‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáere (volume 3)Chapitre 71 sur 123 · AU MARQUIS DE CASTELNAU · texte numérisé non relu

AU MARQUIS DE CASTELNAU

Calais, 1 1 juin 1 658.

(extrait.)

Après l'avoir remercie des nouvelles qu'il lui a données du siège, Mazarin l'avertit que les ennemis ont rassemblé des navires et des munitions à Waten. Il ajoute :

Je vous responds de nouveau2 que les ennemis n'ont pas plus de | treize]3 à quatorze mille hommes. L'on peut prendre [ses]'1 mesures

Le manuscrit porte bien Castelnau. On 1 1 juin, qu'il lui disait que les ennemis n'a-

verra plus loin que Mazarin dit qu'il avait vaient pas plus de ^treize à quatorze mille

adressé à Turenne les conseils que renferme hommes ». cette lettre. 8 Le chiffre a été effacé par une tache

' On a vu plus haut, dans une première d'encre, lettre de Mazarin à Turenne, en date du 4 Ou les.

inin i658. là-dessus, comme si vous ies aviez comptez1, et considérer que l'on peut sans risque faire quelque chose de mieux que de les attendre aux lignes, et pour moyfayme mieux quand les François marchent pour attaquer que quand ils attendent de l'estre2.

Bibl. nat. , ms. f. fr. , Mélanges de Colberl , t. 5a, f° 889. — Minute.

AUX PLÉNIPOTENTIAIRES (GRAMONT ET LIONNE)

(extrait.)

Caiais, 1 2 juin i(J58.

Personne n'est d'advis que le Roy s'engage sans nécessité en une nouvelle guerre en Allemagne contre la maison d'Autriche pour la convenance et l'interest du roi de Suéde, ou parce que son humeur le porte à s'opposer au repos qu'on y veut establir; et cela d'autant plus que la capitulation3 est faicte à nostre satisfaction; qu'il y a apparence que le roy de Hongrie l'observera, et qu'en tout cas la Ligue, qu'on

1 Ii semble bien que ces paroles et tout ce qui suit, et qui est souligné dans le manuscrit, n'a pu être adressé qu'au général en chef de l'armée française.

" Le passage souligné est autographe et ajouté par Mazaiïn en interligne et sur la marge du folio 388 V. On verra plus loin, dans une lettre du 1 k juin adressée à Talon, que le Cardinal cite ce conseil comme étant donné directement à Turenne. D'après les Mémoires de Bussy-Rabutin ( t. II , p. 596, édil. L. Lalanne), Mazarin adressa le même conseil à Talon. Voici ce passage : rr Comme le général se disposoit à se reposer sur la Dune, Talon, intendant, lui montra une lettre qu'il venoit de recevoir de la part du Cardinal, par laquelle ce ministre

lui mandoit que le maréchal en savoit plus que lui, mais que, s'il osoit dire son avis en cette rencontre, il lui sembloit qu'il falloit donner bataille. Le maréchal fut bien aise que la résolution qu'il a voit prise fût autorisée par le sentiment du Cardinal. Talon s' étant retiré d'auprès du maréchal me vint montrer cette lettre; car il étoit fort de mes amis. » Le passage souligné est important et prouve que Mazarin avait réellement donné le conseil de livrer bataille.

3 La capitulation qui fut imposée au futur empereur d'Allemagne, Léopold I". On trouve le résumé des conditions imposées à Léopold dans l'Histoire de Louis XIV, par de la Hode(Bruzen de la Marlinière). ( Voy. aussi les Mémoires de Gramont, p. 307.)

prétend conclure avant l'élection, l'y contraindra. S'il arrivoit que les Juin i658. sollicitations des Espagnols obligeassent le roy [de Hongrie] au contraire, on luy feroit la guerre, comme j'ay mandé plusieurs fois, avec toute l'approbation de l'Allemagne et l'assistance des princes qui se seroient unis pour la manutention du traité de Munster et de la capitulation.

