AU PROCUREUR GÉNÉRAL
Sedan, 17 octobre i65a.
Vous ne devez pas douter qu'aussytost que l'extrémité de la maladie de M. de Chavigny fit désespérer de sa guerison, je n'aye receu quantité de courriers et des personnes mesmes les plus considérables de la Cour et qui sont le plus attachez à mes interests pour leur procurer la
1 Montrond, dont il a été souvent question ci-dessus, était la forteresse où le duc d'Angoulême avait été enfermé.
Octobre i(i.r>a. charge de trésorier de l'Ordre1; mais je me suis mis moy-mesme dans l'impuissance de m'einployer pour pas un; car incontinent que M. de Fabert m'eust dict, à Bouillon, que ledict sieur de Chavigny estoit en danger, je me donnay l'honneur d'escrire à la Heyne que, s'il venoit à manquer, j'estimois que, dans les nécessitez présentes de l'Estat, le Roy devoit tirer le plus d'argent comptant qu'il pourroit de cette charge, l'employer aux despenses les plus pressées et les plus nécessaires qui! est obligé de l'aire pour fortifier et entretenir ses armées; et je vous advoue que, sans cette considération que mon zèle m'a donnée, j'aurois demandé cette charge pour en disposer, le mauvais estât de mes affaires, qui m'a réduit à estre sans argent et sans aucun meuble, estant si cognu de tout le monde qu'on n'auroit, je m'asseure, trouvé rien à redire que j'eusse cherché ce moyen-là pour sortir, en quelque façon, de la misère. Mais je n'ay pas hésité à préférer en ce rencontre, comme je fera y en tout autre, le bien de l'Estat et du service du Roy à mon interest particulier. J'ay cependant beaucoup de desplaisir de n'avoir pu vous y servir. Je me console dans l'espérance que je seray assez heureux pour avoir quelque autre occasion solide de vous faire cognoistre à quel point je suis de vos amis et de vous obliger pour tousjours à estre des miens de la bonne manière, et je prétends de pouvoir dans peu de jours vous confirmer cette vérité, en sorte que vous recognoissiez bien que ce n'est pas un compliment, mais une expression sincère de la passion que j'ay de vous servir.
J'ay sujet d'espérer, par la dernière depesche de M. Le Tellier, que tout sera à présent accommodé avec M. le duc d'Orléans, et, quand il s'y seroit trouvé quelques diflicultez, je m'asseure qu'elles auront esté aysement surmontées, quand S. A. R. aura sceu que Leurs Majestez s'approchent de Paris avec un dessein formé d'y entrer. Je voy que c'est une resolution prise et qui ne peut qu'estre très-utile; mais je vous
1 Voy. ci-dessus, p. 384, note 3. La grands seigneurs. Ce fut Michel Le Tellier
charge de trésorier de l'ordre du Saint- qui succéda à Chavigny dans cette dignité;
Esprit donnait droit de porter les insignes mais il ne l'obtint qu'après le retour de Ma-
de l'Ordre, comme les princes et les plus zarin à la Cour, en 1 653.
dirav conlidenunent que j'aurois souhaité, cl pour la dignité du Roy, Octobre iG5a-
pour l'interest mesine des Parisiens, pour celuy du Parlement qui est
à Pontoise et particulièrement des amis que j'ay dans cette compagnie
et pour ma propre réputation, que Ton eust faict en sorte que j'eusse
eu l'honneur d'y accompagner Leurs Majestés; à quoy ce me semble
ou n'auroit pas trouvé d'obstacles. Si les choses estoient encore en
estât, comme je le croy, que cela se pust taire, je me promets que vous
\ contribueriez tout ce qui dépendrait de vous pour me donner cette
nouvelle marque de vostre amitié et pour me mettre au plus tost en
estât de reparer le malheur que j'ay eu de ne vous pouvoir servir en
ce que vous avez désiré de moy.
CfAV.
Bihl. nat., ms. f. fr., t. 23,202, f" 58; autographe, en partie chiffré. — Aff. étr. , France, t. 269, f 822 ; t. 3o du recueil des Lettres de Mazarin. — Copie du temps.
À L'ABBÉ FOUQUET
Sedan, 17 octobre i65a.
(extrut.)
Après avoir reproduit ce qu'il a dit au Procureur général, dans la lettre précédente, relativement aux charges laissées par Chavigny, Mazarin continue ainsi :
Vous m'avez donné beaucoup de joye par vostre billet du onze. J'ay eu tousjours grande espérance en la personne que vous me mandez avoir faict le coup; car il est très-bien intentionné [et] tres-persuadé que le bien de son maistre l demande sa reunion avec Leurs MMle% et il a de la resolution et de la fermeté. J'attends avec impatience la nouvelle de la conclusion finale, et j'ay esté ravy de sçavoir que la lettre interceptée- a contribué à l'advantage du Roy. Je vous prie d'asseurer ladicte
1 11 s'agit probablement de Goulas, se- comme disposé a travailler à la réconcilia-
crétaire des commandements du duc d'Or- tion de Gaston avec le Roi. léans. que Mazarin a cité plusieurs fois 2 La lettre de l'abbé Fouquet, dont il a
(voy. ci-dessus, pages 338, 34o et 3y3) été question ci-dessus, p. 333. note 1.
/iOO
Octobre i65 •■. personne de mon amitié et que je veux avoir une entière confiance en luy.
