IV AVANT-PROPOS
une Assemblée qui lui donnera , souhaitons-le du moins, une constitution : notre but serait atteint si les personnes, qui voudraient suivre d'un peu près la nouvelle République dans cette deuxième phase de son existence, venaient chercher ici, parmi ces notes prises à la première heure, quelques indications utiles pour mieux comprendre les choses du Brésil dans leur évolution prochaine.
Débarquement original. — La fête du Guarda-Mor. — Aspect de Rio. — Les causes de la révolution du 15 novembre. — Le Président de la république malgré lui. — L'état des esprits. — Les premiers actes du nouveau gouvernement. — La sédition militaire du 19 décembre.
Rio-de- Janeiro, le 24 décembre i889.
Quand, le o de ce mois, je m'embarquai à Pauillac à bord de la Plata^ je n'étais rien moins que sûr d'arriver dès le 21 à Rio. La Plata ne devait pas prendre de pas-
sagers pour le Brésil; elle avait son plein chargement de Platéens pressés de débarquer à Montevideo ou à Buenos-Ayres et très soucieux de passer au large de la a capitale de la fièvre jaune ». Mais ils avaient compté sans la poste, qui avait bien l'intention de jeter ses sacs de dépèches en passant devant Rio, et je comptais sur elle pour m'ouvrir une maille par oij je m'échapperais, le moment venu.
Il y a entre Argentins et Brésiliens, entre Espagnols et Portugais, de vieilles jalousies, de vieilles querelles qu'un rien suffit à réveiller; il s'élève particulièrement entre les autorités sanitaires des deux pays, de Rio et de la Plata, des différends fâcheux pour le public. Rio ne passe pas précisément ^ouv un hea/( h resort; mais en bo»is voisins les Argentins ne manquent généralement pas l'occasion de faire à la capitale du Bré-
sil plus mauvaise réputation que peut-être elle ne mérite. A Montevideo, la Santé se montre d'une défiance extrême à l'égard des navires qui ont touclié à Rio. Ainsi, le Portuf/aL des Messageries Maritimes, ayant perdu à son dernier voyage, entre Rio et Montevideo, un passager inconnu qui était monté à bord, on ne sait où ni comment, le cas, plus que douteux, fut imputé à la fièvre jaune par les autorités uruguayennes, et le Portugal dut faire dix jours de quarantaine.
Ce souvenir récent hantait les esprits à bord de la Plata. Quand, à Lisbonne, on apprit que la Plata déposerait des dépêches à Rio, ce furent déjà des murmures; mais quand, plus tard, le bruit se répandit à bord que la Plata portait dans ses flancs un passager pour Rio, les fronts se rembrunirent: puis, quand il fallut bon gré mal gré entrer
dans lu rade de Rio, pour quelques heures seulement, et sans communiquer avec la terre, bien des visages commencèrent à blêmir, à jaunir; enfin, quand on apprend que décidément le correspondant du Journal des Débats va débarquer, l'indignation succède à la stupeur. Des groupes se forment, des conciliabules animés se tiennent et partout on arrive, par un raisonnement tellement subtil qu'il s'évaporerait en route si je vous l'envoyais, à cette navrante conclusion: si nous laissons à Rio ce journaliste, nous serons déclarés contaminés à Montevideo; il faut donc l'empêcher de débarquer.
Et le brave commandant Bauleeutà subir l'assaut de ses passagers, qui avaient juré de me garder. Cependant, le canot où l'on devait jeter les sacs de dépêches avait accosté; le commandant me fit passer sans
bruit et prestement, — comme une lettre à la poste, — par la coupée.
Assurément, je sais beaucoup de gré à ces aimables Argentins d'avoir eu tant de peine à se séparer de moi ; mais j'en sais davantage encore au commandant Baule qui m'a permis d'arriver à Rio bon premier, comme représentant de la presse française.
