CLV1I
Bibl. nat. , ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5a, f° iuj. — Minute de la main de J.-B. Colbert.
AU MARÉCHAL DE GRAMONT
[Paris, 6 février 1 658.] (extrait.)
J'ay receu, par les mains d'Atto3, une lettre qui accompagnoit la relation de vostre voyage en Bavière et les moindres particularitez de la négociation que vous avez eue en cette cour-là4. J'ay tout leu avec grand plaisir, et, sans vous flatter, vous ne pouviez pas vous conduire avec plus d'adresse, prudence et fermeté que vous avez faict; mais, quelque soin que l'on prenne de cultiver le sable, il n'est pas possible de le mettre en estât d'en tirer du fruict. Ainsy, bien considéré l'esprit de l'Electeur et l'honneur de sa mère5 et de son principal ministre6, il ne pourra pas nous réussir de luy faire prendre l'Empire, quoyque les remuments et les diligences de la maison d'Austriche pour l'avoir fasse assez connoistre que le morceau n'est pas désagréable.
Enfin , vous en estes fort bien sorti estant allé à Munich plus pour vous esclaircir que pour persuader, comme vous l'avez fort bien dict à l'Electeur et au comte Curts (sic). Vous este venu à bout de vostre
1 Voy. ci-dessus, p. 290, la lettre du tome VIII. (Voyez ci-dessus, pages îii et 1" février à Blondel. ï9'1-)
2 Voy. la lettre du 1" février à M. de " Les Mémoires du maréchal de Grmuoui Lumbres. retracent cette négocia lion de Munich.
3 Atto était un Italien de la musique du 5 Sœur de l'empereur Ferdinand III. Boi, dont parle Fouquet dans ses Défenses, ° Comte Kùrtz.
dessein, et le Roy en tire un très-grand advantage, puisque non-seule- Février i658.
ment Sa Mté, estant délivrée de toutes sortes d'ambiguitez , peut prendre
ses mesures pour la conduite qu'EHe aura à tenir, mais, connoissant à
fond, par le tableau si animé que vous en avez envoyé, le naturel et
l'inclination dudict Electeur1 et de ceux qui ont la principale part au-
prez de S. A. [El.], Sa Mté verra bien ce qu'EHe s'en doit promettre à
l'advenir.
Je vous diray pourtant que le duc [de Bavière], estant assez porté à suivre le conseil des autres, il se pourroit faire2 qu'aymant sa femme comme il faict, sa beauté et ses larmes l'obligeassent un jour à suivre les siens3, et, en ce cas, la France pourroit espérer de grands advantages. Vous avez bien faict d'establir une voie seure pour entretenir correspondance avec cette princesse; car, ne voyant pas encore que tous les Electeurs courent avec tant de précipitation à donner la dignité impériale au roy de Hongrie, comme [Pegnaranda] 4 presupposoit qu'ils feroient, si le [vent]5 venoit à changer par quelque nouveau incident, comme pourroit estre celuy du refroidissement des électeurs de Saxe0
1 Le portrait que le maréchal de Gramont a tracé de l'électeur de Bavière contraste avec les éloges qu'il donne à rélectrice sa femme. «• C'est un prince , dit-il % qui est grand , sans être de belle taille. Le visage n'est pas désagréable , et pourtant n'est pas fort avenant. Il s'explique facilement en italien , ne dit point de sottises et répond à propos. Il tient souvent conseil et suit celui d'autrui. Il est exempt de vices et lient ses vérins bien cachées. Jamais Allemand ne fut si sobre; il ne mangea de sa \ie qu'avec sa mère et sa femme, et avec telle règle qu'il dîne à dix heures du malin et soupe à si\ du soir. Sa passion prédominante est pour vêpres, qu'il entend immanquablement tous les jours. Je ne crois pas qu'il soit damné pour une ambition démesurée, ni que la
' /11T. 6tr. , Cnrretp. d'Allemagne, tomo \Ui.
précipitation de monter sur le trône des Césars lui fasse rompre le col." L'intention satirique est manifeste dans les derniers traits de ce portrait. On verra plus loin comment le même ambassadeur parlait de l'électrice de Bavière, Henriette-Adélaïde de Savoie.
2 Ici commence le passage souligné dans la minute, pour être chiffré dans l'original.
3 A suivre ses conseils.
1 Colbert écrit Pigneranda.
5 Mol que je n'ai pu déchiffrer.
1 Le duc de Saxe étant regardé par nous comme vendu à l'Autriche, nos ambassadeurs n'avaient pas été le visiter; néanmoins il tint à se faire inviter, par le comle Egon de Fùrstensberg, à un repas auquel assistèrent le maréchal de Gramont et Lionne.
lUrMMtniE riATIOKALL
Février i658. et de Brandebourg en faveur dudict roy [de Hongrie], il ne seroit pas impossible à ladicte princesse de causer quelque changement dans l'esprit de son mari. Elle vous a bien de l'obligation, quand vous nous l'avez dépeinte si belle, si spirituelle, si passionnée pour cette couronne; et si abandonnée à la douleur et aux larmes, lorsqu'elle s'est vue hors d'estat de servir le Roy, que tous les cœurs sont pour elle, et je ne voudrois pas respondre que le vostre ne luy soit entièrement acquis1.