Vous devez cependant remercier M. de Mayence, de la part du Roy, de l'advis qu'il vous a donné, et quoyque la chose mérite qu'on y fasse reflexion et qu'on n'oublie rien pour empescher l'eflect de la proposition de Bierneklau1, la prudence ne permettant pas qu'on néglige d'apporter tous les remèdes qui peuvent dépendre de nous pour destourner un coup, lequel arrivant nous seroit asseurement tres-prejudiciable, nonobstant, toutes les raisons semblent persuader que ce ne soit (sic) pas la pensée du roy de Suéde de s'accommoder et de se lier avec le roy de Hongrie, mais plustost le mesme artifice duquel il s'est servy jusques à présent pour nous obliger à passer sur toutes sortes de considérations et [à] nous conformer à ses sentimens et h l'envie qu'il a défaire la guerre à la maison d'Austriche en Allemagne, sans nous amuser un peu plus longtemps à poursuivre à Francfort ce qui nous peut satisfaire, et contribuer à l'establissement du repos de l'Empire.

Vous vous souviendrez que le comte de Schlippebak (sic)'1 seulement a tesmoigné, en confidence, au chevalier de [Terlon]3 que, si l'alliance entre cette couronne et le roy de Suéde ne se concluoit promptement pour faire la guerre au roy de Hongrie, son maistre seroit obligé, malgré luy, à prendre party et s'accommoder avec ceux qui le haïssent le plus; mais mesme il a envoyé de ses gens à Prague pour introduire quelque négociation d'accommodement, et il en a faict faire par d'autres personnes des propositions à Lisola4 et à Montecuculli5, qui estoient

' Knvoyé du roi do Suède à Francfort. s Le manuscrit porte Trelott.

2 Ce nom du ministre du roi de Suède 4 Voy. sur Lisola, t. VII, p. 44i, des

est écrit, comme on l'a déjà fait remarquer, Lettres de Wazarin.

'Il- diverses manières : Schlippenbak , Schili- '' Raymond de Montecuculli, ne" en 1G08,

penback , SchUpenbach , Schlippebach , etc. était (oui à la fois guerrier et diplomate. Cet

Jim

i658. auprez de l'électeur de Brandebourg, sans apporter aucune précaution pour empescher que les ministres du Roy en eussent cognoissance; ains, au contraire, ayant faict assez voir qu'il estoit bien ayse que la cognoissance que nous en aurions nous donnast de la crainte, qui servist d'aiguillon pour consentir à ce à quoy le roy de Suéde nous vouloit engager. Il paroist donc que Bierenklau n'a rien faict de nouveau, et qu'il a creu devoir suivre les mesmes pistes de Scbilipenbak1, aprez avoir veu que la capitulation, qui a esté accordée, nous donne encore plus de lieu de ne faire pas une alliance qui nous engage à renouveler la guerre en Allemagne; mais plustost celle qui nous en peut garantir et nous faire jouyr des conditions qui nous ont esté accordées par la paix de Munster et qui viennent d'estre solemnellement confirmées par la capitulation, et mesme avec des conditions encore plus fortes et plus advantageuses; et comme Bierenklau ne peut pas ignorer que le prince de [Soultzbach]2, à qui il s'est adressé, est le meilleur amy de [l'électeur de] Mayence, il n'aura pas douté que c'estoit le véritable moyen pour vous faire avoir cognoissance.

Dans ia suite de cette dépêche, Mazarin insiste sur la pense'e que l'intérêt du roi de Suède s'oppose à ce qu'il s'unisse au roi de Hongrie. Il termine par des détails sur l'affaire d'Ostende, dont les Espagnols ont fait grand bruit, et par l'annonce de l'envoi d'argent.

Italien devint général des troupes autrichiennes, fut un des adversaires de Turenne et mourut en 1681. Montecuculli, à cette époque, n'était pas encore illustre au point où il le devint plus tard. Il avait cependant chassé les Suédois de Bohême et remporté la victoire de Triebel. Nommé en 1 657 maréchal de camp , il commandait contre la Suède, en iG58, l'armée de Jean-Casimir, roi de Pologne, et du roi de Danemark. 1 Telle est ici la forme du nom.

2 Le manuscrit porte Svltzbac. Les comtes palatins de Sultzbach ou Soultzbach étaient une branche de la maison de Wittelsbach , qui régnait en Bavière. Le chef de la branche de Soultzbach était, en i658, Christian- Auguste, né en 1622, mort en 1708. 11 s'était fait catholique en 1 656. La petite principauté de Soultzbach était située dans le Haut-Palatinat et avait pour capitale Sultzbach, sur le Bosenbach, à peu de distance d'Amberg et de Batisbonne.

=^^^==^^^=====^^^=^^^^=== Juin i658.

GGX1V.

Bibl. nat. . ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5-2, f° 3 12. — Minute.

