LA HIERARCHIE OTTOMANE
^ue motif, il est rappelé à Constantînople pour y occuper un autre poste, il redevint effèndi comme devant *. Tel est à peu près Tensemble de la hiérarchie sociale au sommet de laquelle est placé le Sultan. La souveraineté a conservé ici', qu'on ne s'y trompe pas, en dépit de tant de malheurs, et malgré les essais constitutionnels, tout son pouvoir et tout son prestige. Le prince, calife, sultan, commandeur des croyants, padiscbah, descendant direct des fondateurs de la dynastie, investi de la double autorité civile et religieuse, demeure en réalité le maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, en même temps que le chef iudiscuté du gouvernement. Tout plie devant lui; sa volonté est acceptée par tous, sans hésitation, comme la loi humaine ou divine ; son caprice élève ou brise les vizirs, et le cheik-ul-Islam, nommé par lui, obéit à ses ordres comme le moindre des khodjds ou des hinhachi. Se faire illusion sur ce point, c'est ne pas connaître la Turquie ; le respect profond de Tautorîté est trop solidement établi dans les moeurs pour élre modifié par aucun changement "politique : toute constitution sera toujours considérée comme un simple don du Sultan ; c'est un acte de sa libre et généreuse condescendance, et nul Ottoman ne saurait comprendre qu'il
1 Tous ces personnages sont en outre en possession des plus pompeuses qualifications ': sans parler des grades inférieurs, tels que le rahia ou le salitié qui sont appelés « l'Esprit juste ■> ou • l'Esprit élevé > ; les sanié des deux classes sont • Esprits purs » ; les oulas sont décllrés « (.ossédaut la félicité céleste • ; les balas sont « excellents et magnifiques seigneurs » ; les vizirs, ■ investis de la puissance >.
ne demenre point le maître, qaels que soient les loi règlements, firmans et combinaisons politiques qu'il daigné octroyer à ses sujets.
Son pouvoir reste donc au fond intact et inviolable la simple expression verbale de sa volonté, nomm iradéj constatée par un bumble secrétaire, don force de loi à tous ses désirs et à toutes les proposîti de ses ministres. Les rescrits impériaux, rédigés dai rintérieur du palais à la- suite de Yiradé prononcé pi ses lèvres augustes, prennent le nom de hatti-ché\ ou écriture sacrée. Tout firman ou bérat (docnme authentiques délivrés par la chancellerie de la Port* doit être précédé de la figuration At la signatni primitive des sultans, appelée thougra. Dans ce espèce d'arabesque sont inscrits les noms du prin régnant, de son père et de son aïeul, accompagn d'invocations à la divinité. Le reste du firman est éc en lignes alternativement dorées, rouges et noires, ordinairement précédé d^une formule qui indique thougra comme a le signe resplendissant de la pui sance souveraine conquérante du monde » . I
L'hérédité du trône, inviolablement maintenue dan| la race d'Othman et de Mabqmet II, appartient toi^ jours au plus vieux de la famille, dans le but d'évité que l'autorité spirituelle ne tombe aux mains d'ai enfant. De la sorte, le fils ne succède au père qnfi dai^ le cas où nul des princes impériaux n'a sur lui Tavai^ tage de l'âge. Seul de ses sujets, le Sultan a une généai logie. J'ai dit plus haut qu'aucun Turc ne connaît sH
LA HlKftAftCHlB OTTOIIAXB. 111
ancêtres ; en revanche, lepadischab, jadis qna]i6é a Sa fiautesse » et appelé > Majesté > depuis 1856. comu.e tous les souverains du monde, est un des plus nobles princes de TEurope. Depuis près de six siècles, ses lieux sont sur le trône, et malgré bien des tragédies et bien des catastrophes, malgré cette coutume déplorable, inspirée par la dé&ance, et qui rélègue dans Tobseuritéles héritiers du trône jusqu^au jour où ils ont en Biain Fautorité suprême, la famille d'Othman, héritière les califes de Damas et de Bagdad, a maintenu sans interruption son gonveroement effectif sur tous les peuples divers soumis par la race turque, et sa suprématie religieuse sur la plupart des musulmans du globe. Bormis au Maroc, où le prince est un grand chérif indépendant, et en Perse, où les prétentions des schiites hétérodoxes rompent Funité de Tlslam, le Sultan est feconnu partout comme le chef de la religion. Naguère encore les émirs de FAsie centrale le saluaient comme le représentant du Prophète, et son autorité morale s'exerce non-seulement auprès du chérif de la Mecque, Auquel chaque année il envoie un chameau chargé de présents magnifiques, mais encore jusque chez les musalmans de Tlnde, de la Chine et de TOcéanie.
II faut toutefois, pour qu'il soit en mesure d'exercer le pouvoir avec une pleine légitimité, qu'il ait ceint le labre d^Othman dans la mosquée d'Eyoub. Cette cérétnonie était autrefois entourée d'une pompe extraordinaire : le cortège s'avançait entre les lignes des janissaires sans^armes et dont le chef, superbement vêtu.
apparaissait à chevar entre ses lieutenants recouverts de leurs armures et coiffés de casques à grands panaches. Les ministres, les ulémas, les hauts fonctionnaires, dont les bizarres costumes sont conservés aujourd'hui à Constantinopladans un musée spécial, se suivaient en longues files d*après leurs rangs. Les kavouks du Sultan (coiffures en forme de c6ne), couverts de plumes et de pierres précieuses, étaient portés sur deux trépieds ; puis venaient le grand vizir, le cheii[ul-Islam, les officiers qui agitaient des bâtons en argent surmontés de grelots d*or, les chambellans, les cbevaax de main richement caparaçonnés, les hallebardiers, les archers, les gardés du corps, puis enfin lé Sultan suivi du porte-sabre, du Msler-aga (premier eunuque), da kaznadar (trésorier) qui jetait des pièces de monnaie au peuple, enfin de toute la multitude dorée des serviteurs du palais impérial.
Nous avons revu dernièrement cette même cérémonie par une splendide journée d^été, auprès des vioux murs de Constantinople qui profilaient leurs créneaux sur Tazur du ciel : une foule immense inondait la colline d'Eyoub ; sur des estrades étagées au pied des cyprès et des grands platanes, se groupaient d'innombrables spectateurs, femmes turques dont \esféredjés multicolores ressortaient sur le fond noir des feuillages, vieux Ottomans barbus, aux larges pelisses et aux lourds turbans, Grecs, Juifs, Bulgares, Arméniens, tonte la plèbe bariolée qui remplit d'ordinaire les rues de Stamboul de son activité, de son bruit et de ses âccou-
LA HlÊlâlCHIK OTTOUAKB. 113
trements étranges. La Corne-d^Qr était couverte de bateaux et de caîqnes bercés sur la pointe lumineuse de ses petites vagoes; ]e village d*Eyoab, ses roes bordées de maisons grillées, son cimetière où se dressent les tombes peintes et dorées, les cbemins tortueux qui montent sur les coteaux , étaient remplis de toute une population impatiente, curieuse, entassée par masses sur tous les points où pouvait se mouvoir son flux et son reflux, répandue en grappes le long des pentes, accrochée aux arbres séculaires, s'étoufiant aux fenêtres d'où se penchaient les femmes voilées du yachmakj les barbes blanche^ des vieux Turcs immobiles, les faces noires des négresses esclaves et les essaims d^enfanls rieurs. 11 y avait des gamins coiffés du fez et vêtus de casaques aux couleurs vives jusque sur les vénérables tours des antiques murailles des Paléologue et des Comnène. Nous avons contemplé alors ce grand cortège, qui présentait au peuple ébloui toutes' les autorités de Tempire.
Les costumes n'avaient pas sans doute la magnificence et roriginalité d'autrefois : les -janissaires ont disparu, et les vizirs ne portent plus les ornements singuliers des compagnons de Mahomet II et de Soli' man ; Tentourage du maître n'a plus ces manteaux, ces armures, ces panaches , tout ce chatoiement fantasque de la soie et de Tor qui donnait jadis un si merveilleux prestige à ces fêtes. Cet ensemble toutefois, pour être moins brillant, avait encore de la grandeur. Des gardes vêtus de rouge ouvraient la marche; puis venaient
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les ulémas à cheval, enveloppés de leurs longues robes et le front ceint de la bande d*or autour de leurs turbans blancs; puis les muchirs, les vizirs, les balas, les fériks en uniforme brodé; puis, conformément à Tantique tradition, les chevani du Sultan couverts de bousses resplendissantes et tenus au frein par des écuyers; puis les gardes du palais avec des aigrettes en plumes de paon;, enfin le Sultan avec Tuniforme de général. Il avait négligé de placer sur son fez Tagrafe *de diamants de ses pères, et il s'avançait an pas lent ^ de son cheval arabe. Nous étions émus devant ce noble ^ jeune homme sur qui^ pèse le lourd fardeau de Fempire , et qui , remarquant à peine la foule respectueuse, tenant ses yeux fixés en avant, au-dessus de la multitude, paraissait absorbé dans un rêve mystérieux. 11 venait de la sainte mosquée d'Ëyoub, où le mollah Hounkias, chef des derviches m^t;/em de Konieh, descendant du sultan de Konieh qui en 1300 céda le sceptre au premier des Ottomans, lui avait ceint le sabre des ancêtres. Il suivait ces mêmes murailles conquises par son aïeul en des temps plus heureux pour sa race, et où est tombé le dernier des Constantin; il parcourait pour la première fois en souverain sa capitale superbe, et le calife héritier de tant de princes illustres, entouré des splendeurs de la monarchie, amené au sommet du pouvoir par deux catastrophes aussi imprévues que rapides, portait sur son visage pâle Tempreinte d'une indéniable majesté.
LETTRE XIII
A TRAVERS LA \ ILLK
Jusqa*à présent nous avons vu Constantinoplc au irintemps et Tété. C'est le moment en effet où la ville ^t la mer apparaissent dans loute leur beauté sereine. Dans ces régions où le soleil, plus que partout, est la ne du paysage» c'est par lui que les choses prennent eur magnificence. Constantinoplc sans soleil diiïère lutant de Constantinoplc avec le soleil qu'une gravure 3st dissemblable d'un tableau. L'hiver, dans les jours lombrçs, le Bosphore a des teintes pâles, la mer blanchâtre se confond au loin, vers les îles des Princes et vers la côte du golfe d'Ismid, avec les formes effacées des rivages; les mosquées paraissent lourdes et massives ; leur dôme blafard ne se dessine plus que vaguement à travers une brume incolore sur le fond du ciel g[ris ; les minarets s'élèvent comme des spectres dans les Duées pluvieuses; les jardins du sérail semblent dépeuplés, et sur les kiosques d'un blanc mat, la noire silhouette des cyprès prend un aspect lugubre.
Ces journées désolées sont rares, bien qu'après tout l'hiver ne soit pas beaucoup moins long qu'en France et dure de novembre au milieu d'avril; mais il y a des intervalles de printemps précoce qui rendent tout à
coup son éclat pendant des semaines entières à la vasii étendue qui se déroule de Scutari au fond de la Corn& d'Or, et de Péra aux rives de Bîthynie. L'éblouisj sant azur reparait sur la mer, les étincelles rejaillisseal des vagues, les dentelures des promontoires reprew ncnt leur relief et leur grâce, les cyprès retrouveri les tons chauds d'une verdure veloutée, les maison^ peintes s'illuminent, Thorizon flamboie. Puis du joui au lendemain, si le vent du nord a soufflé pendant II nuit, tout s'éteint, les nuages noirs roulent dans le cielj le coloris s^efface, l'air a perdu sa transparence, et le^ lignes harmonieuses se mêlent dans une nuance mono-, tone. Parfois même on s'est endormi croyant le prinJ temps venu, on se réveille en plein hiver : on adevanl les yeux un spectacle bizarre et inattendu : Constantin nople sous la neige.
Rien de plus triste, si le ciel est sombre; mais si par hasard les nuées s'envolent vers la mer Noire, si le soleil brille pendant une heure, alors montez sur la tour du Séraskiérat ou sur celle de Galata, et vous aurez sous les yeux la plus merveilleuse scène d'hiver. Toute la ville rayonne sous la nacre et l'éniarl. De grandes nappes blanches miroitent sous le rayon , ici criblées d'étincelles, là chatoyantes comme la moire, plus loin atteignant les transparences veinées et les vagues reflets de l'opale. La pointe du Sérail, couverte de longs voiles dont les coupoles inégales des kiosques semblent les plis légers , avance son profil pâle entre les flots bleu clair delà Propontide et du Bosphore; les
maisons étagécs sur les deux rives de la Corne-d*Or semblent inondées par une cascade de neige : les mosquées, pareilles à des fiintômes, ressorlent sur Taïur radieux du ciel; leurs balcons à jour laissent pendre à travers leurs ciselures de brillantes stalactites de givre. Eyoub, au fond du golfe, disparaît dans les brumes argentées. A Fantre extrémité du tableau, les collines de la côte d'Asie s^inclinent frileusement Tune vers Fantre sous la fourrure d'hermine qui les recouvre ; au loin, les îles des Princes s*élancent de la mer de Marmara comme des rochers de marbre de Paros. C'est la fête hivernale de TOrient.
Elle ne dure que peu de temps. La glace fond vite au premier souffle du sud et reparaît rarement deux fois. On a vu cependant, par exception, le froid durer dans toute sa rigueur plusieurs semaines consécutives, ' et des tranchées de neige dans les rues de Péra. D'ordinaire, après quelques jours, elle devient une boue épaisse que la municipalité du pays n'enlève guère, et qui encombre indéfiniment la voie publique ; alors, à moins qu'on ne soit obligé pour sesafi^aires de traverser ces ravins, on se confine dans sa maison. Les mendiants, eux, sônt'toujours là grelottant sous les haillons de Tété, accroupis dans des coins humides avec les chiens jaunes qui s'entassent les uns sur les autres ; ces loques pleines de trous, les figures mornes de ces misérables qui étalent les uns leurs membres estropiés, les autres, sous la toile mince qui les cache à peine, les formes anguleuses de leur squelette, sont lugubres dans
Péra ; mais à Stamboul, au pied des grands escaliers de Yéni-Djamî, sur les marches des fontaines grillées, dans les renfoncements de quelque mur couronné par des arceaux ovales, sous le porche d'une maison génoise, à la porte de quelque fin conak de bois aux balcons vitrés, les mendiants, s'il est permis de le dire en .présence d'une aussi attendrissante misère, sont en harmonie avec les lignes bizarres du paysage et les intermittences de la lumière et de Tombre. Près d'eux passent tranquillement de gros personnages chaudement ienveloppés dans des pelisses garnies de fourrures, des enfants velus de longues robes aux nuances vives, des femmes dont les Jeredfés brillent dans le ciel clair. Les haillons sordides forment Tantithèse des couleurs radieuses. L'Orient est là tout entier, lumineux et sinistre, et dans les groupes mêmes de ces misérables, les contrastes sont saisissants. Parfois une petite fille grecque à mine éveillée, au babillage intarissable, i marche à reculons devant l'étranger en lui faisant mille révérences gracieuses et en lui adressant, avec une étonnante volubilité, une longue supplique à la fois rieuse et désolée. J'ai vu aussi des bohémiennes, à peine couvertes elles-mêmes de lambeaux informes, placer devant elles, à l'angle d'une borne, dans la boue, un malheureux petit être complètement nu : celui-ci ne rit pas comme les petites Grecques; il crie de froid et de faim, victime de cette horrible spéculation sur la pitié.
Au surplus, la nudité n'étonne pas en Orient; les |
antons, en Egypte, qai ignorent Fusage des vêtements, sont l'objet d'une vénération toute particulière; il y dans G)nstantinople un bon vieillard musulman, respecté entre tous par ses coreligionnaires et considéré néme par quelques-uns comme un saint des plus émilenfs, qui se promène à travers la ville, surtout dans itamboùl, parfois aussi à Péra, nu dans toute la force iu terme, en tout temps et même pendant les jours )luvîeux de l'hiver. Il traverse la foule d'un pas tranjuille ; on s'écarte avec sympathie sur son passage, et il l'entre dans l'esprit de personne de se scandaliser de îette pieuse familiarité. Moustapha — = c'est son nom — ^arrête de temps en temps pour causer avec ses amis st connaissances; il s'en va même, dif-^on, quelquefois lans les bureaux de la Porte pour voir si les affaires >oqt menées à sa convenance, et il entrerait, je crois, ?hez le grand vizir s'il en avait la fantaisie. On le regarde généralement comme inspiré du ciel : quelques sceptiques soupçonnent qu'il est fou, mais ils sont rares. En tout cas, Moustapha se porte à merveille : voilà des années qu'il a adopté ce costume ; il a des vêtements chez lui, il les revêt même quelquefois dehors, mais ordinairement pendant l'été. On n'est choqué de rien en Orient, et s'il plait à quelqu'un d'agir exactement à rebours de la multitude, on pense qu'il a des raisons pour suivre sa fantaisie, et rien de plus. Moustapha se couvre en été et va tout nu pendant l'hiver : c'est qu^'il craint moins la bise que les coups de soleil.
J'ai parlé des bureaux de la Porte : c'est une prome-
nade pour les jours sombres. Dans ce vaste bâtiment où siègent le grand vizir, le ministre des affaires éirangères et quelques autres administrations, une foule incessante se renouvelle ; les longues galeries délabrée^ sont toutela journée remplies de solliciteurs' et d'agent^ de tons ordres ; les mendiants mêmes ont envahi cette enceinte et s'y installent dans les coins et le long de^ fenêtres. On y rencontre en même temps les principaux personnages de Fempire, les pachas en congé, les ambassadeurs, ministres et drogmans des puissances étran^ gères; ce sont des séries de salles des pas perdus. £n^ irez dans un bureau, vous y voyez les employés qui! écrivent sur leurs genoux ; le cabinet des hauts fonctionnaires est toujours plein d'une ipultitude de gcnsi rangés le long des murs, clients ou solliciteurs, qui attendent leur tour danç l'attitude la plus humble et lai plus discrète : peu de meubles, quelques tables, peu del papiers. Les archives sont renfermées dans des sacsl d'où Ton extrait à grand'peine les pièces indispen^ sables enfouies pêle-mêle; on s'y retrouve comme oui peut. Le rôle des gens qui ont une affaire à traiter à lai Porte n'est pas enviable ; ils passent des journées entières sans parvenir à aborder le haut fonctionnaire donti ils ont besoin ; niais ils ne se lassent pas ; on ne saurait| s'imaginer leur merveilleuse patience; on en voit qui! s'accroupissent à la porte d'un bureau et y restent] depuis le matin jusqu'au soir à fumer des cigarettes jusqu'à ce que leur homme sorte; ses rebuffades ne les! troublent pas; ils reprennent leur faction avecla mêmej
Dquillité le jour suivant, toujours persuadés que si ne leur accorde pas ce qu'ils désirent, c'est qu'on ne veut pas y mais qu'on finira par le vouloir. Ils en rivent en effet souvent à emporter , par leur obsti* tîon, par leurs plaintes réitérées, le succès de leur aire ; on leur cède pour s'en débarrasser, et c'était en là ce qu'ils avaient espéré. Les fonctionnaires, le ces malheureux regardent d'un œil si respectueux
si soumis, ne sont pas d*ailleurs des gens très-fornés : harcelés par le public, ils sont peu payés par
gouvernement, qui leur doit quelquefois plusieurs ois d^appointements, et ils se voient alors obligés de indre leurs droits à des juifs qui les achètent à prix duit; on s'explique mal comment ils vivent; devenus eux y ils n'ont point de pensions de retraite, bien l'on fasse sur leurs émoluments la retenue propormnelle. Ce sont pour la plupart des Arméniens et des recs, d'une instruction assez médiocre.; mais leur ni- )au s* élèvera sans doute à mesure qu'une institution li naît à peine, le lycée de Galata-Seraï, aura produit s résultats qu'on est en droit d'attendre.
Ce collège a été fondé, il y a une douzaine d'années, I quelque sorte sous les auspices de la France. Le >uvemement turc avait demandé à notre université a directeur, un sous-directeur' et plusieurs maîtres [>ur créer un vaste établissement d'instruction publique ^distinctement ouvert, moyennant une pension assez »rte, à des enfants de toutes les religions. Musullans, Grecs, Arméniens, Bulgares et Latins y furent
admis et élevés de même, sauf pour les pratiques du culte, et en peu de temps le collège se remplit de nombreux élèves. Mais quelques mois après nos désastres, Tadministration locale voulut reprendre la direction générale des études qu^elIe avait presqae abandonnée. Un directeur, sujet ottoman, remplaça le directeur français, et Ton put croire un instant que les professeurs de notre université, inquiets pour leur avenir et pour leur dignité, se refuseraient à continuer leur enseignement. De nombreuses familles chrétiennes, redoutant ces tendances, s'abstinrent d^envoyer leurs enfants au collège ; le nombre des élèves diminua rapidement, surtout lorsque la Porte, comme si elle eût voulu par un fait matériel caractériser plus nette* ment encore ses intentions, imagina de transférer le lycée du palais de Galata-Seraï, c'est-à-dire du quartier chrétien, à Gulhané, dans le quartier musulman. Heureusement les choses ont pris une meilleure tournure qu'on ne pouvait le supposer. La Porte, qui tâche, plus aisément qu'on ne croit, d'accommoder ses préjugés avec les institutions établies, et qui s'arrange assez bien d'un modus vivendi, a cherché par de bons procédé^ à garder nos professeurs, et les a toujours d'ailleurs régulièrement rétribués. Ceux-ci, bien conseillés, sont demeurés, dans l'espoir, justifié plus tard, de voir de^ temps meilleurs; les cours ont continué comme par 1^ passé, grâce à leurs efibrts persévérants. Enfin, un sage iradé du sultan a ramené l'établissement de Gulhané à Galata-Seraî. Depuis lors le collège a vécu : il a même
résisté à la rode épreuve qui loi a été naguère imposée : un certain Ali Suavi Effendi, demi-savant, journaliste de bas étage, esprit déréglé et qui a été tué naguère dans une ècbaufiborée, avait été nommé directeur, au grand scandale de nos professeurs et de tous les Ottomans sérieux. Il n*y avait que patience à prendre, et notre corps enseignant asu demeurer calme, uni, digne, devant ces mauvais jours. Ali Suavi disparut devant Tindignation publique^ et tout rentra dans Tordre accoutumé. Tel qu^il est aujourd'hui, Galata-Séraï n*estpas sans doute un lycée de premier ordre , mais enfin il est le seul grand établissement d'instruction publique de Tempire, et, s'il subsiste, comme il faut Tespérer, il aura fourni dans plusieurs années un certain nombre de jeunes hommes instruits et aptes à bien servir.
Constantinople , je Tai dit, est la ville des antithèses. Non loin de ce lycée où Ton donne une bonne instruction moderne aux nouvelles générations, s'élève un édifice consacré à l'une des plus bizarres et des plus incompréhensibles fantaisies de l'Islam, la salle des derviches tourneurs. Au centre d'une cour où s'élèvent les torbés et les galeries du couvent des derviches, il y a un bâtiment réservé spécialement à la danse de ces moines singuliers. Deux fois par semaine le public est admis à assister à leurs cérémonies. La salle est trèsélevée, soutenue par de fines colonnettes, peinte en blanc vert et or, arrondie en coupole et entourée de larges plates-formes, soit en bas, soit à la hauteur d'un premier étage. Le parquet de bois est frotté avec soin»
184 LBTTIES DU BOSPHORE.
et des lastres descendent da plafond. La foule se place sur les plates-formes, excepté dans la galerie du milieu réservée à un orchestre composé de quelques fifres et tambourins. Les musulmans s'installent généralement en bas; les uns, en simples curieux, se bornent à regarder la scène encore vide; les autres se mettent à genoux et s'occupent en attendant à réciter leurs prières. Soudain on voit entrer à la file , enveloppés dans des manteaux sombres, la tète coifiee d'un bonnet de feutre jaune en forme de dé à coudre, la confrérie des saints dervîcbes. Ils ont la tête inclinée sur In poitrine, les bras croisés, Tair fort recueilli, et se rangent tout autour du salon arrondi; après plusieurs longues processions entremêlées de révérences , au son de la lente musique de l'orchestre, ils laissent tomber leurs manteaux et paraissent revêtus d'une longue tunique bleue, très-évasée par le bas ; puis rejetant la tète en arrière; étendant leurs bras, ils commencent leur valse mystérieuse. L'harmonie qui les accompagne est à la fois douce et vibrante : ils tournent sur eux-mêmes comme entraînés par le rhythme mélodieux; s'isolant du monde dans leur extase, ils semblent à peine toucher le sol ; ils oublient la terre dans leur ravissement mystique et s'abandonnent à rétrange volupté de leur danse circulaire. Les plis de leur robe s'évasent sous Faction du mouvement giratoire^ leurs pieds glissent avec une merveilleuse rapidité sur le parquet brillant; leurs bras tantôt sont ramenés sur la poitrine, tantôt s'ouvrent en croix, tantôt se placent
dans Tattitude de la prière, et la valse continue toujours. A les rcgiarder longtemps, on est presque ébloui, et Ton ressent une sorte de vertige; eux-mêmes ne semblent pas émus. Persuadés, ainsi qu^on Tassure, qu'ils imitent ainsi le mouvement des astres et qu'ils rendent au Créateur des mondes le plus solennel des hommages, ces sectaires inoffensifs, dont Torigine se confond, dit-on, avec celle des superstitions chaldéennes, oublient tout dans leur étourdissement austère. Puis, après dix minutes, un quart d'heure souvent, de ce fantasque rêve , ils reprennent leur procession paisible autour de la salle, dirigés par un vieillard à barbe blanche qui a surveillé leur danse, accroupi sur des coussins. Au signal donné par la musique naïve qui les électrîse, ils reprennent bientôt la danse, avec les mêmes gestes hiératiques , la même régularité calme, la même joie sereine. Ces alternatives de valse et de promenade durent un peu plus d'une heure ; puis les derviches revêtent leurs manteaux sombres, se prosternent pour la prière, et la fête se termine par des hymnes religieux.
L'Islam a d'autres cérémonies moins agréables que celles de ces fanatiques tranquilles, et nous parlerons ailleurs des rites répugnants des derviches hurleurs et de l'effroyable fête des Persans; mais on ne saurait constater sans respect la puissance du sentiment pieux dont on est chaque jour témoin en pays musulman. Du haut en bas de cette société, où tout semble fait à rebours de la nôtre, mais dont il ne faut pas parler à la
légère, la foi est vive et la pratique constante. Sans doute, il y a chez certains Turcs qui ont visité l'Europe une certaine pose de scepticisme quand ils causent avec des étrangers ; ils ne révèlent pas toutefois le fond de leur pensée; ils boivent du vin assurément et ne s^abstiennent pas de porc avec une fidélité bien scrupuleuse; mais bien rarement on les surprendrait à plaisanter des pratiques religieuses et de la loi de Mahomet. Pendant le mois de Ramazan, où des privations souvent cruelles sont imposées aux croyants, où ils ne peuvent manger, boire ni fumer, du lever au coucherdu soleil, peu de gens se permettraient une infraction à la règle. Le sultan est même tenu de donner l'exemple de la stricte observance. Jamais le vendredi il ne manquerait de se rendre à la mosquée pour y prendre part à la prière. Il faut qu'il soit gravement malade pour être dispensé de ce devoir, et le bruit court instantanément dans la ville quMl est à Textrémité. quand on n'a pas entendu les coups de canon qui annoncent son départ du palais et son arrivée dans le temple. Abdul-Medjid, presque mourant, s'y est fait porter, soutenu des deux côtés sur son cheval par des aides de cajnp. C'est, d'ailleurs, un spectacle attendu par une foule considérable au moment accoutumé , et en quelque sorte une démonstration due à la multitude. A une heure précise, le sultan quitte Dolma-Bagtché pendant l'hiver, ou Tcheragan pendant l'été , dans un calque blanc et or à vingt-quatre rameurs. Il s'y place sous un dais drapé de velours rouge, et les personnages de sa cour Tac-
iompagnent dans d'autres calques moins imposants, nais ornés aussi de brillantes dorures. Les deux rangs ]e rames se soulèvent d*un seul mouvement comme les ailes d'un oiseau, et la flottille glisse sur l'eau avec rapidité. Tantôt le sultan va à la petite mosquée de Bechik-Tach, à la première escale du détroit; tantôt à celle de Top-Hané, située près de Galata, à côté de l'arsenal . A Top-Hané, il aborde à un escalier de marbre réservé pour lui seul et dont nul profane n'a jamais louché les marches : un cheval lui est préparé pour traverser la cour. Les troupes rangées des devm côtés présentent les armes ; derrière le cheval, à pied , marchent les ministres dans la plus respectueuse attitude ; et, dominant la foule, le Commandeur des croyants s'avance au petit pas sur un tapis étendu jusqu'à l'entrée du temple. La foule , contenue derrière lés grilles, regarde avec une curiosité enthousiaste le petit-fils de Soliman et de Mahomet II. Après la prière, qui dure un quart d'heure environ, et la courte réception qui la suit, le maître monte en voiture, escorté par sa maison inilîtaîre ; parfois il regagne son caîque, et la brillante vision disparait alors au bruit de la musique sur le flot du Bosphore. Le sultan rentre dans son palais, et le peuple se disperse en silence, satisfait d'avoir entrevu vaguement la face augaste de l'ombre d'Allah.