Jl m'a esté impossible de lire ce que vous me mandez sur un autre poincl; mais je crois d'avoir compris, par quelque parole qui n'cstoit pas effacée, vostre proposition. Il ne faut rien oublier pour faire cesser les maux qui allligent présentement le royaume, et quoyque j'eusse songé pour moy à la cbose de laquelle vous me parlez1, je serav ravy de ne l'avoir pas si elle peut servir au bien de l'Estat. 11 faudroit seulement convenir que, moyennant trente mille escus ou cent mille livres d'argent comptant, on fust obligé de la remettre dans quelque temps. J'escris à la Reyne de donner croyance au Fidèle'2 sur tout, et Sa M' pourra prendre ses resolutions avec luy.
On m'asseure que M"ie de Chevreuse et M. le Coadjuteur3 sont dans la meilleure intelligence; que beaucoup des personnes sont de cette intrigue, et que asseurement il y a quelque chose sur le tapis qui doit bientost esclater. Je vous prie de dire au Fidèle d'y prendre bien garde et de tascher de pénétrer ce qui en est par le moyen qu'il a, puisque il n'y en peut avoir de meilleur. C'est, à mon advis, la chose à laquelle on doit se plus appliquer dans Testât présent des affaires. Je vous prie d'en parler à la Reyne, et il seroit bon aussy de sçavoir de la Palatine ce qu'il4 se promet de M. le Coadjuteur; car asseurement il est trompé là-dedans. On dict que M. le Coadjuteur est raccommodé avec M. le Prince
1 Mazarin veut parler probablement de la charge de trésorier de l'ordre du Saint- Esprit.
~ Dans la clef publiée par M. Ravenel , le Fidèle désigne Michel Le Tellier; mais il est possible que, dans ce passage, il soit question de l'abbé Fouquet, ou de son frère, le procureur général, iNicolas Fouquet.
3 Ces noms sont en chiffres dans l'original de la Bibliothèque nationale , mais traduits dans la copie des Affaires étrangères. Il en est de même des autres noms propres de cette dépêche. On a déjà fait remarquer
que Retz est encore appelé quelquefois Coadjuteur, quoiqu'il eût été promu à la dignité de Cardinal. Quant à la bonne intelligence que Mazarin prétend exister entre Retz et la duchesse de Chevreuse, Retz la nie dans ses Mémoires, comme on l'a dit p. 375, note -i.
" II pour elle; le nom de la Palatine est chiffré dans l'original , et le pronom mis au masculin. Il serait possible que le pronom «7 représentât la duchesse de Chevreuse, dont le nom, comme celui du cardinal de Retz, n'est indiqué que par un chiffre.
par le moyen du duc de Lorraine et que tous les deux contribuent à Octohjre i<;r>-.i. le rendre maistre de l'esprit de S. A. H. Je ne le crois pas tout-à-faict; mais on doit tout appréhender du naturel des gens à qui nous avons à faire.
Je vous prie de me croire le meilleur de vos amis.
J'ay receu l la lettre de M. de Breteuil -, et je vous puis asseurer que la personne qui va en ce pays-là aura l'honneur de rendre un grand service à l'Estat, et qu'il sera bien assisté; les ordres sont donnez pour cela, et en sorte que je ne croy3 pas que la chose puisse manquer.
J'ay receu vostre lettre du i3; mais n'estant arrivé aucun courrier de M. Le Tellier, je nay pas receu celles que vous me faictes espérer. \ussytosl qu'il y aura quelque argent prest pour faire des levées, ainsy qu'on y travaille pour l'avoir, je n'oublieray pas de faire en sorte que la personne qui vous rendra ce billet en ayt sa part. Si j'en avois du mien, sans me priver de ce qui m'est nécessaire pour ma subsistance, je luy en donnerois. L'on m'a preste icy quinze mille livres. Si vous estes obligé à prendre la peine'1 de venir en ces quartiers pour quelque chose importante, je vous prie de ni'apporter ce que vous avez à moy; si non, gardez-le, et j'adjusteray avec M. de Fabert qu'il me le fasse recevoir de delà5, et qu'il m'en accommode icy.
71 6 m'a escrit deux foys pour la mesme chose ; je luy ay faict response, et vous luy direz que, ne pouvant pas le servir en ce moment, non seulement par ce que je luy ay mandé7, mais aussy par d autres raisons tres-pressantes, je le feray asseurement en d'autres occasions,
1 La copie porte veu au lieu de receu. s C'est-à-dire de Paris.
3 Louis Le Tonnelier de Breteuil , maître ' Ce chiffre n'est pas traduit dans la codes requêtes depuis i ô'i'i , avait été nommé pie. Je présume qu'il désigne le Procureur intendant de justice, police et finances en général (Nicolas Fouquet). Languedoc, Cerdagne et Roussillon. H vécut ' Mazarin, dans ta partie de la dépêche jusqu'en iG85. (Voy. sur sa mort le Journal qui a été supprimée comme faisant douhle de Dangeau, I. 1", p. 109.) emploi avec la lettre adressée au Procureur
5 Voy. dans la copie. On a suivi de pré- général, écrivait : "J'ay beaucoup de des-
férence le texte du déchiffrement. plaisir de ne pouvoir m'employer pour faire
* Les mots à prendre la peine ne se avoir la charge de trésorier de l'Ordre à
trouvent pas dans la copie. M. le Procureur-général. »
MAZARIN. — V. 5l
impmuem: NATION/1.-.
Octobre i65a. et, à mon retour, j'y travailleray, voulant absolument qu'il soit de mes amis et l'obliger à cela en luy donnant des marques efficaces de l'amitié et de l'estime que j'ay pour luy1.
GLXVI.
AfT. étr., Angleterre, t. 61, f° g5, minute; et France, t. 269, f° 3a4 v°; t. 3o du recueil des. -Lettres de Mazarin. — Copie du temps.