À M. DE TURENNE

Calais, i3 juin 1 658.

(extrait.)

Je ne doute pas que M. de Schomberg ' ne vous ayt donné le mesme advis qu'à moy de la marche de quinze cens fantassins et de cinq escadrons de cavalerie en deçà d'Aire2, et ainsy je ne vous diray pas le détail de ce qu'il me mande; mais je vous diray seulement que M. de Rou ville3 m'a depesché cette nuit pour me dire que, toute la journée d'hyer, on avoit tenu les portes fermées à Saint-Omer, et que leur coustume estant d'en user ainsy quand ils vouloient entreprendre quelque chose, il se tenoit sur ses gardes, et [que], voyant passer des troupes auprez d'Ardres, il feroit tirer trois coups de canon pour en advertir le pays. J'ay faict depescher à l'instant des deux costez, afin que chacun se tienne alerte, et que le régiment de Clerembaut, avec quelques recrues de Suisses, prissent [sic) garde à eux et leurs mesures pour se prévaloir du corps de cavalerie qu'amené Beauvezé, qui doit arriver ce soir auprez de Boulogne.

Je ne croy pas, quand ledict avis se trouveroit véritable, que l'intention des ennemis soit de rien entreprendre sur Ardres ny sur le Boulonois; mais, s'il estoit autrement, les troupes du Roy, qui se trouvent dans le pays, empescheroyent aysement l'exécution de leur dessein.

Il se pourroil bien faire que ce destachement des ennemis regardas! l'attaque d'Anvin ', le fort Saint-Nicolas et des autres postes que nous

Frédéric-Armand de Schomberg. (Voy. ! Auj. dép. du Pas-de-Calais, arr. de

ci-dessus, l. Vil, p. 67, des Lettres de Ma- Sainl-Omer. tarin.) Détail alors lieutenant général et Gouverneur d'Ardres.

gouverneur de Bourbourft, et devint mare- ' Village du Pas-de-Calais, arr. deSainl-

cbal de France en 1675. Pol. Plus haut, on a écrit Evin.

lUmiMEME !UTIO*ilF.

Juin i658. avons sur les canaux, et peut-estre de Bourbourg; et pour moy, je croirois encore plus que, ne trouvant pas beaucoup de facilité à tenter le secours de Dunkerque, ny du costé de Furnes, ny [du costé] de Bergues, ils eussent pris la resolution d'envoyer, avec secret et diligence, les quinze cens bommes de pied et les cinq escadrons à Gravelines, pour tascher de jeter le secours dans la place de ce costé-là par l'estran et les Dunes, qui- sont gardez par les Anglois, pendant qu'ils continueroient à faire toutes les mines et mesme qu'ils essayeroient de faire quelque tentative de vostre costé, où [ils] croiroient d'avoir attiré les forces [les] plus considérables de nostre armée.

Mais je suis en repos de tout cecy, parce que, comme vous serez ponctuellement adverty de ce que sera devenu ledict corps des ennemis, s'il est vray qu'ils l'ayent destacbé, vous ne manquerez pas de renforcer1 et de donner aussy si bon ordre du costé des Anglois que vous avez faict du vostre, et, en cas de besoin, vous jugerez peut-estre à propos d'employer M. de Schomberg de ce costé-là, au lieu de le retirer auprez de vous.

S' Hilaire et les commissaires et canoniers, qui ne purent partir hyer au soir, s'en vont ce matin, aprez avoir receu le payement pour le mois courant. Vous trouverez cy-joint le mémoire de ce qui a esté chargé sur les belandres, que ledict S1 Hilaire emmené, sur lesquelles j'ay faict mettre aussy Heber2, capitaine aux gardes, avec soixante hommes de recrues.

CGXV.

Aff. étr., France, t. 275, f° 2^7. — Minute.

Calais, i3 juin i658.

Si vous estiez persuadé, comme vous le devez estre, que je sçaurois

' D'envoyer des renforts. 3 Le manuscrit n'indique pas à qui cette

1 Nom douteux. lettre est adressée. On avait écrit postérieu-

avoir plus d'amitié et d'estime pour personne que j'en ay pour vous, J™> »658. asseurement vous ne m'auriez pas escrit en" termes douteux de mon intention à vostre esgard. Je me souviens fort bien de ce que je vous escrivis de Guyse, il y a deux ans, et de ce que je vous ay dict en dernier lieu à Metz, sans en estre sollicité, et ayant d'ailleurs une parfaicte cognoissance de vostre mérite, vous me feriez injure, si vous estiez capable d'avoir la moindre meffiance de mon amitié. H n'y a rien de si faux de x ce qu'on vous a dict des lettres que j'ay envoyées à Arras2, et si vous vous fussiez donné la patience de me voir auparavant de me rien dire, je ne vous aurois pas caché ce qui est vray, puisqu'il est entièrement à vostre advantage, et je ne vous avois prié de prendre la peine de vous rendre icy que pour cela.