LETTRE XIV
Lorsque le soleil se couche derrière Stamboul , l rive opposée du détroit s*illumine de mille feux ; le vitres de Scutari et de Cadikeuî (rancienne Chaicé doine), frappées par les rayons obliques de Fastre deviennent pareilles- à des charbons ardents. Sur h pont de Galata, on s^accoude pour admirer ce mer veilleux spectacle. Au delà de Tétendue assombrie de la mer, leâ collines de la côte asiatique semblent en feu ou plutôt inondées de colossales étoiles. Cadikeui la grecque s'étend sur la pointe extrême qui sépare rentrée du détroit du golfe d'Ismid; Scutari ^ la ville turque, Tun des lieux vénérés de Tlslam, élève ses minarets, ses coupoles et ses maisons peintes le long de la rive du Bosphore : la cité ottomane et la cité chrétienne se confondent dans la même clarté.
On va aisément en caïque de Constantinople à Scutari ; en une demi-heure un seul rameur vous mène dans une autre partie du monde , si le flot est calme, le courant amorti, et s'il ne vient pas de grandes lames du côté de la Marmara. J'ai fait souvent, coucbé au fond du long bateau à deux pointes dorées, cette traversée
SCUTARl KT LES ILES DES PRINCES. 189
facile, suivant des yeux les troupes d*oiseaux errants €[ui traversent sans cesse le détroit d'un vol rapide, tout près de la vague, et qu'on a nommés des a âmes en peine » , tant ils ont Tair inquiet dans leur course perpétuelle, infatigable et qui semble sans objet. Le caîdji se dirigeait d'abord vers le rocher plat qu'on appelle la Tour de Léandre; — sur ce rocher, placé juste à l'entrée du Bosphore, on a construit une petite bâtisse carrée surmontée d'une pointe en forme de clocher, -où le soir s'allume un phare. Diverses légendes s'attachent à cet édiGce : les uns prétendent qu'un sultan y avait renfermé sa fille menacée par une devineresse de la morsure d'un serpent. Ici encore ce fut une précaution inutile : un aspic caché dans une corbeille de fruits blessa la jeune princesse ; mais heureusement un prince persan, amoureux d'elle, suça la plaie et la guérit. Ai-je besoin (te dire qu'il épousa la sultane? D'autres, moins poétiques, ont supposé que Manuel Comnène avait construit la tour pour y attacher l'une des extrémités de la chaîne qui fermait le port. En tout cas, il n'est question dans aucun récit de l'amant de la belle Héro. Autour de celte construction tourne un quai dallé , de deux mètres environ de large; le veilleur, qui habite seul cet îlot, accueille gracieusement les visiteurs; on voit qu'il est satisfait de voir des figures humaines; il les fait monter dans le petit escalier de la tour où des pigeons partagent sa solitude, et il les suit longtemps du regard quand ils s'éloignent. Il les juge heureux sans doute de retourner vers la terre, et il recora-
mence, triste et captif, à écouteï* le bruyant murmure des courants rapides qui se précipitent du Pont-Euxîn.
En abordant à Scutari, on est sur-le-champ frappé par un développement plus complet de la pensée musulmane. On est en Asie. Sans doute, Constantinople étonne Tesprit des hommes de TOccident; mais enfin la population de la grande capitale est mêlée d'Européens, et, çà et là, on y retrouve trace de nos progrès et de nos mœurs. A Scutari, rien de pareil : si près qu'on soit de l'Europe , la séparation est profonde ; le Bosphore est un abime.
Toutes les maisons sont grillées ; les cafés, précédés de vertes tonnelles, sont remplis de gens à turban qui fument le narghilé ; pas une femme qui ne soit voilée; très-rarement un étranger passe dans les rues. La chaussée est bordée de ces boutiques étroites où s'étale toute la naïveté du commerce de l'Orient ; des multitudes de petits marchands des MiUe et une Nuits y sont accroupis , vendant toutes sortes de choses informes et considérant avec curiosité nos visages inconnus. La mosquée a un air sévère , et l'on n'y entrerait pas sans peine; les turbés sont grillés comme ceux de Stamboul, mais leur grillage semble plus serré; les bons vieillards à barbe blanche qui se tiennent aux alentours ont des figures rembrunies. Les fontaines n'ont pas l'air hospitalier, et tous ces braves gens qui font groupe sur leurs marches, ou s'asseyent à la porte des maisons dans une attitude majestueuse, regardent passer les giaours avec un certain dédain.
Les rues sont sales et rocailleuses. Des chariots attelés de bœufs et des cavaliers les encombrent comme partout en ce pays ; mais la foule est évidemment peu bienveillante, et je crois que bien des gens ici ne comprennent point par quelle bizarre.fantaisie ou par quelle fâcheuse condescendance le padischah permet Taccës de la ville à des Européens.
Scutari est en effet une ville sainte, non pas une des cinq grandes cités de Tlslam qui sont la Mecque» Médine, Damas, Jérusalem et Andrinople, mais une des meilleures du second rang. Les mosquées, notamment la Buynk-Djami et celle de la sultane Validé, sont particulièrement vénérées. Lés Ottomans sont partis de ce rivage pour se répandre en Europe. Aussi recherchent-ils avec ardeur l'avantage d'y être enterrés, et c'est ainsi que le cimetière de Scutari est devenu riin des lieux les plus justement célèbres de l'Orient.
J'ai parcouru dans tous les sens cette gigantesque forêt de cyprès remplie de colombes. D'innombrables tombeaux en couvrent le sol à l'ombre des arbres funéraires; d'étroits sentiers la traversent, et, de toutes parts, sous la noire futaie, se dressent les pierres longues et plates couronnées d'un turban qui indiquent la place des cercueils. Sous ce dôme que ne peuvent percer les rayons du soleil , on se voit tout seul au milieu de milliers de monuments blancs debout comme des fantômes. Le silence lugubre, Timmobilité des cyprès séculaires, la perspective toute hérissée de colonnes
funèbres, oppressent rame et la pénètrent du sentiment de la mort. Parfois le vol d'un ramier agite Pair et fait trembler Tépais feuillage; pais tout retombe dans un calme profond et morne. Pas un rayon du ciel , pas un cbant d*oiseau , pas une voix humaine. On comprend là ce que les anciens appelaient la' divine horreur des grottes sacrées. Mais le soir surtout, au clair de lane, la haute forêt et ses vastes replis prennent un aspect sinistre. On n*imagine pas Teffet de la vague lumière lactée filtrant à travers les branchages et tombant sur les pierres irrégulièrement plantées : les unes sont droites, les autres penchées en divers sens, d'autres à demi écroulées, pareilles à des myriades de spectres se relevant tout à coup de leurs caveaux avec des attitudes alanguies comme pour célébrer quelque nuit fantastique. Selon les intervalles des arbres, la lueur se répand par ondes incertaines, ici baignant tout un espace ouvert, là scintillant comme un monde d'étoiles. On croirait voir tantôt des âmes lumineuses errant dans ces demeures , tantôt ^es linceuls rayonnant sous la clarté, tandis qu'au fond des prolongements de la futaie où pénètre à peine un demi-jour bleuâtre, se pressent à Tinfini, au ras du sol » les groupes des morts perdus dans la silencieuse obscurité.
Ce spectacle «st émouvant , mais il en est un autre à Scutari plus étrange et plus saisissant encore. Dans le haut de la longue rue centrale qui va de la plage au grand champ des morts , s'élève une petite maison de bois à deux étages : en face, un étroit cimetière et une
jDosquée peinte en verl. Cette mince construction n'a rien d^extraordinaire, et on la prendrait volontiers pour la paisible habitation d'une famille musulmane. Il n'en est rien cependant. Elle est Tantre farouche de formidables fanatiques, le téké des derviches hurleurs.
J'ai parlé précédemment des derviches, cette immense confrérie des moines de Tlslam. En général, ces dévots personnages se contentent, les uns, des exercices religieux de leurs couvents; les autres, de longs voyages à travers les pays musulmans, ou ils sont entourés de la vénération publique et nourris par Tinépuisable charité des fidèles. Coiffés de leur bonnet de feutre, revêtus d'une longue pelisse, ils se livrent parfois à de petits métiers populaires , parfois se contentent des aumônes qui leur sont prodiguées. J'ai raconté dans une autre letlre les danses gracieuses et symboliques des derviches tourneurs : tant qu'elle se tient dans ces limites, leur exaltation n'est point périlleuse , et Ton n a ordinairement rien à craindre de ces honnêtes vagabonds, fort ignorants pour la plupart, il est vrai, mais de mœurs douces, et qui usent en général de leur influence sur les basses classes^ pour les exciter à une piété régulière, formaliste et tranquille. Quelquesuns cependant, entraînés par leur enthousiasme, font entendre à leurs auditeurs des prédications violentes, et il n*est pas rare qu'on retrouve là trace de leur enseignement exclusif et passionné dans les désordres sanglants qui de temps à autre se produisent sur un point quelconque de l'empire:
Les derviches hurleurs sont de la race des délirants^ des farouches : je ne sache pas de scènes plus répa< gnantes que leurs cérémonies, et je dois ajouter, pouf être juste, que, parmi leurs coreligionnaires , les geofl sensés les réprouvent dans les termes les plus précis Le gouvernement n^autorise pas leurs exercices à Constantinople, et c'est seulement dans les provinces qaf s'étale en pleine lumière leur frénésie inconsciente» Leur salle, à Scutari, est petite, entourée de galerie! étroites au premier étage, où se tiennent les specta teurs. En bas, devant le mirhab, Timan, un vieillard i figure vénérable, à turban blanc et à barbe blanche, est debout , entouré de quelques acolytes. Sur le mur sont suspendus d'étranges instruments, des lardoires, des crocs, des dards en forme de cœur, toute une série de flèches affilées , de longs javelots , de lourdes chaînes, de masses de fer, qui sont destinés aux acteurs de ces solennités à la fois lugubres et grotesques, lorsque leur fureur portée à son comble se tourne contre eux-mêmes et leur inspire l'irrésistible désir de se frapper à coups redoublés et de voir couler leur sang. Les initiés se placent au fond de la salle, sur un seul rang, le long des colonnettes qui soutiennent la galerie supérieure ; ils sont vêtus d'une longue robe blanche et se serrent étroitement les uns contre les autres. J'aperçois parmi eux quelques nègres à la figure bestiale; tous ont l'air absorbé dans une extase sinistre. Soudain, à un signal donné, après des prières psalmodiées sur un rhythme lent et nasillard, la bande tout entière s'agite
à droite et àgauche en cadence, d*un seul et même mouvement ; en même temps, ils crient ensemble : La Ilah U Allah ! d'une voix rauque, puis seulement Allah sur une aiesure régulière comme le bruit d'un métronome, avec des intonations de plus en plus retentissantes et des oscillatioDS de plus en plus prononcées. Peu à peu ce chant monotone et essoufflé devient un cri, une sorte d'aboiement saccadé; sous Tinfluence du mouvement ininterrompu qui les épuise et des clameurs horribles qui les étourdissent , les derviches perdent tout sentiment du réel; ruisselants de sueur, les yeux ensanglantés et hors de la tête, le cou gonflé par Teflort, les membres tremblants comme dans une attaque d'épilepsie, abrutis, pantelants, effarés, ces malheureux deviennent pareils à des animaux sauvages ; il n*y a plus rien d'humain sur leurs visages boursouflés, dans leur attitude furieuse : ils sont ivres, ils sont fous, et l'on se Ogure ainsi les possédés du démon. On voit qu'ils souffrent d'une fatigue infinie, et que ces convulsions les brisent; par instants ils n'ont plus que le souffle pour crier Allah, ils n'ont plus de force pour continuer le balancement sacré. Un nègre surtout était horrible à voir : son visage sombre, ses yeux tournoyants, sa bouche lippue et convulsée présentaient l'imagé de l'épilepsie : son corps énorme, tremblant dans sa robe blanche, rcs:cmblait à une vision de cauchemar. A chaque instant, on croit qu^un de ces effroyables fanatiques se va rouler par terre apoplectique et écumant. Mais la rage soutient et emporte de nouveau d'un bloc le groupe en
délire. La clameur inremale est à son comble» entrecoupée de soupirs qui ébranlent ces malheureux jusqu'au fond de leur être; on se.sent ébloui; des nuages passent devant les regards; on n'aperçoit plus qu'uni va-et-vient confus, on n'entend plus les rugissements des hallucinés qu'à travers une sorte de rêve. L'acre vapeur des miasmes remplit la salle, monte au cerveau et nous écœure. C'est alors que souvent, dans le paroxysme de la folie, l'un d'entre eux s'élance en avant,! saisit un dard, se blesse avec une volupté terrible ou se frappe avec les cbaines de fer. Je n'ai pas vu heureasement cette dernière scène, qui se produit cependant! de temps à autre, selon la fantaisie de ces misérables; ils étaient , me dit-on , relativement calmes ce jour-là. Qu'est-ce donc lorsqu'ils sont plus surmenés encore, ]orsque cette tempête décris, ces contorsions épouvantables ne suffisent pas à leur fureur?
Au milieu de cette scène, l'iman tantôt s'accroupit et se prosterne, tantôt demeure comme fasciné par l'édifiante beauté du spectacle, tantôt l'encourage da geste. Tout à coup, parmi les spectateurs, un enfant se lève, s'approche et s'étend par terre devant lui : le vieil- ' lard s'avance avec une dignité de pontife et marche sur le corps de l'enfant désormais sanctifié. Comme j'avais l'air surpris, une petite fille qui se tenait auprès de moi me regarda en souriant, descendit dans l'hémicycle, se plaça à son tour aux pieds de l'iman, qui se promena un instant sur sa poitrine, et elle remonta d'un air ravi, pleine d'enthousiasme, me jetant un coup d'aiil fier,
heureuse d'avoir montré à un giaour son courage et sa foi.
La lassitude des hurleurs était arrivée à un tel degré que leurs tètes retombaient en avant, que leurs bras énervés ne pouvaient plus faire la chaîne, que leurs cris inarticulés ne sortaient plus de leur gorge sifflante. L'iman arrêta d*un geste, après plus de deux heures, les évolutions de ses fidèles, et les musulmans qui avaient assisté à la fête se retirèrent d*un air de componction, comine des gens profondément touchés par une magnifique cérémonie. Deux jours par semaine, les bons derviches recommencent leurs clameurs, que pour rien au monde je ne voudrais entendre une seconde fois. On est heureux de sortir du téké, de respirer Tair, et nous montons avec empressement, pour reposer nos yeux de ce barbare spectacle, sur la haute montagne qui domine Scutari, sur le plateau ombragé de platanes, le Bourgourlou, Tun des sommets les plus hauts de la chaîne de collines qui se développent le long du Bosphore. On voit de là Tun des plus merveilleux panoramas qui soient au monde : le détroit, dont les côtes et les eaux bleues semblent une gigantesque carte en relief; la Marmara, le golfe d'Ismid, la Pointe du Sérail, THellespont et la mer Noire; mais surtout on n*y voit plus les derviches hurleurs.
De Scutari à Cadikeuï il n*y a pas loin. Au sortir du grand champ des morts s'étend une vaste prairie au bord de la mer, agréable plaine verte où s'élève la petite aiosquée de Sélim et où, par groupes, des femmes
turques viennent s^asseoir. Sur le rivage, les Anglais ont consacré un cimetière à leurs soldats tués en Crimée, et au-dessus des tombes se dresse un obélisque sontenu par quatre anges de marbre. Cadikeuî est Fantique Chalcédoine ; mais il ne reste rien de la ville di concile : on cherche en vain remplacement de Téglist ou se sont rassemblés les Pères qui ont condamné lei Eutychéens; on n'y rencontre que d'élégantes villai prolongeant leur façade dans la rue ou bien éparseï dans la campagne. Nombre de riches Levantins ont bàli ces maisons à volets verts, ces chalets qui regardent les champs d'un côté et de l'autre la mer; partout des jardins remplis d'arbres et de ileurs s^ouvrent sur les rustiques perspectives des collines d'alentour. Les frères des Écoles chrétiennes ont construit, eux aussi, sur la terre d'Asie, un collège placé sous la protection de la France, et où un grand nombre de familles latines font donner à leurs enfants cette éducation européenne que les lazaristes prodiguent à Galata avec le même 2èle et le même succès à la colonie française, italienne et arménienne de Constantinople. Aux jours de fête, la maison de Chalcédoine se remplit d'une foule sympathique, notre ambassadeur y vient représenter la patrie, la grande nation dont le domaine moral s'étend jusque dans ces contrées lointaines, et de toutes parts alors, sur les mâts, sur les tentes, sur les murs de la vénérable demeure flotte notre cher drapeau tricolore.
C'est à Cadikeuî que s'ouvre le golfe d'Ismid ; l'admirable nappe d'azur s'enfonce à l'horizon, le long
*ane chaîne de collines appuyées les unes sur les ntres. Quelques villages apparaissent dans les haies erdoyantes : ici, Panteikon, retraite de Bélisaire après a disgrâce ; là, Lybissa, où mourut Annibal. On montre ncore, surla hauteur où croissent quelques cyprès, une petite élévation qu'on prétend être le iombeau du vainpieur, de Trasimène. Au fond , Tancienne Nicomédie , )k derrière les replis des montagnes , à plusieurs heures le distance , Nicée et ses enceintes flanquées de tours , {es portes monumentales, son arc de triomphe de mar- >re, ses impérissables souvenirs, son beau lac où s'arrêient les caravanes. Nous n'allons pas si loin ; nous nous bornons , en simples promeneurs , à parcourir la moitié du golfe ; puis , revenant vers Constantinople , nous abordons aux îles des Princes.
Que de fois, parcourant du regard le magique horizon Q[a'on découvre des hauteurs de Péra, nous avons comtemplé au delà de la Pointe du Séraii, dans une brume légère » les moelleux contours de ces îles , où il semble qu'on aimerait à vivre à deux , oubliant le monde qui s'agite, les sombres questions politiques qui bous pressent de toutes parts, écoutant seulement dans une douce retraite le murmure plaintif des vagues ! Archipel charmant, dont les plages sont séparées les unes des autres par de minces détroits, où les lames se jouent sous les rayons du soleil! Plusieurs des îles, comme Proti et Antigoni, sont des roches inhabitées, que recouvrent des arbustes toujours verts; d'autres, comme Kalki et surtout Prinkipo, sont remplies de maisons de plaisance et
ÎOO l.RTTBES DU BOSPHORE.
dressent lenrs pîcs couronnés de myrtes, de rhododeii drons et de térébinthes. Par un beau jour de printemps nous avons été là en bande joyeuse. La Marmara étal unie comme un lac; les ondulations du rivage de Cadi kenï, les promontoires de la côte d'Asie, étroits, pointa et boisés, se dessinaient avec une netteté merveilleux au-dessus de Teau transparente ; des dauphins jouaieÉ autour du bateau à vapeur; les profils ondoyants de îles se fondaient dans la lumière. Peu à peu les petite maisons de Prinkipo , les terrasses , les arbres des jat dins s'accentuaient davantage devant nos yeux cbai^ mes. L'île souriante qui fait penser aux heureux séjour^ des nymphes mythologiques si doucement hospitalièrd aux héros errants de la Grèce, se développa enûà tout entière dans Tair splendide, surgissant de Feao azurée. I
Nous débarquons sur la longue jetée de pierre, el nous entrons dans le village. A Finstant, une troupe d'âniers se disputa notre cortège. Ils nous apostrophaient en grec, avec une étrange volubilité, nous présentant leurs montures et nous montrant les hauteurs. Nous ne songeons pas à leur résister ; on ne peut parcourir les âpres sentiers de Tile que sur des ânes, et nous voilà partis en courant, frappant maître Aliboron que les conducteurs excitent et harcèlent sans cesse de leurs cris sauvages. Quelques-uns de nous tombaient et roulaient dans la poussière ; les autres galopaient à tort et à travers; nous riions de tout, et des chntes inofiensives , et des disputes avec les baudets revéches,
et du braiment incessant de cette ânesse enragée , et de la course folle de nos jeunes compagnons. Quelles heures de vrai plaisir, de bienheureuse étourderie qui a^est plus guère de nos âges ! Si grave que nous ait faits la vie, nous oubliions un instant même les inquiétudes et les mélancolies de Tabsence. Noas suivions au pied des collines le petit sentier qui surplombe le bord de la mer; nous regardions, éblouis, du haut de cette corniche, la petite île d'Andicoritha, qui s*étendait comme un énorme poisson flottant sur les vagues; nous respirions Tàcre senteur des baumes sauvages et des pins d'Italie; la route montait toujours en lacet, faisant mille zigzags entre les buissons, s*abritant parfois sous des bouquets de bois un peu maigres, de chênes nains, d'arbousiers et de lauriers-roses; des troupes déjeunes filles grecques nous saluaient en riant au passage; nous étions enveloppés par Tair le plus pur, et les plus jeunes d'entre nous, courant en tête de la troupe, nous appelaient du haut d'un rocher pointu d'où leur silhouette se détachait en noir sur le fond brillant du
ciel.
Enfin nous avons atteint le sommet de l'île, la pointe aiguë qu'on aperçoit de Constantinople à travers les vapeurs des lointains. Un monastère grec, construit en planches mal jointes et oii vivent trois ou quatre caloyers, s'élève seul sur la hauteur, dans une merveilleuse situation. Ces braves gens nous ont ofiert des verres d'eau limpide et quelques confitures , toute leur richesse ; ils nous ont fait entrer dans leur chapelle couverte d'an-
ciennes images hiératiques, d*uiie peinture volontaire ment enfantine, et qai représente leur patron saint Georges dans la plupart des scènes de son exîsteno! légendaire. Ils nous ont conduits sur leur terrasse, d'(Mi Fœil embrasse le plus vaste horizon , toutes les lies el leurs sinueux : détroits à gauche, la Marmara resplen dissante au couchant; au fond, Constantinople dani une brume couleur d'opale , d'où surgissent les dômfll et les minarets; à droite, l'entrée du Bosphore. Toà alentour, sur la montagne, la végétation est aride; des blocs de granit se hérissent sur les pentes ; un troopeau de petites chèvres y broute de chétives broussailles; des aigles tournoient an-dessus de nos têtes, et des goélands rasent le flot paisible. Nous sommes demeurés quelque temps sur la hauteur solitaire, absorbés par ce spectacle , écoutant le silence , les yeux perdus dans l'infini. Quelle vie que celle de ces moines isolés da| reste du monde I Aucun bruit de la terre n'arrive jus-i qu'à eux ; peu leur importent les révolutions des empires et les passions des hommes! Quel contraste entre noas| qui arrivions remplis de toutes les préoccupations de la politique, l'esprit tourmenté par tant de rêves, d'ambitions, de souvenirs, d'espérances, d'illusions peut-être,, et ces ermites grecs, ignorants de tout ce qui nous touche et ne connaissant les hommes que par les quelques promeneurs qui viennent un instant oublier les choses terrestres sur les sommets déserts I Sont-ils plus sages que nous ? Ont-ils trouvé la paix et la joie dans lear radieuse Thébaïde ? Le calme qui les entoure s'estil
commaniqué à leur âme, et ne se cache-t-il ni ennui ni regret sous leurs visages austères?
Nous les avons laissés dans leur petite cour, au pied de leur fontaine, et ils nous regardaient d*un air morne, dans une attitude immobile, sortir de leur retraite mystérieuse, retourner au dehors vers le bruit, vers le mouvement, vers les émotions qui doivent à jamais leur rester inconnues. Ils nous ont suivis des yeux sur les rochers voisins où nous sommes restés debout un moment, pour contempler Toccident rouge et le soleil disparaissant vers les horizons de la Grèce. Nous cependant nous descendions de la montagne avec une sorte de recueillement, une tristesse incertaine, troublés par la vision imprévue de la vie contemplative des moines primitifs de TOrient; et tandis que nous revenions au village de Prinkipo, à travers une autre route bordée de villas, où nous retrouvions Texistence active, nous ne pouvions qu^avec peine dégager notre pensée des sentiments qui nous avaient saisis dans Tenceinte du monastère où les moines, oubliant déjà notre passage, étaient prosternés sans doute devant les images recouvertes de ciselures argentées, dans Tétroit sanctuaire où brûle la lampe sacrée. La nuit tombait, Fhorizon d'Europe et d'Asie disparaissait dans Tombre, et la montagne où s'écoulent lentement les jours de ces paisibles stylites s'enveloppait comme eux de silence et d'obscurité.
LETTRE XV
J'ai parcouru plus de cent fois le Bosphore dans toute sa longueur, j'ai habité plusieurs années sur ses rivages, et j'ai visité bien souvent en promeneur tous ses villages d'Europe et d'Asie. Je ne saurais me vanter toutefois d'en connaître absolument tous les paysages, tous les sites, tous les points curieux et charmants, tant les aspects qu'il présente sont multipliés, tant les replis des collines , les sinuosités des golfes et des promontoires contiennent de détails, de retraites et d'ombrages, tant leur apparence est variée sans cesse par la disposition des nuages, les nuances de l'air, les rayons du soleil I
Le Bosphore est tantôt pareil à un large fleuve , si on le regarde de certains points où se développent son étendue et son vaste courant; tantôt, au contraire, il ressemble à un lac , lorsqu'on est placé sur une rive d'où l'on aperçoit les entre-croisements des caps qui paraissent fermer l'horizon. A l'extrémité où s'embranche la Corne-d'Or, où s'ouvre le golfe d'Ismidt
et OÙ il entre dans la Marmara, il est majestueux comme un bras de mer et rayonnant d*une sérénité magique à travers te lumineux espace; à Fautre bout, où il pénètre dans le Pont-Euxin , il est resserré comme un eanal paisible entre des sommités rocheuses et sauvages; il est solitaire^'et presque sombre : c'est avec une involontaire tristesse que les yeux et la pensée suivent ces deux hautes murailles de granit stérile et s'enfoncent dans la perspective de la mer Noire. Le long des baies de la côte, surtout sur la rive d'Asie, l'eau est à peine ridée par le vent; le caîque glisse comme à la surface d'un étang profond où le ciel se reflète; aux angles de plusieurs promontoires, le flot s'élance au contraire comme un torrent ; la pointe aiguë du bateau, frappant la houle bondissante, y fait jaillir des étincelles d'écume; les caïkdjis n'avancent qu'avec d'énergiques efforts, et pour franchir certaines passes, ils ont recours à l'obligeance intéressée de gens postés tout exprès en ces parages, et qui les remorquent au cordeau pendant quelques minutes jusqu'au delà de ces rapides. La largeur du détroit variant entre six cents et trois mille mètres sur un parcours de cinq lieues environ, et ces rives étant extrêmement tortueuses, on devine combien le courant qui va dans son ensemble de la mer Noire à la mer de Marmara rencontre dans son parcours d'occasions favorables pour se ralentir ou se précipiter ; combien il a, selon les formes ou l'étendue des côtes, d'incertitudes, de retours sur lui-même, de longues immobilités ou de violences. La couleur des eaux n'est
pas moins changeante que leur cours : la combinaisoa du soleil et des nuées, Télévation inégale des montagnes, le jour qui monte ou s'abaisse, le mouvement plusoo moins accentué des vagues, donnent au Bosphore les nuances les plus opposées. Si, durant les belles journées, il est d'un bleu intense, plein de rayonnements et de transparences pâlissant au loin sous les reflets du ciel clair, il s'irise parfois, sous l'action des nuages, de teintes presque violettes qui s'étendent, comme une jonchée d'iris, sur de grandes plaines vertes d'où jaillit tout à coup une cascade d'écume argentée et où le soleil sème un diamant à la pointe de chaque petit flot qui passe. Souvent, au lever du jour, quand le globe d'or, dépassant les montagnes d'Asie, absorbe les brumes diaphanes de la nuit d'été, le détroit immobile devientj d'un blanc radieux cà et là veiné d'azur : Teau frissonne, et, dans le courant où jouent les dauphins, de longues traînées de flamme ruissellent entre les vagues. Dans les jours orageux, l'eau prend la couleur d'ar^ doise; les lames bondissent contre les quais de pierre qu'elles inondent; de larges ombres se répandent sur leur surface ; des colonnes de nuées qui parfois cacheat complètement les rivages accourent du fond du Pont- Eusin; un vent terrible resserré entre l'Asie et l'Europe, comme dans un immense couloir, parcourt en enfilade l'étendue où s'agitent les ondes tumultueuses : le Bosphore mugit comme la mer, et quand le soir tombe, il roule ses eaux noires comme la nuit.