J'avais une lettre pour le chef de la douane maritime, le fjiiarda-mor. Introduit d'emblée dans son cabinet, je trouvai le parquet jonché de fleurs, sa table de travail couverte d'énormes bouquets ; quelques minutes après, le^w«/'r/«-morparaissaitescorlé de son personnel et précédé de ses deux assesseurs qui semaient des pétales de fleurs sur sa route : puis chacun donnait à son tour une chaude accolade au chef; des discours étaient échangés, des larmes essuyées au coin de l'œil. J'étais arrivé le jour même
de l'anniversaire de ce liant fonctionnaire. Cette cérémonie fort touchante, la vue de ces visages doucement émus, de ces gestes expansifs m'avait entraîné bien loin de la politique. Je ne sentais vraiment rien de tragique dans l'air ; encore sous le charme du magnifique panorama de la baie, apparu dans la lumière éclatante d'une matinée, enveloppé dans le mouvement du port, traversant le grouillement noir des innombrables portefaix flânant sur les quais, j'avais oublié de chercher dès l'abord les traces du républicanisme de fraîche date sur ces figures nouvelles; je ne me souvenais plus que je venais voir la révolution à l'œuvre. J'étais fort excusable à la vérité: dans cette ville aux rues étroites, animées^ peuplées de figures gaies, de visages rieurs et épanouis, bordées de façades aux couleurs éclatantes, je ne rencontrais pas de« signes des temps ».
J'éprouvais même une sensation étrange : parcourant la rua da Alfandega, la rue du l^Mars et la célèbre rua do Ouvidor, il me semblait retrouver la Cité de Londres transportée sous le ciel d'Egypte et transposée sur un mode oriental.
J'eus le malheur d'ouvrir un journal, et la politique me prit tout entier. Je viens de passer trois jours à questionner, à écouter, à noter les témoignages et à les comparer. Je n'ai pas le loisir aujourd'hui de suivre un ordre systématique, ni la prétention d'être complet. J'ébauche quelques traits.
La révolution est faite; personne ne paraît avoir l'intention de revenir là-dessus. Mais il est avéré que ceux qui ont fait la république n'avaient pas du tout l'intention de la faire. Il y a même aujourd'hui, en Amérique, un chef de république malgré lui.
Le président du dernier Cabinet impérial,
M. de Ouro-Preto. qui était un excellent ministre des finances, était aussi un gf-and autoritaire ; il sentait la main impériale mollir, il prévoyait une transmission de pouvoir, il entendait y présider et asseoir auparavant son pouvoir personnel sur des bases inébranlables. Il ne suffit pas, en pareil cas, d'être ambitieux et énergique, il faut savoir se conquérir des partisans, se lier des intérêts ; il est plus utile encore de se refuser le plaisir de se faire des ennemis. M. de OuroPreto s'était toujours défié des militaires, qui le lui rendaient bien ; il se mil en tête de briser l'armée, de la réduire à l'impuissance. Le plan était, prétendait-on. de disperser les régiments de la capitale aux extrémités de l'Empire , puis de déclarer l'armée dissoute. Une garde nationale en aurait tenu lieu. Elle n'avait encore que des cadres ; mais on comptait cependant réunir
2.000 gardes nationaux pour le 2 décembre : le ministre de la guerre les aurait passés en revue le jour même de la fête de l'Empereur.
Au moment où ces projets prenaient corps, où le premier ministre s'apprêtait à les exécuter, le bruit se répandait que l'empereur comptait abdiquer le 2 décembre entre les mains de la comtesse d'Eu, à la condition qu'elle renoncerait immédiatement à ses droits et à ceux de ses enfants, au profit du fils aîné de jla seconde fille de l'empereur, dom Pedro Augusto de Saxe-Cobourg. Il n'était pas probable que la comtesse d'Eu fit de bon gré le sacrifice de ses droits et surtout des droits de ses enfants. Mais il était certain aussi que l'immense,' majorité des Brésiliens était décidée à ne pas souffrir que le comte d'Eu approchât du trône. On devait
iigir; et il y aurait eu fatalement, le 2 dé-
10 LETTRES DU BRKSIL
cenibrc, une révolution de palais ou même un mouvement populaire.