Vous pourrez donc venir à la Cour à vostre commodité, et vous verrez que je vous ayme et estime beaucoup plus que vous ne croyez, et que vous n'aurez jamais sujet de honte [sic) et [qu'il] ne vous arrivera aucun préjudice; mais vous aurez tousjours du contentement à faire les choses que je vous diray.

Je vous prie que, hors madame la Marquise3, personne n'ayt cognoissance du contenu dans cette lettre; mais de vous en venir et de me croire'1 que je suis de tout mon cœur, etc.

remeni : Mémoire pour le sr de Beringhem; mais cette indication a été effacée. N'est-ce pus plutôt au marquis d'Hocquincourl que la lettre est adressée? Son père avait embras8é de nouveau le parti de Condé, et le fils pouvait craindre d'être enveloppé clans sa disgrâce.

' De est employé pour que} c'est là

une forme italienne conservée par Mazarin.

2 Le gouverneur d' Arras était, comme on l'a vu , Jean de Schulemberg de Mondejeux.

3 Probablement la marquise d'Hocquiucourt.

1 Le pléonasme résultant de me et que je suis est bien dans le manuscrit.

Juin 1 658.

GCXVI.

Bibl. nat. , dis. f. fi-., Mélanges de Colbert, t. 5a, f° 3i4. — Minute.

À M. DE TURENNE

Calais, i h juin i 658.

Le chevalier de Gramont1, qui arriva hyer trois ou quatre heures devant le comte de Guiche2, nous donna en détail toules les nouvelles du siège et des ennemis, et nous asseura de la mort du mareschal d'Hocquincourt3, qui avoil receu un coup de mousquet, en voulant, avec Bouteville4 et d'autres, pousser nostre garde. Nous attendrons pourtant d'en avoir confirmation.

H nous a dict aussy que les ennemis estoient en présence5; que le trompette de M. le Prince luy avoit dict qu'ils tenteroient asseurement le secours, la nuit passée, par l'estran; mais il n'est pas possible qu'ils entreprennent de nuit, de cinq ou six jours, de ce costé-là; car la mer sera pleine, et, par ce moyen, il sera plus fortifié qu'il ne l'est par les palissades, lorsqu'il est à sec. J'appréhende seulement que, lorsqu'ils font mine de vouloir attaquer les lignes à force ouverte, de vostre costé, leur dessein ne soit de jeter quelques secours par deçà le canal

' Voy. le tome VII des Lettres de Mazarin, p. 28 et 387.

8 Armand de Gramont. (Voy. le t. VII, p. 39/1, des Lettres de Mazarin.) Le comte de Guiche, fils du maréchal de Gramont, avait alors 20 ans. Il servit avec distinction dans la guerre de Flandres et plus tard fut exilé par Louis XIV pour s'être mêlé ù une intrigue contre Mademoiselle de La Vallière; il rentra en France en 1671, après 8 ans d'exil et fit la campagne de Hollande de 1672, sous le grand Gondé. On a vu plus haut qu'il venait d'être blessé sous les murs de Dunkerque.

3 Le maréchal d'Hocquincourt avait été

tué le 12 juin 1 658. 11 s'était avancé, avec plusieurs autres généraux, à peu de distance des lignes françaises et avait attaqué les gardes avancées des assiégeants. Il fut repoussé par une vive fusillade et reçut un coup de mousquet dans le ventre, dont il mourut une heure après, dans une petite chapelle où ses gens le portèrent.

" Henry de Montmorency- Boute ville, plus lard duc et maréchal de Luxembourg. (Voy. t. VII, p. 66, des Lettres de Mazarin. )

5 L'armée espagnole était venue, le i3 juin, camper dans les dunes, à trois quarts de lieue de la nôtre.

DU CARDINAL MAZARIN. à'2\

de Bergues, ou par l'eslran qui est gardé par les Anglois; mais je ne Juin iG58. doute pas que vous n'ayez donné les ordres nécessaires pour l'empescher.

