À FABERT
jBiùlil], a-> septembre 1601.
( h\ TRAIT.)
Vous ne pouviez pas me faire un plus grand plaisir que de m'ouvrir vostre cœur sur le faict de M. de Ghavigny, lequel, quoy qu'il fasse, aura de la peine à trouver un amy comme vous, et personne ne sçayt mieux que moy avec quelle tendresse et fermeté vous l'avez servy en toutes rencontres. Peut-estre qu'il recevra de grands advanlages de la conduite qu'il a tenue; mais je sçay bien que ceux-là lui estoienl infaillibles, s'il en eust voulu prendre une autre, et que le bien de l'EsLat et le service de Leurs Majestez s'y seroient rencontrez hautement, et la Reyne n'auroit pas esté obligée à prendre des resolutions, auxquelles
\ov. sur M°" de Saugeon, t. III, p. GS'i, note 1, des Lettres de Mazarin.
Sept. i65». Elle a esté contrainte de (par) la nécessité1. M. de Ghavigny, <jui est sur le lieu et voyant toutes choses de prez, doit mieux sçavoir ce qui luy est bon, et ce qui peut contribuer au bonheur de l'Estat et à la grandeur du Roy (lequel, comme vous me mandez, il proteste de vouloir tousjours servir) que moy, qui estant esloigné, on pourroit dire que je parlerais avec aussy peu de fondement que faict un aveugle des couleurs.
Mazarin se plaint ensuite de Brienne, qui veut l'envoyer à Rome, et de la duchesse d'Aiguillon, qui excite contre lui le duc d'Orléans. Il parle de Brisach, où il voudrait s'assurer une retraite. 11 craint que Condé n'ait pris la résolution de s'allier avec les Espagnols pour faire la guerre au Roi.
Aff. élr. , France, t. 268, f° 228 v°; t. 29 du recueil des Lettres de Mazarin. —
Copie du temps.
AU COMTE DE BRIENNE
[Brùhl], 2 5 septembre t65i.
La Reyne a creu, à ce que j'apprends, que vous m'aviez envoyé simplement une lettre du Roy, conformément à ce qu'on a accoustumé de faire à tous les cardinaux nationaux, lorsqu'on reçoit nouvelles de Rome que le Pape soit en danger; mais pour moy, j'estois privilégié2, puisque, outre la première [lettre] du Roy et le duplicata, j'en ay encore receu une autre, et trois de vos depesches, le tout conceu en termes si pressans pour me faire prendre, sans aucun delay, la route de Rome,
1 La Reine, qui avait appelé, en avril tendant des finances. Le comte de Brienne
1 65 1 , Chavigny au conseil du Roi , l'en avait resta chargé des affaires étrangères, exclu lorsque , à la Majorité , on réorganisa s On voit assez que le mot privilégié est
l'administration supérieure. Châteauneuf fut pris ici dans un sens ironique, puisque Ma-
alors nommé principal ministre, Mathieu zarin se plaint d'avoir été plus maltraité que
Mole garde des sceaux, et La Vieuville surin- les autres cardinaux.
DU CARDINAL MAZAR1N. 439
que j'advoùe en avoir esté surpris au point que je devois, ne pouvant Sepi. i65 pas (n'imaginer en quoy j'avois manqué à Leurs Maj estez, ou en quoy je vous avois desobligé pour me presser à foire un voyage avec tant d'ignominie, tant de risques cl sans aucun moyen de subsister, et de croire qu'avec une lettre de recommandation pour le Pape on salisfaisoit à tout, comme si, à Home, on estoit si peu cognoissant des choses, qu'on ne sceust pas inférer quelle sorte de protection je pouvois avoir en ce lieu-là, puisque j'estois abandonnée la persécution de mes ennemis en France, où le Roy est le maistre.