Les mesures prises ou préparées par le vicomte de Ouro-Preto contre l'armée jetèrcnl les officiers mécontents dans les bras de quelques chefs républicains tout prêts à prendre les devants et à souffler aux vieux partis leur petite révolution. Justement un « brave soldat », le chef naturel des mécontents de l'armée, parce qu'il avait été le plus sévèrement traité, venait de rentrer à Rio. Le maréciial Deodoro da Fonseca est le fils d'un officier qui se distingua , à la tète d'un régiment, dans la guerre du Paraguay : il était parti pour combattre Lopez avec ses sept fds ; sa femme et sa fille l'accompagnaient pour servir dans les ambulances. Il y a deux ans, à la suite de rixes sanglantes dans les rues de Rio entre l'armée et la police, et qui durèrent plusieurs jours, Deodoro t
qui avait manifesté très Fiautement son mécontentement de l'attitude de la police et du gouvernement, fut envoyé aux confins de l'empire, avec mission de surveiller la frontière de la province de Matto-Grosso. Quand il revint, il y a trois mois, il était l'ennemi juré de M. de Ouro-Preto, comme celui-ci était l'ennemi des militaires. A plusieurs reprises, Deodoro demanda à l'empereur la disgrâce d'un ministre aussi mal disposé à l'égard de Farmée et aussi mal vu d'elle ; mais en vain. Lors donc que les républicains vinrent proposer à Deodoro de « faire quel- (jue chose » avant le 2 décembre pour parer le coup qui se préparait, Deodoro était mûr pour la révolte. Elle éclata quand M. de Ouro-Preto voulut faire embarquer pour les provinces du Nord les bataillons les plus suspects. Mais Deodoro ne voulait que renverser un ministère hostile ; c'était à M. de
12 LKTÏRKS DU BHKSIL
Onro-Prclo et non à la monarchie qu'il s'en prenait. Il comptait sans ses alliés, les républicains.
Dès le début <lu mouvement, quand les troupes refusèrent de s'embarquer, soutenues par les élèves des Écoles navale et militaire, tous gag^nés sauf quelques-uns. M. de Ouro-Preto télégraphia à l'empereur, qui se trouvait à deux heures et demie de Rio, à Petropolis. La dépêche fut interceptée par le médecin de l'empereur, M. Motta Maïa, dont on juge assez sévèrement le rôle dans ces événements. Depuis la grave maladie que l'empereur fit à Aix, M. Motta Maïa avait pris une grande place dans l'esprit et dans la vie du souverain : sous prétexte de ménager la santé de son auguste patient, il intervenait dans les afl'aircs de l'État. Quand la nouvelle parvint à l'empereur, il était trop lard. Dom Pedro descendit à Rio toi* de
suite. Là, Dcodoro essaya de communiquer avec lui, espérant toujours en obtenir le renvoi du ministère, peut-être même ne désespérant pas de sauver l'empereur d'une catastrophe. Mais, cette fois, d'autres que M. Motta Maïa intervinrent ; l'empereur était mis en quarantaine comme un simple passager de Rio à la Plata. La république était faite.
Deodoro dut soulFrir en son âme de loyal soldat; il ne voulait que renverser un ministre abhorré; il renversait par surcroît un souverain aimé ; et. pour comble d'amertume, il se trouvait, « malgré lui », le chef du gouvernement de la république des États- Unis du Brésil. On dit qu'il n'est pas sans remords; les remords sont là présents à son foyer ; sa femme se chargerait, paraîl-il, de les aviver.
La monarchie était tombée ; on l'avait cueillie sans effort comme un fruit très
mûr. Personne n'avciit levé un doigt pour protester. Je connais nn homme de cœur et qui à fait ses preuves : le IM novembre, il tenta d'organiser la résistance; il sonda jusqu'à cinquante personnes et des plus fermes soutiens de la monarchie, — la veille, — il n'en trouva pas une pour répondre à son appel. A Rio, le peuple a subi la révolution; il savait vaguement qu'on hâtait une opération qui se devait faire tôt ou tard. Dans les provinces, les grands propriétaires, les planteurs se tinrent cois: on a parlé de complicité, ce fut la complicité du silence et de la force d'inertie. Ils auraient pu se lever, jeter dans la balance tout le poids de leur influence en favetu' de la monarchie : ils ne Tout j)as voulu parce (|u'eIlo avait lésé leurs intérêts. Mais ils n'ont rien fait de plus que de « ne rien faire ».
