de patience. Sur les autels, enrichis par le génie et la piété, il ne se dit plus de messe, et l'admirable balustrade où était distribuée la sainte communion est devenue aujourd'hui un simple objet de curiosité. L'église, ses tableaux, ses statues, ses ornements, sont conservés in-
grotte dont l'entrée à fleur d'eau est d'une telle étroîtesse qu'il nous fallut nous coucher à demi dans notre barque pour y pénétrer.
" Après avoir franchi cette espèce de couloir, nous nous relevâmes dans le lieu le plus enchanteur, le plus féerique qu'il soit possible de voir. Nous étions dans un antre spacieux dont les ondes et les parois sont du plus ravissant azur ! ... Nous en fîmes le tour, puis nous mîmes pied à terre pour faire quelques pas dans un souterrain naturel (autant que nous pûmes en juger par les stalactites des parois), rempli de débris de rochers, et qui se prolonge jusqu'à Anacapri, à l'ouest de l'île. Nous revînmes ensuite nous extasier de nouveau dans notre " grotte d'azur, " et nous fîmes encore quelques tours au milieu de ses ondes transparentes et bleues. Avant que d'en sortir, notre vieux guide se jeta dans l'eau, et un autre phénomène frappa nos yeux. Son corps nous parut d'une blancheur éclatante, tandis que sa tête, sortie de l'eau, (effet de contraste sans doute) semblait parfaitement Doire ! Je mis moi-même ma main dans l'eau, et elle
Î)arut aussitôt comme recouverte d'un gant blanc égèrement azuré."
tacts : des militaires très-polis font voir l'édifice aux visiteurs moyennant deux ou trois francs, exactement comme on ferait pour un musée. On vole l'Eglise comme on vole les particuliers, sans la moindre vergogne. Les Kapolitains dérobent quelques centimes à la cachette ; les Piémontais volent les trésors ouvertement, avec ordre : ils savent faire le mal correctement.
A Eome, on appelle les PiémontaiR huzzurri, expression qu? veut dire à la fois affar mé et voleur.
Ce matin, trois buzzurri, sous-officiers de l'armée italienne, fumaient sottement leurs cigares dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Ces messieurs se vengent ainsi des railleries dont ils sont l'objet de la part des Eomains. Deux petits journaux, la Frusta (le Fouet) et le Cassandrino, se moquent d'eux avec une verve et un esprit sans pareils. Ils sont rédigés par des jeunes gens pleins d'intelligence et de courage. Je dis courage, car on ne leur épargne pas les avanies : la Frusta a eu l'honneur d'être saisie quaraute fois ! Depuis le gouvernement du 2-i mai, en France, ces journaux parlent plus ferme que jamais. Chose étonnante, la France, malgré ses revers inouïs, est encore restée le baromètre de l'Europe !
Yictor-Emmanuel n'est presque jamais à Rome. Lorsqu'il y paraît, on le regarde en face et on a l'air de lui dire : Qu'est-ce que vous
voulez ? Personne ne le salue, à l'exception des bujzurri ; d'ailleurs on n'est pas sensé connaître cet étranger-là. En ce moment, aucun membre de la famille royale n'est dans la capitale. Les ministres ne se plaisent pas plus ici que le roi ; ils déguerpiraient bien vite s'ils no craignaient le parti d'action.
Le peuple romain est peut-être le peuple le mieux doué qui soit au monde. Au physique c'est le type le plus parfait qui existe. J'ai été frappé de la tenue distinguée, de l'air de dignité et d'intelligence du clergé de Kome. J'ai adressé la parole à plusieurs prêtres, dans les rues : plusieurs savaient le français, quelques-uns mênae un peu d'anglais.
Si on veut connaître les Eomains, il faut venir les voir pendant l'été. En hiver, les étrangers les cachent, à moins que ceux-ci ne se cachent eux-mêmes derrière les Eomains pour faire leurs mauvais coups, ce qui arrive souvent,
Notre première visite a été pour Saint- Pierre. Toutes les personnes que nous avons rencontrées dans l'immense basilique étaient aussi recueillies qu'on l'est dans la cathédrale de Québec. Dans quelques semaines viendront les Anglais, les Pusses, les Américains, les Allemands, les Canadiens etc., etc., etc. ; ils empliront les églises, guidés par leurs ciceroni, et se scandaliseront mutuellement par leur eans-gêne; mais les vrais Eomain^, eux, éleyés mieux qu'aucun peuple de la terre dans
la foi et le respect des choses saintes, conserveront toujours leur recueillement et leur dévotion, qui est édifiante.
Le Saint-Père est malade et affligé. La ville est triste : pas de fêtes ; pas de cérémonies religieuses. Non-seulement le Souverain-Pontife est relégué au "Vatican, mais ses gardes mêmes ne peuvent se montrer dans les rues revêtus de leur costume. Il faut avoir vu Eomedans le bon temps pour pouvoir se former une idée du changement qui s'y est opéré.
Les fondations pour l'instruction gratuite des enfants, le soutien des orphelins, des infirmes et des vieillards, l'établissement des jeunes filles pauvres, etc., etc., ont toutes été volées par le gouvernement piémontais, à peu d'exceptions près. Ajoutons que les impôts sont devenus excessifs ; que le pain que l'on payait vingt-deux sous se vend auiourd'hui quarante, et qu'il vient beaucoup moins d'étrangers à Eome qu'autrefois. Les Eomains sont mécontents, et il faut avouer que ce n'est pas sans raison.