J'ay des advis de tous costez, qui me sont encore tout présentement confirmez par un trompette, que le comte de Broglia avoit envoyé au marquis de Caracene, qu'il y avoit, au fort de Vouât', prez de deux cens bateaux chargez de vivres et de munitions de guerre, avec un bon nombre de soldats de pied et de cheval; ce qui estant, et les ennemis ayant faict raccommoder le chemin pour venir à Gra vélines, comme M. de Schomberg m'escrivit l'autre jour, et s'estant saisis d'une tour appelée la Capelle, où ils ont mis cent cinquante hommes, je ne doute pas que leur intention ne soit de pourvoir, autant qu'il leur sera possible, à la conservation de Gravelines, qui seroit contrainte de se rendre bientost faute de vivres, si elle estoit investie lorsque le succez de Dunkerque aura été heureux, comme nous avons sujet d'espérer.

Je viens d'escrire là-dessus fort en détail à M. de Schomberg, et je luy mande que ce seroit un grand coup s'il pouvoit empescher, par les assistances que vous luy donnerez, l'entrée de ce convoy dans ladicte place. Je luy mande aussy d'avoir recours à vous, et qu'en cas que vous le jugiez à propos, je pourrois demain faire passer à Bourbourg Seyron avec seize cens hommes [de cheval] et sept ou huit cens hommes de pied, au lieu de les envoyer joindre l'armée par l'estran, comme nous avons résolu de faire. Sur quoy, je vous prie de me faire sçavoir vos intentions, en diligence, me depeschant par Bourbourg, si la mer ne se trouve pas propre [à cela]. L'affaire me semble de conséquence, et qui mérite bien qu'on s'y applique tout de bon, et d'autant plus que vous aurez veu, par les advis que je vous envoyay l'autre jour, escrits de la main de M. Le Tellier, que les ennemis ne croyent pas , en aucune façon , pouvoir sauver Gravelines , s'ils viennent à perdre Dunkerquc.

Le chevalier de Gramout nous a dict que le régiment de M. le comte

Dans la lottre à Schomberg, ce nom ost écvd I ouate pour Watten, auj. dép. du Nord. arr. ào Dunkerque.

luin i658. de Snissons, qui estoit l'autre jour en1 garde du costé des ennemis, avoitfort mal faict, n'estant demeuré avec ledict comte que le lieutenant-colonel. Je ne sçay pas comme la chose s'est passée; mais, si elle estoit comme le chevalier la rapporte, je vous prie de considérer s'il ne seroit pas bon de faire un chastiment exemplaire2.

Nous avons une grande flotte, qui est arrivée de Dieppe avec cinq mille boulets de 2A, et grande quantité de paniers, de fascines, de piquets, de tonneaux et d'avoyne, et, nonobstant cela, je fais pressamment charger des fascines sur les belandres que nous trouvons dans ce port, dont il y en a deux qui en portent plus de mille, qui doivent partir ce matin. Ainsy vous voyez qu'à la fin nous aurons abondance de toutes choses.

GGXVII.

Bibl. nat. , ms. f. fr., Mélanges de Colberl, t. 52 , f° 372 v°; minute. — Aff. étr. . Pays-Bas, t. 45 , f° 21 ; copie du temps.

À TALON

Calais, 1 li juin 1 058 3.

Aprez avoir escrit une de mes autres lettres, est arrivé un de mes gardes, qui est passé par Bourbourg, lequel nous a asseuré que M. de Turenne estoit sorly du camp pour attaquer les ennemis et qu'il les avoit battus, et que l'on avoit faict beaucoup de prisonniers. Je ne sçay pas le détail de cette nouvelle; mais je ne doute pas qu'elle ne soit véritable, et je vous advoue que, quand j'escrivis l'autre jour à M. de Turenne, luy donnant les advis que j'avois receus, qu'il y avoit quelque chose de mieux à faire que d'attendre les ennemis aux lignes4, je ne

1 En corrige de. 3 Dans une lettre du 1 5 juin adressée à

J Bussy-Rabutin dans ses Mémoires parle Talon , Mazarin indique que la lettre du

de cet incident (t. II, p. 56), mais ne paraît î h juin a été écrite le soir.

pas donner tort aux escadrons de cavalerie ' J'ai déjà fait remarquer que ce conseil

du comte de Soissons. ne se trouve pas dans les lettres qui ont

songeois qu'à ce qu'il a faict; mais je souhaitois qu'il eust esté encore Juin i658. renforcé de ce corps de cavalerie qui doit arriver demain icy. Quand j'auray receu de ses lettres, je luy depescheray un gentilhomme pour me resjouir avec luy de bon cœur comme il croira aysement, et pour luy dire toutes mes pensées.