Tout a servi les chefs du mouvement : ils
ont eu toutes les chances. Ils ont dû tMre étonnés eux-mêmes d'enfoncer si facilement une porte qu'ils croyaient fermée. Sur dix personnes à qui vous demandez comment le grand changement s'est opéré, vous en trouvez dix ou bien près de dix qui sont tentées de croire que cela s'est fait « tout seul » : on n'a pas encore compris; on ne comprendra peut-être jamais. En tout cas, les membres du nouveau gouvernement doivent avoir le plus sincère désir de détruire l'idée, à coup sûr très fâcheuse, que l'on ne peut manquer de se faire maintenant en ce pays, du peu de peine qu'il en coûte pour s'emparer du pouvoir.
Je n'ai pas encore eu le temps d'étudier de près tous les actes du gouvernement depuis qu'il- est entré en fonctions. Autant que j'en puis juger, le premier mois a été un mois d'apaisement : les membres du gouverne-
ment ont rempli les colonnes du Journal officiel d'une respectable série de décrets. Ils ont entrepris de remanier la législation, de refondre les institutions. Ils se trouvent dans une situation étrange : gouvernement provisoire, ils ne tiennent leurs pouvoirs que d'eux-mêmes et, permettez-moi d'ajouter, malheureusement aussi de l'armée et de la marine, comme ils se plaisent trop souvent à le rappeler dans les actes publics; ils ne peuvent consulter la nation que dans un temps assez éloigné, et d'ici là ils sont condamnés, pour parfaire leur œuvre et asseoir la république qu'ils ont faite, à légiférer par décrets, sans contrôle. Ils n'ont, d'ailleurs, que des moyens fort imparfaits de s'assurer si l'opinion est avec eux. 11 leur faut donc, pour ne pas commettre do fautes graves, un bonheur au moins égal à celui qui les a servis le 15 novembre, et une
prudence que les révolutionnaires ont rarement montrée sous d'autres latitudes, mais que nous pouvons toujours souhaiter de rencontrer dans cette merveilleuse contrée, comblée de tous les dons ; la prudence n'estelle pas aussi « un présent des dieux » ?
Une sédition militaire a éclaté dans une des casernes de Rio, le 19 décembre.
Des soldats du 2^ d'artillerie, profitant de l'absence de leurs officiers, ont hissé le drapeau impérial et crié : « Vive l'empereur !>. Puis ils se sont barricadés dans leur caserne. On les a cernés; on a fait marcher des troupes contre eux. Et il y a eu sur ce point une fusillade qui a duré une demi-heure environ. On parle d'une quarantaine de morts, tous soldats ; le gouvernement a enveloppé l'affaire d'un mystère difficilement pénétrable. La presse s'est tue ou n'a dit que très peu de chose. Le télég:raphe a été surveillé de
près: et je voyais mrmo hier que le ministre brésilien à Lontlres a démenti le fait qui a avait transpiré malgré tout. Ces soldats révoltésétaientaunombrede80 environ : ils étaient ivres pour la plupart. On prétend qu'ils manifestaient leur mécontentement parce qu'ils n'ont pas reçu une solde aussi élevée que celle qui leur aurait été promise; on dit aussi qu'ils auraient reru de l'argent des partisans, du frère même de M. de Ouro-Preto pour se révolter.
Le fait n'a pas en lui-même grande importance : mais je crois que le gouvernement gagnerait à laisser connaître toute la vérité, puisque aussi bien elle n'est pas terrible. Il risque de troubler les esprits en les laissant s'égarer.
