‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 2)Chapitre 105 sur 145 · ENVOYÉS DE PARIS · texte numérisé non relu

ENVOYÉS DE PARIS

[ Paris], 3 juin i(J53.

(extrait.)

Nous avons advis que Lusignan2, après avoir veu l'armement qui se faisoit au Passage3, au lieu de presser l'exécution du secours de Bordeaux par mer, a remonstré aux ministres d'Espagne qu'attendu linesgalité des forces, estant beaucoup moindres que celles de M. de Vendosme, et que Bordeaux avoit de quoy attendre encore quelque temps, il valoit mieux songer présentement à fortifier l'armée navale par la jonction de quelques autres escadres; et ce pendant, pour empescher que celles du Roy ne se fortifient aussy, et mesme pour luy oster toute communication avec les places de la coste d'Aunis, il estoit à propos de faire advancer les vaisseaux et autres bastimens qui sont au Passage, qui consistent en dix vaisseaux de guerre, dix bruslots et vingt cinq à trente petits bastimens, comme aussy de se saisir de quelque chasteau qui est là auprez. On nous mande que la chose a

1 Pierre Mazarin, père du Cardinal. la Fronde, le parti des princes et se signala

" L'ancienne et illustre maison de Lusi- dans la guerre de Bordeaux, gnan était éteinte depuis longtemps. Il res- i Port d'Kspagne près de Saint-Sé-

tait une branche collate'rale, la branche de bastien, dans le Guipuscoa. Lusignan avait

Lezay-Lusignan . dont le chef était Pierre été envoyé en Espagne pour solliciter la

de Lezay-Lusignan. 11 avait d'abord servi prompte expédition des secours promis aux

dans les gardes du corps; il suivit, pendant Bordelais par Philippe IV.

Juin i(;r>:<. esté résolue de la sorte, avec cette circonstance neantinoins que, si Bordeaux estoil pressé avant l'arrivée des renforts qu'ils attendent, ils hazarderoient l'entrée en rivière et tenteroient le secours par cette voye-là avec la flotte cy-dessus, et qu'au reste Lusignan doit s'embarquer sur lesdicts vaisseaux , lesquels viendroient, en passant, mouiller à Arcachon, au cas qu'ils ne le trouveroient pas pris quand ils y arriveront; et ledict Lusignan mettra pied à terre en attendant là pour s'en aller à Bordeaux.

H paroist aussy, par le discours dudict Lusignan, qu'ils appréhendent fort que les troupes du Roy ne [s'emparent] de la Teste de Buch l, parce que, cela estant, il ne leur resteroit plus autre voye que celle de la force navale pour secourir Bordeaux ; ce qu'ils ne sont pas en estât d'entreprendre facilement. Neantmoins ils luy ont faict espérer, voyant le peu d'espoir de réussir à un secours par mer, qu'ils pourroient envoyer un corps de trois mille hommes de pied et de mille chevaux.

Nous avons veu , par des lettres interceptées , qu'on n'a pas grand peur dans Bordeaux, croyant avoir en abondance ce qui leur est nécessaire pour donner loisir aux Espagnols de venir à leur secours par mer ; car ils témoignent de se défier grandement d'en pouvoir recevoir désormais par la Teste de Buch, ne doutant pas que M. de Gandale, aussytost qu'il aura assemblé ses troupes, ne fasse ce qu'il faut pour s'en saisir et leur fermer cette porte.

H est vray qu'à la fin d'avril, Lusignan asseuroit les ministres d'Espagne à Madrid qu'il n'y avoit du bled dans Bordeaux que pour tout le présent mois de juin; mais ces messieurs ont jugé, par les advis qu'ils avoient d'ailleurs, que ce qu'il en disoit n'estoit que pour les presser et non pas que la chose fust vraie.

A Bordeaux, ils ne peuvent espérer d'autre argent, aprez les cinquante mille livres, qui furent débarquez à la Teste de Buch avec les cinq cens Irlandois, que la flotte ne soit arrivée, laquelle véritablement on atten-

' Aujourd'hui chef-lieu de canton du département de la Gironde.

