A M. DE NAVAILLES
Brùlil, 8 avril i65i.
Depuis que nous nous sommes séparez à Rethel, il y a cinq semaines, je n'ay receu la moindre de vos nouvelles. 11 est vray qu'il y a tantost un mois que je n'en reçois de qui que ce soit, de Paris, et cependant on croit le contraire, ou on faict semblant de le croire pour persécuter mes amys. Je vous ayme trop, et vous en estes trop persuadé, pour soubçonner que vous m'ayez oublié; mais ce ne seroit pas une petite consolation pour moy de recevoir de temps en temps quelque marque de vostre souvenir. Je ne sçay rien aussy de M. le marescbal d'Hocquincourt, ny de Caslelnau1 et de Piennes2. Je vous prie de les asseurer tous de mon amitié, et eux de me donner de leurs nouvelles.
Au reste, je suis icy en un beau lieu, mais la solitude y est toute entière. Querpen3, qui est à Mme de Ghevreuse, n'est qu'à quatre lieues dicy. J'y suis passé, et la concierge, qui semble une fort honneste
1 Jacques de Gastelnau, marquis de Mau- 2 Voy. ci-dessus, p. h-j, note U.
vissière. avait été nommé maréchal de camp ' Kerpen, château du duché de Juliers,
en i6'i5 et lieutenant-général en i65o; il que les Espagnols, maîtres de ce duché,
fut dangereusement blessé à la bataille des avaient donné à la duchesse de Chevreuse,
Dunes en 1608, et reçut le titre de mare- à l'époque où, exilée de France, elle s'était
chai de France peu de temps avant sa mort. retirée dans les Pays-Bas.
Avril i65i. femme, me fit des compliments, me vouloit loger, et donna des confitures à mes niepces et à moy. Nous en mangeasmes fort bien sans crainte du poison, et, quoyque vous m'alliez dire que je suis trop bon, je ne puis m'ernpescher de vous dire que je ne sçaurois estre persuadé que ladicte dame ayt agi et contribué aux persécutions qui mont esté faictes, mais bien qu'on l'aura emportée l, parce que j'avois trop bien vescu avec elle et tasché de l'obliger en tout avec une dernière confiance pour croire qu'elle m'ayt voulu payer d'une si estrange ingratitude2. Je voudrois bien pouvoir aller à la chasse aux environs dudict lieu; mais je n'oserois pas le demander.
Je ne sçaypas en quel estât sont les affaires de M. de Nouveau3; mais je sçay4 bien que vous luy aurez faict cognoistre que je lui souhaite du meilleur de mon cœur toute sorte de contentement. Je croys qu'il conserve pour moy l'amitié qu'il m'a tousjours tesmoignée, et avec cette asseurance je luy escris une lettre pour le prier de quelque chose touchant l'adresse des lettres pour mes affaires particulières.
Aff. étr. , France, t. 268, f° 78; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. —
Copie du temps.
AU COMTE DE BRIENNE
Brùhl, 1 1 avril 1 65 1.
(extrait.)
Après avoir donne' sur Brùhl el sur la réception qu'on lui a faite, de la part de l'électeur de Cologne, les détails que l'on a déjà vus5, Mazarin continue ainsi :
Je veux bien vous dire entre nous, et sans désirer que cela aille
1 Le participe est bien au féminin. Le des postes de France, comme on l'a dit.
sens est : entraînée. 4 La répétition de sçay, dans les deux
' La phrase n'est pas régulière, mais le phrases qui se suivent, est bien dans le ma-
sens en est parfaitement clair. nuscrit.
Jérôme de Nouveau était surintendant 5 Voy. ci-dessus, p. 109, et la lettre suiv.
plus avant, que le comte do Fiirstemberg *, favory de cet Electeur, qui Avril i65i. vienl de sortir de céans, m'a dict qu'un nommé le colonel Poret estoit arrivé à Liège avec une lettre de S. A. R. a mondict sieur l'Electeur, par laquelle Elle (S. A. R.) se plaignoil.de ce qu'il m'avoit receu dans ses Estats et luy tesmoignoit qu'Elle chercheroit les occasions d'en faire paroistre son ressentiment. La dicte lettre n'a pas esté rendue; mais ce Poret a dict au baron de Fauffe2, à Liège, qu'il en estoit chargé et ce qu'elle contenoit, dont il (FanfTe) a informé son maistre 3.
Ledict sieur comte (de Fiirstemberg) m'a adjousté que l'on a envoyé à M. l'Electeur (de Cologne) une lettre imprimée, que l'on débite par Paris, de M. le duc d'Orléans à S. A. (l'Electeur) sur ce sujet, laquelle Elle (S. A. électorale) n'a point receue,etil faut que ce soit celle dont est effectivement chargé ledict Poret, ou qu'elle soit supposée.