Desdécrets de bannissement ont été rendus contrel'empereur, M. de Ouro-Preto, le frère de celui-ci et M. Si) voira Martins.
La santé du chef du gouvernement, Deodoro, est très chancelante. On la dit même profondément ébranlée. Le maréchal est revenu très fatigué de son séjour dans une région malsaine, à la frontière de Matto-. Grosso.
Les suites de la mutinerie du 19 décembre^ — Le système du sileace. — La maladie de Deodoro. — Les mesures d'exception. — Le décret contre les conspirateurs ; la dictature. — Le terme du gouvernement provisoire. — Les nouveaux électeurs. — La situation économique et linanciùre : une crise imminente.
Rio-de-Jane'iro, Le 27 décembre.
Après la révolte du 19 décembre, il fallait s'attendre à ce qu'un exemple fût fait. S'il a été fait, ce fut à huis clos et ce n'est plus unexemple. Le public, à qui l'on a caché autant que possible le mouvement du 2^ d'artillerie, n'a pas été mis davantage au courant des suites qui y ont été données. Le
nombre ni les noms des morts et des blessés n'ont été publiés; rien n'a transpiré au sujet des mesures disciplinaires qui ont été prises, on n'en peut douter, contre les survivants.
Ces procédés mystérieux ne peuvent aboutir à rien do bon : le gouvernement n'avait rien à gagner à cacher que 80 soldats s'étaient révoltés, que l'ordre avait été rétabli et qu'un exemple avait été fait. Les incidents du 19 et des jours suivants, aussitôt connus, auraient sans doute produit quelque émotion au premier moment, mais le public aurait vite compris qu'il ne s'agissait en somme que d'un incident ; tandis qu'il cherche aujourd'hui ce que le gouvernement peut bien avoir intérêt à dissimuler ; son imagination travaille, il se délie justement parce que le gouvernement ne paraît pas avoir assez de conliance en soi : d'où panique à
la Bourse, il y a deux jours, et dépression depuis lors.
Puisque la maladie de Deodoro paraît avoir fait naître à l'étranger une certaine inquiétude, je m'expliquerai avec quelque détail sur ce sujet : le maréchal était souffrant et alité quand on est venu le chercher pour prendre la tète du mouvement inopiné du 13 novembre ; à trois heures de l'aprèsmidi, la révolution faite, il est descendu de cheval et s'est remis au lit. Quand, vers quatre heures, les directeurs des principales banques de Rio sont venus lui demander quelles mesures il entendait prendre pour préserver leurs bureaux et leurs caisses de toute violence^ le maréchal n'a pu recevoir que le doyen d'entre eux. Depuis cinq semaines il a presque toujours été souffrant; les ministres ont du, à plusieurs reprises, se réunir à son domicile particulier.
â* LETTRES DU BRESIL
Je sais d'ailleurs que son iiiédeciii estime qu'il peut vivre encore plusieurs années. C'est un tempérament de fer qui ne cédera que lentement à l'action du poison absorbé dans les marais de Matto-Grosso. Mais si Deodoro venait bientôt à disparaître, il est permis de se demander quelle serait l'attitude de l'armée, qu'il tient d'une main très ferme et qui se sent tenue. Deodoro a déjà pris, dit-on, ses précautions ; il aurait désigné lui-même son successeur.
Le premier mois traversé par le gouvernement provisoire avait été assez calme.