On a beaucoup vanté la beauté du détroit, et je crois
D effet qù^il serait difficile de rencontrer ailleurs une slle série de charmants paysages. Mais ce qui m'a touours particulièrement ému , c'est le caractère solennel le ce grand canal qui sépare si profondément deux )artîes du monde. Il n'est pas bien large, il est vrai; nais si Ton réfléchit à la distance morale qui existe intre ces deux rivages , si Ton pense aux races , aux nœurs, aux cultes, aux histoires que divise cette étroite rontîëre, on contemple avec un religieux respect les 3aux mystérieuses. Entre ces deux continents qui se regardent et qui paraissent se toucher, il y a si peu l'espace I Nos caïques, en une demi-heure, vont de Tun à l'autre; en un temps à peu près double, un bon nageur les imiterait; nos yeux suivent de la rive d'Europe les moindres ondulations de la côte d'Asie, distinguent sans peine les maisons, les arbres, les détails des vallées et des collines; et cependant n'est-ce pas un gouffre, n'est-ce pas un formidable précipice que ce Bosphore placé par la nature entre les conceptions de la vie humaine les plus opposées et qui semble être le point mystique oii aboutissent les deux grandes fractions de 1 univers? Etrange antithèse entre les dispositions de la géographie physique et les prédestinations de l'histoire ! Un enfant, sur une nacelle, traverse ce détroit que les idées, avec leur formidable puissance et leurs infatigables ailes, n'ont jamais pu franchir. La civilisation européenne et la civilisation asiatique ont été également impuissantes à combler cet abime. Et cependant que de luttes et que d'efforts pour déborder sur l'une ou Fautre
cîennes images hiératiques , d*une peinture volontairement enfantine, et qui représente leur patron saint Georges dans la plupart des scènes de son existence légendaire. Ils nous ont conduits sur leur terrasse, d'où Tœil embrasse le plus vaste horizon , toutes les îles et leurs sinueux : détroits à gauche, la Marmara resplendissante au couchant; au fond, Constantinople dans une brume couleur d'opale , d'où surgissent les dômes et les minarets; à droite, l'entrée du Bosphore. Tout alentour, sur la montagne, la végétation est aride; des blocs de granit se hérissent sur les pentes ; un tronpeau de petites chèvres y broute de chétives broussailles; des aigles tournoient au-dessus de nos têtes, et des goélands rasent le flot paisible. Nous sommes demeorés quelque temps sur la hauteur solitaire, absorbés par ce spectacle, écoutant le silence, les yeux perdus dans l'infini. Quelle vie que celle de ces moines isolés do reste du monde I Aucun bruit de la terre n'arrive jasqu'à eux ; peu leur importent les révolutions des empires et les passions des hommes! Quel contraste entre nons qui arrivions remplis de toutes les préoccupations de h politique, l'esprit tourmenté par tant de rêves, d'ambitions, de souvenirs, d'espérances, d'illusions peut-être, et ces ermites grecs, ignorants de tout ce qui nous toucbc et ne connaissant les hommes que par les quelques promeneurs qui viennent un instant oublier les choses terrestres sur les sommets déserts! Sont-ils plus sages que nous ? Ont-ils trouvé la paix et la joie dans leur radieuse Thébaïde? Le calme qui les entoure s'est«i!
LB BOSPHOftS. 909
exlérienres. Qoî donc, ignorant Tbistoire et parcourant d'une mer à Taulre ce vaste fleuve on se mirent tant de palais, de vallées et de jardins, devinerait les redoutables questions de pbilosophie, de religion et de politique qoî se cachent dans ses riants détours? Il semble qo*il ait été créé pour la course cadencée des longs calques à pointes d*or, pour porter les barques dont la brise gonfle les voiles blancbes, pour baigner doucement les terrasses des yaUs, pour être la fête des yeox, Fencbantement de Tesprit, la joie d'un peuple d*artistes et de rêveurs. Bien des fois, dans les beaux jours d'été, longeant au fil de Tean les dentelures des rivages, enivré par le parfum des vagues , les reflets du soleil et la transparence de Tair, je me suis laissé aller à cette étrange extase que donne le sentiment d'une paix profonde, d'une complète union avec la nature des cboses. Il faut réagir sur soi-même pour avoir d'autres impressions devant ces calmes paysages et pour voir les sombres horizons de la politique et de l'histoire à travers la lumière qui enveloppe la terre et le ciel.
Entrons dans le Bosphore par la mer de Marmara en suivant la côte d'Europe, et nous redescendrons le courant le long de la côte d'Asie. Lorsque l'on quitte Constantinople , on est frappé tout d'abord par la masse imposante d'un grand palais de marbre blanc dont le pavillon central s'élève avec une majesté vraiment impériale : c'est la résidence des sultans, Dolma- Bagtché. Des portes monumentales, trop chargées de guirlandes sculptées dans le style Pompadour, mais
dont Taspeck général ne manque pas d'un certain sentiment décoratif, se dressent aux quatre extrémités de rédifice^lont elles sont isolées par des cours intérieures, et ressemblent à des arcs de triomphe. Des murs fort laids, points en jaune, d*une très-grande hauteur, ferment Tenceinte sacrée du côté de la terre : le souverain dérobe sa vie aux regards curieux, et lorsqu'on passe le long de l'avenue plantée d'arbres qui suit ce mur sombre, on a l'impression de l'existence superbe, mais en somme profondément triste, que mènent dans ce palais, fermé comme une prison, les souverains devant lesquels tremblent les hôtes innombrables do sérail. Du côté de la mer, au contraire, tout rayonoe : l'architecture développe ses lignes grandioses; la salle du trône, située au centre, vaste quadrilatère à larges fenêtres en portiques, reçoit pendant toute la journée la visite du soleil ; un quai de marbre s'étend devant la terrasse; deux longs pavillons se déroulent à droite et à gauche comme les ailes d'un goéland qui plane. Tout cet ensemble ressort en blanc lumineux sur le double azur qui l'enveloppe. Les bateaux ne passent qu'à une certaine distance du domaine impérial; la flotte cuirassée étale devant le sultan ses bâtiments à tourelles, ses frégates à éperons , ses grands vaisseaux armés de canons gigantesques. De sa fenêtre, le Commandeur des croyants contemple ces beaux navires construits en France on en Angleterre, et qui restent à l'ancre dans le détroit, immobiles comme des rochers : lourdes citadelles qui semblent attester la domination ottomane sur ces mers.
Nqus longeons y après Dolma-Bagtché, une série de conahs babités par de grands personnages de la famille impériale ; Tun d*entre eux surtout semble Tasile favori delamultikidedesoiseauxdemer: cormorans, goélands, «'âmes en peine » s'y groupent par milliers, se posent sur les corniches, s'y développent par bataillons sur les toits plats, volent en tourbillonnant à Tentour, effleurent les fenêtres, s'approchent, s'éloignent, reviennent comme dans un abri familier , enveloppent pour ainsi dire tout Tédifice du bruissement de leurs ailes. On dirait une immense volière dont les hôtes se livrent à toutes les fantasques évolutions de leur liberté joyeuse ; ils planent, ils se balancent , ils rasent la surface de Teau, ils s'y laissent tomber d'un trait avec la vitesse de l'éclair, ils se poursuivent en décrivant des cercles rapides, des paraboles bizarres, des angles aigus, des lignes droites vertigineuses, toute une géométrie singulière, savamment calculée selon les nécessités de la chasse implacable et incessante, selon les détours du poisson qui Aiit; d'autres se laissent bercer comme des cygnes au gré du flot, d'autres encore frôlent la surface de l'eau de leurs plumes moirées, s'élèvent et s'abaissent en cadence, puis s'échappent dans l'air libre, s'enivrent de leur essor, vont s'abattre sur les angles des murs, le faîte des arcades , les degrés des péristyles, et de leurs jeux, de leurs élans , de leurs détours, de leurs orbes sans fin, de leurs courses aériennes, il nous vient un vent léger comme le souffle d'un éventail.
Tout à côté s'élève l'élégante mosquée de Béchick-
Tach, petit village dont les cafés sur pilotis- s^avancent dans le Bosphore. Sur ces planches en terrasses se groupe aux jours de fiête toute une population bariolée, gens à fez et à turhans, à stambouline ou à pelisses de couleur, qui fument dans un doux farniente le narghileh, le chibouck ou la cigarette. Au delà voici le quai du palais d*été, Tcheragan, magnifique construction de marbre blanc qui déploie sur une longue étendue sa façade superbe, ses fenêtres arrondies, ses chapiteaux corinthiens, ses colonnes de jaspe rose ; puis, au pied des collines vertes, où des maisons de bois peintes de toutes les couleurs pointent çà et là entre les feuillages des arbres de Judée, couverts au printemps de fleurs violettes, une série de yalis aux fenêtres grillées s^étendent le long du rivage : Orta-Keuï prodigue ses élégantes villas arméniennes et grecques, dresse le minaret cannelé de sa petite mosquée ; Courou-Tchesmé, Tantique Anaplos, où Médée planta, dit-on, le laurier fatidique, ouvre son port oùles stylites autrefois, du haut de leurs colonnes, contemplaient immobiles les grands horizons du Bosphore. Plus loin , le courant devient terrible : le flot de la mer Noire vient se briser contre un cap aigu. Les vagues tourbillonnent, s*entremêlent, se pressent, se heurtent en mille cascades écumantes. Les maisons d'Arnaout-Keuî, palais et masures bâtis sur un quai étroit , regardent ce tumulte des eaux que rien n'arrête ; enfin Bebek arrondit son golfe charmant , large vasque bleue où se mirent les coteaux en amphithéâtre; les maisons de campagne se multiplient,
groupées comme sur les gradins ci*un cirque gigantesque avec leurs jardins, leurs beaux arbres, dans le désordre de la fantaisie la plus heureuse : celles-ci abritées sous de grands platanes, celles-là présentant aux rayons du soleil leurs galeries vitrées, les grillages des harems, les portes d'eau d*où s'élancent les calques, leurs coloriages singuliers, tantôt les lignes droites de leurs façades majestueuses, tantôt les combinaisons de la plus bizarre architecture.
Depuis quelque temps déjà, à Textrémité d'un promontoire, on aperçoit de loin, dans la brume bleuâtre du lointain, un paysage étrange, une sorte de forteresse du moyen âge émergeant des cyprès gigantesques et des arbres de Judée, suspendue entre le ciel et la mer comme la demeure magique des djinns ou des péris. De plus près, l'illusion cesse ; la vision prend de formes précises : nous sommes devant les ruines de Rouméli-Hissar (le château de Roumélie). C'est Mahomet II qui a construit sur ce point, où le détroit se resserre, ce sombre et vaste château fort. Par une singulière fantaisie du maître, l'édifice est bâti de telle sorte que l'ensemble représente le nom du sultan qui Ta construit. Si vous planiez comme ces aigles qui décrivent leurs orbes au-dessus des ruines, vous liriez dans le relief énorme des murs ce mot formidable qui a changé la face de l'Orient. Les remparts ont conservé leurs créneaux ; sur les tours montent des lierres épais et se balancent des arbustes verts. Dans les zigzags de cette fortification colossale , tout un village s'est construit au
su LETTRES DU BOSPHORE.
gré de son caprice : les kiosques de bois, les chaumières multicolores mêlées à la végétation parasite, s'appuient aux solides murailles; des femmes voilées, des enfants jaseurs ont remplacé les soldats du conquérant. On peut parcourir Tantique citadelle, comme les burgs des bords du Rhin, en grimpant à travers les broussailles, en s'accrochant aux pariétaires, en trébuchant sur le large faite des murs à demi effondrés; du pied de la plus grosse tour, on admire un vaste horizon ; la plate-forme gazonnée s*étend au-dessus d'un précipice de verdure, de rochers, de maisons cachées dans les feuilles, ravin abrupt x|ui descend jusqu'au bord de Teau; à droite, le détroit jusqu'àConstantinople ; à gauche, un immense lac bleu que bordent au loin les contours harmonieux de Buyuk-Déré; en face, la côte d'Asie dorée des feux du couchant. En arrière, les tours répandent une immense ombre; leurs cimes rondes, les inégales sinuosités des lignes de défense, les dentelures des créneaux , les pointes des ruines se hérissent de toutes parts : le calme est profond. Tonde moirée s'étale en frissonnant; le ciel resplendit. C'est une perspective immense, une incomparable clarté. On s'oublie longtemps dans Tenceinte austère, devant la saisissante antithèse de ces débris de la puissance humaine et de l'impassible sourire da la nature. Il semble voir apparaître au sommet de ces tours , incessamment battues par le vent de la mer Noire, dans le. chemin de ronde qui circule encore autour des murs, devant cette porte sinistre qui tourne avec peine sur ses gonds rouilles,
les soldats ottomans d'autrefois, avec leurs turbans blancs enroulés autour du casque pointu , leurs cottes de mailles, leurs vestes brodées , leurs pantalons bouffants, leurs boucliers que frappe le soleil, leurs cimeterres et leurs lourdes masses d'armes pendues à la ceinture. Cette antique demeure a vu se déployer l'appareil superbe delà grandeur musulmane; les pacbas, revêtus de larges dolmans, ont manié là leurs fins chevaux caparaçonnés d'or, qu'un séis noir retient par le frein d'acier; des cavaliers farouches, habillés de tuniques légères, ceints d'écharpes écarlate, y ont brandi le drapeau vert du Prophète et les étendards surmontés du croissant où flottent les queues de cheval; dans les cours intérieures, l'éblouissante fantasia des contingents arabes a fait résonner le sol du piétinement de ses coursiers; à l'entour du grand étendard planté sur la crête du donjon, les servants des coulevrines, les Tartares armés de flèches aiguës , les arbalétriers des montagnes de l'Asie Mineure, ont surveillé, comme des vautours dans leur aire, la passe étroite du Bosphore. Et maintenant l'herbe croît entre les dalles, les ronces recouvrent la pierre, le silence s'est fait dans le château abandonné. Sur la montagne solitaire qui domine les ruines, j'ai rencontré un pâtre turc qui garde quelques chèvres dans un petit cimetière mélancolique dont les tombes sont k demi cachées dans le gazon et les fleurs des champs; il a oublié les fiers Ottomans d*autrefois, joue un air plaintif sur la musette rustique des bergers de Virgile, et contemple tout le jour, également insou-
deux des splendeurs qui passent et des magnificences qui survivent, le château fort de ses ancêtres et les profondeurs où courent les eaux du détroit entre les ondulations des collines.
Nous continuons à suivre la rive en passant à Balta- . Liman, célèbre dans les fastes diplomatiques, où l'ancien grand vizir Réchid-Pacfaa a signé, dans le palais qui existe encore, plusieurs traités demeurés célèbres. Non loin, à Emirghian, le vice-roi d*Egypte a construit un autre palais, entouré de jardins charmants. Dans ces belles avenues plantées d'arbres séculaires, bordées de corbeilles de fleurs rares, on rêve aux fantaisies romanesques des contes arabes, à ces bosquets remplis de roses où les sultanes aperçoivent, à travers les treillis de bois du harem, les princes errantsàla recherche de la beauté cachée dont un derviche indiscret ou quelque fée bien-
veillante leur a vanté les perfections incomparables. De toutes parts, soit à Fextrémité des allées sombres, soit sur les plates-formes abritées par les lentisques et les sycomores, soit à Tentour du petit lac encadré de bizarres stalactites, soit au pied du kiosque réservé sur les hauteurs pour les visites du sultan chez son vassal, la grande nappe du Bosphore s'étend sous les yeux ravis. Sur une petite élévation, un bois de nos vieux chênes de France plonge ses racines dans un tapis de mousse ; sous les vitrines de vastes serrés, la flore des tropiques s'épanouit ; des charmilles prolongent au loin leur verdoyante architecture ; dans Tenceinté réservée aux sultanes absentes, des berceaux de plantes grim-
pantes laissent retomber leurs grappes de feuillages et de fleurs. Au delà des murs du parc» la campagne est inculte et solitaire; les mamelons se succèdent comme des vagues, présentant Taspect uniforme de la stérilité sous le soleil brûlant, recouverts d'un mince gazon qui cache à peine la terre jaunâtre ; on sort d'un jardin des MiUe et une Nuits pour entrer dans un désert.
Revenons sur les rives du Bosphore, dont les perspectives cachent comme un rideau tant de mornes solitudes. Nous côtoyons la baie de Sténia, où les Argonautes avaient construit un temple, et nous arrivons aux villages arméniens et grecs, à la région des maisons de plaisance européennes qui déroulent leurs élégantes façades, leurs escaliers de marbre, leurs terrasses bordées de grilles sur une longue étendue. Yéni-Keiii n'a point de quai : toutes les habitations plongent dans la mer soit leurs bases , soit les assises de leurs jardins; lorsqu'on passe en caïque le long de. ces demeures, le regard parcourt les méandres d'allées ombreuses, ou se repose sur des corbeille fleuries; au fond se superposent des gradins de verdure d'où s'élance la fine silhouette des arbres ou le large développement des espaliers. Plusieurs de ces yalts sont de véritables palais où se déploie. tout le luxe de nos châteaux d'Europe; d^autres, qui paraissent m^iocres et même sombres, sont de vieilles habitations arméniennes construites en un temps où les riches négociants rayas craignaient d'attirer sur eux des jalousies dangereuses et des confiscations soudâioes. Ilyamème, sur cette
âl8 LETTRES DU BOSPHORE.
plage, une maison dont l'apparence monumentale forme un contraste étranga avec son complet abandon et sa dégradation lamentable. On dirait qu'elle est hantée et que la frayeur publique Ta laissée vide. Le vent pénètre dans les chambres solitaires; les portes tremblent sur leurs gonds déjetés; les lambris tombent peu à peu sous l'action de Tair ; la façade prend des teintes livides; les pierres commencent à se disjoindre; les oiseaux font leurs nids dans les angles ; ce n'est pas encore une ruine : la nature n'a pas jeté son manteau de lierre et de vigne vierge sur ce pâle squelette d'une habitation superbe; la pauvre vieille maison est toute seule au bord de la route, salie, désolée, lugubre. C'est la demeure du dernier des confisqués, banquier qui, me dit-on, n'était pas innocent de fraudes envers le Trésor; maintenant les lois sont plus douces; mais il subsiste une répugnance qui honore le sentiment populaire contre ces acquisitions violentes d'un temps qui n'est plus : j'ai ouï dire que l'on ne sait que faire de ces quatre murs; ils ne trouveraient d'acheteurs qu'à vil prix, et en effet devant le gai soleil, devant la baie lumineuse, cette chose sombre reste là comme un oiseau de mauvais augure et sinistre comme un spectre. Nous arrivons à Thérapia.
LETTRE XVI
LE BOSPHORE (suite et fin)
Thérapîa est dans une situation particulièrement agréable et séduisante. Sur son quai étroit, mais bien construit, s'étend une rangée de villas bâties à Teuropéenue, généralement en bois, avec des balcons soutenus par de fines colonnettes, ou bien avec des galeries vitrées. La baie que domine le village étage sur la hauteur n*est pas très-large, mais en revanche elle s'arrondit comme un bassin , et le mamelon supérieur est couronné de verdure. Nous entrons ici dans le haut Bosphore, et la vue est à la fois très-vaste et très-variée. A droite, les yeux embrassent une grande partie du détroit que nous avons déjà parcouru; en face , la côte d'Asie, qui n'est guère éloignée de plus ' de quinze cents mètres , fait Tefiet , grâce à la pureté excessive de Tair, d'être beaucoup plus rapprochée, et montre d'un côté les sinuosités de la côte depuis Canlidja, son point extrême, jusqu'à une haute montagne désignée sous le nom de mont du Géant et qui cache les dernières ondulations du rivage courant vers le Pont-Euxin : le village de Beïcos et le kiosque d'Unkiar- Skelessi , tout en marbre blanc et rose , y surgissent au milieu d'épais feuillages. A gauche , dans un large
golfe sur la côte d'Europe* les collines et la plage de Buyuk-Déré ferment Thorizon , et entre les deux prolongements arides des rivages d^Europe et d*Asie le regard plonge au loin, par une issue étroite , dans les profondeurs de la mer Noire.
Plusieurs représentants diplomatiques ont leur maison de campagne à Thérapia; celle du ministre d'Italie, au mili^ du quai , présente une façade rectiligne , de moyenne grandeur, mais de belle apparence , et une terrasse assez longue au bord de Teau. Derrière elle s'élèvent des jardins et des espaliers qui se déploient comme un décor. L'ambassade de France occupe un yali turc, d'ancienne construction, qui a jadis appartenu aux princes Ypsilanti ; après la mort tragique du possesseur, ancien hospodar de Valachie, la Porte, qui avait confisqué la maison, l'offrit à la France, en témoignage de reconnaissance pour l'énergique concours que le général Sébastiani , alors ambassadeur de Napoléon P', avait prêté au gouvernement ottoman, en 1806, lorsque la flotte anglaise était venue mouiller devant la Pointe du Sérail. Cette demeure , recouverte par un large toit en saillie, est très-peu élevée, et son aspect est extrêmement simple. Elle n'a qu'un seul étage percé de nombreuses fenêtres au-dessus d'un entre-sol très-bas quMl surplombe ; plusieurs salons en occupent la plus grande étendue : l'un d'eux, situé à l'angle de la maison , est une véritable lanterne d'où Ton aperçoit par dix-huit ouvertures tout le panorama du détroit. Un vaste parc répand ses ombrages touffus sur
le haut de la colline ; à mi-côte , sur une large terrasse, s'élèvent des pins d'Italie séculaires ; à leurs pieds , on a une vue immense, d'un bleu incomparable, et Ton entend de là , à travers le silence , le murmure monotone des flots qui arrivent lentement de la mer. Lorsqu'on est assis à Tombre, pendant les longs jours d*étc, devant ces magnifiques perspectives , on se sent insensiblement entraîné dans une rêverie mélancolique. Ébloui par cette lumière, bercé par le bruit plaintif de l'eau qui roule entre les deux rives, on songe alors, malgré ces merveilles de la nature souriante , à la patrie dont on se sent si loin , à ceux qu'on aime et qu'on ne voit pas. Tout semble immuable en ces beaux lieux, surtout l'exil. La mer étend au loin ses nappes majestueuses , le golfe de Buyuk-Déré rayonne avec une impassible sérénité , la rive asiatique est indifférente et muette ; le calme des choses accable l'âme par sa solennité même. A Péra, où tout distrait la pensée, on n'éprouve pas cette impression énervante; ici, on est pénétré jusque dans le plus intime de l'âme par le sentiment de la solitude.
Le palais d'Angleterre est tout voisin de celui de France, mais il est beaucoup plus vaste. Construit il y a peu d'années, cet édifice un peu surchargé de tourelles et de balcons est adossé , comme le nôtre , à une haute colline boisée et entourée de charmants jardins. C'est le point de Thérapia d'où l'on voit le mieux l'entrée de la mer Noire : il est situé presque en face de l'extrémité du détroit. Non loin de cette élégante
demeure et pour ainsi dire à son ombre , Tancien yali des ambassadeurs anglais paraît tout petit et tout humble avec ses volets verts et sa façade étroite : il est maintenant réservé au personnel, de même que, dans Tenceinte des murs de Tambassade de France, une charmante maison de bois à deux étages et à balcons vitrés contient les deux appartements du premier secrétaire et du premier drogman. Plusieurs villas qui suivent l'ambassade d'Angleterre terminent le village de Thérapia, et la route qui longe le Bosphore se continue en suivant d'abord un coteau aride , puis un repli de la montagne que de magnifiques arbres couvrent de leur ombre , jusqu'à une large vallée où s'ouvre la route de la forêt de Belgrade.
Nous nous écartons un moment du Bosphore pour parcourir le grand chemin de la forêt. A l'entrée, au bord de l'eau , s'étend une prairie quelque peu marécageuse, recouverte d'une herbe épaisse, et où se dresse un platane gigantesque. D'une même racine sortent trois énormes troncs dont vingt hommes se tenant par la main feraient à peine le tour. Ces masses vénérables forment un vaste ombrage. Crevassés, ravagés à Tintérieur par le travail du temps et aussi par les feux que les pâtres ou les soldats de passage ont allumés tant de fois dans leurs écorces béantes , tordus, rugueux, soutenant des branches colossales, ces augustes vieillards, qui ont vu tant de siècles, resplendissent encore, au sommet, de la plus brillante verdure. Chaque printemps les ranime , et leur caducité sourit encore. La
tradition du pays prétend qu*alentour d'eux les premiers croisés avaient planté leurs tentes dans la vaste plaine avant de franchir le Bosphore , et que Godefroy de Bouillon s'est reposé à leurs pieds.
Bien qu'elle soit la promenade favorite des habitants de Thérapia, de Yeni-Keûi et de Buyuk-Déré , la première étendue de la forêt de Belgrade ne ressemble point au bois de Boulogne ou à Hyde-Park; elle ne rappelle pas davantage les hautes futaies de France et d'Allemagne. C'est plus loin que Ton rencontre les grands arbres et les fourrés profonds; mais aux alentours du Bosphore, ces coteaux agrestes où courent des sentiers étroits, où le terrain rocheux est revêtu de buissons, de chênes nains, d'arbustes et de broussailles, où des prairies entourées de haies vives, des petites élévations gazonnées, des pentes abruptes se succèdent et s'entremêlent, ressemblent aux paysages montagneux du Morvan. Des troupeaux de bœufs gris , de moutons noirs et blancs, gardés par des bergers bulgares, paissent çà et là dans les clairières; des maisonnettes isolées, des métairies de pauvre apparence se cachent dans les intervalles des collines : des gorges sombres s'ouvrent entre des monticules verts. Un camp de Tziganes est établi sur la lisière : sous des tentes noirâtres, on voit grouiller toute une population à demi sauvage. Des femmes, enveloppées de haillons de couleur bleuâtre, aux yeux hardis, au teint bronzé, au sourire équivoque, tendent la main aux passants, ou bien s'accroupissent autour des feux dont
les mouvants reflets, au crépuscule, donnent à leur attitude je ne sais quel aspect bizarre et fantastique. Les hommes, revêtus de loques indescriptibles, ont des figures de brigands sinistres. Les enfants, tout nus, jouent en criant autour du campement de la triba vagabonde. On croit voir planer au-dessus de ces misérables une mystérieuse malédiction.
Nous pénétrons dans les profondeurs de la vallée; le chemin s^élève en tournant et forme uno rampe resserrée entre un mur de rochers et un précipice de feuillages : il aboutit après divers passages d'aspect lugubre à un admirable aqueduc dont les hautes arcades dominent le paysage : les contours des collines, les cimes agitées des arbres, toute la route que nous venons de parcourir ondule comme des vagues, et, au loin, le Bosphore apparaît. Au delà de Taqueduc, on traverse une riante campagne, un grand village couronne un coteau boisé, puis on entre sous les massifs épais : la route prend un air farouche et suit un ravin obscur où la végétation multiplie les formes étranges, toutes les fantaisies de sa libre architecture. Les fougères , les herbes folles , les bruyères en fleur, tous les caprices du lierre et des vignes vierges se développent dans les déclivités abruptes sous le voile des mille rameaux qui s'entre-croisent : les sapins, les grands hêtres se pressent et se confondent; on est saisi par l'impression soudaine de la fraîcheur et du demi-jour. Au bas du ravin miroitent vaguement des flaques d'eau encombrées d'herbages. Tout à
coup y imprévue au sein de la forêt sombre, se présente une construction d'aspect solennel, un large demicercle de marbre blanc. Cet édifice concave, de proportion^ majestueuses, ressemble de loin à quelque terrasse de Versailles. Cest le Bend, puissant barrage opposé à Técoulement d'un étang. L'eau est rare àConstantinople, et Ton conserve par tous les moyens celle qui se trouve aux environs : l'étang se trouve ainsi transformé en un réservoir. Sur la terrasse du demi-cercle, une large tablette de marbre peinte en vert porte une inscription en lettres d'or en l'bonneur du sultan Mahmoud , qui a construit le monument dans ce désert. En arrière, le petit lac étend ses eaux dormantes entourées d'arbres touffus et réfléchit -avec une étonnante précision la ceinture de feuillages et le bleu du ciel. Pas un frémissement dans les branches, pas une ride à la surface, pas un nuage en haut, pas un bruit dans Tair. On est enveloppé de l'ombre des bois ; le bassin clair rayonne sous le soleil; tout est calme et muet. Un peu au delà, en traversant un taillis presque obscur, ou rencontre un second barrage de marbre, et un autre étang impassible déploie sa nappe de cristal dans un même cercle de ver- ' dure. Ni touffes de roseaux ni feuilles de nénufar n'interrompent la placide étendue. Ce repos absolu de la nature des choses fait penser aux paysages des contes de fées où tout est plongé dans le sommeil. La baguette d'un enchanteur semble avoir engourdi du même coup la végétation et les ondes : une étrange léthargie a pénétré la sève des plantes et pèse sur la surface des eaux.
Un jour surtout j'étais venu là sur la (In d'une aprèsmidi d'automne : une légère brume s'épandait dans les taillis; l'étang diaphane, vaguement assombri vers les bords, s'éclairait au centre de la pâle lumière de l'espace; la mince faucille de la lune, pareille à un petit nuage, se profilait au-dessus des masses de la forêt. Tandis que le fond du lac s'effaçait peu à peu dans une vapeur bleuâtre, le premier plan rayonnait d^une lueur transparente. Toutes les mélancolies de la solitude et du silence s'exhalaient de ce mystérieux crépuscule, de l'indéfinissable beauté de ces retraites où Ton ne voyait rien frémir, où l'on n'entendait rien murmurer.
Après avoir traversé le petit village de Belgrade, qui donne son nom à la forêt, et avoir visité les réservoirs construits par Andronic Comnène , l'aqueduc de Justinien, les pyramides hydrauliques, nous retrouvons la rive du Bosphore.
C'est à une certaine distance en mer, en se laissant bercer au fond de son caïque, qu'il faut voir Bayuk- Déré : de là, toutes les villas bâties par les personnages opulents de Péra se déroulent comme une série de jouets d'enfants. Côte à côte, les chalets et les maisons de campagne somptueuses ou simples rient à la splendeur du jour et ressortent en lumière sur le fond des hautes collines qui bondissent comme celles de l'Ecriture. L'ambassadeur d'Allemagne occupe une grande maison un peu ancienne où l'on entre, du côté de la rue, par un péristyle grec précédé d'une avenue, ■
et, du côté de Teau, par une large terrasse; le ministre de Grèce, sur le quai, habite une demeure moins solennelle, mais qui serait charmante à Dieppe ou à Trou- ¥ille, avec son portique entouré de vigne vierge et de lierre; Tambassade de Russie déploie, dans la plus belle situation du golfe, les hautes fenêtres de son palais à un seul étage , entouré d'arbres magnifiques; ses jardins et son parc se perdent dans la montagne. Tandis que les stationnaires de France, d'Italie et d'Angleterre sont à Fancre dans la baie de Thérapia , ceux d'Allemagne, de Grèce et de Russie se balancent à Buyuk-Déré, devant les habitations des ambassadeurs ; sur toute la longueur du quai planté d'arbres, une foule d'embarcations légères, caïques dorés, gondoles, barques de pêcheurs, vont et viennent sur les vagues, où dansent les rayons du soleil.