\vec tout cela, si j'eusse eu l'honneur de recevoir un petit mot de la Reyne, qui m'eust faict cognoistre que l'intention du Roy et la sienne estoient que je m'y en allasse, ainsy qu'Ellea eu honte de me faire sçavoir lorsqu'Elle a voulu que je sortisse du royaume et que je m'en esloignasse jusqu'au Rhin, je vous proteste qu'aprez avoir mis mes niepees dans un monastère et licencié ma famille, je m'y en fusse allé avec deux valets, pour confirmer, en toute rencontre, à Leurs Majestez que mon oheissance est aveugle et ma fidélité à toute espreuve, et, en effect, je suis prest à faire, sans aucune réplique, ce que la Reyne m'ordonnera là-dessus, quoyque je ne puisse recevoir une plus grande mortification que faire ce voyage dans lestât où je suis, qui, d'ailleurs, ne peut estre que tres-prejudiciahlc à la dignité du Roy.
Sur ce que M"* d'Aiguillon me fit dire par Roussereau, je l'ay proposé moy-mesme demandant les conditions que vous sçavez1, et toute la négociation a ahouty à des ordres de m'y en aller, sans parler d'autres choses, et ce qui est de meilleur dans cette affaire, c'est qu'on a eu l'adresse de la faire passer prez de la Reyne pour une grâce qu'on me faisoit, afin que je ressentisse encore quelque effect delà resjouissance publicque par2 la majorité du Roy.
Tout cela m'a accablé de desplaisir, voyant à quel point mes ennemis se prevaloient de ma disgrâce et avec quel bonheur ils emplo\ oient leur adresse pour me faire recevoir des traitlemens si rudes,
1 Ces conditions ont été* indiquées ci-dessus, p. U\l\. — ' Le manuscrit porte par, qui omprend. Pour semblerait préférable.
Sept. ifis,. dans un temps où je pouvois avec justice espérer qu'on donneroit quelque soulagement aux persécutions que j'ay souffertes, huict mois durant, avec tant de violence et avec un si notable préjudice de l'authorité royale. Mais cela n'est pas comparable à l'excez de douleur dans lequel je suis, aprez avoir veu par toutes les lettres de quantité de mes amys, qui sont à Paris et dehors, le desespoir dans lequel ils estoient du contenu dans la déclaration du Roy, qui avoit esté registrée au Parlement1, et que l'on crioit par la ville, tous, sans l'avoir concerté ensemble, tombant d'accord que, depuis le commencement de la monarchie, on n'avoit jamais rien t'aict de si sanglant contre qui que ce soit, quelque crime qu'il eust pu commettre. Personne n'a osé me l'envoyer, et je vous puis jurer de ne lavoir pas veue; mais c'est assez de sçavoir que le Roy déclare que j'ay empesché la paix, et faict faire toutes les pirateries sur les alliez de la France, pour estre persuadé que mon maistre veut que je sois recogneu pour l'homme le plus infâme et le plus scélérat qui ayt jamais esté et pour le fléau de la Chrestienté, et l'on vouloit, aprez cela, que j'allasse au lieu de ma naissance pour faire parade à mes parens et amys des beaux titres que j'ay remportez pour rescompense de vingt-trois ans de services aussy fidèles et utiles, qui jamais ayent esté rendus par aucun ministre aussy zélé et désintéressé qu'il se peut estre.
Tous mes ennemis ont travaillé, six mois durant, avec l'application que chacun sçait, envoyant des commissaires partout, s'appliquant à toutes les recherches imaginables, faisant mesme aucuns d'eux exciter des faux tesmoins, pour voir si l'on me pourroit noircir de quelque crime, qui, justifiant, dans l'esprit des peuples, l'oppression qu'on me faisoit, establist de plus en plus leur hayne contre moy, sans que tout
1 Cette déclaration royale, enregistre'e au déclare' un traître, un voleur, un insuffisant
Parlement de Paris, le 5 septembre, était, et l'ennemi du repos de la Chrétienté. . .
en effet, conçue en termes injurieux pour Ma- Cette déclaration court déjà par toute l'Eu-
zarin. Le Cardinal s'en plaignait à la Reine, rope et le plus zélé des ministres qui aient
dans une lettre du 26 septembre, avec en- jamais été passe à présent pour un scélérat,
core plus d'amertume : "Le Roi et la Reine, un infâme. 1 (Lettres de Mazarin, publiées
lui écrivait-il , par un acte authentique , m'ont par M. Ravenel , p. 992.)