Ce pendant je vous conjure de vous appliquer avec tout vostre esprit pour bien conserver les prisonniers, en cas qu'il y en ayl, comme je ne doute pas, et d'employer à cela, s'il est nécessaire, une partie des gentilshommes que j'ay à Mardik, et tous mes gardes qui [y] sont avec Casau, afin que, s'il est possible, il ne s'en perde pas un; et, s'il y a des gens de marque, vous pouvez asseurer que je feray rescompenser ' les officiers qui les ont faicts prisonniers, et M. de Turenne en pourra donner sa parole2.

Quoique je ne doute pas de ce succez, je ne luy escris ny à personne, et l'on ne depesche pas, ny de la part du Roy ny de la mienne, des gentilshommes exprez pour s'en resjouir, parce que la prudence veut qu'on ne le fasse pas auparavant d'avoir appris cette nouvelle par autre que par un de mes gardes, qui ne s'est pas trouvé à l'action et qui a esté envoyé de Mardik.

GGXVII1.

Bibl. nat. , ms. f. fr. , Mélanges de Colbert, t. 5a , f" 3i 7 v°. — Minud'.

À M. DE TURENNE

Calais, 1 5 juin i658.

Je ne vous feray pas grand discours pour vous tesmoigner ma joye

été adressées par Mazarin à Turenne, mais ' Le verbe rescompenser a ici le sens de

dans une lettre à Castelnau (voy. ci-dessus, donner une compensation pour la rançon

p. h 1 3, note 1). J'insiste sur ce point, parce qu'ils pourraient tirer de ces «gens de

que l'on a prétendu que Mazarin avait voulu marque».

s'approprier le mérite de la victoire des s Les principaux prisonniers furent

Dunes. MM. de Montmorency, Boutevillc, le prina

Ix'lh

Juin i658. du combat que vous avez gagné1, car la chose parle d'elle-mesme, et vous sçavez aussy que vous n'avez amy ny serviteur qui s'intéresse plus que je ne fais en ce qui vous regarde. J'ay esté ravy de la resolution que vous avez prise de chercher les ennemis et de ce que vous aurez pu en recognoistre par ce que je vous en escrivis depuis qu'ils vous ont approché2.

Le Roy et la Reyne ne se sentent pas de joye, et Leurs Mt,z vous ont donné, en ce rencontre, les louanges que vous méritez3. Je me trouve

de Robech , de Coligny-Saligny, Romainville de Roche et le comte de Meille, qui mourut de ses blessures.

1 On peut considter sur la bataille des Dunes les Mémoires de Turenne, de Bussy- Babutin. On peut ajouter les Mémoires du duc d'York et de Coligny-Saligny, qui servaient dans l'année espagnole. Les Papiers de Mazarin contiennent aussi un re'cit détaillé de la bataille des Dunes. (Aff. étr. , Corresp. des Pays-Bas, t. 46, f° 236.)

2 Cetle phrase est peu claire. Il semble que Mazarin veut dire : tel que vous aurez pu recognoistre la vérité de ce que je vous escrivis n, etc. (Voy. la lettre à Talon, en date du j à juin 1 658, ci-dessus.)

3 Les éloges donnés par Mazarin à Turenne suffiraient pour réfuter ce que dit Saint-Evremond dans sa lettre sur la paix des Pyrénées, que «la vanité de Mazarin s'étoit ridiculement intéressée à la bataille de Dunkerque». Voltaire (Siècle de Louis XIV, ch. vi ) reproduit cette accusation en la développant : «■ Plusieurs personnes ont assuré que le Cardinal voulut engager Turenne à lui céder l'honneur de la bataille des Dunes.

Du Rec-Crépin, comte de Moret, vint, diton, de la part du ministre, proposer au général d'écrire une lettre par laquelle il parût que le Cardinal avait lui-même arrangé tout le plan des opérations. Turenne reçut avec mépris ces insinuations, et ne voulut point donner un aveu qui eût produit la honte d'un général d'armée et le ridicule d'un homme d'Église. Mazarin , qui avait eu cette faiblesse, eut celle de rester brouillé jusqu'à sa mort avec Turenne. « Les lettres de Mazarin à Turenne, que l'on trouvera dans la suite de ce volume, prouvent que la seconde assertion de Voltaire n'est pas moins fausse que la première.