Il m'a dict là-dessus, de la part de M. l'Electeur, qu'il ne sçavoit pas en quoy il pouvoit avoir offensé S. A. R. pour l'obliger à le traiter de la sorte; que Sadicte A. R. ne pouvoit pas ignorer qu'il ne fust le maistre dans ses Estats, dont il pouvoit accorder ou refuser l'entrée à qui bon luy sembloit. sans que personne eust droict de s'en formaliser, et que, quand il n'auroit pas suivy en cela son inclination, il m'auroit receu comme il a faict, pour se conformera ce qu'il a veuestre de l'intention du Roy par la lettre que Sa Majesté luy a faict l'honneur de luy escrire. En suite de quoy ledict comte m'a faict de nouvelles civilitez, de la part de S. A., m'asseurant que je seray tousjours servy dans ses Estats comme sa propre personne4.
1 II y avait auprès de l'électeur de Go- toral de Cologne; mais le pape s'opposa à
logne deux frères du nom de Fiirstemberg, l'élection de ce prélat, qui vécut depuis
François-Egon et Guillaume-Egon. Tous cette époque à la cour de France et mourut
deux étaient renommés pour leur habileté à Paris, en 170^, à 75 ans.
politique et dévoués à la France. Le pre- ' On peut lire Fanffe dans le manuscrit ;
mier devint évêque de Strasbourg en 1 663 mais ce général lorrain se nommait Faune,
et mourut en 1682. Le second fut élu, à la 3 C'est-à-dire le duc de Lorraine, dont
mort de son frère, évêque de Strasbourg. Fauffe commandait les troupes,
et promu cardinal en 1686. Louis XIV sou- ' Vient à la suite, dans le manuscrit des
tint . en 1 688 , la candidature du cardinal de affaires étrangères. f° 79 du même volume,
Fiirstemberg au siège archiépiscopal et élec- une longue dépêche de Mazarin h Milet en
mazahi.w — îv. 16
IMIKlMtr.IE JUTIOKALE.
Avril H)5i.
AIF. étr., France, t. 267, f" 358; l. 28 du recueil des Lettres de Mazarin. —
Copie du temps.
A M. DE LIONNE
Brùhi, ) 1 avril i65i (extiuit. )
Mazarin se plaint, au commencement de cette lettre, d'être resté longtemps sans recevoir de nouvelles de Lionne; il continue ainsi :
Qui eut jamais creu que ne s'estant presque pas passé un jour, vingtdeux ans durant1, que je n'aye songé aux moyens de faire du mal aux Espagnols et de servir les François, je me deusse voir cajolé, caressé et honoré de ceux-là, et maltraitté, injurié et persécuté de ceux-cv? J'aurois grande joye à voir par là que je ne suis pas un homme de rien, si, par l'estime que les Espagnols tesmoignent faire de moy, ils ne sembloient taxer la France de quelque espèce d'ingratitude.
Apres que don Antonio Pimentel eut pris tous les soins possibles pour ma seureté pendant le chemin , et pour me faire bien recevoir , j'arrivay à Juliers, où je fus obligé de séjourner un jour pour donner temps à M. l'Electeur de Cologne de faire préparer icy mon logement. Toute la cavallerie qui estoit dans la dicte place me vint au-devant à une journée de là. Je trouvay la garnison sous les armes, à mon entrée. On me salua trois fois de tout le canon de la ville et de la citadelle chargé à balle, et on mit en garde devant mon logis une compagnie d'Espagnols avec un capitaine de la mesme nation; ce que je vous confesse qui me fit un peu de mal au cœur. Enfin si l'Empereur y avoit esté, on n'auroit pas pu le traitter avec plus de respect. On fit le mesme
dale du 19 avril. Mazarin a écrit à la marge qui est delà mesme date*.* — ' Mazarin
la note suivante, qui est autographe : rrOn se reporte, comme on l'a déjà vu, auxpre-
n'a pas envoyé cette leltre et en eschange mières années de son séjour eu France, celle qui commence de la mesme façon et
* Celle seconde lettre, du 19 avril 1 65 1 , à Milet se trouve an f 85 v° et a été imprimée p. i3o de ce vol.
DU CARDINAL MVZARIN. 123
-alul royal à ma sortie, et comme j« lesmoignois au dict gp de Pimente!, Avril 166 (jui nfaeeompagnoit. que j'estois confus de tous les honneurs que je if revois, il me repartit de fort bonne jjraee qu'ils m'estoient deubs en tout temps et en tous lieux, mais que les Espagnols particulièrement ne pouvoient assez m'en rendre dans le temps que je quittois la Franco. Je n'escrirois pas à d'autres que vous un destail qui va à mon advantage; mais je sca\ (pie vous me cognoissez assez bien pour n'attribuer pas cela à vanité et que vous n'en donnerez cognoissance à personne.