Au delà de Buyuk-Déré, le village turc de Mazar- Bournou, avec ses maisonnettes de bois noir et ses femmes voilées, représente assez bien le contraste entre la richesse et la pauvreté, et surtout entre la vie populaire orientale et l'élégance européenne. Ici, les rives se resserrent; la mer Noire est proche; déjà les ondulations des eaux du détroit prennent la majesté régulière des grandes lames du large. 'Sur la côte aride, des rochers se dressent comme des falaises; des grottes qu'on dirait faites pour le bain des Néréides courbent leurs arcades sur des bassins transparents. Un chemin étroit serpente sur le flanc des longues collines et va en zigzag jusqu'à la mer. J'ai souvent suivi ce
petit sentier, les yeux perdus dans Thorizon : à mes pieds se développait le canal aminci du Bosphore; à droite, le détroit s'enfonçait dans la clarté infinie jusqu'à la pointe de Yéni-Keui, et plus loin encore jusqu'au promontoire de Rouméli-Hissar; à gauche, le Pont- Euxin roulait ses grandes vagues. Je dépassais alors Yéni-Mahallé, Rouméli-Kavak , abrité sous de hautes futaies, les anfractuosités du rivage où les anciens avaient élevé les temples de la Vénus courtisane et de Sérapis, et j'arrivais enfin, à travers les lacets du sentier désert, jusqu'à la pointe extrême de l'Europe. Qui donc se défendrait ici d'une émotion profonde? On a laissé derrière soi les suaves contours du Bosphore, les villages enchantés, le merveilleux sourire de la nature des choses^ on est sur un cap escarpé , devant un paysage austère : rien devant soi que la sombre mer, redoutable aux navigateurs, et les immenses perspectives que les Argonautes ont affrontées, et des blocs de roches énormes, les Symplégades ou Cyanées, ces grands écueils mythologiques que les marins croyaient voir s'entre-choquer pendant les orages. Sur leur sommet, j'aperçois les débris d'un autel où l'on immolait la brebis noire et où l'on répandait les libations à Neptune. Que de navires inquiets se sont arrêtés près de ces récifs au moment d'entrer dans la région formidable des vagues inconnues ! Et comment un Français oublierait-il le souvenir sacré de tant de soldats de notre chère patrie qui ont passé là, il y a vingt ans à peine, allant au-devant de nouvelles victoires, mais dont un si grand
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nombre ne devaient jamais revenir ! Aujourd'hui le ciel est clair, la mer est calme, quelques voiles blanches se hâtent vers Tentrée du détroit; des, bateaux à vapeur allant vers Odessa, Varna ou Trébizonde sillonnent rétendue. Je n'entends que le murmure des eaux qui jetlent une frange d'argent sur la plage. Debout sur le dernier promontoire de l'Europe en Orient, je parcours des yeux la vaste surface où les nefs de la Grèce antique se sont enfoncées avec une invincible terrciur. Tout sourit sur le Pont-Euxin qui les a oubliées et qui baigne avec une indifférence dont son immobilité même est l'image, à mes pieds le continent européen, et là-bas, bien au delà des brumes de l'horizon, les mystérieuses régions de l'Arménie et du Caucase, la Scythie glacée où Ovide pleurait l'Italie, et la mystérieuse Tauride où Iphigénie immolait à la déesse farouche les voyageurs dont le navire avait subi les tempêtes. On se sent petit et comme écrasé entre ces immensités de la terre et de la mer, dans cette âpre solitude, sur la frontière de deux mpndes.
Nous traversons le court espace des Cyanées à Riva, et nous rentrons dans le détroit , portés par le courant rapide et suivant désormais la côte d'Asie. Il y a là d'abord plusieurs jolies plages, puis des rochers dominés par des prairies désertes; nous doublons un cap, et nous voici dans une baie charmante où nous laissons notre caïque flotter doucement à la dérive. Je n'ai point vu peut-être de plus séduisant paysage sur le Bosphore. Au bord de l'eau , le village turc d'Anatoli-Kavak mire
dans Tazur transparent ses maisons de bois de 'diverses i couleurs, ses massifs d'arbres d'où sortent les pointes | blancbes des minarets; quelques barques également I recourbées à la proue et à la poupe , montées par des I marins à turban, ouvrent leur large voile au souffle I insensible du vent du sud. Au-dessus du village, sur une I hauteur couverte d'une épaisse végétation, apparaissent I les magnifiques débris d*un château génois. Jadis, au I temps des empereurs d'Orient, la république de Gènes i avait construit cette imposante forteresse surVemplaee- i ment du temple des Douze Dieux et de celui de Jupiter Favorable. Aujourd'hui, ce grand ouvrage de défense est en ruine. Les arbres, les lierres, les broussailles croissent avec une luxuriante liberté dans les enceintes abandonnées, sur la longue ligne des murs, dans les tours à demi écroulées ; au sommet, Tantique citadelle maintient ses puissants contre-forts dont les plantes grimpantes occupent les larges brèches. Un portail de forme gothique surgit de cette verdure, les arbustes opiniâtres ont pris d'assaut les remparts; on marche dans les hautes herbes à travers les pans de murs détruits, les fortifications interrompues, les tourelles accessibles à tous les vents. C'est un diadème de pierres sombres sur la montagne verte. Chaque printemps vient jeter son opulente parure sur le vieil édifice : les feuilles joyeuses enveloppent comme un manteau, le spectre sinistre, et lui imposent le radieux éclat de leur jeunesse et de leur fécondité.
A l'autre extrémité de la baie se dresse le mont du
Géant. Selon la tradition mythologique, ]a petite mosquée qui en occupe le faite cache le tombeau d*Amycu8, roi de Bébryces, tué par PoUux; selon la tradition musulmane, c'est Josué, le juge des Hébreux, qui repose sur la hauteur. Le récit grec est plus vraisem* blable, car c'est non loin de ces lieux qu'en effet, d'après la mythologie, aurait péri le gigantesque Amycus, et roB cherche en vain comment Josué eût été chercher sa tombe à une telle distance de la Palestine. Quoi qu'il en soit, on ne songe guère sur cette superbe colline aux inventions populaires : l'horizon de la mer Noire, les sinuosités du détroit, les premières perspectives de la Propontide absorbent la pensée et le regard ; la forme lumineuse des choses, les reflets de l'eau qui serpente, l'ensemble harmonieux et resplendissant d'un paysage incomparable transportent l'âme au-dessus des idées terrestres et la font planer comme un oiseau dans l'étendue. Nous suivons des yeux non-seulement les détours de la côte d'Europe parsemée des villages que nous venons de parcourir, mais encore les courbes et les promontoires de l'Asie, Unkiar-Skelessi, célèbre par le traité qu'en 1833 l'armée russe imposa au sultan Mahmoud; le kiosque impérial de marbre blanc et rose entouré de balcons soutenus par de fines colonnes de porphyre et d'albâtre, et qui sort à demi des bosquets et des jardins; le petit port de Beïcos où l'on aborde sous des lentîsques séculaires au milieu des maisons de bois qui forment des rues étroites, montantes et tortueuses; les ombrages antiques de Sultanié qui cachent
une vaste prairie; les coteaux de Pacha-Bagtché converls de figuiers, et la longue série des yalis de Canlidja qui plongent dans Feau rapide comme un torrent leurs bases de pierre, les terrasses de leurs jardins en fleur où s'épanouissent les pins parasols, les charmilles et les hauts cyprès. Que dire de cette suite ininterrompue de vallons où la plus riche végétation déroule ses moelleuses profondeurs, de ces baies pareilles à des miroirs où le caique glisse comme un cygne, de ces douces ondulations de Thorizon? Le rivage s'abaisse et s'élève tour à tour comme un flot qui se balance ; il se couvre de sycomores, il étend ses vertes pelouses, il se hérisse de rochers sombres; partout il déploie la si»avité de ses contours, ses nids de verdure, la limpidité de la vague qui le caresse et qui l'illumine de ses étoiles d'or. La nature a prodigué là toutes ses grâces, sa poésie la plus pénétrante, et de ce murmure de l'onde, de la mélodieuse agitation des feuilles, du bruit que font les ailes des oiseaux de mer, il se forme un hymne mystérieux.
Au delà de Canlidja, les collines s'abaissent ou plutôt se reculent à quelque distance. Une large vallée s'ouvre comme un croissant : à sa première pointe, une vieille forteresse, a le château d^Anatolie » ( Anatolî-Hissar ), élève ses murs sur le rivage même, juste en face de la grande citadelle de Rouméli-Hissar , que nous avons visitée sur la côte d^Europe. Ses proportions sont beaucoup moindres, et sa position n'a jamais dû être bien redoutable. Des maisons se sont groupées alentour et
s'appuient sur ses robustes contre-forts. Une petite rivière, qui arrive de la montagne en serpentant au travers des prairies, se jette là dans le détroit : le village s^est placé en amphithéâtre sur le terrain en pente douce qui protège sa modeste embouchure. On aperçoit au loin ses méandres se perdre dans la campagne; un vieux pont relie ses deux rives; des rideaux d'arbres raccompagnent, des barques .légères remontent son cours. A Tautre extrémité du croissant apparaît le haut coteau de Candilli : au centre une large prairie, plantée d'énormes platanes contemporains de la conquête, se déploie comme un verdoyant tapis, arrosée à gauche par la rivière d'Anatoli-Hissar, à droite par un autre ruisseau transparent, abrité, et qui se promène lentement entre ses charmantes rives. C'est un lieu célèbre sur le Bosphore, les Eaux-Douces d'Asie. Le caïque aborde devant une fontaine de marbre blanc, coiffée d'un toit qui rappelle les formes de l'art chinois. Sur ses parois ressortent de délicates ciselures ; au-dessus de ses quatre faces, des inscriptions, qui de loin ont l'air d'arabesques, se déroulent sur un fond vert encadré d'or; de grands arbres la couvrent, et leur ombre joue sur le marbre lacté. Le vendredi, jour férié de l'Islam, les femmes turques des villages environnants se réunissent dans la prairie pendant l'été. Nous revoyons ici, mais sur une moins vaste scène, le tableau que nous avons admiré ce printemps aux Eaux*Douces d'Europe. Ici l'espace est beaucoup plus resserré, mais l'émeraude des pelouses, la fraîche verdure, les platanes vénérables
234 LETTREE DU BOSPHORE.
rendent ce spectacle plus séduisant encore. Sur les marches de la fontaine, des troupes de femmes sont assises, revêtues de pelisses de soie bleue et rose, et ne laissant voir de leur visage, sous le yachmak de gaze blanche, que leurs grands yeux noirs. Partout dans la prairie où Tombre se répand sur le gazon, les mystérieuses créatures sWcroupissent les jambes croisées sur des tapis, presque immobiles, fumant des cigarettes dont elles contemplent vaguement tourbillonner la fumée bleuâtre. Dans leur attitude, qui ressemble moins au repos qu'à la résignation, dans la molle lenteur de leurs gestes, dans la langueur veloutée de leur triste regard, se révèlent les longs ennuis du sérail. On comprend à les voir Fénervement que doit laisser dans Fâme l'existence monotone qui s'écoule derrière les grilles des yalis de la campagne et des konaks de la ville, cette vie lente ^et oisive sans autre distraction que les récits (le quelque bohémienne, les bavardages des négresses, les confitures de roses et le narghilé. Elles viennent aux Eaux-Douces, portées sur des arahas recouverts d*étoffes de couleur que traînent des bœufs gris de Bulgarie, ou bien dans un caîque à pointes dorées, et elles restent sur la pelouse, non moins indolentes que sur les divans du harem où s^envolent pesamment leurs heures. Les hommes, conformément aux mœurs turques, s'éloignent d'elles et se sont fait à gauche de la promenade, sous des arbres d'une grosseur extraordinaire, une sorte de sélamlik (appartement réservé) où ils s'installent entre eux, prennent le café,
boiveni le raki et regardent paisiblement le paysage qui les entoure. Il y a nombre de jeunes Turcs coiffés du fez et vêtus de la stambouline, et aussi quelques bons vieux Ottomans, à demi couchés sur des tapis de prière, fumant une longue pipe, roulant entre leurs doigts un thespi de thuya , chapelet musulman dont chaque grain rappelle un des surnoms d'Allah, et qu'ils égrènent machinalement pendant tout le jour, en caressant de l'autre main leur barbe blanche en éventail. Ainsi se passe la journée sainte autour de la fontaine, sous le dôme des sycomores séculaires, auprès d'un joli kiosque tout couvert de moulures que le sultan Abdul-Aziz s'est fait construire en ces lieux charmants. Lorsque le coucher du soleil s'approche , la foule bariolée disparaît peu à peu : les eunuques ramènent au bercail le troupeau féminin, les rames des calques frappent en cadence Peau paisible, les arabas remplis des deux ou trois maîtresses de la maison et de leurs esclaves reprennent lentement le chemin des villages ; les vieux Turcs replient leurs tapis après avoir fait leurs oraisons en tournant le visage vers la Mecque; les jeunes gens de Stamboul, plus sceptiques, s'en vont sans aucun salamalec prendre le bateau à vapeur à Téchelle d'Anatoli-Hissar, et il ne reste plus dans la plaine que deux ou trois poulains qui bondissent sur l'herbe ou un vieux bélier noir que les Grecs eussent immolé à Pluton et qui se promène là comme un personnage fantastique et mystérieux.
Nous descendons maintenant le courant jusqu'à
Candilli, que couronne le vaste palais d^une fille dn sultan Mahmoud et où s'alignent» au bord du détroit, des yali s appartenant à de hauts personnages de Stamboul; nous côtoyons les villages de Kouléli , de Tcbengel- Keûi, les terrasses du splendide palais impérial de Beylerbey, dont la façade de marbre blanc s'entoure de bouquets d'arbres de Judée, et, laissant le long du rivage devenu aride et sans grâce sur une courte étendue quelques hameaux obscurs, nous arrivons à Scutari : nous voici revenus en face de la Corne-d'Or et.de la Pointe du Sérail.
Tel est, à peu près, dans ses grandes lignes, Taspect général du Bosphore. Mais que peut exprimer ici la parole humaine ? D'autres ont essayé avant nous de décrire ces prodiges de la lumière, et d'autres le tenteront après nous. Qui pourra se flatter de reproduire ces milliers de tableaux divers, ces perpectives qai changent à chaque détour de la rive, à chaque heure du jour, et qui donnent à chacun de nous, sans s'épuiser jamais, une impression toujours différente de leur grâce et de leur splendeur? Qui dira jamais ces irradiations infinies, cette joie éternelle pendant ces belles journées d'été où le vent léger rafraîchit sans cesse l'air brûlant du Midi et où il semble qu'on sente passer sur sod visage le frémissement d'un immense éventail? Qui dira surtout ces nuits sereines où tremblent au ciel des milliers d'étoiles que reflète dans les baies profondes la surface immobile et muette? Lorsque la lune, s'élevaut au-dessus des collines de Beîcos, inonde le détroit
de milliers d'étincelles pareilles à des vers luisants, ou bien lorsqu'elle trace d'une rive à l'autre, à certains moments de son parcours, une longue colonne semblable à un pont lumineux qui unirait l'Europe à l'Asie, le sentiment de la vie réelle s'efface, on ne songe plus aux querelles des hommes, aux ambitions, aux rivalités, aux colères qui ont tant de fois agité ces lieux faits pour le rêve idéal. Un soir, accoudé à ma fenêtre, j'écoutais ce merveilleux silence, admirant la traînée blanche, la voie lactée terrestre que la lune répandait sur les eaux. Soudain j'entendis vibrer dans l'air une douce harmonie mêlée au bruit étouffé des rames; une petite flottille de calques et de gondoles s'avançait lentement en suivant le rivage, et de l'une des barques une suave romance italienne, chantée par des voix d'hommes et de femmes alternées, s'élevait au milieu de la tranquillité de la nuit. Nul murmure de la ferre, nulle agitation du flot ne troublait le suave concert; les caïdjis effleuraient à peine le lac paisible et sombre, et chaque mouvement de la rame touchant la surface traçait une ligne de lumière dans les ondes phosphorescentes. Cette tranquillité souveraine, cette pluie d^étoiles, ce rayon de lune, cet hymne charmant, ces entre-croisements confus de l'horizon, ces golfes pleins d'ombres, ces promontoires qui se dessinaient dans Tatmosphère argentée, n'était-ce pas l'image de la paix, de la douce vie qui semble avoir été préparée à l'homme dans ces jardins enchantés? Dieu ne nous reprochait-il pas de ne* pas savoir jouir de ces merveilles et de nous en
laisser si souvent distraire par les luttes politiques, Jei questions captieuses et tout le bruit que rbumanité, depuis tant de siècles, ne cesse de faire sur le Bosphore?
LETTRE XVII
Nombre d^Ottomans ont de belles maisons à la ville (conaks) et d'agréables villas (yalis) à la campagne ; mais on n'y trouve que rarement le prétendu luxe oriental. J^ai vu cbez eux la plupart des personnages de Tempire, grands vizirs, ministres et généraux : leurs demeures sont fort simples, spacieuses, il est vrai, mais sans recherche : quelques tapis fins de la Perse, de beaux vases de Chine ou du Japon, et rien de plus. Chez un prince égyptien seulement j'ai admiré des curiosités de haute valeur ; mais partout ailleurs Tameublement vient d'Europe, à l'exception des divans, et ce mobilier est relativement trés-ordinaire : il n'est pas de bourgeois aisé qui n'en ait chez nous tout autant. Les objets de prix et les colifichets que nous nous disputons au bazar ne paraissent pas tenter les riches Ottomans, et par une contradiction assez naturelle, tandis que les Européens aiment à se meubler à l'orientale, les orientaux cherchent à orner leurs maisons selon la mode européenne. Ainsi va le monde, et toute chose plaît qui vient de loin : le Parisien s'épanouit devant les étofies, les cofirets et les armes du bazar; le Turc
les regarde à peine et leur préfère ce qu*il achète en France.
Un seul homme en Turquie possède des palais qui méritent d'être vus : c'est celui vers qui tous les regards sont tournés, le maître dont la volonté conduit tout dans Tempire. J'ai donc voulu parcourir Tintêrieur de ces vastes demeures situées sur le Bosphore , et ou peut vivre à l'aise le nombreux personnel de la eour impériale 9 Dolma-Bagtché , Tchéragan, Beylerbey et aussi ces kiosques où le sultan vient parfois chercher une vie plus libre et plus simple, Gulhané sur la pointe du Sérail, le Flamour dans une vallée ombreuse aux portes de la ville, Yildiz sur un coteau qui domine la mer, les deux yalis des Eaux-Douces d'Europe et d^Asie, Beïcos au fond du détroit.
Dolma-Bagtché est la résidence officielle du prince, celle où se déploie toute la splendeur de la monarchie. J'ai décrit, dans une lettre précédente, l'extérieur de cette construction hautaine qui représente à merveille la majesté du souverain. Franchissons maintenant, si vous le voulez, les portes triomphales, mais en imposant silence à des curiosités qui ne seraient point satisfaites. Ce qu'on rêve, en entrant, c'est de visiter le harem ; mais c'est là précisément ce qu'on ne voit pas. Certaines dames de haut rang, les ambassadrices, les princesses en voyage, ont seules pu pénétrer dans ces régions mystérieuses : nous nous arrêtons sur le seuil. En revanche, l'appartement particulier du sultan nous est ouvert : on y arrive par deux ou trois salons dont le
LES PALAIS DU SULTAN. Ul
plancher est recouvert de tapis épais, de sorte que nul bruit de pas ne vienne troubler le silence qui règne en ces lieux : il est d'étiquette que dans toute cette demeure auguste la parole même se fasse à peine entendre. Une portière se soulève, et Ton est dans une galerie de tableaux modernes, la plupart français, choisis parmi les œuvres de nos meilleurs peintres de genre. Dans cette galerie, basse de plafond et un peu sombre, quelques aratoires vitrées renferment de jolis objets de Chine, de Saxe et de Perse. Après avoir traversé une autre petite pièce et remarqué un certain nombre de toiles représentant des scènes de chasse ou des paysages. OD est dans le cabinet de travail du sultan. Si Ton s*est attendu à un déploiement de fantaisie orientale, on est déçu : ce cabinet est pareil à celui d*un Européen, homme de goût, qui aime le luxe tempéré, les nuances douces , romementation sobre , une bonne distribution de la lumière. La pièce est de dimension moyenne; les tentures et les meubles sont en étoffe de soie fabriquée à Brousse, à longues raies alternativement rouge brun ^t noir; au milieu, un divan circulaire; quelques fauteuils évidemment faits à Paris ou à Vienne, une table i'èbène sur laquelle sont posés des coupes et des cendriers de jade transparente parsemée de diamants; une bibliothèque vitrée. Au fond, une large vitrine laisse voir une serre étroite, remplie de belles plantes exotiques. Cest là que le prince reçoit ses ministres et les ambassadeurs; cette pièce commode, agréable, parfaitement civilisée, si je puis dire, ce petit salon sans
apparat estle cœur de Tempire. Les Selim et les Ama» rat l'eussent trouvé bien étrange;] 'ai rappelé, en parlant du kiosque de Bagdad à la Pointe du Sérail, la chambre octogone où se tenaient sous un dais, accroupis sur des coussins, entourés d'eunuques noirs, cachés à tous les yeux par un épais grillage, les grands Ottomans d*autrefois : ils méditaient là au milieu d*un faste superbe. Autres temps, autres mœurs, et il n'en faut rien conclure contre les sultans d'aujourd^hui. Si Soliman le Magnifique vivait de nos jours, il aurait un cabinet comme celui de son successeur, qui est un sage et qui supporte avec fermeté le poids d'une situation terrible. Ce cabinet où nous sommes a été le confident de tant de nobles tristesses, de tant d'angoisses patriotiques, d'une si touchante lutle contre la destinée! Si simple qu'il soit, il m'émeut davantage que les appartements dorés de princes plus heureux ; j'y retrouve la trace d'un esprit studieux et doux, j'y ressens une impression de respect pour de grandes infortunes et pour une âme courageuse.
Sous l'empire de ces réflexions, j'ai remarqué à peine les pièces voisines : les vastes salons solennels, la salle de bain d'onyx, les larges escaliers; ces grands espaces solitaires ne disent rien à la pensée. Mais il est impossible de n^étre point frappé par les imposantes proportions de la salle du trône : l'espace est immense, la hauteur colossale ; les géants des MiUe et une Nvits s'y promèneraient à l'aise : les hommes semblent petits devant les colonnes énormes qui soutiennent la
lES PALAIS DU SULTAN. 243
Toute; les murs sont revêtus de marbres de couleur; de toutes parts les ors en relief resplendissent sur les lambris ; dans un merveilleux lustre de cristal se jouent toutes les nuances de Tare en ciel; à travers les vastes fenêtres, rayonne le bleu de la mer. C'est là que j'ai vu le sultan ouvrir la première session d*un parlement ottoman : il se tenait debout au fond de la salle, enveloppé du simple manteau militaire, appuyé sur^son sabre, devant un trône d'or massif; à sa droite, mais à distance, le grand vizir et les ministres; à sa gauche, le groupe du corps diplomatique en grand uniforme; puis les ulémas dans leurs robes blanches, vertes ou violettes, devant un large espace vide ; puis, d'un côté, les sénateurs couverts de broderies et les députés en stambouline ; au fond, les gardes du corps avec leurs costumes bigarrés et leurs casques ornés de plumes de paon.
Lorsque le secrétaire du prince eut donné lecture du discours impérial qui appelait les représentants du pays à la libre discussion des lois, une grande acclamation remplit la voûte. Le souverain salua la foule d'un geste rapide et rentra dans ses appartements. C'était une scène étrange : il y avait bien du scepticisme dans la plupart des âmes; quelques-unes cependant étaient pénétrées d'une foi profonde dans le nouvel avenir libéral que ce discours sincère semblait ouvrir devant leurs yeux éblouis. Depuis, la situation s^est modifiée à la suite de graves événements. J'ai retrouvé, une année plus tard, sur le pont du bâtiment qui me rame-
nait en France, Tun des jeunes députés les plus fervents eu ce jour; les temps n'étaient plus les mêmes : il s'en allait en exil. Je me souviens qu'un soir nous traversions, en quittant Athènes» l'étendue immobile du golfe Saronique : les rayons de la lune miroitaient sur la surface bleue et argentaient les montagnes du Péloponèse ; il me racontait avec une profonde amertume les rêves qu'if avait conçus, les espérances dont il s'était bercé : lui aussi il avait été épris du visage auguste de la liberté naissante, et le splendide fantôme s'était vite évanoui. Je m'eflbrçais de relever son courage en lui citant l'exemple de tant d'hommes illustres qui ont souffert pour l'indépendance de leur patrie, pour le droit et pour la justice, et qui plus tard ont été consolés, et à travers le silence de la mer et du ciel , je me reportais par la pensée dans cette salle de marbre et d'or où tant d'illusions s'étaient révélées aussi bien chez le souverain que chez quelques jeunes hommes aujourd'hui déçus. Je revoyais tout ce palais superbe où, depuis, tant de calamités sont venues jeter leur ombre , tandis que les sultanes viennent encore s'asseoir sur la terrasse remplie de fleurs, et regardent s'écouler comme un torrent, sous le quai de marbre, le flot rapiée du Bosphore.
A quelque distance de Dolma-Bagtché, en remontant le détroit, et sur la même rive, les calques longent les larges rampes au-dessus desquelles s'élève le palais de Tchéragan. Il était autrefois en bois, comme un grand nombre de vieux yalis r Abdul-Aziz Ta fait reconstruire
m marbre blanc avec des colonnes de marbre rose et rert. La façade est vaste, chaque fenêtre est encadrée ie scalptnres; Tensemble se déroule avec un éblouissant éclat sous les rayons du soleil : de grands jardins couvrent une colline ondoyante derrière le riant édifice, qui détache en lumière sa silhouette marmoréenne sur ce fond d'un vert sombre. Je ne veux pas décrire les richesses intérieures, les plafonds, les lambris ciselés y les n^eubles, les étoffes, les appartements qu'on dirait éclairés par la mer tant elle semble jeter, en effet, dans Tair doré qui les remplit, sa couleur et ses rayons : j^évitede m'écrier : a Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales », et je vais au loin sur la rive d'Asie, vers un édifice que j'entrevois comme un point d'une blancheur lactée, comme un cygne arrêté sur le bord de l'eau. Peu à peu le point grandit, se transforme en kiosque, puis en palais superbe dont les belles proportions séduisent encore, même après celles de Tchéragan. C'est Beylerbey, la merveille de la côte asiatique. Le sultan Abdul-Aziz en avait fait, en 1869, ^a résidence de l'impératrice Eugénie , et il semble qu'en effet cette exquise demeure, qui dresse loin du bruit de la ville, au pied des coteaux, sa gracieuse architecture, fût indiquée pour recevoir une souveraine, pour lui donner à la fois l'impression de la vie contemplative de l'Orient et des merveilles d'un luxe étrange. Beylerbey est un château féerique, baigné dans l'atmosphère limpide, mirant les nuances perlées de ses murs et de ses colonnettes dans l'eau rapide où
de Faurore au couchant ruisselle le soleil. Autour de ces pairillons les péris déploient leurs robes diaphanes, leurs chevelures blondes et leur sein qui palpite : Tair murmure les vers des poètes persans amoureux des roses; Scheherazade, enveloppée de ses voiles lamés d'argent, descend les grands escaliers : au clair de lune, les sylphes et les houris se jouent dans le rayon bleuâtre; à midi, des milliers d'étincelles, pareilles à des oiseaux magiques , se posent sur les fenêtres dont on croit voir les rideaux de soie soulevés par les princesses des vieux contes de TAsie ; tout sourit dans la clarté, la mer entre les feuillages, Le marbre sous les flots d^or épanchés par le ciel : un calme profond, un silence mystérieux, laissent dans Pâme le sentiment d'une vague extase , et. il semble que toutes ces choses immobiles et lumineuses soient éternelles. L'intérieur du palais enchanté satisfait le double idéal de la vie de rOrient : ici Ton s'abandonne, assis sur les divans de soie, les yeux perdus au fond de Fazur, à des rêves indéfinis; là, dans les salles dorées, magnifiques, soutenues par des colonnes bleues, où la lumière et Tair pénètrent par des panneaux vitrés, on comprend les fêtes du harem d'autrefois : on croit voir les odalisques, vêtues de satin rose, former des chœurs de danse devant les sultanes groupées aux pieds du maître sur les marches d^une estrade que recouvrent les tapis de Perse, tandis que les musiciennes de Géorgie accordent sur un rhythmc léger et doux le théorbe et la mandoline. Dans les coins sombres, les noires figures des muets et des eunuques
grimacent sous le turban à aigrette blanche, et les nains, f avec leurs manteaux mi-partie jaune et rouge, circulent en riant à travers les groupes où des esclaves agitent de grands éventails de plumes de paon. Une porte I s'ouvre, et voici le salon des jours d'été : un bassin cir- I culaire, d'où les gerbes d'eau vive s'élancent en murmurant, rafraîchit l'atmosphère embrasée par les heures I ardentes de juillet ; les femmes du sérail viennent-elles se baigner dans la vasque transparente, et le soir, quand les lustres resplendissent sur les murs de marbre et changent en pluie d'escarboucles les eaux jaillissantes, quand le harem, paré de ses plus riches costumes, étin- ^ celle sous la lumière diffuse, n*est-ce pas comme une vision fantastique qui se déroule, n'est-ce pas un songe de la vie factice qui s'épanouit devant le regard, et la fantaisie des peintres et des poètes qui devient la réalité ? Au dehors tout est verdoyant et touffu ; les arbres forment des massifs épais, et des allées se perdent sous les feuillages. Dans ce bois, sous ces ombres, le dernier * sultan avait placé les cages des animaux qui distrayaient sa royale tristesse : deux tigres bondissent encore dans un large espace grillé de fer; un lion gémit au fond d'une étroite cellule; des autruches courent en liberté dans une arène ensoleillée. Nous revenons à travers des jardins pleins de fleurs, et tandis que le bruit cadencé des rames du caïque berce notre rêverie errante, il nous semble que nous avons vécu pendant une heure dans un monde magique, créé d'un coup de baguette par quelque bon génie esclave de la lampe ou de
Panneau d*Aladin, et que soudain palais jardins, houris se sont évanouis dans la brume légère , dans les vapeurs roses du soir qui s'élèvent sur Stambool dès que le soleil est couché.