L'assimilation des mœurs et coutumes, en Europe, fait des progrès rapides. Cette phrase sentencieuse est pour vous dire que les enseignes des barbiers italiens ont disf)aru ! C'était une des curiosités de Naples que ces enseignes. Elles consistaient, le plus souvent, en un tableau sur bois représentant un bras d'où le sang coulait dans un plat ; ou encore
en un bras sculpté entouré d'un mouchoir rouge. C'est qu'autrefois les barbiers saignaient les malades, qui, du reste, réclamaient ce dangereux service à chaque instant. Ils étaient les rois de la saignée, les princes du sang ! Aujourd'hui on ne recourt plus guère à ce traitement ; les médecins 8ont rentrés dans leurs droits, et les enseignes originales ont dû être décrochées.
Je me suis accordé quatre jours de repos. Je ne commencerai la visite régulière de Eome que demain ou lundi. Grâce à une lettre d'introduction beaucoup trop bienveillante de l'honorable M. Chauveau, le K. P. Freyd (1), supérieur du séminaire français, a bien voulu me donner l'hospitalité au eémipaire même.
Quatorzième Lettre.
Some, 3 septembre 1873.
Je ne me lasse pas d'admirer la piété des Eomains. Dans chaque église, et à tout© heure de la journée, on trouve constamment des hommes et des femmes en prières.
Je fais connaissance de plusieurs religieux:
(1) Mort en 187/
trappistes, passionistes et bénédictins. Ce sont autant de types de bonté, de modestie et de politesse chrétiennes.
Nous vénéronSjdans l'église Sainte-Croix-en- Jérusalem, les j)i'écieuses reliques de la Passion ; nous montons à genoux les degrés de la Scala sauta, l'escalier que gravit le Sauveui' du Monde lorsque Pilate le fit voir au peuple, après la flagellation ; nous lisons, dans le livre éloquent des monuments de Rome, la vie de saint Pierre et de saint Paul, leur prédication dans le Ville-Eternelle, leur séparation à la porte d'Ostie au moment du supplice ; nous suivons sainte Agnès, la jeune vierge romaine, dans le lupanar où eut lieu le miracle de la croissance de ses cheveux et où elle reçut le martyre, et nous allons
Î trier sur sa tombe en dehors des mui^s de a ville.
La jeune patricienne avait été enterrée dans la vigne de son père, et on lui avait élevé tin tombeau. A quelque temps de là, des soldats romains aperçurent une jeune chrétienne qui priait sur la dépouille de la bienheureuse martyre ; ils la massacrèrent aussitôt à coups de pierres ; et, longtemps après, le corps d'Emérencienne fut trouvé auprès de celui d'xlgnès, sa sœur de lait.
Dieu avait payé par l'éternelle félicité les deux courageuses jeunes filles ; l'Eglise a voulu aussi que les hommes rendissent hommage à leur vertu et à leur foi : une église,
que l'art a embellie de ses plus suaves productions, s'élève aujourd'hui sur leur tombe commune, et le seul nom d'Agnès ou d'Emérencienne réveille au fond de tout cœur catholique un sentiment d'admiration et de douce pitié.
Nous visitons les grandes basiliques de Saint-Paul, de Saint-Jean-de-Latran et de Sainte-Marie-Majeurc, et nous nous arrêtons à une des églises élevées à la mémoire de eaint Laurent, les héros chrétien dix fois martyrisé. Je renonce à vous décrire toutes ces merveilles dont mes yeux gardent encore l'éblouisserUent.
Chaque jour nous retournons à »Saint~Pierre, et toujours avec un bonheur, j'allais dire avec une ivressd nouvelle.
Quedirai-je de Cécile, la glorieuse martyre, dont le corps. exem2:>t de hi corruption du tombeau et exhalant un suave parfum, repose toujours, malgré plusieurs exhumations, dans la même attitude gracieuse et virginale ! Il faut lire la vie de la sainte par dom Gruéranger. Ce que l'on avait pris jusqu'à présent pour un récit légendaire, très-poetique mais voisin de la fiction, demeure, après les recherches du savant bénédictin, un récit historique d'une véracité inattaquable.
J'ai revu le premier lieu de sépulture de Cécile, aux catacombes, où elle fut d'abord déposée avec Adrien et Tiburce. Tout auprès est le tombeau de Lucine et celui de Sébastien,
deux autres figures poétiques du temps des grandes persécutions.
Nous parcourons ainsi la Yille-Eternelle, feuilletant les Actes des Apôtres, les Actes des Martyi's, THistoire des saints de tous les siècles, et nous reposant à peine, malgré la chaleui' intense.
Yisite du Capitole et des monuments de la Eome païenne.
J'ai recueilli des statistiques sur les taxes imposées aux Romains par le gouvernement de Yictor-Emmanuel. Elles s'élèvent, en comprenant la taxe municipale, à 40 pour cent sur le revenu. Sous le gouvernement pontifical, tous les impôts réunis ne dépassaient 2)as 3, ou, au plus, 5 pour cent.
J'ai été faire visite aujourd'hui aux religieuses Ursulines de Rome. Le gouvernement leui' a volé un de leurs bâtiments (l'externat) pour y établir une école laïque. En ce moment, on prend des mesures pour les dépouiller complètement et les chasser de la ville. On sait parfaitement ce que tout cela veut dire. On veut simplement supprimer la religion ; on se dit que lorsqu'une fois on aura la clef de l'église dans sa poche, personne ne pourra plus y faire le catéchisme ou y dire la messe. Il n'y a que les Coquelets qui ne voient pas cela.
Je vous disais, l'autre jour, que Yictor-Emmanuel habite rarement Eome. Quand il y
vient, il ne couche jamais au Quirinal. Quelqu'un, paraît-il, a prédit qu'il mourrait dans co palais : à cause de cette prédiction, il a fait meubler, pour son usage, une maison des environs, et il laisse Humbert et Marguerite à peu près les maîtres du logis.