Cet Electeur m'envoya un de ses principaux olïiciers à Juliers pour m'oflrir le chasteau de Bruel1, que je n'avois pas osé demander, parceque c'est une de ses maisons de plaisance, qui n'est qu'à une heure de Cologne et de Bonn. A mon arrivée icy, je trouvay la maison bien meublée, et une personne de condition, de sa part, qui me lit beaucoup de compliments et divers régals de vin, de poissons et d'autres choses. Enfin Son Altesse m'a faict toutes sortes de civilitez, et s'il y avoil moyen que la lleyne luy en escrivist une lettre de remerciement, que je feray en sorte qu'il tiendroit secrette, j'en serois fort ayse.
Quand vous aurez quelque chose d'important et de pressé à me faire sçavoir, je croy que la voye la plus seure que vous puissiez prendre pour cela sera de depescher un courrier à Sedan qui donne vostre pacquet à M. Fabert et auquel vous manderez de l'adresser au gouverneur de Bouillon pour me l'envoyer ensuite par un des siens jusqu'icy à mes despens. J'escriray à M. Fabert et aux autres gouverneurs en cette conformité, et comme les sujets de cet Electeur passent partout, je pourray recevoir seurement vos depesches par cette voye en cinq ou six jours.
Don Antonio Pimentel me monstra des lettres en espagnol qu'il avoit receues de Bruxelles du 2 5 mars, où, entre autres nouvelles de Paris, il y avoit que M. le Prince envoyoil un gentilhomme à Madrid pour remercier, de sa part, le roy d'Espagne de ce qu'il avoit contribué
1 Voy. sur ce cbâleau. p. 118, note li.
Avril jC5i. à sa liberté. Je croy que c'est une invention; car il n'y a pas apparence que la Reyne eust permis à M. le Prince d'envoyer faire des remerciements au roy d'Espagne de ce qu'il a faict contre le Roy en donnant assistance à ses sujets rebelles.
Je ne sçay pas ce que l'on faict, mais je présuppose que, comme la Catalogne est l'endroit que nous ayons le plus important, on y aura aussy donné ordre preferablement au reste; et pour la Flandre, il faut faire souvenir la Reyne, qu'il est nécessaire de mettre dans Arras une personne de condition et capable de le bien deffendre; et une autre dans Saint-Quentin. A quoy je jugeroys que Manicamp x seroit bien propre; car pour Dunkerque, pour peu d'assistance que l'on ayt donné à l'Estrades2, je m'asseure qu'il s'acquittera bien de son devoir. Le zèle que j'ay pour le bien de l'Estat et pour le service de Leurs Matez m'oblige de vous dire ce mot en passant.
Le mesme motif m'oblige encore de vous dire qu'il faut absolument faire sortir le Nonce3 de Paris; car c'est le plus grand ennemy que Leurs Majestez ayent et qui peut faire le plus de mal à cause du caractère qu'il a. C'est un homme qui a peu de jugement et qui est fort opiniastre. Jamais, à son sens, la France n'a raison; quoy que disent ou fassent les Espagnols, il la leur donne tousjours. Et en criant incessamment aprez la paix, par une pieté apparente, et insinuant à tout le inonde que la France est cause qu'elle ne se faict point, il luy cause beaucoup de préjudice, les esprits dans les conjonctures présentes estant tres-disposez à croire en cela ce qui est desadvantageux
1 Achille de Longueval, comte de Mani- pericoloso. « (iv° carnet.) C'est à l'époque
camp, était lieutenant général des armées de la cabale des Importants que Mazarin
du Roi depuis 1 646; il vécut jusqu'en i684. caractérisait ainsi Manicamp. On voit qu'il
(Journal de Dangeau, t. I, p. 83.) Saint- le jugeait plus favorablement en 1 65 1; mais.
Simon a ajouté sur ce passage de Dangeau dans la suite, Manicamp fut encore soup-
une note où il caractérise Manicamp qu'il çonné de trahison.
n'avait pu connaître que par ce que son 2 Godefroy d'Estrades. Voy. t. I, p. 924,
père lui en avait dit; il le représente comme des Lettres de Mazarin. «libre, hardi et dangereux». Mazarin en ' Voy. sur le nonce Bragni, ci-dessus.
parlait de même dans ses carnets : rrMani- p. 116, note 5. cam (sic) violento, artificioso. parlatore,
. DU CARDINAL M \ZARIN. 125
à Louis Majestés. Il donne toutes nouvelles aux ennomys et leur laid âral i65i* tenir les lettres qu'on luy adresse de tous costez pour cela. Il est de la cabale de tous les factieux, et reçoit instruction du Coadjuteur pour agir à Paris et à Home.