J*ai, quelques jours plus tard, vu les petits kiosques, retraites intimes des sultans ennuyés du faste et des demeures superbes, et qui cherchent le repos et la solitude. Celui des Eaux-Douces d*Asie est couvert de moulures en relief comme un pavillon du temps de Louis XV. On le verrait à Ghoisy ou à Louveciennes plus volontiers que sur le Bosphore : c'est avec étonnemerit qu'on voit se grouper à Tentour les femmes vêtues du féredjé; mais les arbres énormes de la prairie jettent leur ombre sur ce pavillon d'éventail, la fontaine abritée par les platanes murmure sous son chapiteau chinois; en face, les tours sombres de Rouméli-Hissar dressent leur noire silhouette; au loin on aperçoit se profiler la Pointe du Sérail. Remontons le courant du détroit malgré les rapides qui exigent toute la vigueur et toute l'adresse de nos caïdjis grecs, entrons dans le bassin immobile de Pacha-Bagtché, situé avant le point où les courbes de la côte asiatique découvrent le canal qui va droit vers la mer Noire. Sur une colline couverte de jardins et de touffes de verdure , le kiosque de Beîcos élance des feuillages ses murs de marbre rose. Cest an des paysages les plus beaux du Bosphore ; le caïque glisse sur une baie dont rarement les souffles de l'Euxin troublent l'immobilité; le village de Beîcos épand à droite sur la rive ses yalis ^t ses grands arbres ; le kiosque est
pareil à une nymphe de la mer qui n'épanouit au jour ]iie son visage, son cou et sa Rorge rayonnant au soleil. )emeure entre toutes aérienne et harmonieuse, avec ses nars hexagones, ses terrasses et ses grandes fenélres )ii le couchant allume les splendeurs de Tincendie. (}uand déjà le Bosphore estpâle, lorsque les rayons du soir ont disparu derrière les coteaux d'Europe pour les yalis du rivage, le kiosque de Beicos brille encore quelques instants comme un phare. Entrons alors dans les salles élevées de la villa impériale, montons jusque dans ces petits salons où chaque fenêtre encadre un différent paysnge; le Bosphore nous enveloppe de toutes parts : en face, la côte d'Europe avec ses mamelons où se dressent les pins d'Italie; Yeni-Keûi assis au bord de l'eau ; Thérapia et ses grands parcs mystérieux couronnant les hautes collines; à gauche, Buyuk-Déré ouvre son golfe dans un brouillard lumineux; au loin, le profil de Rouméli-Hissar hérissé de tours ferme Thorizon assombri. Le silence et l'ombre se répandent peu à peu au-dessous du kiosque, dont le faîte rayonne; les caïques passent comme les oiseaux qui rasent le miroir de l'eau frissonnant à peine : un murmure léger ^i^émit vaguement dans les arbres qui cachent le pied du petit palais paisible. L'obscurité monte lentement tandis que l'occident éteint ses rougeurs, et quand le crépuscule envahit enfin la dernière terrasse, on voit dans le ciel clair la pointe d'or de la première étoile.
Au delà, vers la mer Noire, le sultan n'a point de demeures. Il faut, pour retrouver quelques-uns de ses
domaines solitaires, s'enfoncer, sur la côte d'Asie, dans la luxuriante vallée du Grand Seigneur, où s'élève un cbalet suisse au milieu de prairies et de forêts remplies d'arbres contemporains dé la conquête, ou bien revenir sur la côte d'Europe, se rapprocher de Constantinople, saluer en passant le Flamour , qui se cache dans un pli d'une vallée aride et profonde, au milieu d'une oasis de peupliers et de platanes; ce n'est qu'un coin de terre, mais au printemps c'est un bouquet déjeune feuillage : lorsque de la hauteur on regarde au fond de ce large ravin qui semble creusé par les torrents de l'hiver, ces masses de verdure inattendue sont charmantes comme un sourire. On rêverait là une solitude amoureuse, a oubliant, oublié » ! Non loin, voici une autre maison de campagne, celle-là sur la colline : c'est le kiosque de Yildiz (des étoiles), résidence favorite du sultan qui règne aujourd'hui : les salons sont très-simples, le cabinet du prince n'affecte aucun luxe inutile : on croirait entrer chez un riche pacha, modéré dans ses désirs, mêlant dans une mesure élégante le style européen et celui de l'Orient. C'esilà qu'il m'a été donné, l'un des sombres jours de la dernière lutte, d'être reçu en audience particulière par le souverain affable et doux appelé à diriger les destinées de l'empire au milieu de cruelles épreuves. Les paroles du sultan, son attitude, l'expression de son visage révélaient avec une mélancolie profonde un esprit désireux de bien faire, ami de la civilisation européenne, comprenant l'inévitable nécessité du progrès chez les peuples^ qui veulent vivre
LES 1»ALAIS Dtf SULTAN. 251
en ce siècle hardi et rapide,. une âme élevée et sincère. Je serais ingrat et injuste si je ne conservais à ce noble prince le plus reconnaissant et le plus respectueux souvenir.
£n parlant dans une lettre précédente -de la Pointe dn Sérail, j'ai décrit les kiosques anciens qui la couronnent, demeures historiques des califes d'autrefois; dans un autre passage, j'ai rappelé le palais des Eaux- Douces d'Europe, le pavillon aérien, les cascades murmurantes sous les peupliers d^Italle et les saules pleureurs. Je n'ai pas à y revenir. Nous avons maintenant visité ensemble toutes ces demeures, les unes magnifiques et fastueuses comme il sied au Commandeur des croyants, les autres modestes et souriantes; celles-là faites pour la splendeur du trône, celles-ci pour la vie intérieure ; et certes il n'est pas de souverain au monde qui possède de semblables domaines. D'autres ont des palais plus riches peut-être, remplis d'objets d'art, de tableaux, de meubles rares et de statues, entourés de parcs immenses; mais aucun d'eux n'a pu placer sa demeure dans de semblables paysages et faire concourir à la beauté des marbres, à la variété de l'architecture, les rayonnements infinis de ce détroit, de ces golfes, de ces mers. La Corne-d'Or, le golfe d'ismidt, la mer de Marmara, le Bosphore caressent de leurs effluves, enveloppent de leur atmosphère ces pavillons où réside la majesté souveraine; nulle part la grandeur de l'homme n'a été parée au même degré du séduisant éclat de la nature des choses. Il y a môme parfois dans
cette joie radieuse de la terre et dn ciel de saisissante! antithèses : je me souviens qu^en sortant du kiosque de! Etoiles où j'avais contemplé avec émotion une auguste tristesse, je m'arrêtai involontairement sur le haut de Tescalier de marbre : c'était une rayonnante matinée des premiers jours de mars, et le printemps oriental apparaissait dans toute sa gloire : les collines verdissaient à Tentour, la Marmara était inondée de soleil; l'air était doux, bleu, transparent et léger; il semblait qu'une fête universelle saluait la demeure impériale, et jamais l'infortune et le deuil n'avaient été entourés d'une plus éblouissante sérénité.
LETTRE XUIII
Un étranger européen , nouvellement arrivé à Con- Itantinople, s'étonnait devant un Levantin d'une foule le détails de mœurs qui lui semblaient fort singuliers, et parlait de .FOrient sur un ton acerbe et avec une évidente ironie. Ils étaient assis Tun et Tautre sous un grand platane des Eaux-Douces d'Asie, fumant de iV>ngues pipes et contemplant à travers le feuillage la Vaste prairie, la fontaine ombragée et le paisible horizon : le calme de ces beaux lieux invitait à la conversation familière, et leur entretien se poursuivit sur un ton à la fois sérieux et enjoué :
tt Je conviens, dit le Levantin, vieillard à turban blanc et longue pelisse, qui avait vu l'Europe et parlait assez bien le français, que nos usages doivent surprendre les habitants des autres pays : il est certain» par exemple, que si l'on entre chez un Turc, on laisse ses souliers à la porte; qu'on mange en Orient sur de petites tables auprès desquelles on s'accroupit par terre, et qu'on place la nappe non pas dessus la table, mais ' dessous; qu'on ne prend pas de potage, mais une
sorte de riz appelé pilaf, qui n'est servi qu*à la fin du repas; que les domestiques, au lieu de suivre leur maître dans la rue, le précèdent; qu'on ne salue jamais que de la main droite, la gauche étant réputée impure, et que rinférieur doit attendre le salut du supérieur. Ce sont là des habitudes absolument contraires à celles de TOccident, mais qui n'ont rien de très-extraordinaire : les souliers saliraient les tapis; les petites tables sont fort commodes, puisque les Turcs s'asseyent pour diner sur des divans très-bas; la nappe par terre recueille les miettes; l'ordre des plats n'est point tellement indiqué par la raison qu'on ne le puisse intervertir; le domestique qui passe devant fait faire place à son maître dans les cohues; aucun motif n'exige de saluer d'une main plutôt que de l'autre; enfin il est assez naturel que le supérieur indique à un subalterne par un témoignage de bienveillance qu'il recevra volontiers son salut, Tout cela s'explique assez bien, et ne mérite pas un jugement sévère.
— Je l'avoue, répliqua le voyageur, mais ce n'est pas à ces petites choses que je fais allusion : il y a bien d'autres singularités dans la viç orientale qu'on ne saurait justifier aussi vite, et ce sont «lies que je ne puis admettre : la polygamie, par exemple, m'a toujours paru, comme à Molière, un cas pendable; l'esclavage des femmes dans les hafems est une loi monstrueuse, les divorces multipliés rendent impossible la constitution de la famille, et je suis indigné, je l'avoue, de ces bizarres contrats de mariage où les futurs époux énu-
mérent non-seulement leurs meubles et immeubles, maïs jusqu'à leurs odalisques et leurs eunuques. Je ne sais comment vous excuserez de pareils désordres. » Le Levantin réfléchit un moment en gardant le silence, selon Tusage des Orientaux, mais il ne parut point embarrassé, et voici ce qu'il répondit : u A Dieu ne plaise que je trouve nos mœurs irréprochables, et peut-être les Occidentaux ont-ils réalisé une conception plus élevée du mariage et de la famille. La polygamie est extrêmement nuisible pour beaucoup de raisons, et Ton ne saurait sans injustice refuser aux femmes une certaine dose de liberté. Mais avant d'être si sévère pour les Turcs, ne vous siérait-il pas de regarder d^un peu plus près les mœurs des autres pays et de voir si l'idéal y règne avec une telle autorité que vous soyez fondé à nous jeter la pierre? La polygamie est réglementée en Orient, mais en Occident elle n'est pas moin'a développée sous sa forme irrégulière : avant W mariage elle est à pe» près admise et même fort à la mode, et je ne crois pas médire en ajoutant que plus tard, si elle est moins générale et moins approuvée, elle rencontre encore beaucoup d'indulgence, pour peu que le polygame ait de grands biens, de la naissance et une belle situation dans le monde. J'en ai vu beaucoup d'exemples à Paris et dans plusieurs autres capitales, et beaucoup de -souverains , très-illustres dans l'histoire, ont donné à cet égard de fort vilains exemples à leurs sujets, empressés d'ailleurs de les suivre. L'époux musulman, dites-vous, déclare devant le cadi le
256 LETTUES DU BOSPHORE.
nombre de ses odalisques; cela est vrai, et Tépoux occidental ne le déclare pas : c'est à peu près, en beaucoup de cas, la seule différence. En revanche , nous ne codnaissons pas vos hétaïres, nous n*avons pas de maisons suspectes, et jamais dans les rues de Stamboul vous ne rencontrerez les créatures qui se promènent sur vos boulevards. Nous enfermons, prétendez-vous, nos épouses dans le harem : ne croyez pas cependant qu'elles soient aussi esclaves qu*on s'imagine; vousmême les avez rencontrées en grand nombre dans les rues, ici même et aux Eaux-Douces d'Europe, en caïque, sur les bateaux à vapeur du Bosphore ; seulement ces promenades sont assez rares, et nos femmes bien élevées sont toujours accompagnées d*un eunuque. Nous ne croyons pas, en effet, que le rôle d'une femme soit d'être toujours dehors, de se montrer dans des lieux publics pour le seul plaisir d'étaler sa toilette, de faire voir dans des réunions ses bras et ses épaules, de bavarder avec les hommes et de se donner eh spec- 1 tacle sur les planches d'un théâtre ou sous les lambris d'un salon. Ai-je besoin d'insister sur les inconvénients du système que vous suivez et sur les désordres qu'il amène? Nous évitons par notre manière d'agir des malheurs dont vous avez pris le partide rire, — ce qui, par parenthèse, n'est pas très-moral; — nous imposons à nos épouses de vivre dans leur intérieur, ce qui vrai* ment est leur devoir le plus strict, el nous concilions ainsi leur avantage réel, qui est d'être honnêtes, el le soin de notre sécurité. Les divorces, dont vous parlez
avec indignation , ne sont pas aussi fréquents qu'on le suppose, et je ne sais pas si Ton en prononce plus souvent en Turquie qu'on ne décide chez vous de sépara* tîons de corps : le mari étant obligé par son contrat de constituer une rente à sa femme en cas de divorce, cette nécessité fait réfléchir souvent les gens peu scrupuleux. Nombre de pays européens d'ailleurs, et des plus civilisés, admettent parfaitement la rupture du mariage : dans vos romans et sur vos théâtres français , on ne cesse de réclamer le divorce avec toutes sortes d'arguments séduisants. EnGn, quant à la polygamie, c'est un luxe que peuvent seuls se permettre chez nous les gens trés-riches : l'immense majorité des musulmans ne saurait suffire à l'entretien de plusieurs femmes, et* la plupart d'entre eux sont monogames, quelques-uns par goût et les autres par nécessité.
— Voilà qui est fort bien, reprit l'étranger; mais comment expliquez-vous cette loi qui impose au maître delà maison tous les enfants qui naissent sous son toit? Est-on si sûr de ces femmes et de ces odalisques que Ton puisse accorder à tous leurs fils le privilège de la légitimité? — Je crois, répondit son interlocuteur en souriant, que nous en sommes au moins tout aussi assurés avec notre système que vous l'êtes avec le vôtre. Nos femmes étant bien gardées par les eunuques, et les distractions mondaines leur étant inconnues, nous avons quatre-vingt-dix-neuf chances contre une de n'élever que des enfants qui soient à nous. J'imagine qu'il n'en est pas tout à fait de même en Occident^: la liberté
que vous donnez à vos femmes vous expose à de grands périls, et cependant n*avez-vous pas aussi dans ces codes qui vous paraissent si supérieurs à notre loi religieuse du Chér*i, une disposition qui impose à Tépoux, malgré toutes ces mauvaises chances, la reconnaissance de tous les enfants nés dans le mariage? -^ Comment pouvezvous, dit le voyageur, comparer notre mariage au vôtre? Vous achetez des femmes dans des bazars plus ou moins secrets I »
Ici le Levantin se mit à rire , et, caressant sa longue barbe, il répondit avec une pointe accentuée de raillerie : tt Ce n'est pas là, je veux bien Tavouer, le plus beau de notre affaire, mais je dois vous dire que la plupart de nos unions n'ont rien à voir avec ce commerce clandestin : nous épousons comme vous les filles nées et élevées dans d'honnêtes familles, oui nous sont données parleur père avec une dot, exactement comme les jeunes fiancées de vos pays. Quelquefois, il est vrai, les gens très-riches se passent la fantaisie d'acheter une Circassienne ; mais en vérité n'arrive-t-il pas aux Européens de payer fort cher une femme vénale? Et, même dans vos mariages légitimes, la dot de l'un ou de l'autre des époux n'est-elle point la plupart du temps la considération dominante? L'argent joue un grand rôle en ces sortes d'affaires, et combien de'fois n'ai-je pas entendu dire que telle personne épouse telle autre pour son argent? C'est un marché approuvé généralement parles gens les plus graves, mais qui ne me semble pas beaucoup plus noble au fond que le petit trafic, assez restreint
<l*ailleurs, pour lequel vous vous montrez si sévère. — Il n'en est pas moins vrai, reprit le voyageur , que nos mœnrs sont, par certains côtés, bien meilleures que celles de trop nombreux Orientaux, et que des abus odieux... — Je pressens un peu , interrompit le Levantin, qai était un homme austère, à quoi vous faites allusion ; mais quMl me sufGse de dire que nnl vice n'est étranger à vos sociétés. Je maintiens d'autre part que nous avons à constater beaucoup moins d'adultères chez nous que dans vos pays , que les vols et les assassinats ne sont pas plus nombreux en Orient qu'en Occident, et que rîvrognerie y est assurément beaucoup moins répandue qu'ailleurs. On ne peut faire un pas dans vos villes superbes sans rencontrer un cabaret; à Stamboul, ils soQt extrêmement rares et généralement hantés par des Arméniers ou des Grecs; en revanche, vous voyez dans nos rues , ce qui est un incontestable témoignage de la sobriété du peuple, une foule d'étalages où l'on vend au public de grands verres d'eau daire : cherchez cela, s'il vous plaît, à Paris ou à Londres. En résumé^ vous vous moquez de nos odalisques, et vous avez votre demi-monde ; vous prétendez que des personnages dédaigneux des préceptes du Coran s'enivrent d'eau-de-vie et de raki; mais regardez donc votre peuple qui trébuche dans vos carrefours, et vos fils de famille, parfois même vos plus grands artistes, qui s'abrutissent avec l'absinthe; je ne dissimule pas nos défauts : nous en avons sans doute, mais je ne sais trop si vous ave^ bien le droit de nous accuser. »
Le voyageur aurait eu assurément beaucoup à dire, puisqu'il se trouvait placé en présence d'un parallèle. Il aurait pu, et avec quelque raison, ce me semble, afBrmer et démontrer par cent exemples que les erreurs (le quelques-uns ne prouvent rien contre le caractère général d'une civilisation; qu'en réalité les nations de l'Occident sont en possession d'un idéal supérieur et produisent des vertus que rien n'égale en Orient; que nous sommes en état d'atteindre par Tobservation de nos lois religieuses et civiles à une forme supérieure de la vie ; que nous avons constitué la famille sur des principes dont la pureté est incomparable; que nous avons su donner à la femme dans nos sociétés un rôle dont la beauté, la chasteté» la grandeur souveraine, ne peuvent être égalées par les plus honnêtes épouses du harem ; que légaliser le désordre par la polygamie est une concession déplorable aux instincts matériels ; qu'en abaissant d'un degré le sentiment du bien et du juste sous prétexte de prévenir les fautes des individus, on commetla plus grave erreur morale, puisqu'on asservit ce qui est immuable à ce qui est transitoire, et qu'on force la loi suprême à s'accommoder aux faiblesses contingentes. Il y avait enfin une foule de raisonnements à opposer à l'argumentation de l'adversaire; mais comme ce dernier, après tout, avait parlé avec un certain bon sens, l'étranger n'insista point, et passant d'un sujet à l'autre, comme il sied dans une conversation amicale» il se jeta sur la question politique et sur la forme despotique du gouvernement ottoman.*
L.e Levantin était de ces gens éclairés comme il en est plus qu'on ne croit en Orient, qui ont une certaine tendance vers les idées libérales; il convint de bonne [jrâce qu'en effet l'autorité absolue dont avaient joui sans conteste les sultans jnsqu*à nos jours était vraiment pernicieuse, et qu'une dose de liberté, combinée selon Tétat des populations, selon leur degré d'instruction et selon les conditions particulières où la diversité des races et des cultes place l'empire ottoman, était tout à fait nécessaire, a Nous y viendrons, ajouta-l-il, n'en cloutez pas» quelles que soient les résistances du parti opposé, et j'en ai pour gage les sentiments mêmes <lu souverain : nous avons nos rétrogrades comme toiis les peuples ; mais le temps, qui amène avec lui tant de If^çons sévères, et les efforts d'hommes intelligents, finiront par triompher de nos difficultés , qui sont trèsgrandes. Au demeurant, ce n'est qu'après de longs siècles d'incubation que plusieurs peuples européens ont fini par conquérir la liberté dont ils s'enorgueillissent : à travers combien de luttes et même de crimes n'a-t-elle pas été obtenue par quelques-uns d'entre eux qui n'avaient cependant pas à se préoccuper d'autant de questions spéciales que nousl Songez donc que nous ne sommes constitués que depuis quatre cents ans à peu près en Europe; les autres nations ont-elles atteint au bout de quatre siècles le degré où elles se trouvent à présent? Où en était la France quatre cents ans après Clovis, et l'Angleterre autant d'années après la bataille d'Hastings? Leur situation à celte époque était-
ses LETTBES DU BOSPHORE.
elle moins barbare que la nôtre? Je suis persuadé que si nul événement imprévu, nul coup de force ne noas accable, nous arriverons aussi avec le temps à un état meilleur, et nous y parviendrons plus vite que les autres peuples, parce que nous avons sous les yeux leurs cxemplesetquenous pouvons userdeleursconseils. Mais assurément notre civilisation ne ressemblera pas exactement à la vôtre ; elle s'adaptera ànotre religion que nous n'abandonnerons jamais, à nos habitudes, à nos traditions, au climat, à Tbistoire. C'est seulement dans un oîdre d'idées qui nous est personnel que nous pouvons construire un édifice stable et bien ordonné. Lorsque nous voulons imiter servilenfent les Européens, nous n'arrivons pas à de bons résultats : voyez ceux de nos jeunes gens qui ont prétendu adopter les mœurs de l'Europe, ils ne vous ont pris que vos défauts. Il n'est point de pire race que cette jeunesse qui n'est ni musulmane ni chrétienne, et qui s'imagine être parfaitement civilisée parce qu'elle boit du vin, court aux théâtres et fait des dépenses folles. Avouez que nos vieux Turcs, mahométans rigides, fidèles aux anciennes coutumes, graves et honnêteà, valent cent fois, malgré leur ignorance du monde européen, ces imitateurs maladroits des gens pomme il faut de Paris, de Londres, de Vienne, de Berlin ou de Pétersbourg.
— Je suis entièrement de votre avis sur ce point, dit l'étranger, mais ce n'est pas une raison pour ne pas demander à l'Europe le secret de sa civilisation. Vous ne sauriez nier que votre administration gêné-
raie ne soit très-défectoease ; tout le monde est d*accord pour vous la reprocber, non sans cause : ici elle est trop despotique, là elle est trop faible, et vos fonctionnaires, peu ou point payés, se créent trop souvent des ressources illicites; vos finances sont dans un état déplorable, et vous avez dû recourir à une suspension de payements funeste à votre crédit. Vos villes sont mal construites : Constantinople, splendide quand on la voit de la mer, est bâtie à Taventure : ses rues sont étroites , itiàl éclairées la nuit, pavées rarement, et de quelles pierres pointues et irréguliëres! Vous n*avez pas de voirie organisée, les chiens errants sont seuls chargés de la police des tas d*ordures; dès qu*il pleut, certains quartiers sont transformés en cloaques de boue, en véritables marécages.
— Passons, repondit le Levantin, sur notre édilité, qui est en effet assez médiocre; mais que de villes européennes n*ont rien à nous reprocher à cet égard! 11 n'y a pas longtemps que Paris lui-même est plus propre' ^t mieux construit que Stamboul et Péra. Quant à nos finances, elles sont en désordre, il est vrai ; mais ne devons-nous pas une bonne part de ce désordre au système des emprunts que nous avons eu le tort dMmiter de vous sans être mûrs pour le maniement de semblables affaires? En ce qui concerne notre administration, je n^en justifie pas les défauts, mais cependant ne doit-on pas reconnaître qu'elle a eu sa grandeur et sa force? Remarquez donc que la Sublime Porte a trouvé moyen de faire vivre pendant des siècles, sous le même gou-
veraement, des groupes d^hommes étrangers les uns aux autres» et répandus sur une immense surface de territoire, depuis le Danube jusqu*à FEuphrate et Tocéan Indien : elle a fait reconnaître le pouvoir du Padischah snr]apresqu*ile des Balkans, TAsie Mineure, une partie de TAsie centrale, TArabie et la moitié de TAfrique septentrionale : est-il possible de méconnaître la puissance matérielle et morale d*une administration qui s'est imposée également aux Slaves et aux Bulgares du nord, aux Albanais de Touest, aux Grecs de Théssalie, d'Épire et de Thrace, aux Arméniens de TAnatolie, aux populations mêlées de la Syrie, aux tribus et aux peuplades qui habitent entre Damas et les frontières de riran, et jusqu'à Mossoul et Bassorah, aux Ioniens des Cyclades, aux Arabes de THedjaz et de Tripoli et aux fellahs de TÉgypte ? Cette cohésion s'est maintenue malgré les antipathies réciproques des peuples réunis sous le même sceptre, grâce à une vigueur de direction qui rappelle par certains côtés la centralisation cosmopolite de l'empire romain. La diversité des croyances, des idées, des origines, qui eût disloqué tout autre établissement politique, n'a.pas empêché l'unité du nôtre, peut-être même nous a servi. Il y a là certainement un fait historique d'une h^ute valeur : une nation barbare aurait pu obtenir ce résultat pendant quelques années par les armes ; mais pour faire durer aussi longtemps une souveraineté aussi contraire aux lois générales qui régissent le monde, il a fallu une persévérance peu commune, des traditions suivies avec une rare précision.
et une connaissance des ressorts du gouvernement qui r)*appai*tient qu'aux races supérieures.
— Je reconnais volontiers, dit l'étranger, que les Turcs ont su conquérir beaucoup de pays et se maintenir dans leurs conquêtes; mais ils n'ont jamais poursuivi un aotre idéal ; ils n'ont su ni civiliser les peuples ccnquis ni s'inoculer leur civilisation; ils sont restés les maîtres par la force et n'ont pas compris l'art suprême des victorieux, qui est l'assimilation des races. Telle est au fond l'origine des difficultés présentes, car il n'y aurait point de question d'Orient si votre empire formait un tout bien organisé, un seul bloc comme les autres nations : le défaut de cohésion vous perd, et il n^y a de conquête indiscutable que celle qui se fait oublier. Vous avez, il est vrai, témoigné une certaine complaisance envers le culte des vaincus, et vous avez laissé subsister leurs groupes religieux : l'histoire doit vous en savoir gré; mais à regarder les choses de près, ce privilège n'était-il pas payé bien cher par la perte de toutes les autres libertés, et se sentir l'objet d'une tolérance dédaigneuse, est-ce une consolation de sa servitude ?
— C'est du moins quelque chose, répliqua le Levantin, et bien des conquérants n'ont pas mis cette réserve dans leur domination. La liberté de conscience a sa valeur, il me semble, et nous avons sur les peuples européens l'avantage de l'avoir respectée^ Les Ottomans, comme vous le faites remarquer, n'ont point su fondre avec eux ' les vaincus, mais c'est précisément peut-être à cause de
cette même tolérance : s'ils avaient imposé leur foi par la violence aux nations quMls ont sonmises, ils auraient sans doute obtenu cette cohésion qui manque à leur empire , mais au prix de quelles persécutions et de quelles injustices? S'ils ont reculé devant une pareille extrémité, s'ils ont permis aux Latins, aux Grecs, aux Slaves, aux Arméniens, aux Israélites, de conserver leurs temples et de pratiquer leur culte, qui donc pourrait leur reprocher une semblahle politique? r>
Le soir qui venait interrompit cet entretien, dans lequel chacun des deux interlocuteurs avait dit un certain nombre de vérités. Ils se promirent de dîner ensemble le lendemain, à la turque, dans le yali du vieillard, àCanlidja, sur le Bosphore, et de causer encore quelques heures des mœurs et des idées qui étonnaient l'un et semblaient à l'autre si simples et si naturelles.
LETTRE XIX
DIALOGUE {Suite et fin).