M. de Corcelles, ambassadeur français auprès du Saint-Père, habite ordinairement le palais du prince Colonna. Toute la noblesse romaine est restée fidèle à Pie IX et n'a aucun rajoport avec les huzzurrL
La santé du Souverain-Pontife a inspiré des inquiétudes dans Eome ces jours derniers. On s'en parlait à voix basse, et on répétait la parole de Pie IX lui-même : " Simon meurt, mais Pierre ne meurt pas. " Je tiens du E. P. Briehet (un prêtre français bien connu et bien estimé au Canada) que tout danger est disparu depuis deux jours.
Ce bon et complaisant P. Briehet est toutpuissant dans Eome. Grâce à lui, j'ai pu me promener, hier, dans 1-e jardin privé du Souverain-Pontife, au Vatican. Sa carte équivaut à un passej^ort général : il suffit de la montrer pour que les serrures tombent des portes.
— T7 — Quinzième Lettre.
Rome, 10 septembre, 1S73,
—Benedicamus Domino !
— Deo gratias ! quelle heure est-il donc ? *
— Cinq heures. Allons, levez-vous, Breton du Canada !
— Tout de suite, père Briehet.
Deux beaux chevaux noirs piaffaient à la porte du séminaire français. Je rejoins M. l'abbé Pe^Tct, chanoine de la cathédrale d'Auch, M. l'abbé Lagacé, de Québec, et le P. Brichet. Xous partons ensemble pour Albano et les montagnes du Latium.
Pour la première fois depuis six mois la nuit a été assez fraîche. L'air est humide ; ce serait le temps de prendre la malaria si nous n'étions pas si pressés.
Le beau rayon de lumière que le soleil nous envoie par dessus les cimes de la Sabine ! Pas de fête sans soleil. Xous tombons tous d'accord sur ce point important,
Nous passons près de Saînt-Jean-de-Latran, dont les mars portent encore des traces du dernier siège. Porte Latine. Plaine immense. Puines.
La Pome antique s'étendait très-loin au sud. Elle comptait alors près de deux mil--
lions d*habitaiits, dont les trois quarts étaient esclaves. C'était le beau temi3s ! le temps que les progressistes modernes voudraient ramener sur la terre.
A notre gauche s'élèvent des ruines d'arches gigantesques, restes d'anciens aqueducs. Sur la route, une inscription porte : Dite Ave Maria...K mesure que le soleil se lève, la gaîté gagne les esprits : véritable gaîté d'écoliers ; chassé-croisé de bons mots et d'anecdotes ; feu d'artifice ! Mais cela dure peu. Chez ceux qui ont connu les douleurs de la vie, la gaîté n'est qu'un sentiment passager et accidentel : quand le P. Brichet donne le signal de la méditation, les fusées sont toutes consumées depuis longtemps.
Tombeau de Pompée et des fils de Tarquin. Nous descendons de voiture à Albano, et nous passons à pied le pont, ou plutôt le viaduc de l'Ariccia. C'est une construction superbe et un des innombrables travaux accomplis par Pie IX.
Nous continuons notre trajet dans la montagne. J'inscris sur mon carnet des noms familiers aux zouaves canadiens : Monte Cavo, Eocca di Papa, Castel-Gondolfo, Marino (villa de Cicéron), Tusculum, Frascati, etc. Nous dînons dans un couvent de Franciscains, sur les bords élevés du lac Albano, que l'on dit être un ancien cratère. Nous avions emporté nos provisions : ces Franciscains sont si pauvres qu'ils meurent presque de faim. Le
gouvernement les a taxés 3,000 francs par an Bur les aumônes qu'ils peuvent recevoir et sur les messes dites dans leur église. Comme ils ne pourront pas payer, on fera vendre le couvent, et le toui* sera joué.
Castel-Gondolfo. aS'ous passons devant un palais particulier de Pie IX, qui sert actuelment d'asile à de pauvres religieuses que le gouvernement piémontais a jetées sur le pavé. Avant de reprendre le chemin de la ville, nous faisons une dernière halte à Frascati, et nous visitons la villa Torlania, d'où le regard embrasse un horizon très-vaste mais dune suprême m^ncolie.
Je n'ai guère le temps de vous raconter la suite de mes courses dans Eome. J'aurais bien à dire quelque chose de l'observatoire du P. Secchi ; de la merveilleuse invention du célèbre astronome, le météorographe, et des explications que nous en a données son disciple, le P. Ferrari ; mais, outre que je n'en aurais pas le temps, je n'ose m'aventurer sur ce terfain. Je vois d'ici le savant M. Hamel, de l'université de Québec, qui me loue de ma prudence.
La villa Doria Pamphili était un des doux souvenirs de mon premier voyage à Eome. Pourquoi la trouvé-je moins belle aujourd'hui ? Elle est restée ce qu'elle était ; c'est moi qui ai changé et vieilli.
J'ai recueilli beaucoup d'informations sur les travaux des congrégations et des prélats
romains. La vie des cardinaux, à Eome, est loin d'être oisive : on n'a pas d'idée de la charge d'occupations qui pèse sur les épaules de ces hommes-là.
Un mot, maintenant, de la maison militaire du Saint-Père. Elle se compose, lo de soixante gardes suisses, dont le salaire est de un franc par jour ; 2o. de soixante gendarmes, avec même salaire ; 3o. de soixante gardes nobles ; salaire : cent-vingt cinq francs par mois. En outre, il y a la garde palatine, composée de cinq cents citoyens romains, qui fait le service gratuitement ; puis les chambellans ou camériers, gentilshommes d#la ville, dont le service est aussi gratuit, et qui portent Vé-pée dans les grandes circonstances. (1)
Le livre de M. de la Marmora : Z7n po'più di luce sugli eventi politici e militari delV anno 1866, continue toujours d'occuper l'opinion publique. Bismark ne s'en émeut point ; il a d'ailleurs besoin de l'Italie pour le seconder dans sa violente persécution conti*e les catholiques, et il tient au voyage de Yictor-Emmanuel en Allemagne.