DU CARDINAL MAZAIUN. 6-23

doit d'un moment à l'autre, Taisant estât quelle doit arriver avant Juin 1 663. le qo du mois de may.

Il v a grande désunion entre le prince de Gonty et Madame de Longueville, d'un costé, etMarcliin et Lenet, de l'autre, parce que ceux-ci disposoient entièrement des finances et des armes; et M. le Prince les soustient et leur donne toute l'authorité en elfect 1, quoyqu'il donne tant qu'il peut les apparences aux autres.

Ghouppes et le comte de Maure sont outrez contre eux, et le premier a faict le voyage d'Espagne par ordre de M. le prince de Gonty et de Mluode Longucville, en despit des autres. Et lorsque ledictChouppes faict instances de se retirer, déclarant qu'il veut se destascher absolument des interests de M. le Prince et retourner à son devoir, il le faict avec la participation du dict prince de Conty et de ladicte dame2, avec lesquels il est plus uny que jamais; et s'il ne va pas trouver M. le Prince, comme c'a esté son dessein, en demandant un passeport à M. de Vendosme sous prétexte de se retirer chez luy, il est certain, par les advis que nous en avons, qu'il ne laissera pas de demeurer uny et ferme dans ce parti-là.

Nous avons advis d'Angleterre que Trancas et les autres députez de Bordeaux pour aller à Londres y estoient arrivez, et au mesme temps Barrière renvoyé3 de Bruxelles par M. le Prince pour les appuyer dans leurs poursuites; qu'ils avoient desja veu Cromvell; qu'ils n'oublient rien pour l'engager, aussy bien que les autres ministres de ce nouveau gouvernement, à les servir, leur faisant cognoistre que rien n'est plus important au bien de leurs affaires, que de soustenir le party de M. le

1 Une lettre du prince de Condé à Lenet publiée dans les Mémoires de Lenet (édit. Miehaud et Poujoulat, p. 608) prouve la ve'rité de cette assertion. Condé lui écrivait : t. Ne vous mettez point en peine, ny vous ny M. de Marchin, de ce queChouppcs ny ceux qui s'en voudront uiesler puissent faire ou dire contre vous à Bordeaux ou ailleurs, sur la parole que je vous donne de

vous appuyer tous deux envers et contre tous, n

2 J'ai déjà fait remarquer ( p. 5 87 , note 1 ) que Mazarin se trompait en supposant que la duchesse de Longueville voulait se séparer de Condé. Elle resta toujours dévouée aux intérêts de ce prince.

3 Le sens est : que Barrière avait été envoyé de nouveau de Bruxelles , etc.

62/i LETTRES

tain i658f. Prince et par conséquent Bordeaux, vt:u que, si cette ville estoit une fois réduite à l'obéissance du Roy, tout le parti sera destruit et ruine sans retour.

11 n'y a sortes de propositions que le dict de Trancas n'ayt faictes pour donner à MM. d'Angleterre toute sorte de marques de recognoissance, et il n'a rien oublié de tout ce qui pouvoit charmer davantage les ministres de ce nouveau gouvernement et les engager à les servir; mais jusques à présent M. de Bordeaux, qui est en ce pays-là pour le service du Roy, avoit faict ce qu'il devoit pour empescher que ces gens-là n'eussent une response favorable. Neantmoins cela ne laisse point de nous donner de l'inquiétude jusques à ce que nous sçachions qu'ils ayent esté refusez; et comme nous sçavions que, dans Bordeaux, tout le monde n'a pas esté d'advis, mesme ceux qui ne sont pas pour le Roy, d'envoyer ledict Trancas, ny de luy donner pouvoir de parler, et particulièrement, de republique, on croyt qu'il seroit bon de faire respandre dans la ville ce que ledict Trancas y a proposé, disant que c' estoit le souhait gênerai de tous ceux de Bordeaux1.

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