On doit s'étonner que M. Henri Martin ait reproduit une pareille accusation contre Mazarin dans son Histoire de France ". On a vu, ci-dessus \ que Mazarin avait donné le conseil de ne pas attendre l'attaque de l'ennemi , mais d'aller à sa rencontre , comme le fit Turenne. Le Cardinal lui-même écrivait, le 1 5 juin , à Talonc : "J'ay esté bien aise de voir, par voslre [ lettre] , que la mienne du 12, escrite à M. de Turenne d, avait toutà-fait contribué à faire prendre la resolution

I T. XII, p. 497-498, de la 4e édition. " P. 4i3.

' Aff. étr., Corresp. des Pays-Bus, t. 45. Ce volume n'a pas de pagination.

II J'ai fait remarquer que je n'ai pas trouvé la lettre du 12 juin à Turenne: mais que le conseil dont il csl question est donné dans une lettre du 11 juin adressée à Castelnau.

bien embarrassé avec le Roy, qui voudroit retourner à l'armée, quand Juin t658. ce ne seroit que pour un jour. H m'a commandé expressément de vous en escrire, de sa part, et je vous prie de me faire response en diligence là-dessus, comme aussy de ce que l'on doit faire du corps de cavalerie que Seyron amené ; car peut-estre il sera plus utile présentement du costé de Hesdin, si vous n'en aurez pas affaire au siège, et, en ce cas, le Roy le pourroil amener, si vous jugiez que Sa Mlé vous pût faire une visite.

Je croy qu'on pourroit faire sommer le marquis de Lede \ luy déclarant que, s'il veut attendre jusqu'au bout, vous ne luy pourrez accorder capitulation. Et, en effet, ce seroit un coup de partie, si on pouvoit avoir ces gens-là prisonniers de guerre. Je vous conjure d'y faire reflexion, et, outre le grand advantage que le Roy en retireroit par la facilité avec laquelle vous pourriez, de vostre costé, et M. le mareschal de La Ferté, du sien, pousser les affaires, le reste de cette campagne, vous ne me sçauriez faire au monde un plus grand plaisir.

Le Roy a veu vostre lettre, par laquelle vous faictes les éloges de tous les officiers généraux. Je suis bien ayse que les Anglois ayent bien faict et à vostre satisfaction, et j'espère qu'on tirera toujours de plus en plus de ladvantage de leur armée.

Jay esté fort marry de la mort du sieur de la Berge2. Pour sa charge, vous pouvez disposer de tout ce qui dépendra du Roy; mais prenez garde que M. Le Tellier m'a dict qu'on estoit convenu par escrit que M. d'Espernon en pourvoyeroit, en cas de vacance, Neuville3. Je vpus réplique que tout ce qui dépendra d'icy sera faict.

du combat De l'advantage pourtant je ne prétends aucune part, puisque toute, la gloire en eut fine à mondict sr le Marcschal, non lentement pour la résolution qu'il en a prise, mais pour le bel ordre de bataille et par la manière dont il a faict attaquer les ennemis, » Mazarin, bien loin de B'attribuer la victoire des Dunes, en renvoyait tout l'honneur à Turennc, comme le prouve cette lettre.

vnz\Ri\. — vin.

1 Ce nom est écrit ordinairement de

Leydc. Il était gouverneur de Dunkerque.

2 Voy. ci -dessus, p. 1 88. On raconte que La Bcr^c, officier de l'armée de Turenne,

aurait été tué par accident d'un coup parti di s raii|;s de l'armée royale. (Voy. Mémoires de Mademoiselle de Montprnsier, e'dil. M ichaud et PoujOulat, p. ■></' . )

3 Moin douteux.

nu Mutai

Juin i658. Je vous prie de donner tous les ordres nécessaires pour la conservation des prisonniers, laquelle sera d'autant plus aysée, que le Roy fera ponctuellement exécuter tout ce que vous promettrez aux officiers de l'armée qui les ont faicts. Ce que vous verrez plus particulièrement par la lettre que j'escris au sieur Talon1.

CGXIX.

Aff. élr. , France, t. 275, f° 25 1. — Copie du temps 2.

Page 1