L'état de siège était établi en fait, mais rien n'était venu prévenir le public qu'une discipline plus sévère régnerait dans l'État. Sans doute les nouveaux présidents de provinces étaient presque tous des officiers, — cboisis il est vrai dans l'arme du génie, parmi ceux-là mêmes qui ont rendu au pays le plus
de services en frayant des routes, traçant des chemins de fer, des lignes télégraphiques, — mais aucun événement fâcheux n'était venu forcer la main d'un gouvernement, qui s'était emparé du pouvoir presque sans eflort et qui ne cherchait nullement à provoquer des résistances pour les mater. Il savait, il sait que l'opinion publique lui a ouvert un long crédit, qu'elle ne le jugera que sur ses œuvres : et il s'était mis à travailler. Mais survient cette mutinerie du 19 décembre ; M. de Ouro-Preto publie à Lisbonne un manifeste violent ; les défiances commencent à naître, les colères s'allument ; les mesures de rigueur et d'exception, se présentant, sont accueillies. Le rêve de certains des membres du gouvernement provisoire s'évanouissait ; il fallait aller jusqu'au bout de la dictature brutale qui s'imposait. Alors furent prises plusieurs mesures de rigueur :
âf. LKTÏRKS DU BRESIL
décrets de baimisscment contre l'empereur, M. de Ouro-Preto et son frère ; décrets relatifs à la vente dos biens immeubles de la famille impériale dans le délai de deux ans; retrait de laliste civile et de ladonatiou faite à l'empereur; le séjour de l'Europe imposé à M. Gaspar Silveira Martins.
L'opinion publique est unanime sur un point : elle veut que l'exil de l'empereur soit un exil digne; elle veut que la question d'ar-__ gent soit réglée aussi généreusement que possible; elle trouve, d'ailleurs, qu'il n'est pas nécessaire de limiter à deux ans le délai dans lequel les propriétés de l'empereur devront être vendues. Il semble que le gouvernement clierclie à revenir sur quelques-unes de ces mesures prises ab irato. En tout cas, la Constituante aura sur ce point les idées les plus conciliantes.
Le bannissement prononcé contre M. de
Ouro-Preto et son frère n'étonnera personne : cette mesure était dans la logique des clioses. Pour M. Gaspar Silveira Martins, il semble bien que son exil soit une faute^ commise sous l'empire de la crainte, mauvaise conseillère. Très populaire dans sa province (Rio-Grande-do-Sul), l'une de celles qui ont donné quelque inquiétude au gouvernement, celle-là même où l'on craint le plus de voir poindre un mouvement séparatiste, tribun éloquent à qui il suffirait de dire un mot pour entraîner sa province à sa suite, ex-sénateur de l'empire, peu sympathique au nouveau gouvernement, M. Martins a toutes les qualités qui font un suspect, -On l'a invité énergiquement, — par décret, — à aller vivre quelque temps en Europe, puis on l'a embarqué.
Tôt ou tard, le gouvernement devait être amené à déclarer l'état de siège qui existait
en fait. Le 23 décembre, il a rendu un décret déférant à une commission militaire, constituée par le ministre de la guerre, et rendant passibles des peines militaires contre la sédition tous les individus qui auront conspiré contre le gouvernement, qui auront par la parole, les écrits ou les actes, conseillé ou provoqué une révolte civile ou militaire, qui auront tenté de soulever les soldats en répandant des fausses nouvelles parmi eux ou en les mettant en état (Pivresse... C'est la dictature dans toute sa rigueur; un gou* vernement de fait ne pouvait guère se flatter de gouverner par d'autres moyens ; c'est là un mal nécessaire auquel la majorité de la population paraît résignée. Ellea fait crédit, un long crédit, aux républicains ; elle attend d'eux qu'ils maintiennent l'ordre ; toute autre considération doit être pour le moment subordonnée à celle-là. ïl faut dire
cependant que pour des hommes nouveaux, étrangers à la pratique gouvernementale, l'exercice d'un pouvoir aussi étendu, sans contact possible avec l'opinion publique, n'est pas exempt de dangers. Au lendemain du décret contre les conspirateurs, le seul journal d'opposition qui fût publié à Rio, la Ti-ibuna libéral, l'organe de M. de Ouro- Preto, a dû cesser de paraître. Les autres feuilles, sous couleur d'impartialité, demeurent muettes. Des amis du gouvernement, les membres du a Centre positiviste » de. Rio, auquel appartiennent ou appartenaient deux des nouveaux ministres, MM. Demetrio Ribeiro et Benjamin-Constant, a tenu à protester de son attachement à la liberté de penser et d'écrire,
Le gouvernement provisoire a onze mois de règne devant lui ; comment espérer qu'il échappe à la loi commune, qu'il ne com-
30 MTTKRS lil" HKKSir,
mette point de inulcs graves pendant une période aussi longue, alors que personne peut-être n'élèvera la voix pour l'avertir? Je rends volontiers iiommage à la modération relative dont il a fait preuve jusqu'ici, mais l'esprit de sagesse a des bornes plus courtes encore que la patience, et, sous ce climat, il est vain de compter sur de longs efforts : après l'elfort viennent l'indolence, l'apatliio, puis de terribles réveils.