(l) Ces renseignements m'ont été donnés par un homme d'une rare distinction, un vrai Komain, plein d'intelligence et de foi active : M. le chevalier Paolo Mencacci, camérier de cape et d'épée, directeur honor aire du journal // divin^ Sakatore, et vice-président de la Frederazione pia.
11 septembre.
J'ai eu le bonheur de voir le Saint-Père ce matin, dans une des salles du Vatican. Le Souverain-Pontife a vieilli, beaucoup vieilli ; mais il a encore toute la vigueur d'esprit, toute la lucidité de perception d'un jeune homme. Les quelques paroles qu'il a daigné m'adresser indiquent qu'il est bien au courant des afiaires de l'Eglise du Canada. (1)
(1) J'avais vu le Souverain-Pontife quinze an.-^ auparavant. Il était alors dans toute sa vigueur. C'était avant les grandes manifestations qui attirèrent à Eome tant d'étrangers de toutes les parties du monde : la canonisation des martyrs du Japon, le dix-huitième centenaire de la mort de saint Pierre, le concile œcuménique du Vatican. C'était aussi avant le mourement des zouaves pontificaux, et il était assez rare alors qu'un Canadien se rendît jusqu'à Eome. Aussi ne fus-je pas peu surpris d'entendre le Saint-Père, que je ne m'attendais pas à voir d'an=ïsi près i cette faveur m'avait été ménagée par Mgr. Pacca, et au pied duauelje m'étais agenouillé, me parler de mon pays, au Haut et du Ba-i Canada, comme s'il en arrivait lui-même !
Sa Sainteté s'informa de Mgr. Turgeon, et me demanda ^il était toujours parahj.^ê. Elle me parla aussi de 3Igr. l' Administrateur (Mgr. Baillargeon), puis de mes parents, etc. etc.
Pie IX s'exprime en français avec facilité.
A l'époque de mon premier voyage, Eome était toute autre que je la retrouvai en 1873. J'assistai, au mois de juin 1858, à une procession magnifique, sur
J'ai vu aussi, au YaticaD, Mgr. de Mérode, l'ancien ministre des Armes. C'est un homme de haute taille. Un de ses yeux regarde à Tivoli et l'autre à Civita-Yecchia : ce qui ne l'empêche pas d'avoir bonne figure, — moins bonne cependant que le cardinal Barnabo, réminent prélat devenu aveugle, qui se faisait conduire par le bras à la suite de Sa Sainteté.
Seizième Lettre.
Florence, hôtel de New-York, 14 septembre 1873.
Florence est bien une des plus belles villes d'Italie. Une rivière, l'Arno, la traverse presque en ligne droite. Ponts magnifiques. Un d'eux, le Fonte VeccMo, est bordé d'une
la place Saint-Pierre, le jour de l'octave de la Fête- Dieu (il y aura bientôt six ans que Pie IX n'a mis les pieds sur cette même place). Les troupes française et romaine faisaient haie ; le cortège était éblouissant. Je me trouvai aussi à Rome le jour du douzième anniversaire de l'avènement de Pie IX (17 juin), et j'entendis, à cette occasion, le célèbre chœur de la chapelle Sixtine, qui ne s'est pas fait entendre depuis l'occupation piémontaise.
. (1) Le cardinal Barnabo et Mgr. de Mérode moururent tous deux quelques mois plus tard (en 1874).
double rangée de maisons, ce qui parait, à distance, tout-à-fait original. Le dôme de la cathédrale (Brunelleschi) a 131 pieds de diamètre intérieur, juste un pied de plus que celui de Saint-Pierre de Eome (Michel- Ange), mais il n'est pas comme celui-ci lancé dans les airs. Le Baptistère (Ghiberti), le Palazzo Yecchio, les palais Pitti et des Uffizi, l'église Santa Maria novella, attirent surtout la curiosité des touristes ; mais rien, à mon avis, n'égale le Campanile, l'immense et beau campanile de Giotto, construit en marbre de diverses couleurs, si admirable de proportions, et où la solidité s'unit à tant d'élégance.
Le jardin Boboli est une promenade charmante : jets-d'eau, statues, charmilles ombreuses, sentiers artistement ménagés, vue magnifique de la ville et de son horizon de montagnes aux contours pittoresques.
Le palais des Uffizi communique ati palais Pitti par un long corridor qui traverse l'Arno (au dessus du Ponte Yeccliio) et plusieurs rues et blocs de maisons. Ces deux palais contiennent des galeries de tableaux et de statues d'une grande valeur. Il y a là des chefs-d'œuvre de toutes les écoles et de toutes les époques.
Je ne connais j)^is de musée où l'on puisse mieux constater que dans ces galeries l'immense culbute qu'a fait l'art chrétien à la renaissance.
Il faut bien se garder de croire que l'épa-
nouissement de l'art, à la renaissance, soit dû entièrement aux "procédés" nouveaux introduits par les artistes Grecs qui vinrent vers ce temps-là s'établir en Italie. Le long travail du moyen-âge arrivait à maturité ; une multitude d'hommes de génie semblaient s'être donné rendez-vous pour naître à la même époque ; l'anatomie et la perspective devenaient mieux connues; au mysticisme de Fra Angelico, Michel-Ange, puis Eaphaël, dès sa première manière,apportaient une plus grande perfection de formes. L'infusion soudaine do l'art grec ne fit que hâter ce perfectionnement de la forme vers lequel tant d'artistes de génie tendaient et qu'ils avaient presque atteint. Mais ce que cette infusion eut de bon en ce sens ne compense pas le mal qu'elle fit dans l'ordre des idées, de l'inspiration. L'art païen est venu toucher du doigt la chrysalide prête à se briser ; mais, en hâtant la délivrance de la fleur-ailée, il l'a blessée mortellement et a souillé l'éclat de ses brillantes couleurs. Pour ne parler que du palais des Uffizi, il est telles salles de ce palais, ornées de tableaux de la renaissance, que l'on s'est plu à appeler des " sanctuaires, " mais qui mériteraient plutôt le nom de lupanars tant elles contiennent d'œuvres lascives où s'étale le plus hideux mor térialisme.