DU CARDINAL MVZMUN. hh\
cela ayt rien produicl que des effects trcs-advanlageux pour les des- Sept. i65>. tromper el faire cognoistre mou innocence el l'injustice avec laquelle elle estoit attaquée; et dans ce temps-là mesdicts ennemis, désespérez de pouvoir rien faire d'ailleurs, ont trouvé moyeu auprez de Leurs Mlez, sans estre entendu1, de me faire déclarer, en la forme la plus authentique el esclatante, un voleur public et le seul empcschement de la paix. Apres cela, il me semble qu'on devoit plustost me conseiller de me cacher, sans me inoustrer plus à personne, el [de] m'ensevelir, que non pas d'aller à Rome, puisque je ne dois pas seulement appréhender les peuples de France, mais tous ceux qui soutirent des maux pour la continuation de la guerre, qui doivent avec raison jeter des pierres à celuy qui en est déclaré la cause.
Je sçais bien que Leurs M1" ne peuvent pas avoir eu cognoissance du détail de ce qui estoit contenu dans ladicte déclaration; car Elles sont trop équitables, pour croire2, par quelque raison que ce peut estre, qu'Elles eussent voulu consentir à me déclarer le plus meschant et abominable des hommes et un traistre, et c'est un grand malheur, pour le service du Roy, qu'il ne se soit trouve aucun [homme], qui ayt l'aict cognoistre de quel advantage estoit aux ennemis de la France que toute l'Europe, par 1 adveu de Sa M1", fust persuadée que son principal ministre avoit empesché la paix. Les Espagnols ne pouvoient obtenir rien de si advantageux comme de pouvoir rejeter sur la France la havne de la Chrestienté pour les maux que la guerre luy faict souffrir, et [ils] ne s'endormiront pas de le bien faire valoir et en profiter, et les alliez de la France auront droict, par la déclaration du Roy, de demander avec juste titre desdommagement des déprédations qu'on a faictes, qui vont à des millions, ou, en cas de refus, faire une querelle bien fondée, puisqu' enfin il est constant que le Roy et l'Estat sont responsables de la conduite de ceux qui ont la direction des affaires.
Je sçay que ma considération n'estoit pas assez forte pour obliger quelqu'un de parler en ma faveur; mais, à la vérité, l'interest du Roy,
1 Sans que j'aie été entendu. — 2 Pour que je puisse croire.
■1UBIR. — IT. 50
Sep». i65i. de l'Eslat et de la Reyne mesmecstoit engagé, par tant d'autres raisons, outre les susdictes qui sont tres-pressantes, qu'il faut advouer que c'a esté un cstrange malheur qu'il ne se soit trouvé personne qui leur en ayt dict un seul mot, et le mien 1 est bien dans un souverain degré, puisque, outre ce que je souffre en mon particulier, la passion que j'ay pour Leurs Mlez et l'Eslat, qui ne peut jamais finir, me faict aussy ressentir dans le fond de l'ame le contrecoup qu'Elles en reçoivent.
Vous voyez bien qu'aprez les crimes, desquels on a obligé le Roy de me déclarer coupable, je ne suis plus en estât d'avoir participation d'aucune affaire. C'est pourquoy vous ne devez pas prendre la peine de m'en communicquer, et, si mes ennemis n'ont pas le contentement de me voir aller à Rome, ils auront celuy de me voir caché, sans me mesler de quoy que ce soit, jusques à tant qu'il plaise au Roy de me faire justice, et le suppliant tres-humblement de trouver bon que je me mette prisonnier en tel lieu qu'il ordonnera, mesme dans une place de M. le duc d'Orléans, afin que, si j'ay failly, j'en reçoive une punition exemplaire, et, pour oster les difficultez qui s'y pourroient rencontrer à cause de la dignité de laquelle je suis revestu, je recevray à singulière grâce qu'il me soit permis d'en envoyer la démission; car aussy bien elle ne peut plus estre, en ma personne, en aucune façon utile à Sa Mlé. Je vous seray tres-obligc si vous vous employez en sorte que cette grâce me soit accordée, que j'estimeray au dernier poinct, puisqu'elle peut contribuer à la réparation de mon honneur, et je vous prie d'excusée encore, pour cette seule fois, mes importunitez.
1 Mon malheur.
— . Sept, iioi.