Le danger me paraît d'autant plus sérieux de ce côté que le terme do onze mois, que le gouvernement provisoin^ s'est llxé à soimême, n'a été adopté que sur les instances du ministre des finances, bien placé pour juger des conséquences d'un ajournement indéfini. On prétend (|uo certains membres du gouvernement j)n>vis()ire parlaient de deux ans de dictature, de cin(| ans même. Heureusement, septembre fut fixé pour les élections,
et novembre pour la réunion de la Constituante.
Il était sans doute impossible de cboisir une date plus rapprochée. On ne pouvait attendre du gouvernement républicain qu'il appelât les 220.000 électeurs de l'empire (1.5 0/0 de la population), le corps électoral peut-être le plus restreint qu'il y ait au monde, à décider du sort de la république* II a commencé par abolir le cens: est électeur tout citoyen âgé de vingt et un ans, sachant lire et écrire. Puis il a naturalisé en bloc la masse flottante des immigrants, arrivés surtout dans les dernières années, et une foule d'étrangers fixés depuis longtemps et retenus au Brésil par leurs intérêts. Il leur est laissé à tous un délai de six mois pour refuser la nationalité brésihenne qui leur est offerte. Le gouvernement provisoire a tranché de la sorte une question
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qui, depuis (les aunées, était à Tétuile et qu'aucun ministère n'était encore parvenu à régler. L'application du décret de « grande naturalisation », comme on dit ici, soulève do nombreuses difficultés. J'v reviendrai à loisir un peu plus tard. Il est dès maintenant évident que huit ou neuf mois ne seront pas trop pour mener à bien le recensement électoral sur un territoire aussi étendu que celui du Brésil.
On discute beaucoup la question desavoir si le gouvernement provisoire a eu raison d'imposer à tous les étrangers présents sur le territoire de la république, le 15 novembre 1889, la nécessité de se présenter devant un fonctionnaire brésilien, pour refuser explicitement la nationalité brésilienne. On voulait établir tacitement la naturalisation ; il me semble que le but aurait été atteint et que des objections assez graves auraient été
écartées, si l'on avait pris la disposition suivante : seront citoyens brésiliens tous les individus qui se trouvaient sur le territoire du Brésil le 15 novembre 1889, à moins qu'ils ne soient inscrits au consulat d'un État étranger. Il était d'ailleurs facile de demander aux consuls des diverses puissances communication des listes de leurs nationaux établis au Brésil.
Dans le télégramme que M. Ruy Barbosa adressait récemment à un journaliste républicain de Lisbonne, M. Latino Coelho, le ministre des finances du gouvernement provisoire, entreprenant de protester contre le manifeste lancé par M. de Ouro-Preto, disait entre autres choses : « La prospérité nationale va croissant. » Il se trouve pourtant que les affaires sont paralysées à Rio et que la liquidation de fin d'année est particulièrement difficile, mais il serait injuste
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dimputcr ces maux à la république. Il n'est pas plus exact d«' dire que le gouvernement issu du mouvement du 1.") novembre a favorisé l'essor de la prospérité nationale, qu'il ne serait vrai d'affirmer que l'inquiétude récrnant à Rio on ce moment, dans le monde des affaires,, est née des événements récents. En matière économique, il est vain do chercher à démêler si promptement les causes ; les effets sont parfois très lenls à se produire : personne ne peut encore se llatter d'avoir pu noter les conséquences éconcimiques du nouvel état de choses établi en ce pays.
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