Florence était la ville de prédilection de Michel- Ange. C'est là qu'il a puisé l'idée de ces conceptions hardies qui ont fait de Eome -la ville artistique sans rivale au monde. Mi-
chel-Ange était à la fois architecte, peinti'^ et sculpteur. Comme architecte, il a transporté le Panthéon d'i^grippa sur le faite de Saint-Pierre ; comme peintre, il a fait la grande fresque du Jugement dernier (laquelle, soit dit en passant, est fort détériorée et demande restauration) ; enfin, comme sculpteur, il a fîiit le Mdise de Saint-Pierre-aux-Liens, le chef-d'œuvre dés chpfs-d'œuvre,
Falardeau ne s'occupe plus de peinture. Il est en ce moment absent de la ville, en partie de chasse. Sa maison, située au centre de la ville, est très-spacieuse. Sur un des murs de l'entrée principale, à droite, un marbre blanc porte l'inscription suivante, que je traduis de Titalien : " Ce palais, qui fut la résidence de Machiavel, a été restauré par le chevalier Antonio Falardeau, en 1863."
Madame Falardeau a la complaisance de me faire visiter le musée et les autres appartements de sa maison. Dans un des cabinets d'étude, je vois plusieurs brochui-es canadiennes, entr'autres la notice historiographique sur le deux-centième anniversaire de l'arrivée de Mgr. de Laval au Canada, par M. J. C. Taché ; puis les portraits de M. le curé de Québec, de M. l'abbé Eacine, de M. l'abbé Casgrain, de M, Garneau, de M. Cauchon, de M. O'Kill Stuart, etc.
Théophile Hamel est le premier artiste canadien qui soit venu en Italie poui' y étudier la peinture. Après lui sont venus Falar-
deau, Bourassa, Têtu et Eugène Hamel. Antoine Plamondon, le doyen de nos artistes, avait, le premier, fait le voyage d'Europe, mais il ne s'était pas rendu jusqu'en Italie.
Ce soir, avant de rentrer à l'hôtel et en revenant des Caséines, j'ai vu défiler une sorte de procession aux flambeaux qui passait sur le j)ont Santa Trinità. Je me suis enquis de ce que cela voulait dire ; on m'a répondu que c'était des funérailles ! urCmorte !
La Mort ! ... Quelque beau que soit un pays, on y rencontre toujours cette suprême misère de l'homme...
Dix-septième Lettre.
Venise, hôtel royal Danieli, quai des Esclavons,
18 septembre 1873.
Quelle ville originale que Yenise ! En récaj^itulant les quelques heures 'que je viens
(1) M. Henî'y J. Morgan, dans une brochure intitulée : The place British Ame^Hcans hâve vjon in History, parle cependant d'un peintre canadien-français du nom de Blancours, qui, vers la fin du siècle dernier, aurait eu de grands succès en Russie. L'auteur ajoute : Blancours v:as thefirst Canadian who studied painting m Eurrqye, where he carried off a prize ai one of ihe Aca^ demies.
d'y passer, il me semble lire une légende orientale. Cette ville silencieuse assise au milieu des lagunes ; ces canaux bordés de palais et sillonnés par des milliers de gondoles ; Saint-Marc et le palais des Doges avec leur architecture bysantine ; le Eialto et le Pont des soupirs— TAe Bridge of the Siy?is— célèbres dans la littérature anglaise ; ces grandes richesses artistiques ; puis ce passé merveilleux de Yenise, cette Histoire si di-amatique et si romanesque, racontée avec tant de noblesse dans les toiles du Titien, du Tintoret et de Paul Véronèze : — tout cela pénètre l'esprit d'une impression indéfinissable.
Yenise, située au nord-ouest de l'Adriatique, est reliée à la terre ferme par un pont ou viaduc pour le passage du chemin de fer, long de près d'une lieue, élevé de huit à neuf pieds au dessus de l'eau, et soutenu par 222 arches. La ville entière est bâtie sur 80 îles qui communiquent -par 450 ponts.
On ne voit pas un seul cheval dans Yenise,ni même d'ânes — à moins qu'ils ne soient de l'espèce de l'àne de Balaam. Les rues sont des canaux (le grand canal a 15 pieds de profondeur), et les voitures sont des gondoles. Ce qui attire tout d'abord l'attention dans cette ville étrange, c'est l'église JSaint-Marc, avec ses coupoles bulbeuses, sa façade ornée de mosaïques dorées et coloriées, et ses portes en bronze (travail de Sansovini), reproduction des portes de Sainte-Sophie de Constantinople ; puis la place Saint-ilarc, la Piazetta,
avec son lion ailé, et le palais des Doges, construction ogivale d'un style extrêmement original, qui fut, à la fois, sénat, tribunal et prison.
On entre dans le palîjis des Doges par l'escalier des Géants, construite à l'endroit même où fut décapité le doge Marino Faliero, et l'on pénètre successivement dans la salle du Grand Conseil, ornée de l'iDimense toile du Tintoret : la Gloire du Paradis, et de VApothécse de Venise de Paul Yéronèze, — la salle du Scrutin, — la salle délia Bussola, où se trouve la " gueule du lion," ouverture j^ar laquelle on glissait les dénonciations secrètes,— la Balle du Conseil des dix, etc., etc., etc. Une de ces salles contient des tableaux magnifiques où figure le pape Alexandre III, et où sont célébrées les victoires remportées sur Barberousse par les Yénitiens.