Le yali du vieux Hadgi-Moustapha Pacha était dans
une situation vraiment admirable. A peu près au milieu
de la longue série de maisons de campagne qui bordent
à Canlidja la côte asiatique du Bosphore, il plongeait
directement dans le courant rapide : un jardin rempli
de roses, ombragé par trois pins d'Italie et dont les
terrasses montaient en amphithéâtre sur le flanc d'une
colline verte, entourait cette maison riante, peinte en
gris clair. On abordait en caîque sur une petite terrasse
de marbre blanc : à droite se trouvait Tappartement
des hommes ou sélamlik; à gauche, le harem, dont
toutes les fenêtres étaient garnies d'un grillage de bois
très-serré. Dans ce harem , le respectable Hadji-Mous-
tapha n'avait que trois femmes : sa première épouse
fort âgée comme lui et qui conduisait la maison; la
seconde, ancienne esclave qui lui avait donné un fils et
qui était ainsi devenue libre ; enfin une jeune Circas-
sienne, qu'il avait naguère payée cinq cents livres
turques (un peu plus de onze mille francs) et qui
égayait la maison par son talent sur la guitare, sa jolie
voix et sa danse légère. Une négresse, deux vieilles odalisques et un eunuque du plus beau noir suffisaient au service du harem. Dans le sélamlik, il y avait quelques serviteurs coiffés du fez et vêtus de la stambouline, deux ou trois secrétaires de confiance qui allumaient les pipes, causaient avec le maître lorsqu'il s*ennuyait quelque peu, et lui racontaient les anecdotes de la ville : Tun d'eux, qui savait assez bien lire, se flattait d'obtenir un jour quelque bon emploi, grâce à la protection du pacba. Un kbodja en turban blanc, renommé par sa piété , était attaché à la maison et disait régulièrement les prières.
L'Européen fut introduit dans un salon d'attente, meublé seulement d'un divan circulaire. Le café fut servi ; des cigarettes furent placées devant lui, et le secrétaire qui se destinait aux charges de l'administration lui présenta des allumettes. 11 avait à peine tiré quelques bouffées, lorsque Hadgi-Moustapha parut sortant de son harem. Après les premiers compliments, quand le pacha se fut installé les jambes croisées, Tétranger crut bien faire en lui demaildant des nouvelles de ses femmes : le vieillard rougit légèrement, sourit, resta un moment silencieux, puis av se beaucoup de bonhomie :
tt Vous allez, dit-il, nous trouver bien bizarres, mais cV'st une question que l'on ne nous adresse jamais. Je sais que vous ignorez nos usages, et nous sommes convenus d'ailleurs d'en causer ensemble : c'est pourquoi je ne m'offense pas de cette demande ; mais sachez qu'en
Orient on ne parle pas des personnes que Ton n'est jçfiuals admis à voir et dont on n'est pas même censé soupçonner Texistence. Laissons donc ce sujet, si vous le voulez, et dites-moi comment vous êtes venu ici. Est-ce en caique ou par le chirket-i-haïrié ? — Dieu me préserve, s'écria TEuropéen, de naviguer sur le Bosphore au milieu de ce courant sans cesse agité par un insupportable clapotis de petites vagues, dans une de ces nacelles étroites qui ont toujours Tair de cbavirer! J'ai préféré les bateaux à vapeur que vous appelez chirket-i-hairié et qui desservent de Stamboul à la mer Noire les villages d'Europe et d'Asie ; sans doute ils sont sales et horriblement encombrés, mais on n'a pas du moins à s'y préoccuper du temps qu'il fait^ du vent du nord qui précipite dans le détroit les flots du Pont-Euxin, ou du vent du sud qui fait refluer contre le courant les vagues du golfe d'Ismidt et de la mer de Marmara. C'est là un progrès des dernières années, m'a-t-on dit, et je ne veux pas le méconn«iître.
— Le tableau est un peu forcé, dit le vieux Turc en souriant. Il est bien rare que le Bosphore soit dangereux pour les caïques, et j'avoue que pour ma part j'aime infiniment cette embarcation fine et légère, où Ton s'étend si doucement au fil de l'eau en regardant passer les troupes d'oiseaux de mer qui parcourent le détroit, et où l'on contemple, doucement bercé, les riants paysages des rives. Je ne sais trop à ce point de vue si le chirket est un progrès : on y voit mal le Bos-
pbore, le sifflement perpétuel delà machine est insupportable, la fumée obscurcit le paysage, et ce n*est pas la peine de traverser dans une semblable cage le plusi beau détroit du monde. Mais voici qu'on nous apporte les préliminaires du diner, les apéritifs, et j'espère que vous y ferez honneur. »
En ce moment on entendit un coup de canon, et comme l'étranger paraissait surpris, Hadgi-Moustapha- Pacha reprit en lui versant un demi -verre de raki, liqueur blanche analogue à Tanisette et qui n'est pas défendue par Tlslam : «i C'est le signal du coucher du soleil, qui se donne pendant le mois de Ramazan, où nous sommes entrés aujourd'hui même. Nous ne pouvons, comme vous le savez, ni manger, ni boire, ni fumer pendant toute la journée jusqu'au moment où le soleil disparaît à l'horizon. Aussi le canon nous avertit immédiatement de la minute précise où nous pouvons prendre notre repas : alors tout bon musulman doit faire Viftar , c'est-à-dire rupture du jeûne , et il est libre de souper, si bon lui semble, jusqu'au lendemain matin. — J^avais entendu parler de cet usage, dit l'étranger, mais je le croyais tombé en désuétude ou du moins fort peu observé parmi les gens qui n'appartiennent point aa monde des mosquées. — Comment connaissez-vous si peu nos mœurs orientales? interrompit le vieil Ottoman avec un léger accent de reproche et tout en croquant quelques olives et des poissons séchés au soleil. Notre religion est obéie , au moins dans ses préceptes extérieurs, avec autant d'exactitude qu*au temps du Prophète,
et Ton aurait honte de ne pas s'y montrer fidèle. Il parait que» dans vos pays, vous osez à peine pratiquer votre culte, et que vous êtes tous plus ou moins atteints de cette bizarre infirmité d'esprit qui s'appelle, je croîs, le respect humain. Nous sommes plus sensés, avouez le ; nous suivons notre loi sans ostentation , mais avec exactitude : nous ne nous occupons pas du prochain en général, et nous rougirions de ne pas observer le Coran. S'il y a des incrédules, ils se cachent pour tioler la règle, et leRamazan, si rude qu'il soit, même lorsqu'il tombe dans les longs jours d^été, ne serait ouvertement oublié par aucun d'entre nous. — Je vous en fais mon compliment très-sincère, dit le voyageur , et c'est là un des beaux côtés de votre civilisation; mais expliquezmoi votre dernier mot : le Ramazan n'est-il pas fixe comme tous les mois de l'année, et peut-il arriver indifféremment dans une saison ou dans une autre? — Nous sommes, reprit Hadgi-Moustapha, beaucoup moins scientifiques que vous, et nous ne connaissons que le mois lunaire de vingt-neuf ou de trente jours. Notre année est donc beaucoup plus tôt finie que la vôtre, et chaque année nos mois sont de quelques jours en avance sur ceux de Tannée précédente, de sorte que les mêmes mois se trouvent tantôt en été, tantôt en hiver après un certain nombre d'évolutions. Il en est de même de nos heures uniquement réglées sur la marche du soleil ; nous commençons à les compter au moment où l'astre se lève, et pour nous il est douze heures au moment où il se couche ; puis ce sont les heures de nuit
iodiquées-d'après le môme procédé. C^est ainsi qu'actuellement le soleil se levant à six heures , nous disons par exemple qu'il est six heures à la turque, lorsque pour vous il est midi. J'entends d'ici tout ce que vous allez dire pour me démontrer qu'au point de vue de la science ce système qui parait si naturel a le défaut ne n'être point fixe et d'être fort compliqué, et comme je ne saurais en réalité que répondre, je crois que nous ferons mieux 4'aller dîner. »
L'étranger, de plus en plus stupéfait de cette civilisation qui était si différente de la sienne et qui attestait un ensemble d'idées, de mœurs, de traditions tout à fait autres que celles de l'Occident, se leva en même temps que son hôte, et passa avec lui dans la salle à manger, où cinq ou six domestiques se tenaient debout dans une attitude respectueuse. L'un d'eux lui présenta une aiguière de cuivre, et l'autre un plateau creux : il comprit qu'il fallait se laver les mains; on lui versa de Feau sur les doigts, et un petit nègre qui se trouvait là fort à point lui tendit une serviette en toile de Brousse, épaisse et frisée comme une mousse.
La table placée au fond de la pièce était haute d'un pied environ, et entourée de coussins étendus par terre sur des tapis à trame de soie d'une remarquable finesse. — a Vous avez voulu un dîner à la turque, dit Hadgi- Moustapha en souriant; veuillez vous asseoir en croisant les jambes sur l'un de ces coussins, et disposez-en d'autres autour de vous, pour vous soutenir à votre gré. Prenez la petite serviette qu'on vous offre et ajustez-la
raie ne soit très-défectueuse ; tout le monde est d^accord pour vous la reprocher, non sans cause : ici elle est trop despotique, là elle est trop faible, et tos fonctionnaires, peu ou point payés, se créent trop souvent des ressources illicites; vos finances sont dans un état déplorable, et vous avez dû recourir à une suspension de payements funeste à votre crédit. Vos villes sont mal construites : Constantinople, splendide quand on la voit de la mer, est bâtie à l'aventure : ses rues sont étroites , mul éclairées la nuit, pavées rarement, et de quelles pierres pointues et irrégulières! Vous n'avez pas de voirie organisée, les chiens errants sont seuls chargés de la police des tas d'ordures; dès qu'il pleut, certains quartiers sont transformés en cloaques de boue, en véritables marécages.
— Passons, repondit le Levantin, sur notre édilité, qui est en eflFet assez médiocre; mais que de villes européennes n'ont rien à nous reprocher à cet égard! Il n'y a pas longtemps que Paris lui-même est plus propre^^t mieux construit que Stamboul et Péra. Quant à nos finances, elles sont en désordre, il est vrai; mais ne devons-nous pas une bonne part de ce désordre au système des emprunts que nous avons eu le tort d'imiter de vous sans être mûrs pour le maniement de semblables affaires? En ce qui concerne notre administration, je n'en justifie pas les défauts, mais cependant ne doit-on pas reconnaître qu'elle a eu sa grandeur et sa force? Remarquez donc que la Sublime Porte a trouvé moyen de faire vivre pendant des siècles, sous le même gou-
sentir les mains sales et peu flatté surtout de se plonge les doigts dans la sauce où ses voisins avaient égalemen saisi quelques morceaux pour lui donner le bon exemple Ce fut avec joie qu'il vit arriver le pilafs quMl pu manger avec une fourchette; quant au vin, lui se en but : c'était une condescendance de son bote, avait les jambes un peu engourdies en se levant d table, et il retrouva non sans plaisir Taiguiëre et 1 bassin de cuivre. Le silencieux khodja disparut.
u Voici votre khodja qui nous quitte, dit l'étranger : puisqu'il est convenu que je peux impunément êtr indiscret, vous me permettrez bien de vous demander pourquoi il est parti si vite. Ma présence lui serait-ellei désagréable? Répondez-moi, je vous en prie, sans y mettre de politesse, mais en toute franchise. r>
Hadgi-Moustapha sourit. « Je ne jurerais pas, dit-il,| qu'il soit très-content d'avoir dîné avec un giaour, etj qu'au fond de son cœur, sans que jamais il m'en ose^ parler, il ne me trouve pas bien étrange de me plairej en votre compagnie. Mais je suis certain qu'après avoirj fait sa prière du soir, comme je la ferai moi-même tout] à l'heure, il va se coucher sur-le-champ. i
— Quoi ! si tôt ? s'écria le voyageur. 1
— Rappelez-vous ceci, reprit le vieil Ottoman : on se lève en Turquie avec le soleil : nous ne nous sommes pas fait la vie factice que vous menez en Occident : nous suivons les indications de la nature. Le jour étant fait évidemment pour l'action , nous sommes debout dès qu'il se montre, et la nuit étant destinée au repos, nous
DULOGUE. 275
JUS endormons quand nous ne voyons plus clair. Il n^y rien de si simple, et même, vous ne sauriez éviter en convenir, rien n^est meilleur pour la santé physique t morale. Comme nous n'avons d'ailleurs aucun de vos ivertissements de noctambules^ ni bals, ni concerts, i cercles, que nos théâtres sont très-peu nombreui, ourquoi prolongerions-nous la veille? Je ne vois que os buveurs deraki, cette liqueur que vous avez goûtée vant le diner avec beaucoup d'eau, qui restent éveillés, n plutôt à demi éveillés jusqu'à une heure avancée de Bi nuit.
— Est-il vrai, comme on me l'a assuré, dit l'étranger, (ue ces buveurs en arrivent à absorber dans leur soirée >lusieurs carafons de ce breuvage funeste?
— Je sais trop, répondit Hadgi-Moustapha, que vous n'avez rien à nous reprocher dans cet ordre d'idées, pour essayer de nier qu'un certain nombre d'Ottomans sont atteints de cette passion vraiment terrible. Notre rakî tient chez nous la place de votre absinthe, et l'abus n'en est pas moins redoutable. Je veux bien vous dire, car vous auriez sans doute plus d'un fait analogue à citer dans vos pays, que la folie de ces malheureux est si grande qu'ils compromettent sciemment leur santé et leur vie : najguère un médecin français, qui a une bonne clientèle parmi nous, me racontait qu'appelé auprès d'un haut personnage que l'abus du raki avait mis dans un état pitoyable, il lui déclara nettement la nécessité de choisir entre le sacrifice de sa boisson favorite ou la mort avant six mois. Le pacha, après s'être
consulté, avoua quMl préférait persévérer, et il mourtiU en effet, dans le délai que le médecin avait fixe.
— Hélas! murmura le voyageur, comme vous 1« faisiez observer, mon cher hôte, nous n'avons chez nous que trop d'exemples de semblables égarements d'esprit, et Ton n'a pas besoin devenir en Orient.pour constater la stupidité et l'aveuglement des hommes. Passons sar ces dérèglements, communs à tous les peuples.
— Volontiers, dit Hadgi-Moustapha, mais non pa^ sans que je vous rappelle que ces excès sont chez noo9 assez rares, et qu'on n'en dirait pas autant des antres nations, si rudement éprouvées par les ravages de l'eaa^ de-vie, de l'absinthe, du whisky ou de Topium. »
Un peu piqué de cette comparaison qui n'était pas à l'avantage des Européens, l'étranger dit entre ses dents :
tt 11 est vrai que vous n'avez pas besoin de ces doses exagérées d'alcool pour surexciter les populations, et que le fanatisme...
— Eh! s'écria le vieillard, voilà donc le grand mot lâché : je Tatteudais, et sans frayeur, j'ajouterai même avec une certaine curiosité, car je désire depuis longtemps savoir au juste sur quoi se fonde cette accosation un peu banale, et pourquoi l'on prétend que nous sommes plus fanatiques en Orient que tous les autres peuples du monde. Nous aimons notre religion, il est vrai; nous la croyons meilleure que les divers cultes chrétiens; nous sommes parfaitement décidés à la défendre, et nous la pratiquons, ainsi que je vous le rappelais tout à Theure, avec la plus graude
*égularité. Mais de là aa fanatisme, c'est-à-dire àTinolérance et à la furear , si je connais bien le sens 9ropre du mot, il y a un monde. Nous sommes au contraire extrêmement tolérants, nous prions avec calme et recueillement sans obliger personne de nous imiter et sans entraver Texercice de la croyance des autres. Il m^est impossible de voir où Ton peut prendre chez nous sur le fait un fanatisme spécial; les excès qu'ont commis certains sectaires n'ont rien de particulier à rislam, et si nous nous plaçons dans cet ordre d'idées, à quelle religion pourrait-on pardonner? »
L.^étranger, qui avait imprudemment amené la conversation sur ce terrain et qui ne se souciait pas d'entendre parler des persécutions religieuses qui se retrouvent dans rfaistoire de la plupart des nations européennes, s'empressa de prendre un chemin de traverse et répondit avec vivacité :
tt Et que dirons-nous de ces derviches hurleurs que î'aî été voir hier non sans dégoût? Noas ne sommes pas loin ici de Scutari , où. se déploient chaque semaine leurs hideuses cérémonies. J'ai vu aussi une autre scène dont il faut que je vous parle, cette fête des Persans qui a lieu chaque année à Stamboul et ailleurs, et où la fureur religieuse, non plus de quelques pauvres diables comme les hurleurs, mais de toute la population Persane de Constantinople, devient un véritable scandale. Si vous n'avez pas assisté à ce spectacle, je vous conseille d'aller l'an prochain au khan des Persans, et vous reviendrez indigné. Imaginez, au commencement de la nuit,
vers le sommet d'ane des mes les plas noires et les plvs en pente do quartier avoisinant le bazar, la vaste coar da khan, où les marchands de tapis ont leurs comptoirs, remplie par une foule Immense; sur plusieurs points, des reposoirs ornés de tentures, illuminés par des lustres de cristal, des lampes, des bougies entourées de vrrres polis on des lanternes de diverses couleurs; sur ce fond à demi éclairé, les tètes noires de la foule s'agitent, et il se fait dans la multitude de grands mouvements de houle : cà et là on entend des cris et Ton voit briller des torches rouges. Un large espace circulaire est réservé entre les spectateurs rangés le long des maisons sombres et ceux qui sont placés en groupes serrés au centre de la cour. Après une attente assez longue, on voit passer d'abord des chanteurs qui psalmodient un cantique sur la mort d'Hassan et d'Hussein, les petitsfils d'Ali , le neveu du Prophète, massacrés, comme od sait, par ordre du calife de Damas dans la plaine de Kerbélah et dont cette fête , particulière à la secte des Chiites dont ils sont les imans vénérés, a pour bal de perpétuer la mémoire. 11 faut croire que ce cantique est fort attendrissant, car nombre de Persans qui m'entouraient poussaient des gémissements qui n^étaieut point joués et versaient de véritables larmes ; mais ceci n'est rien, et tout à coup d'effroyables clameurs, des rugissements, pour mieux dire, retentissent à la porte de la cour, et une horrible procession se précipite en désordre dans l'espace laissé libre pour son passage : ce sont d'abord des enfants à demi nus qui se frappent
ivec de grosses chaînes de fer, puis des chevaux recouverts d'étoffes rouges qui simulent le sang des fils cl* Ali répandu sur leurs montures , puis une tourbe de aaalheureux vêtus de larges robes blanches, armés de sabres, se tenant par le bras et dont les rangs décrivent des zigzags insensés; leur délire est affreux, leurs cris rarouches; ils se tordent, ils piétinent, ils se bousculent les uns les autres, s'agitent dans des convulsions effrayantes à la clarté fumeuse des torches, et, ce qui passe toute idée , se frappent à la tête de leurs sabres nus ; le sang coule et inonde la robe blanche ; on entend le bruit du fer sur les os des crânes rasés ; des plaies béantes se dessinent; la sinistre expression du visage de ces énergumènes, leurs cris furibonds et leurs trépignements les font ressembler à une légion de démons sortis de l'enfer. Les coups de sabre redoublent, quelquefois parés, il est vrai, par le bâton des agents que la prévoyante police place derrière les enragés pour Içs empêcher de se fendre la tête, mais souvent aussi arrivent à leur adresse, et Ton voit jaillir un ruisseau de sang comme dans un abattoir. Pendant ce temps, le cantique se continue au loin, à demi perceptible dans le bruit sauvage; quelques-uns des furieux tombent à demi morts, foulés aux pieds de leurs camarades enivrés; trois fois de suite cette procession fantastique fait le tour du khan, puis elle s'en va dans les rues adjacentes, épouvantant tout le quartier de ses horribles incantations, trébuchant à chaque pas sous la lueur vacillante des lanternes qui jettent leur
reflet lugubre sur les grandes maisons noires. Je n ai jamais rien vu de plus hideux que ce spectacle : plus d*un spectateur est tout pâle; j^étais moi-même tremblant d*émotion, et il a fallu, pour me remettre un peu, qu*un honnête Persan, qui remarqua ma répulsion et mon trouble, m^assurflt que ces blessures n'étaient pas fort graves, qu'après quelques jours de traitement les victimes se porteraient à merveille et passeraient d'ailleurs pour des saints auprès de leurs coreligionnaires. Je me suis néanmoins presque enfui , et c'est avec terreur que sous la porte du khan j'ai rencontré de nouveau ces sectaires de plus en plus épileptîques, qui rentraient dans leur antre pour y continuer lear promenade farouche. Voilà un fanatisme extrême, je suppose, et que vous ne pourrez jamais approuver.
— Je ne ressayerai certainement pas, dit Hadgi- Moustapha d'un ton grave et triste. Je pourrais prétendre que les chiites sont des hétérodoxes, et que nous. Sunnites, qui formons l'immense majosité de rislam, ne sommes point responsables de leurs erreurs; mais cela aurait l'air d'un faux-fuyant, car, après tout, les chiites sont musulmans comme nous. Il vaut mieux reconnaître simplement que ce sont là, en effet, des scènes de délire que je regrette autant que vous. Qu'il y ait dés exaltés dans Tlslam, des gens qui se complaisent dans ces mélodrames, comment pourrait-on le nier? Mais il faut se garder de confondre une religion, au demeurant fort sage et fort paci6que, avec ces transports de zèle insensé. Ceci s'applique à
irouts^méme aussi bien qu'à nous« Confondrons-nous le csliiristianisniey dont j'admire et respecte les doctrines, sivec vos flagellants et vos convulsionnaires? Sans doute il est d'une religion fort mal entendue de se donner des coups de fouet ou des coups de sabre; mais enfin, convenez-en, tant qu^on ne s'en prend qu'à soimême, il n'y a que de demi-mal. Le plus grave est de s^cn prendre aux autres, comme il nous est arrivé q uelquefois, — et j'en ai grande honte, jç vous assure ; — comme aussi vous l'avez fait trop souventdans les temps passés, ce dont vous n'êtes pas trop fiers, et avec raison. Vous n'êtes point fanatiques, cependant; on vous adresserait plutôt le reproche inverse, et croyez bien qu'en, général nous ne le sommes pas davantage. Peut-être même oserai-je dire que nous y avons plus de mérite que vous : c'est à force d'indifférence et même des cepticisme que vous êtes devenus tolérants; nous, au contraire, nous avons tout le mérite de la tolérance, puisque BOUS sommes croyants , et croyants très-sincères. »
Il eût été peu conforme aux égards que l'on doit de part et d'autre à son hôte, et d'ailleurs tout à fait en dehors du caractère général de la conversation, d'entrer dans le détail d'événements politiques récents ou de faits historiques jugés et condamnés par tout le monde, et l'étranger aussi bien que Hadgi-Moustapha préférèrent détourner l'entretien sur un autre sujet : tt Tous ces désordres, dit le pi^emier., tiennent à l'ignorance, et c'est là surtout le grand mal qu'il faut poursuivre. Or, permettez-moi de vous rappeler que
rOrientn*a jamais entrepris de lutte sérieuse contre les ténèbres. Vos écoles, sont rudimentaires : savoir lire et écrire passe chez la majeure partie du peuple poar une véritable science, et, à l'exception de quelques hommes distingués parmi lesquels vous me permettrez de vous ranger, mon cher hôte, qui sont arrivés par leurs connaissances aux degrés les plus élevés de la hiérarchie civile et religieuse, il n'y a guère chez vous de gens vraiment instruits et lettrés. Je crois môme ne pas me tromper en affirmant que la diffusion de renseignement n'est pas une idée orientale ; dans votre pensée, la science, Tintelligence des choses doivent être le privilège d'un petit nombre ; le système de rimitation antique est demeuré le vôtre; vos écrivains ne veulent être compris que d'une minorité de beaux esprits, et les difficultés de votre écriture', si souvent semblable à une cryptographie, répondent bien à votre désir de rendre la pensée malaisément accessible. Il vous faudrait changer d'abord les caractères de votre alphabet pour que Tinstruction pût se répandre, et c'est ce que vous ne ferez jamais , parce que votre écriture a pour vous une valeur hiératique et parce que vous vous complaisez dans le mystère même dont elle s'enveloppe pour la multitude.
— Vous avez raison sur ce point, répondit Hadgi- Moustapha. Bien que l'instruction soit souvent un péril, quand elle est mal digérée, et qu'on s'en serve plus fréquemment pour lire de mauvais livres que de bons, je vous accorde que nous devrions nous appli-
quer, — et ce serait peut-être la meilleure des réformes dont il y aurait litîu de nous préoccuper, — à orjjaniser un grand ensemble d'enseignement primaire et secondaire. A ce point de vue, j'ai beaucoup approuvé la création du lycée de Galata-Seraî, que vous connaissez sans doute, et je souhaite de tout mon cœur que cet établissement prospère, et qu'un nombre suffisant d'institutions analogues soit fondé dans tout l'empire. La France, en nous envoyant des maîtres, nous a rendu un service signalé ajouté à beaucoup d'autres, et mérite toute notre gratitude. Mais un semblable progrès n'est pas l'œuvre d'un jour : vous avez mis bien du temps, vous qui êtes constitués depuis douze ou quinze siècles, à en arriver au point où vous êtes maintenant parvenus; n'oubliez pas, comme je vous le rappelais hier, que nous sommes les derniers arrivés parmi les nations barbares qui ont occupé l'Europe, et qu'il n'est pas étrange que nous soyons en retard. II y a sept ou huit cents ans, où donc en étaient chez vous ces arts, ces lettres et ces sciences dont vous êtes si justement fiers? Nous sommes encore des enfants pour bien des choses, et notre moyen âge est à peine venu. Si Allah et les hommes nous prêtent vie, nous nous développerons peut-être à notre tour, à notre manière, et je ne désespère pas qu'un jour vienne où notre civilisation mûrie sera l'honneur de l'Orient. Nous servirons peut-être à d'autres peuples plus avancés que nous à rheure qu'il est et qui seront en décadence quand nous aurons atteint notre apogée, et nous enseigne-
rons d'autres races encore sauvages qui viendront, à leur heure, succéder aux nations dégénérées, suivant cette loi suprême qui pousse les nations les unes à la suite des autres comme les flots qui s'écoulent de la mer Moire dans le Bosphore. «
Le vieil Ottoman , après cet élan d'enthousiasme et d'espérance patriotiques, laissa retomber sa tète sur sa poitrine avec une profonde tristesse, et, comme se parlant à lui-même , il ajouta lentement :
« Et cependant, mes angoisses sont grandes! Nous traversons une crise terrible; en ce siècle qui a vu tant de bouleversements, serons-nous épargnés? Aurons nous la force de poursuivre nôtre chemin, malgré tant d'obstacles qui viennent des autres et de nous-mêmes? Gratfds par le courage militaire et par la foi religieuse, saurons-nous encore, par ces connaissances qui nous manquent encore, prendre une place dans ce monde nouveau, qui exige autre chose que Théroîsme et la prière? Ce sont là des problèmes sombres et douloureux. Je ne devrais pas m'abandonner à ces tristesses et à ces doutes, mais tant d'événements les imposent, tant de lugubres spectacles semblent les justifier! On ne sait pas en Europe combien nous autres, qui aimons notre pays et notre culte, soufirons de tant d'incertitudes, et combien sous notre apparence immuable se cachent de perplexités! )>
L'entretien avait pris un caractère pénible pour tous deux, et le voyageur sentait qu'il fallait y mettre un terme. La nuit était venue, une de ces belles nuits où
la lune qai s^élève des collines d*Asie jette une éblouissante lueur sur les eaux calmes du détroit. Le caïque d*Hadgi-Moustapha attendait l'étranger au bas de Tescalier de marbre pour le ramener à Péra. L'Européen aurait eu bien des arguments encore à faire entendre^ mais ils eussent touché désormais, au point où la conversation en était arrivée, aux questions fondamentales de la politique et de Thistoire. De tels sujets dépassaient la mesure de leur dialogue.
u Allons, dit-il en riant, mon cher hôte, c'est moi qui vais maintenant vous rappeler à de meilleures espérances. L'Orient est le pays des merveilles, et, comme vous dites, nous en reverrons peut-éire Ici un jour. C'est par les vertus que les nations vivent, et vous en avez de très-grandes et de très-fécondes. Vous avez déployé dans cette dernière guerre un courage qui a ému le monde entier et qui est un gage d'avenir, n Le froTit d'Hadgi-Moustapha, un instant obscurci, s'était rasséréné.
tt Je le crois, et je le crois avec fermeté, répondit-il en se levant pour reconduire l'étranger qui se dirigeait vers le caïque ; j'espère vous avoir démontré qu'il y a de bons éléments chez nous ; que nos mœurs , si étranges qu'elles semblent, ne doivent pas être condamnées. Pour tout ce qui nous manque, nous sommes
entre les mains de la Providence
— Nous avons un vieux proverbe, ajouta l'Européen, qui dit : Aide-toi, le ciel t'aidera. Tenez, voulez-vous que je vous conte un apologue? Il y avait, dans des
temps qui sont près de. nous, un peuple qiiî avait subi de graines épreuves : ses armées avaient été vaincues, son territoire envahi ; le vainqueur avait atteint sa capitale; un traité terrible semblait avoir constaté sa ruine; qu'a-t-il fait? Il ne s*est pas livré à des lamentations stériles et n'a pas tout attendu de la Providence. Un génie, comme il en est dans les vieux contes, lui avait en passant murmuré à Toreille, comme jadis : a Sésame, ouvre-toi ! ?) c'est-à-dire , travaille ! Et ce peuple a compris Tavertissement suprégie : il a travaillé, il s'est relevé, il a repris son rang dans le monde...
— Je devine bien quel est le peuple à qui cette histoire s'applique, dit Hadgi-Moustapha en souriant.