Je vois bien que le comte Curte n'y a pas grande part, et je trouve que vous avez esté bien juste de ne luy en donner aucune et de luy parler aussy fortement que vous avez faict, lorsqu'il vous en a donné occasion, changeant en un instant du blanc au noir.
Vous avez eu raison de ne vous soucier pas de la lettre que l'on vous avoit offerte, car elle ne pouvoit vous servir qu'à donner de la peine à l'électeur de Mayence, l'interprétant en sorte qu'elle nous donnast moyen de luy soustenir tousjours que, si le duc de Bavière ne se declaroit de vouloir l'Empire, c'estoit parce qu'il voyoit bien de ne se pouvoir promettre rien de favorable dudict Electeur.
Le Roy a eu tres-agreable que vous ayez retenu prez de vous le sieur abbé Butti2, et moy j'ay une joye toute particulière de voir la satisfaction que vous en avez, quoyque, connoissant de longue main sa suffisance3 et l'adresse avec laquelle il sçait conduire une affaire, je n'aye jamais doubté que vous ne l'eussiez toute entière.
' Ici se termine le passage souligné. Le maréchal de Graniont a tracé dans ses Mémoires (p. 297-298, édit. Michaudet Poujoulat) le portrait suivant de l'électrice de Bavière: «C'étoit une des plus belles princesses qu'on peut voir, et qui avoit tout l'agrément et le solide dans l'esprit qu'on peut avoir. Elle chanloit et jouoit du luth à la perfection et s'intéressoit vivement à tout ce qui pouvoit avoir relation à la grandeur du Roi et de la France. » Cette élec-
trice était sœur du duc de Savoie. Henriette- Adélaïde de Savoie, née le 6 août 1637, avait été mariée, en décembre i65o, à l'électeur de Bavière. On peut consulter sur celte princesse l'ouvrage de Gaudenzio Claretta, intitulé : Adélaïde di Savoia, duchessa di Baviera. (Turin, 1877, Imprimerie royale. )
" Ce nom est précédemment écrit, incorrectement sans doute, Bouti.
3 Sa capacité.
Mazarin termine en lui parlant cTAtte-, mal vu par le comte Kurtz, du comte Février i658. Fuensaldagne et dune fête donne'e par le Chancelier.
Bibl. nat. , ras. f. fr., Mélanges de Colbert, t. 52, f° 5g. — Minute.
À M. DE GRAVEL
Paris, 7 février i658.
(extrait.)
J'ay veu tout ce que vous m'escrivez sur le voyage que vous avez faict à Cologne et sur les sentimens que vous avez de la manière dont M. de Mayence se conduit sur le faict de l'élection [impériale], aprez vous avoir promis sur ce sujet tout ce que vous savez; sur lesquels je n'ay rien à vous répliquer, si ce n'est qu'y ayant d'autres points sur lesquels son secours peut estre utile à cette couronne, il le faut mesnager, et d'aultant plus qu'il y a grande apparence que, pour reparer le tort qu'il nous a faict sous le rapport de l'élection , il mettra toutes pièces en œuvre pour nous faire donner de solides satisfactions sur les autres, puisque, d'ailleurs, ses interests mesmes l'obligent d'en user ainsy; et peut-estre, entre cy et l'élection, il arrivera des incidens1 qui obligent les Electeurs à changer de sentimens et de les avoir favorables pour nous en ce point.
Plust à Dieu que l'on pust réussir de faire tomber la dignité impériale sur la personne du duc de Neubourg; car rien au monde ne pourroit toucher le Roy à [l'esgal]2 de l'élévation de ce prince, pour lequel Sa Ml<f a une amitié et une estime toute particulière, et il n'y a rien d'impossible qu'Elle ne contribuast3 pour luy en donner des manques dans un rencontre si important.
1 La minute portait d'abord ces mots : sens général exige la correction introduite que d'icy au temps que l'élection se fera, il dans le texte.
arrivera, etc. Une partie des mots seulement J Le sens est : il n'y a rien d'impossible
ont elé effaces ; mais le sens n'est pas don- qu'Elle ne fat. Le mot contribuer s'employait
alors avec un régime direct, dans le sens
teux.
La minute porte : à l'csgard; mais le d'apporter un secours, un appui, etc.
Février iC58. La dépêche se termine par des de'tails sur les fonds envoyés en Allemagne et sur les troupes qu'on y doit lever.