La prison des Plombs (sous les toits), où fut enfermé Silvio Pellico, et les Puits, cachots à fleur d'eau, font aussi partie de l'édifice. Les prisonniers se rendaient des prisons d'attente, voisines du palais des Doges, à la salle du terrible Conseil des Dix, en passant par le pont des Soupirs. Ceux qui étaient conduits aux Puits subissaient la peine capitale : les prisonniers politiques avaient la tête tranchée ; les autres étaient simplement étranglés. (Tous ces souvenirs sont d'une douceur infinie !) Des uns et des autres, -personne n'avait de nouvelles.
Notre guide nous invita à entrer dans lo cachot de Carmagnola, célèbre condittiere italien qui eut la tête tranchée en 1432, et dans celui ou le quatrième et dernier fils du doge Foscari fut injustement retenu, puis mis à la torture.
Un autre monument à visiter est l'église de la Sainte, bâtie sur un million deux cents mille pièces de pilotis. Le musée de l'Académie des Beaux- Arts est extrêmement remarquable. Les mausolées du Titien et de Canova, à l'église des Frari ; ceux des doges Moceuigo, Morosini, etc., à l'église SS. Jean et Paul, sont aussi d'une grande beauté. Le palais Persico et celui du comte de Chambord sont situés sur le grand canal.
Les 2)igeons, les célèbres pigeons do Venise, sont toujours à leur poste. Le génération en génération, ils vivent et meurent sur la piazza et la irlazzetta de Saint-Marc. Les chevaux de bronze (qui ne sont pas de bronze mais de cuivre), transportés de Eome à Bysance, de Bysance à Yenise, de Yenise à Paris, puis renvoyés de Paris à Yenise (en 1815), ornent toujours la façade de la basilique vénitienne.
Yenise compte aujourd'hui 125,000 habitants. Ija vie y est beaucoup plus chère qu'il y a quinze ans. Les Yéniticns qui se plaignaient alors se plaignent davantage aujourd'hui. Ce sont, du reste, de braves g^n^.) polis, tranquilles et amis de l'ordre.
— ga —
Les porteuses d'eau, avec leurs chaudières en cuivre suspendues à un joug qu'elles portaient sur la seule épaule droite, semblent avoir disparu. Je n'en ai pas revu une seule.
C'est à Venise que fut imprimé le premier papier-nouvellas. On le vendait un sou, una gazetta, d'où est venu le mot gazette.
Ce soir, il y avait musique sur la place Saint-Mare, l'unique grande place où les Vénitiens peuvent se dégourdir un peu les jambes* A la table d'hôte de VAlherga Reale, nous rencontrons des dames russes que uous avions vues au Vatican la semaine dernière, ainsi que des familles américaines, brésiliennes, françaises et anglaises
Trieste, hôtel do l'Aigle Noir, 18 septembre.
Je viens d'apercevoir la villa de Miramar, délicieusement située sur le bord de l'Adriatique, et d'où le regard embrasse tout ie golfe de Trieste. C'est là que vivaient l'archiduc Maximilien et sa jeune femme, Charlotte, quand la politique de Napoléon III vint les tirer de leur paisible bonheur,
Hélas l les balles qui percèrent le cœur de Maximilien atteignirent l'infortunée princesse à la tète ! Que reste-t-il de cette cour impériale du Nouveau-Monde et de ce jeune cou2>le si heureusement doué ?... Demandez-le aux échos de Miramar, à cette villa qui garde encore le cachet qu'elle a reçu des mainâ de
— sises hôtes. Elle seule se souvient d'eux. Aujourd'hui encore, les roses de Miramar naissent, s'épanouissent et penchent leurs têtea comme le voulait Charlotte ; les sentiers portent l'empreinte de ses pas ; les résédas semés par ses mains délicates, jettent dans l'air leurs suaves parfums.
Eives enchantées de l'Adriatique, — enclos funèbre, horrible do Mexico,^quel contraste ! quelle leçon !...
Dix-huitième Lettre.
Vienne, Adlergasse No 1, — 22 septembre 1873.
En vérité. Dieu infligea un terrible châti» ment aux hommes à la Tour de Babel : Ich kann nicht verstehen doit remonter à ces temps reculés.
Je comptais me tirer d'affaire en Allemagne aussi facilement qu'en Italie ; mais comment pénétrer dans cette muraille de consonnes de la langue tudesque ? On j songe à deux fois avant d'entreprendre de prononcer certains noms composés, comme Kirchengeschichtschreiher ou Schreibmaterialienhaiidlung. (1) Le
^1) Il est certain que la langue allemande n'est pas sang beautéa. Ceux qui en connai^ent le mécanisme
?alai8 de l'exposition universelle (en anglais : Tniversal Exhibition Palace, et, en italien : Falazzo deW esposizione universale), ee dit, en allemand : Weltausstelhngs-Palast. C'est décourageant ! Avec cela que les mots sont écrits d'une façon et se prononcent d'une autre. Ici, me disait un Français, on écrit Jérusalem et on prononce Constantinop'e !
Tout Allemand naît avec un chat attaché à Fépiglotte, qu'il cherche constamment à faire sortir : de là des ichs et des grattements de gosier les moins euphoniques. Mais c'est surtout le ia qui est détestable à entendre ; et les Viennois sont de si braves gens qu'il sont toujours prêts à dire ia (oui) même lorsqu'ils ne vous comprennent pas :
— Madame, je voudrais avoir à souper.
—la.
— Immédiatement, s'il vous plaît.
— la, ia.
— Mais vous dites toujours ia et vous ne bougez pas !