— Peut-être y en aura-t-il un autre, reprit l'étranger en s'asseyant dans le caïque, dont les bateliers agitèrent les rames à travers l'eau phosphorescente.
— Mach' Allah! (Dieu le veuille !) » dit le vieillard.
LETTRE XX
ATHÈMES
Je n'oublierai jamais Finstant où, montant sur le
pont du paquebot qui me ramenait de Constantinople,
l^embrâssai du regard, par une matinée sans nuage,
rhorizon de rArchipel. Derrière nous, les contours de
Lesbos se fondaient dans les dernières brumes de Tau-
rore; à gauche s'allongeaient les crêtes dentelées de
nie de Chio, qui marquaient leurs longues lignes d'un
gris doux sur le bleu du ciel ; Psara, séparée de Chio
par un étroit canal, accentuait vaguement ses formes
arrondies sous l'atmosphère lumineuse. A droite, la
mer immobile , frissonnante sous le vent du matin,
s'étendait dans l'immense espace, constellée çà et là
de grands oiseaux blancs qui se berçaient mollement
sur l'onde paisible. Une suave harmonie, une clarté
pénétrante nous enveloppaient de leur sérénité.
A mesure que nous avancions à travers cette splendeur des choses, de nouvelles îles surgissaient de la mer. Nous voyions encore au loin Chio et Psara, que déjà se dessinaient en avant les ondulations d'Andros
et de Tinos, leurs masses rocheuses dont les larges plis semblaient des cavernes pleines d*ombre. Aa delà, vers la droite, les derniers caps de TEubée, monticules sauvages, falaises tantôt verdâtres et tantôt violettes, profilaient leurs sombres sommets. Tout rhorizon était noyé dans une vapeur dont les nuances d*opale se mêlaient doucement à Tazur du flot et de Fàir. Andros et Tinos, devant nous, semblaient fermer la perspective ; plus nous approchions, plus ces longs rochers arides prenaient un aspect étrange : leur sol est formé de ce beau marbre qu'on appelle le vert antique ; des broussailles ont poussé dans les interstices de la pierre ; leurs collines dénudées ressemblent aux montagnes enchantées dont parlent les vieux poëmcs et qui sortent du sein des flots pour barrer la route aux navigateurs. Sur ces mers mythologiques où la pensée, remplie du souvenir des dieux de la Grèce, ne s'étonnerait d'aucun prodige et où Ton croit voir flotter le char d'Amphitrite, on se demande quelles nymphes, quelles sirènes, quels tritons joufflus soufflant dans des conques roses et roulant entre les vagues ensoleillées leurs torses ruisselants, habitent dans les grottes mystérieuses des îles entourées d'écume, et vont nous guider dans les détours qui les séparent. Bientôt le mince canal apparaît semé d'écueils, et l'on flotte^ entre deux murailles abruptes que recouvre la végétation des rhododendrons, des cactus et des lauriers sauvages, et dont les oiseaux de mer hantent seuls les pics noircis par le vent et par le soleil. Derrière ces rochers il y a
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cependant quelques plaines fertiles; des petrtes villes et des han^eaux se sont construits dans les replis des montagnes et dans les couloirs qui descendent vers les rivages opposés à ceux que le paquebot côtoie. Bientôt, en face de nous, s'ouvre de nouveau Tespace : nous sommes au centre des Cyclades et comme dans un grand lac où de toutes parts apparaissent les îles à travers lesquelles ont erré les divinités de la fable, dont le vaisseau d'Ulysse a touché les plages, dont Orphée et Hésiode ont contemplé' les cimes, et que les marins de Tantique Hellade voyaient, ainsi que nous, il y a deux mille ans, resplendissantes des Feux du jour et des reflets des vagues.
Il est de mode de se moquer un peu de Tenthousiasme, et je ne voudrais pas surfaire ici Témotion qui saisit Fesprit dans ces parages; mais en vérité il faudrait n'avoir point le sens du beau et ignorer les mythes de la, Grèce pour passer impassible sur la mer où chaque nom évoque une légende antique. Je Tavoue humblement : j'ai été séduit. C*est à travers les plus délicates dégradations du jour que se groupent à des distances inégales les longues sinuosités de Miconi, les deux collines de Délos, le sommet aigu de Naxos et les formes éloignées, indécises de Paros. Ona beaufaiçe et se défendre contre l'excès des réminiscences mythologiques, Apollon et Diane apparaissent & la pensée en I même temps que leur île sainte ; on rêve involontaire- I ment devant Naxos à l'Ariane éplorée qui conte aux rochers ses injustices et qui suit des yeux la voilede Thésée;
on salue avec respect la blanche Paros, d'où sont sortis les blocs de marbre animés par les sculpteurs delà Grèce. La vision olympique rayonne toujours en ces lieux où elle est née dans Timagination des peuples, et où elle a fécondé le génie des artistes et des poètes ; sa grâce s'est développée dansce calme, dans cette solitude où rien ne distrait Tâme de la contemplation ; ce ciel et cette mer ont enveloppé comme un vêtement radieux les créations de la fantaisie. On retrouve ici après des milliers d'années ces fables toujours vivantes, ces divinités toujours belles, et les splendides fantômes murmurent au voyageur qui passe le chant des sirènes de Tlonie.
En face de nous s'élève une autre ile où le paquebot va s'arrêter tout à l'heure : c'est Syra, la patrie du vieil Eumée, le gardien des troupeaux d'Ulysse. Il raconte lui-même, dans l'Odyssée, comment, un vaisseau phénicien ayant abordé à Syra , il fut emporté tout enfant par les matelots et vendu comme esclave au roi Laërte. Située au milieu de l'Archjpel, sur un point particulièrement accessible aux navigateurs, Syra était dès lors une station commerciale et maritime d'une certaine importance ; elle a conservé aujourd'hui ce privilège : les paquebots de plusieurs grandes lignes y font escale pendant quelques heures, de nombreux bâtiments sont mouillés dans son port. Lorsqu'on longe ses rivages en venant de l'Orient, elle semble aride et déserte, mais tout à coup, au détour d'une falaise, dans une large anfractuosité, toute une ville blanche s'élève en amphithéâtre. Moulins à vent, maisons
neuves à volets verts, clochers aigus, hautes terrasses, se présentent gaiement au regard. Cest la cité d'HermopoliSy dont les rnes descendent comme une cascade du haut de deux collines jusqu'au bord de la mer. Une barque nons conduit à terre, et Ton voit sur-le-champ que si Ton est encore en Orient, on s'est rapproché de l'Europe. La civilisation de la Grèce moderne donne un aspect aimable et hospitalier à cette petite ville de FArchipel. Les habitants, sauf les gens du port, n'ont point de costume national, il est vrai, et leurs maisons ressemblent aux nôtres ; mais en même temps les palmiers et les aloès poussent en pleine terre sur les promenades publiques où ils sont plantés en lignes, comme chez nous les tilleuls on les marronniers. Sur une vaste place dallée, les dames grecques, imitant nos modes avec quelque inexpérience, viennent prendre le frais au créspuscule. On regrette un peu les plis flottants des tuniques d'autrefois, les coiffures encerclées de bandelettes, la svelte élégance des jeunes filles ioniennes; peut-être, en ces temps lointains, à ces mêmes heures, sur cette place même, les habitants de Syra se réunissaient autour d'un temple pour écouter les bavardages de quelque rhéteur, pour entrer couronnés de violettes et de lierre dans la salle du festin, ou pour admirer le chant des rapsodes errants qui répétaient les poèmes d'Homère. Il faut bien convenir que le présent ne vaut point le passé pour ces pays charmants , qui avaient rencontré dès lors l'harmonie exacte entre les formes extérieures des choses, les monuments, la parure, le
langage et les mœurs. Nos costumes et nos usages ne sont plus en rapport ici avec les lignes de Thorizon, la limpidité de Tair, Taspect général de la nature majestueuse et souriante.
Nous gravissons les ruelles étroites bordées de jolies maisons à balcons de fer d*où les jeunes filles curieuses regardent les étrangers: partout, de ces hauteurs, à travers les grilles des jardins, aux angles des murs, il y a des échappées de vue sur la mer et sur la ville, dont toutes les terrasses se dominent les unes les autres comme une série d'étages; en haut de la colline, on embrasse un panorama immense, tout Tétincelant Archipel, une coupe d'azur où tremblent les rayons du ciel, les voiles blanches qui ressortent en lumière sur le fond des vagues, et parfois, dans le lointain, la fumée des bateaux à vapeur qui s'en vont vers la mer de Crète ou les ports de TAsie Mineure. Ce paysage est plein de joie et de clarté. Peu à peu la nuit s'étend sur les eaux, la colline est bien vite envahie par l'ombre : les fenêtres s'éclairent, et lorsque, revenus sur le paquebot, nous contemplons la ville si bien groupée sur les pentes, il semble qu'elle soit tout illuminée, et qu'on voie se déployer sur un rideau noir une profusion d'étoiles.
Un clair de lune transparent nous enveloppait tandis que nous suivions la route du Pirée. Les pâles lueurs vacillaient sur Teau tranquille où le paquebot traçait un sillon d^argent ; la côte de Syra fermait Thorizon à notre gauche; à droite, une nappe lumineuse s'enfonçait dans les profondeurs nocturnes d'où Ton voyait çà et là surgir la silhouette des îles lointaines» blanches sons le rayon. Le silence planait sur le paysage où passait Vombre des dieux d'Homère , mais où l'impassible sérénité des choses , quels que fussent nos souvenirs, nous parlait moins encore des fables de la Grèce que du Dieu vivant si manifestement visible dans ce calme de la terre et dans cette beauté de la nuit. Echappant à l'Olympe antique en ces lieux mêmes où tout parle de sa grâce et le ressuscite devant les yeux ravis, nos âmes subissaient encore plus fortement l'ascendant de Celui qui l'a vaincu : l'image du Créateur dominait la création, et tandis que Phébé versait ses rayons sur les ondes où flottait autrefois Délos, tandis que nous glissions doucement près des mêmes rivages où venaient jadis aborder les théories de la Grèce, la majesté de l'auteur de ces magnificences remplissait nos cœurs d'une émotion ineffable et effaçait les fantômes des divinités évanouies.
*. â94 LETTRES DU BOSPHORE.
Il était nuit quand nous avons traversé le canal qui sépare Zéa de Kythnos et peu après doublé le cap Suuium, dont le temple en ruine était caché dans Tombre ; mais aux premières clartés de Taurore nous apercevons à notre gauche le Péloponèse, Hydra, Salamine; à droite, la côte de TAttique. Cest une série de collines brûlées par le soleil, mais baignées par Pair limpide et dont les lignes se dessinent sur le ciel avec une imposante régularité. Les artistes qui, dès F enfance , ont contemplé ces horizons ont dû y rencontrer le premier enseignement de Tunité des conceptions et de la sobriété des formes. La nature est ici un maître sévère ; elle ne cherche pas à séduire comme ailleurs par la profusion de ses richesses, le charme de son sourire, Toriginalité de sa fantaisie : elle s'adresse exclusivement au sentiment le plus précis et le plus simple de rimmuable idéal. Non pas sans doute que la beauté de la statuaire antique, la majesté des œuvres dramatiques d'Athènes aient été directement inspirées parle paysage attique ; la source de pareilles merveilles vient de plus haut ; mais il est certain que les maîtres étaient préparés, par le spectacle accoutumé des formes sereines, à comprendre mieux les révélations de leur génie, et que, d'autre part, le peuple athénien, dont les applaudissements ont contribué à faire éclore et à développer ces hommes illustres, avait acquis en présence des ondulations de ses collines et de la pureté de son ciel Finstinct d'un art supérieur et la science intime de l'harmonie.
Nous doublons un dernier promontoire, et nous voici dans un petit golfe étroit à Feutrée et qui s'élargit peu à peu de manière à former un bassin arrondi. C^est le Pirée, et Ton nous montre aii loin les baies de Munychie et de Phalëre. En quelques coups de rames, une barque nous mène au rivage. Le Pirée, qui a vu tant de flottes dans son enceinte, d'une médiocre étendue, est maintenant une ville neuve, percée de rues larges, remplie de jolies maisops à un étage, bâties à l'européenne et d'agréable apparence. Toutes ces constructions blanches sont gaies et avenantes : la population parait active, s'empresse autour des étrangers, leur demande volontiers : a Quoi de nouveau? » comme autrefois, leur apprend au besoin les nouvelles ; on se sent au milieu d'une race libre, éveillée, en progrès : on est loin de l'Orient.
Le Pirée toutefois ne retient guère les voyageurs. Athènes les attire dès qu'ils ont touché le sol de la Grèce. Nous avons hâte d'approcher de l'Acropole, dont nous avons un instant aperçu en entrant an port la vague silhouette. Un chemin de fer — le seul, hélas! que possède le royaume hellénique — y conduit en quelques minutes : nous préférons une des nombreuses calèches qui attendent l'arrivée des paquebots et d'où nous verrons mieux la plaine de l'Attique, et nous partons au grand trot. Je m'empresse de dire que ce n'était point par dédain pour l'humble railway, et encore moins par cette pédantesque indignation decer* tains déclamateurs. Vous entendez cela d'ici : u Quoi !
des chemins de fer en Grèce ! et que diraient les ombres illustres? Des stations vulgaires à Marathon, à Corinthe, à ArgosI La fumée des locomotives en ce pays des vieux souvenirs ! Le sifflet trouhlant le sommeil des nymphes, et peut-être un tunnel à travers rOlympe et le Taygète ! » Tout ceci semble fort spirituel au premier abord, mais c'est de loin qu'on s'imagine qu'il est plus poétique d'être en voiture qu'en wagon : avec ce système il faudrait se garder d'aborder au Pirée en bateau à vapeur et n'y arriver que sur une galère à trois rangs de rames ; pourquoi également s'y présenter avec notre costume et ne pas se revêtir de la tunique et du manteau d'Alcibiade ou de Périclès? L'art et les ruines ne soufirent pas plus du voisinage des constructions modernes que les temples antiques n'étaient déshonorés par les maisons dont ils étaient entourés. Les nécessités de la vie présente et pratique ont toujours eu leur place naturelle auprès des œuvres de l'idéal, et si les grands hommes qu'on évoque vivaient de notre temps , ils ne comprendraient guère une telle sensiblerie. Ils mettraient des stations de chemin de fer partout où il serait opportun d'en établir, et ne croiraient pas le moins du monde qu'ils détruisent la poésie du Parihénon.
La route du Pirée à Athènes est bordée d'arbres des deux côtés ; la plaine est cultivée et riante : dans les champs, des groupes de moissonneurs chargeait sur des chariots les gerbes de la blonde Cérès. Nous traversons un ruisseau d'un mètre à peine, qui ressemble
k un fossé de parc : c^est le Céphise. Il a un pied d*eaa tout au plus, encombré d^herbages. Des montagnes stériles bornent la plaine : c^est le Parnès et THymëte ; les sommets du Pentélique se dressent dans le lointain. Je ne sais si ce sont les souvenirs qui arrivent en foule ou bien la beauté de la nature qui s'impose à la pensée, mais on ne peut suivre ce chemin , qui a vu passer tant d^expéditions historiques, on ne peut se trouver au pied de ces collines que les plus nobles artistes, les plus grands poêles, les plus puissants génies ont contemplées comme nous il y a plus de deux mille ans , on ne peut sentir sur son visage ce souffle qui les a touchés , sans être ému d*une impression presque banale , mais que Ton subit. Si quelque touriste demeure froid devant ce paysage , il eût mieux fait de ne pas venir. A mi-chemin , notre cocher s'arrête devant une auberge et fait souffler ses chevaux : une jeune fille s'approche et nous ofire des roses. Athènes nous souhaite la bienvenue avec ces fraîches fleurs dont les abeilles de THymète ont visité le calice au premier rayon de Taurore .
Les maisons se groupent, les arbres disparaissent; la route se change en rue. Une agglomération de rochers que nous voyons de loin depuis quelques minutes dessine tout à coup sous le ciel ses flancs rougeâtres ; nous poussons un cri : c'est l'Acropole . L'auguste couronne de ruines se dresse dans la lumière sur son piédestal. On dirait de loin une forteresse écroulée sur un monticule à pic qui a surgi tout d'un bloc de la plaine
élargie; on ne voit que quelques colonnes debout , un fronton et des amoncellements de débris. L'impassible soleil entoure TAcropole d^une auréole de rayons et d'a/ur. Des aloès , des arbres amaigris font une ceinture d*un vert pâle à la montagne sacrée ; avec ses contre-forts dont un géant mythologique semble avoir taillé à coups de hache les pans âpres et aigus , avec sa plate-forme couverte d'édiGces dévastés, sous cette violente lumière qui la dore, elle est tout ensemble aride, désolée et radieuse. A ses pieds, la ville étendue avec ses maisons basses semble un peuple humblement à genoux devant un autel.
Un ministre qui était en même temps un éminent homme d*£tat, mais qui n'avait pas le sens de la beauté antique, a provoqué des sourires le jour où, à la tribune, il nomma irrévérencieusement Athènes une tt localité D . Le mot parait bizarre sans doute lorsqu'on est devant TAcropole; mais les dimensions de la ville, surtout alors, l'expliquent sans le justifier. Athènes à cette époque n'était qu'une bourgade; aujourd'hui encore elle n'est qu'une petite cité, mais depuis trente ans elle s'agrandit chaque jour. Aux deux rues centrales d'Hermès et d'Éole se sont ajoutés de nombreuses voies de communication, des places , des boulevards plantés, et les villas se sont multipliées. On en bâtit en ce moment de nouvelles avec une sérieuse activité. Quelles que soient ses difficultés politiques et malgré les agitations de son parlement, Athènes est évidemment prospère. Lorsqu'on arrive de Constan-
tinople , lorsqu'on sort des ruelles obscures , étroites , encombrées, de Galata et de Péra, on est charmé de la clarté, de Télégance même des rues athéniennes, et il est certain qu'en elle-même, indépendamment de ses monuments antiques, Athènes est une jolie ville, tout à fait civilisée , et où la vie semble agréable et facile. Mais avec FAcropole tout se transfigure : on sent que la grandeur d'une ville ne dépend point de son étendue , et que Ton est dans une des capitales du monde.
Nous sommes sortis de Thôtel après un instant de repos , et malgré la chaleur déjà forte à neuf heures du matin, au mois de mai. Nous suivons au hasard, cherchant Tombre, un boulevard que des arbres un peu chétifs abritent à demi, et nous nous trouvons sur une place immense, en face de hautes colonnes de marbre : ce sont les restes du temple de Jupiter Œympîen. Ce temple a subi les vicissitudes d'Athènes : commencé , à peine ébauché au temps de Phidias, il a été terminé par les Romains dans le premier siècle de l'empire. Renversé depuis par les invasions barbares, dispersé aux quatre coins de l'horizon, il a laissé sur le sol grec quatorze colonnes supportant encore l'architrave et formant une double galerie, et deux colonnes isolées. Une autre est étendue tout entière dans la plaine; son piédestal est intact, légèrement incliné; des enfants jouent à Tentour, grimpent aux cannelures de marbre, se placent sur la plate-forme avec des cris joyeux et des rires. Plus émus, moins
philosophes peut*éCre , nous sommes immobiles devant cos vestiges d'un des plus beaux édifices de Tantiquité. Nous contemplons les dix-neuf mètres de hauteur que mesure la double galerie, Félégance de ses proportions colossales ; nous reconstruisons en esprit la cella entièrement disparue qu'entourait la colonnade. Ce temple n*a 'pas célébré longtemps les fêtes du maître des dieux : les processions ne se sont pas longtemps promenées sur ses parvisc On Fachevait à peine que déjà retentissait la voix sévère qui conviait le peuple d'Athènes à l'autel du Dieu inconnu. L'humble voyageur y l'apôtre venu de Judée, seul, pauvre au milieu de la cité qui avait vu tant de grands hommes, moindres que lui toutefois, prédestinait à la ruine par sa présence et ses discours le superbe édifice que la foi des temps antiques construisait encore, et ce temple terminé au crépuscule du paganisme était en même temps doré par l'aube grandissante de la religion de l'avenir. Sa dédicace solennelle s'accomplissait entre l'occident de la mythologie et l'aurore de l'Évangile.
Aujourd'hui, le Vaste emplacement que le peuple des adorateurs remplissait d'hymnes et de parfums est complètement désert. Les colonnes solitaires, unies au faîte les unes aux autres par les architraves qui dominent leurs chapiteaux corinthiens, dressent en un seul groupe magnifique, avec une tristesse fière, leur beau marbre que le soleil de deux mille ans a pénétré de teintes , rousses : elles ont l'air de regarder non sans pitié leur ,
:;ompagne écroalée, et, comme il faut toujours que nous prêtions nos sentiments aux choses, elles nous paraissent toutes remplies dans leur majesté mélancolique du soairenir de leurs sœurs disparues et des dieux oubliés. Je contemple respectueusement ces nobles païennes, èi7Îdemment filles d'un artiste grec qui s'était en même temps inspiré de la grandeur du génie romain. Je me promène sous ces hautes galeries si vite interrompues. Je m'appuie, pour mieux considérer leurs proportions, sur les blocs de la colonne étendue par terre comme un géant frappé à mort. Je suis bien souvent retourné, pendant mon séjour à Athènes , pour revoir ces grands débris, surtout le soir, quand la lune, s'élevant au-dessus du Parnès, les éclairait de lueurs étranges; Faustère ruine ressemble alors à une troupe de fantômes debout au milieu de la plaine. Enveloppées d'une clarté bleuâtre, rassemblées comme le chœur des captives de la tragédie antique, vivantes encore tandis que la fatalité inexorable a tout frappé auprès d'elles, immobiles au milieu du silence de la nuit, les pâles colonnes se détachent sur le fond du ciel en laissant voir çà et là entre leurs intervalles le feu tremblant des constellations.
Dans un pli surbaissé de la plaine, des bouquets d'arbres s'agitent sous un vent léger. La fontaine des Muses jaillit dans ce bois sacré ; un lit de torrent encombré de pierres se creuse à l'entour ; il n'y a pas une goutte d'eau dans ce ravin, mais il s^appelle l'ilissus. Les enfants qui remuent le sable y font sourdre par-
fois quelques filets argentés ; maïs, pendant toute la belle saison, le ruisseau demeure à sec; Tfaiver seulement, après des pluies abondantes, il se transforme en un torrent qui pendant quelques jours coule à pleins bords et même dépasse souvent ses rives. Jadis, du temps où Socrate, ainsi que Platon le rappelle, remontait, les pieds dans Teau, le cours de Tllissus jusqu'au platane où il continuait avec Phèdre, couché sur le gazon en pente douce, son immortel dialogue, il y avait dans la plaine de TAttique plus d'arbres que les ravages des hommes n'en ont laissé aujourd'hui. L'ilissus n'était pas épuisé si vite, et vraisemblablement il donnait pendant Tété, aux alentours, la fraîcheur qui faisait bénir ses nymphes. Les Alhéniens se réunissaient dans les bocages dont les vestiges subsistent encore, et que de nobles méditations, que d'entretiens charmants ont été accompagnés par son murmure !
Avant d'aborder l'Acropole, nous avons parcouru rapidement quelques édifices d'un intérêt secondaire, mais qui méritent cependant d'arrêter un instant le voyageur. Le portique d'Adrien, non loin des colonnes olympiennes, est formé de deux arcades de marbre superposées. Les Athéniens définitivement vaincus, conquis et façonnés à la servitmde impériale, y ont gravé une inscription adulatrice. La ville de Thésée y exprime sa joie d'être désormais la ville d'Adrien. Ce n'était pas tout à fait la même chose. L'édicule est en harmonie avec cette pensée; il ne manque pas d'une certaine élégance, mais il est aussi loin du style du Parthénon
que les courtisans du César romain étaient loin des libres concitoyens de Sophocle et de Phidias.
Sur une petite place où deux ou trois platanes répandent doucement Tombre mouvante de leur feuillage, le fronton et le péristyle d'un temple ont subsisté. Dans le pays, on désigne ce lieu sous le nom à' Agora; mais Terreur archéologique est évidente. Les savants se refusent à reconnaître là remplacement de l'ancienne place publique. Le temple était dédié à Minerve; il est de Tépoque d'Auguste ; les colonnes, peu élevées, cannelées largement, s'amincissent au sommet jusqu'au fronton, dépouillé de son ancienne parure. Cette entrée d'un monument religieux semble maintenant une porte triomphale. Le petit carrefour au centre duquel il s'élève avec ses arbres, ses maisons basses, est paisible et charmant. On s'arrête volontiers au pied des arbres pour respirer la fraîcheur de l'ombre.
Non loin de là, un bâtiment octogone, de dimensions fort restreintes, se dresse au milieu d'une cour ronde que dominent, à une certaine hauteur, les rues adjacentes : c'est la tour des Vents. Chacune de ses faces, surmontée d'un bas-relief qui a beaucoup souffert du temps et qui parfois même est à peu près fruste, se tourne vers un des points cardinaux. Les sculptures qui les couronnent représentent les huit vents principaux : TEurus y gonfle ses joues , le Notus s'élève à travers la tempête , le Zéphire s'y berce doucement dans l'air. On devine ces détails plutôt qu'on ne les voit. Le sujet, un peu monotone , a médiocrement inspiré l'artiste de second
ordre et de période inférieure qui a consacré ce monument aux fils d'ÉoIe. On y retrouve toutefois, à demi effacés » quelques indices d*nn art habile : sous cette forme allongée qu*exige le peu d'élévation de Tencadrement des bas-reliefs , des silhouettes gracieuses se balancent avec un heureux abandon. J'ai remarque tels plis de .tunique , telle. série de lignes, telle courbe de bras et d'épaules qui accusent la main d'un vrai sculpteur. Ce n'est point Phidias, ni Praxitèle, ni Scopas, qui ont imaginé ces figurines; mais l'artiste, si loin qu'il fût de leur génie, était de leur école et formé par la contemplation de leurs œuvres. La tour des Vents n'était d^ailleurs qu'un édifice peu considérable , destiné à renfermer une clepsydre. A l'intérieur, on montre encore l'emplacement de la machine et les rainures où passait l'eau de la fontaine de l'Acropole qui la faisait mouvoir. Tout autour , on a placé un certain nombre de débris, peu curieux du reste, que le gardien s'évertue à décrire avec enthousiasme pour gagner la drachme de l'adieu.
La Stoa d'Adrien, que Ton rencontre à une petite distance au milieu d'un quartier populeux, sur une place encombrée par les baraques d'un marché , est le reste d'un gymnase consacré à l'instruction publique et hanté autrefois par nombre de sophistes et de rhéteurs. Le seul vestige de ce monument de la décadence athénienne est un mur noirci par les siècles et sur lequel se détache une colonnade corinthienne. C'était jadis un portique, un promenoir pour les philosophes et les orateurs :
la jeunesse se pressait là autour des maîtres qui n*avaient pas conservé» il est vrai» le grand souffle desAristote et des Démosthène et qui savaient toutefois non-seulement arrondir les périodes et préparer les arguments subtils y mais encore enseigner la rhétorique et les doctrines psychologiques et morales de leurs devanciers. Ce fragment de la Stoa est resté comme un témoignage de la permanence de Fécole attique et de ce mouvement d'idées que la domination romaine n'avait pas comprimé. C'est là que se formaient à la parole les jeunes gens que les riches citoyens de Rome envoyaient étudier à Athènes, et qui rapportaient dans la capitale du monde la tradition des études et des arts de la Grèce. Par les vigoureuses leçons , par les efforts de ces professeurs d'éloquence et de morale dont Cicéron , leur disciple , ne cesse de vanter le talent et la science , le génie athénien a civilisé Rome, vaincu le farouche conquérant et conservé au monde le sentiment de l'idéal. La Stoa nous rappelle cette période secondaire, venue après le grand développement de la pensée et de la liberté grecques, et qui représente la difi*usion par tout l'univers des principes de l'art et de la beauté. Aujourd'hui les marchands d'amphores, les tentes où s'entassent les fruits et les légumes, une multitude dé petites boutiques volantes ou siègent des Palikares en fustanelle, occupent l'emplacement de4'ancien Lycée et se groupent au pied du portique qui a retenti jadis de tant de beaux vers , de tant de conversations ingénieuses. Les barangnes de Démosthène et les dialogues de
Socrate y ont été commentés par les plus solides esprits du paganisme à son déclin, et plus tard étudiés et admirés en ces lieux mêmes par les penseurs du christianisme naissant; les Basile» les Grégoire de IVazianze et tant d*autres encore sont venus y demander aux lettres antiques le secret de Targumentation et de Tbarmonie. En écoutant, ici même, les cours de ceux qui expliquaient Tart des maîtres du temps passé, ils ont appris à faire entendre aux néophytes les vérités et la morale deTÉvangile avec une persuasive éloquence, et à démontrer la sagesse divine dans la langue qu'avait parlée Platon.
Je me représentais autour de la Stoa ces étudiants à jamais illustres, et je me trouvais déjà devant ce monument chorégique de Lysicrate particulièrement cher aux archéologues qui ont décrit les ruines d'Athènes. Celui-là n'est point en ruine : construit en forme de lanterne, entouré de colonnettes malheureusement soutenues par une maçonnerie qui les protège, il est vrai, mais qui, occupant leurs intervalles, dissimule leur élégance, ce mince et gracieux pavillon ne rappelle point de souvenirs. Lysicrate chorége Va bâti en mémoire du prix du théâtre qu'il avait remporté vers l'époque de Démosthène et de Philippe; c'est le seul vestige des nombreux édifices de l'antique rue des Trépieds, que les magistrats ou les lauréats des jeux Olympiques se plaisaient à élever pour immortaliser leur nom, et en même temps c'est une œuvre dont les proportions délicates attestent le génie d'un artiste inconnu. Mais on
voudrait supprimer le mur de pierre qui en maintient la fragile architecture : on aimerait voir Fazur du ciel entrer librement. dans cette petite salle arrondie et un rayon se glisser à travers les colonnes légères.