—la.
affirment que les noms composes ofirent de grandes ressources à l'orateur. Ce mot Schreibmaienalienkandlung, par exemple, n'est pas aussi eârayant qu'il en a l'air. Il suffit de le décomposer et de " faire la construction " pour le trouver tout naturel : Schreih (pour écrire) materialien (matériaux) handlwng (où l'on tient) ; 9^ l'on tient des matériaux pour écrire (papeterie).
Il faut alors faire usage de ses talents mimiques et parler par signes. Je pratique depuis quatre jours cet art d'utilité première.
Les hôtels étant encombrés, nous avons dû nous loger chez un dentiste (le docteur Herzl), brave Autrichien qui ne sait pas un traître mot de fifinçais ou d'ano'lais.
L'exposition de Tienne, assez décriée au loin, est, assure-t-on, la mieux réussie de toutes les expositions universelles qui ont eu lieu jusqu'à j)résent, sauf comme spéculation.
La France et l'Autriche y dominent de beaucoup les autres i^avs. On assure que la Prusse, jalouse de ces deux nations, ses rivales, a beaucoup contribué, par la presse et autiement, à éloigner les visiteurs. En ce moment, il y a réaction, et Tienne regorge d'étrangers ; mais cette réaction ne peut se faire sentir bien au loin, et le Weltausstelhings- Falast est à la veille de se fermer.
La dernière exposition de Paris couvrait une étendue de 441,750 mètres carrés: l'exposition de Tienne occupe un terrain de 2,330, 631 mètres carrés, et on m'assure que la quantité d'objets qu'elle rer ferme est aussi de beaucoup plus considérable que dans aucune exposition précédente.
Le seul département de beaux-arts occupe un vaste édifice séparé et distinct de l'édifice principal. On y voit de belles choses, assurément, mais aussi, et en trop grand nombre,
des œuvres qui révèlent^ chez leurs auteurs, une abjection profonde. Cela révolte et attriste. D'autres œuvres d'art sont disséminées dans tous les départements. Un goût exquis a présidé à la classification des objets, à la distribution des pièces et à leur ornementation ; cependant, la dernière exposition de Paris n'a pas été éclipsée sous ce rapport.
J'ai visité particulièrement les sections de l'instruction publique de la France, de la Belgique et des Etats-Unis.
Et le Canada ?...
A force de questions, j'ai fini par apprendre que, du côté des Indes, de l'île Ceylan et de l'Australie, je pourrais peut-être entendre parler de ce pays-là. Un employé du département des colonies anglaises me conduisit effectivement vers l'extrémité d'une aîle affectée à l'exposition indienne, et là, il me montra un produit canadien : deux fioles remplies d'une liqueur brune sur lesquelles était écrit : Miller' s tannin extract. Trois petits quarrés de cuir tanné accompagnaient les fioles. Une planchette portant le mot Canada gisait sur le parquet ; on la releva par égard pour ma nationalité, et on la plaça triomphalement au dessus des deux récipients du Miller' s tannin extract. L'employé qui mo conduisait me dit : cet exposant avait mérité un prix ; je ne puis m'expliquer pourquoi il n'a rien eu.
ffonneur à M. Miller, l'exposant unique !
Le destin en lui dérobant la victoire l'a récompensé par... CQt éloge glorieux !
D'après le recensement du mois d'octobre 18T2, la population de Vienne et de ses huit faubourgs s'élève à 616,843 âmes, sans compter la garnison, com2:)osée de 12.000 à 15,000 hommes.
La ville proprement dite était autrefois entourée de fortifications, que l'on a fait disparaître en 1853, et dont l'emplacement forme un boulevard circulaire où s'élèvent de nouvelles et im2:)0santes constructions.
Le Pdngstrasse est, avec le Prater, la promenade favorite des Yiennois.
Le chœur de la chapelle impériale a chanté dimanche dans l'église de la Burg (palais de l'empereur). Eutin il m'a été donné d'entendre d'excellente musique d'église, — aussi bonne que celle que l'on fait à Paris, bien que dans un autre genre. Dans les églises de Eome, on fait une musique abominable. Le chœur de la chapelle Sixtine n'existe plus depuis l'invasion : ce dernier rempart des saines traditions étant tombé, le dévergondage des croque-notes ne connaît j^li^s de bornes. Je n'exagère rien. Tout ce qu'il y a d'artistes de talent, en Italie, écrit pour le théâtre ; ceux qui restent à l'église écrivent ou font exécuter des choses bonnes tout au plus pour les cirques américains. Sous co rapport, on est infiniment plus avancé (dans le bon sens du mot) à Québec.
Je suis allé aux courses du Prater, hier, non pas pour y voir les chevaux, mais pour y voir Yictor-EmmaDuel, qui a quitté les bois, cil il chasse presque continuellement, et est venu en Allemagne rendre visite à Franzloseph et à Guillaume de Prusse. Les journaux disent que ce voyage est la sanction de l'occupation de Rome par les Piémontais et de la cessation du pouvoir temporel du Paj)e. Yictor-Emmanuel, comme toujours, est l'instrument dont se servent les habiles. Il vaut mieux que ces derniers, mais il se laisse entraîner. En ce moment, c'est Bismark qui lui fait faire la course et le mène par la moustache. Il faut avouer qu'il y a prise.
Pour en revenir aux courses d'hier. Sa Majesté italienne était accompagnée de son " frère et ami " l'empereur François-Joseph et de la grande-duchesse Eeynier, la moins jolie mais la plus spirituelle des dames de la cour.
Quant à messieurs les jokeys, je regrette de ne pouvoir rendre hommage à leur mérite : je n'entends rien au sport. Ich verstehe nichis : c'est le temps de le dire.
On compte en Autriche environ 8 millions d'Allemands, 15 millions de Slaves, 5 millions de Hongrois, 4 à 5 millions de Roumains, 1 million d'Italiens (Friouliens et Tyroliens), et beaucoup de Juifs.
Les Slaves se divisent en plusieurs peuples différents, tels que les Puthèncs, les Slovènes, les Polonais, les Tchèkhes ou Bohèmes, les
Slovaques, les Esclavons, les Dalmates, les Morlaques, les Istriens, les Croates et les vSorbes. Les Eoumains comprennent les Moldaves et les Yalaques. Et il y a encore des 8Libdivisions !
A Vienne cinq ou six idiomes différente frappent l'oreille à la fois, tous j^arlés par des sujets de la monarchie autrichienne. Tant de diversité dans le langage a fait adopter le latin comme un lien permanent et fixe entre les populations de la Transylvanie et de la Hongrie, et on as:siire que cette langue ancienne y est parlée facilement, même par le bas peuple. C'est aussi en Autriche que l'on rencontre le plus de Bohémiens ou Zigueunes, familles errantes que l'on dit être originaires de l'Inde, et qu'il ne faut pas confondre avec les Bohèmes.
Dix-neuvième Lettre.
Munich, hjtel des Quatre-Saisons. 24 sei^tembrô ISTS.
Je reçois d"un ami du Canada des reproches bien amers. Il se plaint de ce que je ne donne pas des descriptions complètes des villes que je visite. A cela je réponds que je n'ai à disposer que de quelques minutes pour mes correspondances ; que je suis obligé de les écrire tard le soir, souvent après un long trajet en chemin de fer, et que parler
en détail de villes comme Kome, Londres et Paris serait l'affaire, non pas d'une vingtaine de lettres, mais d'un-e vingtaine de volumes. Ces volumes, du restef^ont déjà faits, et je n'ai pas envie de les refaire. Ainsi, c'est entendu, je vous écris des lettres quelconques, je laisse courir la plume et je dis ce qui me vient à l'esprit. Je vous parlerais du chemin du lac Saint- Jean ou de Jean Piquefort que vous n'auriez pas lieu de vous en étonner..
J'ai oublié de vous dire un mot, dans ma dernière lettre, de la belle cathédrale gothique de Saint-Etienne et de la nouvelle église de Saint-Sauveur, à Vienne. Comme toutes les éo-lises gothiques, elles prêtent peu à l'ornementation intérieure, mais elles sont d'un trèsbeau style. J'ai éprouvé un véritable plaisir à les contempler, à retrouver enfin ces belles formes ogivales, ces arcs-boutants extérieurs (trait caractéristique par excellence de l'architecture gothique) que l'on ne rencontre guère dans les églises d'Italie.
Je viens de revoir, dans la pinacothèque de Munich, le portrait de l'impératrice d'Autriche, Elisabeth de Bavière. Elle ressemble beaucoup à sa sœur Marie Sophie, l'ex-reine de Xaples. Elle aussi est une femme d'une grande beauté, et elle ne manque pas non plus de cœur, comme on va le voir.
Lorsqu'il fut définitivement arrêté que Victor-Emmanuel se rendrait à Vienne, (il y a une dizaine de jours) elle fit appeler feoa
médecin pour savoir si, par hasard, elle n'était pas indisposée. Le médecin, en vrai médecin de cour, comprit aussitôt ce qu'on voulait de lui : il prononça que la santé de Sa Majesté laissait beaucoup à désirer, et il ordonna une réclusion complète pour une semaine entière. La chronique ajoute que l'impératrice se soumit à cette sévère ordonnance avec une docilité touchante.
Le voyage de Yictor-Emmanuel à Berlin va couper court aux commentaires de la presse sur la brochure de M. de la Marmora. Un journal allemand disait, en parlant de cette brochure : M. de la Marmora aurait pu orner le titre de son ouvrage de l'épigraphe suivante : " Tout le monde savait que je suis un âne, ces pages sont écrites pour prouver que je m'en suis aperçu moi-même." On le voit, les aménités de la presse sont partout semblables.
J'ai sous les yeux un journal anglais, un journal français, et un journal italien. Quand Buffon a dit : " le style c'est l'homme, " il a prouvé qu'il connaissait tous les animaux sans aucune exception. L'Anglais dit beaucoup de choses en peu de mots : il prend le chemin le plus court pour arriver au but ; il ne songe qu'à ce qu'il dit. Le Français soigne sa phrase, songe beaucoup à ceux qui l'écoutent, et, même dans des articles sérieux, cherche toujours à faire briller son esprit. L'Italien n'est pas fait pour la politique ; sa langue, la langue d'Arioste, du Dante, de
Torquato Tasso et de Métastase, excelle surtout à exprimer les sentiments ; lorsqu'il s'agit d'exposer les raisonnements froids, les combinaisons arides de la politique, elle semble puérile, et parfois même ridicule. Quand un Italien me parle de il conte di Chamhord, je pense involontairement à il conte di Luna, du Trovatore. Les noms des hommes d'Etat les plus graves, prononcés à l'italienne, font aussitôt penser à des personnages de libretti.
Mais nous voilà loin, bien loin de la Eavière. Il faut pourtant que je vous en dise un mot puisque cette lettre est datée de Munich.
La Bavière est unie à la Prusse pour les fins du commerce, des douanes et de la guerre. Grâce à Dieu, l'unification n'est pas encore complète, et la grande persécution contre les catholiques, qui va commencer au mois d'octobre, n'atteindra pas les Bavarois ; mais le pays glisse visiblement vers cette unification. Tout le monde sent cela, et le jeune roi de Bavière s'aperçoit lui-même qu'il fait la glissade. (1)
(l) Depuis que ces lignes ont été écrites, la Prusse n'a que trop justifié les appréhensions deî catholiques. Mais ses fautes portent arec ellts leur châtiment. C'est sur le roc -te l'Eglise que les ambitions de Bismark vont aller se briser. Je ne crois plus à l'unification germanique, et un essai de la république en Prusse, bien que peu probable, m'étonncrait moins que la réa-