Ce ne fut pas , je dois le dire, sans une émotion trèsirive que je me trouvai devant TAcropole. On rêve de venir là depuis Tenfance classique ; on désire souvent toute la vie d'entrer dans cette enceinte sans que les circonstances permettent d'y mettre le pied . Lorsqu'enfin la destinée nous donne cette joie, n'en déplaise aux sceptfques, on n'aborde pas le Parthénon sans ouvrir les yeux .très-grands et sentir son cœur battre très-fort. J'ai connu un homme qui , cependant, avait vu en Orient et ailleurs de bien merveilleux spectacles, et qui, involontairement, a ôté son chapeau en franchissant les Propylées : il ne saluait pas la déesse Minerve sans doute, mais la beauté éternelle.
On monte à l'Acropole par une pente qui contourne les flancs des rocbe^'s et les vieux murs de la citadelle athénienne à travers une double rangée d'arbres verts, de palmiers et d'aloès. La poussière tourbillonne là par gros nuages dès qu'il y a du vent; bien qu'on se dise que c'est la poussière de vingt siècles, on la trouve un
peu épaisse, et Ton arrive avec plaisir devant la petite porte qu*un gardien soupçonneux (il ne me quitta pas un instant pendant la promenade) ouvre moyennant une rétribution légère. On passe sous une voûte, et Ton est au bas d*une pente couverte d^berbes folles et de fragments de marbre. Devant moi, adroite, se dresse un escalier de pierre: — quelques degrés parallèles s'élèvent égalementà gauche sur cette émînence. En baut, sur le terre-plein, plusieurs marches de marbre régnent sur toute la largeur de Tesplanade devant une double rangée de colonnes de marbre blanc : ce sont les Propylées.
Je ne suis pas archéologue, et je n'ai pas la prétention de décrire scientiGquement TAcropole : d'autres se sont chargés de ce soin, et M. Beulé surtout a fait sur ce sujet un livre qui restera, bien qu'on y relève quelques erreurs. Je ne suis qu'un humble touriste notant ses impressions et groupant ses souvenirs : je raconte Teffet des choses plus que les choses elles-mêmes. Il me semble que ce qu'on éprouve au premier abord devant le vestibule de l'Acropole, c'est le sentiment profond, amer, douloureux de la ruine. Les frontons de Mnésiclès ont disparu, les morceaux de marbre jonchent le sol, les colonnes au milieu des débris se dressent avec une majesté triste. Tout est renversé alentour d'elles : leurs chapiteaux et leurs architraves sont tombés par ferre ; elles élèvent mélancoliquement au-dessus des ronces et des broussailles de la colline leurs bases ébréchées par l'impiété du temps et des
hommes et leurs sommets découronnés. Mais, plus on les contemple, et plus on se détache des pensées qui saisissent au premier coup d*œil : on enveloppe alors d^un regard la façade et les deux ailes, on comprend une harmonie qui s'impose à Pâme avec une autorité souveraine. Ce n^est plus la forme qu'avait rêvée l'artiste, c'est une beauté nouvelle, étrange, faite de la pensée primitive du maître et de la solennité de l'abandon, des ruines, de la solitude. Les colonnes blanches, privées de leurs frontons, de leurs bas-reliefs, des statues dont elles étaient entourées, debout sous le soleil qui les fait resplendir aujourd'hui comme autrefois, apparaissent avec une prestigieuse sérénité. Le ciel bleu les inonde; le vent caresse leur façade; les oiseaux visitent leur faite; de petites fleurs s'épanouissent à leurs pieds; le sourire universel des choses se répand sur leur tristesse, et il se fait un incomparable accord entre ces vestiges des siècles , la destruction qui les entoure et Téclat de la nature. L'accueil du vestibule est tout ensemble bienveillant et grave : on est à la fois saisi de respect devant la conception du maître, douloureusement troublé devant tant de débris, ébloui devant la lumière qui anime la sévérité du portique.
Dans Taile gauche des Propylées s'ouvre une salle désignée sous le nom de Pinacothèque. Autrefois, dit-on, des tableaux y étaient suspendus : peut-être les chefsd'œuvre de Zeuxis, le dessinateur dont nul artiste grec n'a égalé la précision savante; de Parrhasius, le coloriste hardi; d'Apelles, qui plus tard avait réuni le style et la
vivacité brillante de ses devanciers , ont-ils couvert ces murailles aujourd'hui froides et nues. On y a rassemblé de nombreux fragments de statues : ici des têtes dont Texpression a disparu dans la catastrophe qui les a mutilées ; là des torses drapés, il est vrai, avec cet art merveilleux qui adapte au corps les plis légers; mais que vaut le torse lorsque la tète a péri? que valent sans le corps et la figure ces bras charmants qu*on voudrait voir soutenant les urnes et les corbeilles sur le front des canépHores, ou ralliant, d'un geste pudique, les ondulations de la chlamyde des vierges athéniennes? Dans ce musée bizarre, pas une statue intacte, pas une œuvre émouvante : je ne vois que les restes épars des sanctuaires ravagés.
Nous n'entrons pas encore dans Tenceinte dédiée à Minerve. En avant des Propylées, un petit édifice carré élève ses minces colonnettes, et s'entoure d'une frise délicatement sculptée : c'est le temple de la Victoire Aptère (sans ailes). Dans celte salle étroite, sorte de chapelle réservée à une dévotion purement nationale, on avait placé dès avant le temps de Périclès — à ce que disent les archéologues — une statue de bois de la période primitive, œuvre de l'art hiératique quia précédé Phidias, symbole de la Victoire à jamais fixée dans Athènes puisqu'elle n'avait point d*ailes. C'était une sorte de palladium renfermé dans la cella. Qu'il fût, comme le croyaient les adeptes fervents, contemporain de Thésée et de son triomphe sur le Minotaure; qu'il eût été, au contraire, placé là beaucoup plus tard,
en un temps où les artistes n'avaient pas encore donné d*ailes à la Victoire, Athènes voyait en cette statue mystérieuse un autre aspect de sa protectrice divine, de Minerve toujours présente an milieu de son peuple. De quelles prières ardentes le patriotisme a dû souvent faire retentir ce temple! Et cependant Athènes se trompait sur son avenir et sa vraie gloire en implorant la Victoire sans ailes. Elle n'était point destinée à ces succès particuliers, exclusivement nationaux, égoïstes, inutiles au monde, qui assurent pour quelques années, par un hasard heureux , la prééminence matérielle et brutale d'une nation. Elle était réservée au contraire à cette tâche, infiniment plus belle et plus haute, de remporter des victoires ailées, d'étendre bien au delà de ses frontières et jusqu'aux extrémités dii monde les résultats impérissables de ses triomphes militaires qui ont sauvé la civilisation des étreintes de la barbarie. Son génie invincible devait parcourir l'univers avec un sublime essor, ne rencontrer nulle part de défaites et planer à jamais sur les peuples conquis. C'était du haut de TAcropole, en effet, — et sur ce point Athènes né se trompait pas, — que la Victoire devait s'élancer comme un aigle au delà des océans et des montagnes, laissant dans son obscure retraite la statue de bois des vieux âges qui n'était pas la vraie Minerve, l'idéal, la liberté. L'art cosmopolite et souverain a pris son vol au pied des Propylées, sur le plateau superbe où Ictinus et Phidias ont construit le Parthénon.
Nous traversons le portique et nous entrons en pleine
lumière, sous le vaste ciel. Nous voici an sommet delà colline d*où Ton découvre Tétendue azurée de la mer, la campagne de TAttique, THymète couvert d'arbustes sauvages, le Parnès et sa chaîne assombrie, le Lycabète et ses rochers aigus, Athènes et ses maisons blanches, la route de Marathon et celle d*Eleusis qui se dérobent dans les replis des montagnes, et au loin les harmonieux profils du Pentélîque. C*est dans la clarté diffuse qu'on voit soudain devant soi la plus merveilleuse et la plus terrible des ruines, le Parthénon foudroyé par les Vénitiens, dégradé par les Turcs, dépouillé par lord Elgin, victime des hommes, victime du temps, à demi renversé, portant partout la trace de quelque agression sacrilège, encombré de fragments, comme si le pfus formidable tremblement de terre s'était acharné à amonceler les uns sur les autres les frontons brisés et les statues en poussière; et cependant, élevant dans Tazur son fronton et les restes de sa colonnade avec une telle majesté qu'on s'arrête tout à coup frappé d'admiration comme l'ont fait depuis deux mille ans tous les hommes civilisés qui se sont trouvés à cette place où nous sommes, devant ces colonnes roussies par le soleil, et qui se sont, comme nous, respectueusement inclinés devant la vision de l'incomparable beauté.
Le plan du Parthénon était simple : une façade de huit colonnes, et sur les côtés une galerie qui n'en compte pas moins de dix-sept ; à l'intérieur, la cella ou temple proprement dit, où se trouvait la colossale Minerve de Phidias, la merveille d'ivoire et d'or, et,
PUBLIC LI8RARY
A«TO», LINOX ANO
ATilÈNES. 313
derrière la cella , Vapisthodome^ qui renfermait le trésor de la république. Sur le fronton ^oriental, lés groupes de Phidias et de ses disciples, les Alcamène et les Agoracrite, les Nésiotès et les Peonios, admirables artistes dont la gloire du maître a pour ainsi dire absorbé la gloire. Parmi ces statues, les unes ont été absolument détruites, les autres sont mutilées et méconnaissables; les plus belles sont la richesse du Musée de Londres, Cérës et Proserpine, VHercuIe, Tlris, les trois Parques, Téternel enseignement des sculpteurs. Sur la frise de la cella, se déroulait la procession des Panathénées; sur le fronton occidental, les mêmes statuaires avaient représenté la lutte de Neptune et de Minerve; de toutes les figures de ce vaste ensemble, deux seulement sont demeurées, celles de Cécrops assis et de sa fille Aglaure, agenouillée devant lui. Les métopes des frises ont eu la même destinée; celles-ci sont à Londres, celles-là sont dégradées à tel point qn*on n'en peut même reconnaître les formes et Tordonnance; toutes les colonnes de droite sont tombées; dans la partie qui subsiste , pas un ornement , très-peu des savantes combinaisons de Tarchitecte , aucune des œuvres des statuaires qui aient survécu ; mais elle n*est égalée par aucun monument au monde et reste la constante révélation de la puissance et de la grâce de Tidéal.
Entre le regret de ce qui n'est plus, entre Tenthou^ siasme pour ce qui est encore debout, quel sentiment saisit le plus fortement Tâme lorsque Ton regarde. le
temple île la déesse athénienne? Ces deux impressions s'emparent également de la pensée. On ne s'était jamais figuré à quel degré Tœuvre des immortels artistes auH souffert des péripéties de Thistoire. Il semble même d'abord qu'on n'ait devant soi qu^un monceau de fragments. Peu à peu les yeux s'accoutument à ce désordre et retrouvent l'harmonie des lignes brisées; lentemeni les séries architecturales reprennent pour la pensée leur suite et leur accord, et bientôt, de ces péristyles incomplets, de ces portiques interrompus, de ces murs effondrés, l'imagination reconstruit l'édifice sacré qu'ont admiré les contemporains de Périclès. On revoit alors dans sa pensée l'ordonnance des colonnes, les murailles du temple que décorent les bas-reliefs des métopes et des frises; le fleuron d'acanthe couronne le sommet du fronton , et les boucliers d'or suspendusi l'architrave étincellent sur la façade qui regarde l'orient. Les groupes de Phidias développent leurs formes harmonieuses; les chevaux d'Apollon élèvent en avant leur poitrail superbe; la Nuit étend son torse fatigué; les Parques filent la destinée humaine ; les dieux et les héros s'épanouissent dans la lumière dorée; les jeunes Athéniens des frises galopent sur leurs coursiers ardents; les Lapithes y combattent les Centaures, et les grandes batailles de l'histoire athénienne y développent leurs héroïques épisodes. Dans la cella ouverte, mille objets ,1» précieux, offrandes et trophées, le trône de Xerxès, les armes dédiées à la déesse par les hommes illustres de Pkitar(^ue, les trépieds d'or, les vases d'airain, les sou-
irenirs des guerres médlques, sont réunis autour du piédestal' où Pliidias a placé sa Minerve; au dehors, un peuple de statues, le Jupiter de Léocharès, TApollon Parnopios, Anacréon, Xantippe, Minerve et Neptune, [o, Procné, que sais-je! toute la mythologie radieuse, ['Olympe descendu sur la terre, les fables exquises, les g[uerriers, les poètes vivent di^ns le marbre, présentent Bta peuple athénien les objets de son culte, la reproduction de son passé, Téblouissante réalisation de son rêve. Et Ton revoit alors le jour des fêtes panathéuaïques, la procession des vierges et des éphèbes vêtus de blanc qui s'avancent au son de la double flûte et des lyres alentour des portiques, dans les enceintes, auprès des divinités de marbre, cadençant leur démarche, leurs poses et leurs gestes suivant les rhythmes de la musique sacrée. On retrouve Témotion que laissait dans les âmes ce spectacle superbe, on revoit cet instant uniqiHe dans l'histoire du monde, où la civilisation athénienne avait concentré sur le rocher deTAcropole toute la puissance de son inspiration, toutes les formes de Tidéal plastique, le plus admirable ensemble que les hommes aient jamais contemplé ! Quelles scènes et quelles œuvres, puisque aujourd'hui, dans ce champ dévasté, leur souvenir, leur représentation fictive, que dis-je! leur ombre, nous trouble, nous séduit et nous électrise encore!
Et cependant la prodigue Athènes n'était point satisfaite par cet assemblage de merveilles : à gauche du Parthénon, elle avait construit un autre temple, celui
d*Érechthée, et au devant de cet édifice, dont il est difficile de reconnaître maintenant les dispositions intérieures, le plus étrange et le plus charmant des portiques, les jeunes filles placées sur un stylobate élevé et dont les tètes supportent le fardeau de Farchitrave. Sans doute FÉrechtliéion a renfermé bien des curiosités hiératiques, telles que la Minerve de bois que Ton disait tombée du ciel, ou le Mercure du temps de Cécrops, ou le siège sculpté par Dédale ; la lampe d'or de Callimaque ; a brûlé nuit et jour suspendue aux palmiers d'airain; les guirlandes ciselées, les émaux rares ont orné ses chapiteaux ; ses colonnes, dont il ne reste qu'un si petit nombre, ont entouré les enceintes où courait la frise en marbre noir d'Eleusis; de lirillantes peintures ont décoré ses plafonds ; le tombeau d'Érechthée, Tautel de Minerve et de Neptune, les statues des Heures, l'olivier sacré, une multitude de monuments et d'objets mystérieux, chers à la religion, à la légende ou à l'histoire, ont enrichi et orné son sanctuaire; mais les Cariatides font oublier tout le reste , et je dirai presque que les regrets s'efiacent devant l'œuvre que le temps a épargnée. La tribune rectangulaire où .s'élèvent les immortelles jeunes filles se présente en avant de l'Erechthéion ; quatre d'entre elles soutiennent l'architrave de la façade : les deux autres portent les côtés. Lord Elgin, dont on rencontre partout la trace funeste sur TAcropoIe, a enlevé l'une d'elles, qu'il a fallu remplacer par une copie moderne faite d'après le moulage envoyé
le Londres : les cinq autres sont Tœuvre de Tar- :iste athénien. Ce sont les seoles statues intactes qui soient restées sur TAcropoIe : debout, la tète couronnée de la chevelure frissonnante des déesses , enizeloppées dans les plis de la longue robe qui suit les ondulations de leur corps, la jambe légèrement infléchie chacune d*un côté opposé pour éviter la monotonie du mouvement, séparées Tune de l'autre par un intervalle combine de telle sorte qu'elles soient un groupe en demeurant isolées, elles forment tout un édifice aérien. Sœurs charmantes, chœur virginal, pares créations d'une fantaisie délicate et puissante, elles inclinent doucement leurs jeunes têtes sous le poids du chapiteau circulaire sans apparence de fatigue et d'effort. Elles semblent porter plutôt la corbeille mystique des fêtes de Minerve Poliade que l'architrave du portique, et c'est un rhythme intérieur qui règle l'harmonie de leur attitude. Je nie que l'artiste ait voulu,' comme le prétend Vitruve, représenter les femmes de Caryès réduites en esclavage : la servitude n'a point cette beauté pure, cette grâce chaste et recueillie, ces lignes suaves. Tout indique ici , au contraire, la jeune fille libre accomplissant un rit sacré. A la fois souriantes et sévères, leur visage est empreint d^une gravité modeste et en même temps de cette sérénité suprême que la statuaire grecque impose à ses enfants. Elles ont traversé les siècles, elles ont vu 8*écrouler devant elles les temples dont elles étaient entourées; leurs compagnes de marbre ont volé en
éclats sous le marteau des Barbares et sous les bombes de Venise ; mais rien n*a troublé leur calme souverain, et elles nous regardent aujourd'hui à leurs pieds avec cette même supériorité paisible et dédaigneuse que Tartiste , coinme sMl eût prévu leurs épreuves futures, avait imprimée, dès le temps de Phidias et de Platon, à leurs yeux immobiles et à leur repos éternel.
Lorsqu'on descend de TAcropole, on veut en vain se retrouver soi-même : Faction puissante de ce spectacle domine à tel point que la réalité s'efface et que Ton vit au milieu des âges disparus. Tant qu'on est à Athènes, cette impression persiste : on est sous le charme d'une autre civilisation, et l'on voit sans cesse réapparaître devant la pensée les images des monuments austères, les ombres des hommes illustres, les statues des dieux olympiens. On ne saurait croire combien l'esprit s'élève et s'épure dans cette contemplation. Les détails de la vie, les préoccupations quotidiennes qui nous absorbent ailleurs n'ont plus de prise sur l'intelligence pénétrée par le sentiment de la réalité des choses idéales, et l'on existe vraiment pendant quelques jours ^ par une singulière substitution du
passé au présent, dans les siècles de T Athènes antique. Telle était la disposition de nos idées lorsque nous avons revu T Acropole, et lorsque nous avons visité, autour de la colline, les monuments que nous n'avions point étudiés encore : TOdéon d*Hérôde Atticus, sur la pente méridionale du rocher de Minerve, vaste hémicycle dont les couloirs, les gradins et les escaliers ont été construits au temps des Antonins ; les vingt-huit arcades du portique d*Eumène, et surtout Tun des • plus curieux débris de la vie athénienne, le théâtre de Bacchus. Sur ces degrés où s'entassaient, dit-on, trente mille.spectateurs et qui montent sur le flanc de TAcropole jusqu'au pied des vieux murs de Cimon, le peuple écoutait les drames d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, les comédies d'Aristophane et deMénandre. Restauré sous Adrien, et quelque peu modifié alors, ce vaste cirque présente encore, dans son intégrité, l'ensemble de sa construction primitive . Les gradins sont presque tous demeurés en leur place. Au bas de l'enceinte, les fauteuils de marbre blanc des grands prêtres et des archontes sont rangés dans Tordre prescrit. Les inscriptions placées sur chacun d'eux indiquent la di» gnité de celui qui occupait aux jours de fête ces sièges solennels. Au centre, sur un emplacement un peu exhaussé, le prêtre de Bacchus, puis celui de Jupiter, celui d'Apollon, l'interprète des lois sacrées, l'hiérophante des mystères d'Eleusis , les prêtres des Grâces, de Diane, de Neptune, le héraut, l'hiéromnémon , le stratège, tous les dignitaires de la cité; devant eux la
scène, dont les emplacements divers , les compartiments extériears et souterrains » les constructions nécessaires an jeu des machines et au développement des décors, sont encore indiqués par des fragments de colonnes, des excavations , des bas-reliefs dont on reconnaît aisément, sans être arcbéologue, le sens, la destination, le caractère spécial dans Tensemble de Tédifice. Sans doute on ne voit plus les cariatides qui soutenaient la scène, les personnages des bas-reliefs de la frise intérieure, dont deux faunes accroupis ont seuls subsisté, les bautes colonnes et les frontons, les ornements qu'un peuple épris de poétiques spectacles avait prodigués sur son théâtre. Mais qui donc, en ces lieux remplis de tant de souvenirs, n'assiste pas, pour ainsi dire, aux représentations à jamais illustres où, devant les vieillards assis dans leurs chaises de marbre, aux applaudissements de la foule enthousiaste, souslecielinfiuimentpur, d*habiles acteurs ressuscitaient Œdipe, Phèdre ou Electre, et faisaient entendre, jusqu'aux extrémités du théâtre, les plus admirables vers que jamais les hommes aient prononcés? Il nous semblait contempler ces dramatiques scènes, qui sont demeurées dans toutes les mémoires, et voir , sous le masque de Melmopène ou de Thalie, les personnages chausses du cothurne tragique ou du brodequin d'Aristophane redire ces dialogues où les passions palpitent, ou chanter la strophe et Fantistrophe des chœurs patriotiques et religieux. Nous croyions écouter encore les cris de la foule émue devant les terribles malédictions des Euménides, les sanglantes
péripéties d^Agamemnon, les élégiaques accents d^Antigone, etles.rîres qui retentissaient dans Taîr quand les Acharniens, Plutus, Lysistrata ou les Guêpes lançaient sur les ridicules, les vices ou les erreurs athéniennes, les traits de Fimpérissable satire.
Je ne dirai point que notre impression ait été plus vive, mais elle n*a guère été moins forte, bien que nul monument ne réveille et ne serve le souvenir, lorsque non loin du théâtre de Bacchus, nous'avons gravi les deux collines de rochers couverts aujourd'hui d'arbustes et de broussailles, mais qui portent ces deux noms sonores : TAréopage, où siégeait le plus vénérable tribunal de la Grèce; le Pnyx, où le peuple a décidé tant de grandes choses et aussi tant de folles entreprises et tant d'injustes décrets. Sur la place de TAréopage, il n'est pas même resté une ruine: on voit à peine où se tenaient les juges , les défenseurs et l'accusé. Quelques petits escaliers, d'une signification indécise, guident les recherches des archéologues; mais aucun sérieux indice n'encourage les savants et ne justifie leurs hypothèses. C'est là cependant, sur ce rocher maintenant désert, que, dans les temps héroïques, Oreste est venu demander justice et plaider sa cause contre les Furies; là que, pendant les jours fortunés de la puissante démocratie, les lois de Solon trouvèrent leur inviolable asile ; là enfin que saint Paul a fait entendre aux gentils les promesses mystérieuses et la bonne nouvelle du salut du monde. Le Pnyx est de l'autre côté d'une route poudreuse; on y monte
à travers champs; des enfants babillards y grimpent avec moi, saatant les fossés, se piquant jiux aloès, ramassant tous les débris de poterie cassée qui se rencontrent sous leurs pieds et me les offrant malicieusement, comme des antiques fort précieux » avec cette audace railleuse du gamin grec en présence de Tétranger. Tout en trébuchant aux aspérités du roc et aux inégalités du terrain rempli de plantes sauvages , nous sommes arrivés, eux et moi, sur le sommet de la colline, large plate-forme surmontée de degrés de marbre, estrade solennelle élevée environ d'une hauteur d^homme au-dessus de remplacement où se tenait le peuple. Cette estrade est un des monuments célèbres de Fhistoire grecque: c'est la tribune aux harangues ,. non point, il est vrai, celle où les grands orateurs des guerres médiques ont exhorté le peuple à la victoire , non point celle oùPériclès a prononcé Toraison funèbre des guerriers morts pour la patrie. L'ancien Pnyx, où ces maîtres de la parole ont déployé leur éloquence, était situé plus près de la mer, sur un point qu'on ne saurait déterminer aujourd'hui ; mais vers l'époque des trente tyrans , les assemblées populaires se sont transportées sur le rocher où nous sommes , et c'est là que Démosthène a prononcé ses Phïlippiques et le Discours sur la Couronne; c'est du haut de ces degrés que sa parole a surexcité la multitude qui se pressait devant l'estrade de marbre. De là se déroule sous les regards un panorama superbe : le Parthénon se dressait à la droite de l'orateur; derrière lui, la mer èten-
dait ses perspectives ; à ses pieds, la campagne de TAttique et les maisons d*Athènes se groupaient autour du Lycabète; pins près, un édifice que devaient respecter les âges, le temple de Thésée, présentait sa colonnade, et la colline des Nymphes, occupée aujourd'hui par un observatoire, complétait la série des ondulations de la plaine. Les grandes inspirations , les imposantes images, les émouvants souvenirs, devaient se présenter d'eux-mêmes à la pensée de Thomme seul, debout au-dessus des têtes de son tumultueux auditoire, et il semble que toutes ces magnificences de la civilisation athénienne convergeaient en cet instant vers Torateur, qui excitait le peuple à mourir pour les défendre. Ce spectacle, ces paroles, ces invocations & tant de témoignages de gloire et de génie, qui se pressaient de toutes parts, devaient remplir l'auditoire d*un saint enthousiasme, et lorsque Démosthène dénonçait les barbares de la Macédoine ; lorsque , dans le Discours de la Couronne, il s'écriait en s'adressant aux morts de Chéronée : u IVon , vous n'avez pas failli , ombres généreuses qui avez lutté pour l'honneur et pour la liberté de la* Grèce » , ne semble-t-il pas que des quatre coins de l'horizon, du haut de l'Acropole, des profondeurs où s'étend le golfe de Salamine, de la vallée où court la route de Marathon , de la plaine où se développaient les maisons d'Athènes , l'applaudissement des ombres héroïques, la bénédiction des dieux de marbre, donnaient un retentissement sans pareil aux mâles accents du patriotisme expirant?
324 LETTRBS DU BOSPHORE.
Ainsi je rêvais des choses passées, assis sur les degrés de la tribune athénienne. Le soir venait, et les derniers rayons du jour doraient doucement les colonnes du temple de Thésée. L^admirable édifice, plus ancien de trente ans que TAcropole, et où le fils de Hiltiade avait transporté de Scyros les cendres du demi-dieu, déployait ses portiques dont le temps et les Barbares n*ont point troublé Tharmonie. Il nous paraissait, dans son intégrité, le symbole de la victoire définitive de Tart athénien sur les conditions ordinaires de la durée des choses humaines. Quelques détails de son ornementation, les bas-reliefs de ses métopes, les colonnes intérieures de son pronaos, les dispositions de Ventrée ont disparu; mais, dans Tensemble, il est encore le même que dans les temps antiques. L^œuvre de Micon, plus heureuse que celle d'ictinus, a vaincu les siècles. On n*y entend plus retentir les chants des prêtres de Thésée, mais elle a recueilli dans ses murailles , pareille à un riche triomphant qui reçoit des amis maltraités par la fortune, un grand nombre de fragments de la statuaire. Ce temple est devenu un musée, *où se sont réfugiés, comme dans un port assuré contre les éventualités de la tempête, le Méléagre de l'île d'Andros, le Mercure de TAulide, une multitude de bustes brisés, de torses anonymes, de bas-reliefs curieux, surtout celui de Triptolème et de Gérés, récemment découvert à Eleusis, celui du guerrier de Mafathon, profil de grandeur naturelle, finement ciselé dans le marbre
par Arisloclès de Sicyone et qui rappelle plutôt les figures égyptiennes que les libres créations de Fécole de Phidias.
Uédifice, qui, par une exception singulière, est seul intact parmi les débris dont est couvert le sol d*Athènés, prenait alors pour nous, sous la splendeur du couchant qui le baignait d*une clarté rose, une beauté suave et lin sens mystérieux. Ce nom de Thésée, qui ramène Tesprit au souvenir des âges mythologiques, la pureté de son style, le développement de ses colonnes contemporaines des luttes contre Darius et Xerxès, la bienveillance du sort qui, après deux mille quatre cents ans écoulés, après tant d'invasions, après tant de guerres, tant de convulsions de la nature et de lliumanité dont les autres monuments ont été plus ou moins victimes, a épargné son enceinte, toutes les grâces de ses formes et toutes les chances de sa destinée heureuse , ne résument-elles pas l'histoire même du génie grec? Lui aussi il naît dans les temps héroïques, il produit ces merveilles que nous venons d*admirer, et malgré toutes les vicissitudes des empires, malgré les fluctuations diverses des peuples qui se sont succédé sur la surface de la terre, il est demeuré stable et radieux au milieu des ruines.
Je ne suis pas sorti d'Athènes sans tristesse, et lorsque, reprenant la route du Pirée, après les quelques jours passés dans la contemplation de Tidéal, j^ai vu s'effacer dans le lointain les sommets de TAcropole, je croyais abandonner une patrie qu'il ne me sera peut-
être jamais donné de revoir. Le ciel était pur, la mer doucement agitée couvrait de flocons blancs la surface bleue du golfe Saronique; nofas laissons à notre droite Égine et ses temples, les côtes deTArgoIide, puis celles de Laconie où nous avons salué les cimes neigeuses du Taygëte ; nous doublons le cap Malée où Termite envoie aux navires la bénédiction du ciel, puis le cap Hatapan, puis Tile de Cérigo , et peu à peu les côtes de Grèce disparaissent dans la brume ; nous entrons dans TAdriatique : nous avons quitté TOrient.